Les pirates chinois

Part 6

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La température s’était refroidie et était même devenue des plus glaciale. Nous étions trop peu couverts les uns et les autres pour ne pas ressentir cette brume humide qui nous enveloppait. Je dois dire ici que nos ennemis usèrent alors de quelque générosité à notre égard; plusieurs d’entre eux ramassèrent des lambeaux de vêtements qui traînaient sur le pont et nous les jetèrent pour nous en couvrir les épaules.

A ce moment, un bruit de chaînes se fit entendre, le navire ne marcha plus, l’ancre tomba dans la mer; devait-elle bientôt remonter ou s’enfonçait-elle à jamais dans le lit qu’elle se creusait au fond des abîmes? Dieu seul le savait!

CHAPITRE VI

Séquestration.--Le bon Chinois.--Une lueur d’espoir.--Nouvelle flottille de jonques.--Déguisement.--Plus de vivres.--Pirate père de famille.--Proposition de fuite.--Refus de l’équipage.--Fureur du capitaine Rooney.--Embarcation à la mer.--Désappointement.

Les dernières ténèbres fuyaient pour faire place à l’aurore. Le chef des pirates ayant terminé ses recherches sur les choses les plus précieuses, nous fit tous rassembler, après quoi il ordonna qu’on nous fit descendre à l’entrepont, cette nouvelle mesure nous causa une inquiétude affreuse; on nous escortait les armes à la main. Arrivés au pied du grand mât, le panneau fut ouvert, et nous descendîmes comme on nous l’intimait. Nos ennemis à ce moment avaient l’air des plus farouches, chacun de nous pensa qu’ils allaient décider de notre sort; nous nous assîmes, dans un morne silence, sur les ballots de marchandises; mais elles étaient en si grand nombre dans cet endroit que nous trouvâmes bien juste à nous caser. Peu après, plusieurs de ces pirates apparurent pour nous surveiller. Ils frappaient à chaque instant et sans motif, à coup de plat de sabre, les matelots. Je me serrais tout effarée contre le capitaine, lequel pouvait bien peu pour soutenir mon courage. Ces misérables regardaient les poignets de chacun, et une joie sauvage brillait dans leurs yeux en voyant la meurtrissure qu’avaient marquée les liens. Ils faisaient sans cesse tournoyer leurs sabres autour de nos têtes. Un mouvement se fit sur le pont; ils se retirèrent, nous laissant seuls, mais ils avaient eu le soin de boucher hermétiquement le panneau, de sorte que non-seulement nous étions plongés dans d’épaisses ténèbres, mais encore nous étouffions faute d’air. Ce supplice dura environ une heure. Au bout de ce temps, une voix amie parvint jusqu’à nos oreilles: c’était celle de Than-Sing qu’on avait séparé de nous. Il ouvrit ce panneau qui pesait sur nos têtes, et les rayons d’un soleil ardent vinrent bientôt inonder la nuit de notre prison avec un éclat tel, que nous restâmes comme aveuglés pendant quelques instants.

Comme on a pu le voir jusqu’à présent, le marchand chinois nous avait rendu de grands services; jusqu’au jour de notre délivrance, il devait être notre bon génie. Sa seule présence calmait nos terreurs, et le danger nous semblait moins menaçant dès que le vieillard ouvrait la bouche pour s’interposer entre notre faiblesse et la férocité de ses compatriotes. Son sang-froid ne se démentait pas un seul instant; quand il n’était pas à nos côtés pour nous consoler et ranimer notre courage, il employait son adresse auprès de nos ennemis pour nous épargner quelque nouvelle épreuve. Nous reprenions confiance à sa vue, et sa laideur disparaissait sous la calme sérénité de son visage; j’étais étonnée de trouver dans un homme de sa nation une bonté toute chrétienne.

Le chef des pirates avait décidé que tous nos hommes d’équipage travailleraient au pillage du navire. Nous supposâmes qu’un long débat, qu’une question de vie ou de mort avait dû être agitée relativement à nos personnes, pendant qu’on nous avait tenus enfermés. La Providence veillait sur nous, puisque, cette fois encore, on nous laissait l’existence.

Les pirates commencèrent par se gorger de la cargaison d’opium, qui était le fret de notre ami Than-Sing; le reste, consistant en riz, sucre, café, etc., fut l’ouvrage de nos matelots; mêlés au milieu de ces voleurs, ils passaient de main en main toutes les marchandises qui se trouvaient à leur portée; et, ces derniers, faisant la chaîne, les transportaient à leur tour, dans leurs joncques.

Dans cette nouvelle occupation, je fus comme oubliée, c’est-à-dire qu’on me laissa au milieu de mes compagnons qui m’engagèrent à rester à leurs côtés, ce que je fis en désespérée.

Au bout d’une heure, il y eut un moment de repos, les pirates donnèrent du biscuit et de l’eau à nos matelots. Ceux-ci me proposèrent de prendre part à leur repas, mais il me fut impossible de goûter à cette pâte dure et sèche. D’ailleurs, mon estomac, oppressé par tant d’émotions, était incapable de prendre quoi que ce fût. Je bus avec avidité de l’eau qu’on me présentait; depuis de longues heures, j’avais la poitrine en feu, et je souffrais cruellement de la soif.

A peu de temps de là, le capitaine Rooney et Than-Sing vinrent me chercher. Il était temps qu’ils fissent leur apparition. Plusieurs de ces bandits commençaient à tourner autour de nous d’une manière inquiétante. Ces cœurs généreux, au milieu de tant de périls, ne songeaient pas qu’à eux seuls; après en avoir fait la demande au chef, ils avaient obtenu de m’emmener dans une des chambres de la dunette pour m’y établir plus commodément. En passant sur le pont, je pus voir que nous étions près de terre, dans une immense baie entourée de collines verdoyantes. J’aurais joui de ce riant spectacle, si, en ramenant mes regards autour de moi, je n’avais été bientôt rappelée à toute l’horreur de ma situation. Le _Caldera_, déjà détruit par la tempête, n’était plus qu’un amas de ruines; les mats brisés étaient abattus en travers du pont, des débris de fenêtres et de portes gisaient çà et là, la boussole avait disparu; ces pillards par mesure de précaution avaient enlevé le gouvernail. Ils ajoutaient à cette scène de désolation leurs cris barbares. Saisie de vertige, je me laissai vivement entraîner à l’arrière. Là encore, tout était méconnaissable, ce qui n’avait pas été brisé comme les glaces, était jeté de tous côtés sur le plancher. Je ne sais si, à ce moment, j’avais bien ma raison; mais, ce que je puis dire, c’est que je souffrais mille morts. J’étais torturée moralement par les craintes les plus odieuses. J’essayais de combattre les angoisses que j’éprouvais, en me rappelant que les pirates s’étaient refusé de me lier les mains, ce qui me semblait témoigner de leur part une certaine déférence pour les femmes; mais il me revenait à l’esprit bien des histoires lugubres qu’on m’avait racontées et qui constataient la férocité de leur nature. Aussi, j’eusse préféré me jeter vingt fois à la mer que d’être victime de leurs brutalités; et à l’heure où j’écris ces lignes, on peut croire que si je raconte tout au long les souffrances que j’ai endurées, c’est que Dieu, dans sa paternelle sollicitude, n’a pas permis que de telles horreurs fussent ajoutées au nombre des épreuves qu’il me réservait. J’y eusse succombé; du reste tant le nombre des ennemis qui nous tenaient en leur pouvoir était considérable, le lendemain de notre capture, nous pouvions en compter amplement un mille. Je me reposais en proie à ces sombres préoccupations, sur un large divan en velours vert qui était resté dans une des chambres et qu’on n’avait pu faire sortir à cause de sa dimension. J’étais veillée par le bon Than-Sing et par le brave capitaine Rooney. Quant au subrécargue, homme à la figure fausse, il a montré tant de lâcheté dans cette affaire, qu’il ne mérite aucunement d’être cité.

Pendant toute cette journée, nos matelots n’eurent pas de relâche, ils travaillaient sous le sabre en poussant des gémissements, leur fatigue était grande; vers le soir, Than-Sing obtint pour eux qu’ils prendraient quelque repos; il parvint aussi à nous apporter une gamelle de riz cuit à l’eau. C’était tout ce qui restait de nos vivres: ils en mangèrent; quant à moi, de même que le matin, je ne pus rien prendre. Ces émotions successives me tenaient dans un état de fièvre qui m’ôtait toute idée de nourriture.

Nous avions obtenu de fermer toutes les portes; mes compagnons reposèrent dans la pièce voisine de celle où j’étais. Je passai une nuit comme les damnés seuls doivent en avoir; j’entendais les cris de ces hommes célébrant leur facile victoire, et les frayeurs de mon cerveau troublé ne me faisaient voir que poignards, incendies et scènes sanglantes. Voulant respirer un peu d’air, je me précipitai, toute haletante, vers une petite fenêtre qui donnait sur la mer, et j’apercevais à la clarté de la lune les forbans qui se partageaient le butin dans le plus grand tumulte. Ce spectacle était bien fait pour perpétuer mes affreuses visions.

Le jour vint. Il y avait à peine une heure que nos matelots étaient parmi les Chinois, lorsque nous entendîmes une rumeur qui n’était pas ordinaire. En effet, quelques-uns des nôtres vinrent à pas précipités, et nous dirent avec une voix troublée: «Les pirates se sauvent!... les pirates se sauvent!...» Une lueur d’espoir traversa en ce moment l’esprit de chacun de nous; nous crûmes un instant que nous touchions au terme de nos épreuves, car l’effroi subit des pirates nous semblait ne devoir être causé que par l’approche d’un steamer; mais nous fûmes trompés d’une manière bien douloureuse quand nous eûmes porté nos regards à l’horizon. Hélas! ce que nous avions cru être notre délivrance n’était, au contraire, qu’un accroissement à nos maux. Il n’y avait plus à en douter; au loin une nouvelle flottille de jonques se dirigeait à toutes voiles vers nous. Pendant l’espace d’un quart d’heure, où nous fûmes seuls sur notre navire, le bon Than-Sing nous expliqua que les petites jonques fuyaient devant les grandes, et que, s’il n’en était pas ainsi, les pirates se livreraient combat entre eux. Les nouveaux ennemis qui nous arrivaient étaient donc plus redoutables que les premiers. Qu’allaient-ils faire de nous? Nous étions là, sans espoir, attendant le poignard, la hache ou le sabre qui devaient nous frapper peut-être; nous comptions les minutes qui s’écoulaient, et mes yeux ne pouvaient se détacher de la vue des jonques qui rapprochaient nos bourreaux; je sentais une pâleur livide me couvrir le visage; ce n’était pas la peur de la mort elle-même qui me rendait faible en ce moment, mais celle des horreurs de toute nature dont je pouvais être la victime. «Capitaine, dis-je, j’ai peur, oh! bien peur! Ne pourriez-vous pas me faire changer de costume? Voyez ma robe! et ces monstres qui vont venir! je voudrais être vêtue comme vous. Que faire? Ayez pitié de moi.» Le capitaine Rooney me regarda avec compassion. «Oui, vous avez raison, me dit-il, attendez.» Et il me présenta un double pantalon qu’il avait sur lui; puis, il me donna une chemise et une jaquette en toile de Chine. Je rentrai dans une cabine où je me débarrassai de ma robe, seul vêtement qui me restât, et je m’habillai à la hâte; un des matelots me donna sa casquette, sous laquelle je dissimulai le mieux que je pus ma chevelure. Une seule épingle à cheveux me restait encore, et des souliers dans lesquels mes pieds étaient nus.

A peine avais-je fini d’opérer cette transformation que des cris partant de toute part nous annoncèrent l’approche de nos nouveaux ennemis. Ils montaient à l’abordage. Pendant ce temps-là les autres jonques, plus petites que les nouvelles, fuyaient à leur approche, comme des sauterelles effarées qu’on aurait surprises dévastant un champ de blé; nous nous réfugiâmes dans l’une des chambres de l’arrière. Le capitaine avait ordonné à ses hommes de se grouper de manière à me cacher aux premiers regards de l’ennemi; lui-même me masquait de sa personne, et Than-Sing se tenait à mes côtés. Il y avait bien en ce moment une quarantaine de jonques autour du _Caldera_. Chacune portait de vingt à quarante hommes, et les plus grandes avaient dix ou douze canons.

Chaque jonque a un chef qui commande despotiquement à une troupe de ces forbans, enrôlés sous l’étendart du vol et de l’assassinat. Les pirates qui infestent les lointains parages de la Chine ont pullulé d’une telle sorte dans cet empire de quatre cent millions d’âmes qu’ils exercent impunément leurs actes de brigandage. Il arrive même souvent qu’ils se pillent et se tuent entre eux dans des combats à coups de canons, où la victoire reste avec le butin à ceux qui ont les jonques les mieux armées. Comment peut-il en être autrement dans ce pays, qui n’a pas la moindre marine organisée pour les détruire?

Nous étions réfugiés, ainsi que je l’ai déjà dit, dans une des chambres du fond; comme une digue rompue, en un instant un torrent de ces barbares s’abattit sur notre navire. Les premières jonques n’ayant pu emporter qu’une faible partie du chargement, les nouveaux pirates faisaient encore une bonne prise avec ce qui restait de marchandises; ils s’occupèrent donc à piller la cargaison sans paraître prendre garde à nous. L’appât du butin semblait seul captiver leur attention. Celles de leurs jonques qui étaient suffisamment chargées se détachaient des autres, et faisaient voile vers les côtes pour transporter leur prise dans des villages qui leur servaient de repaire. Tous ces misérables semblaient également animés du même esprit de destruction. Ainsi, dans le but d’emporter le plus de choses qu’ils pouvaient, ils brisaient tout avec une rage insensée; ils démolissaient à coups de hache les parois des cabines; dans la dunette, les parois volaient en éclats; le cuivre, le fer et le plomb étaient arrachés des panneaux et des portes enfoncées. Ils étaient parvenus à enlever le divan en velours vert qui avait été épargné jusqu’alors, à cause de sa grandeur; les planchers étaient jonchés de débris de thé, de café, de sucre, mêlés à des morceaux de biscuit, etc. L’indifférence qu’ils nous témoignèrent tout d’abord, ne dura pas longtemps. Il nous fallait à tout moment montrer la doublure de nos poches pour leur prouver que nous ne leur dérobions rien; la foule de ces monstres fut un instant tellement compacte en se ruant sur nous, qu’ils faillirent nous étouffer. La seule robe qui me restait lors de leur arrivée, et que j’avais essayé de cacher, me fut enlevée comme tout le reste. Than-Sing ayant quitté un instant ses souliers, ils lui furent dérobés en un clin d’œil, ce qui chagrina fort le pauvre homme; ces chaussures étaient confectionnées à la mode de son pays. Un matelot parvint tant bien que mal, un peu plus tard, à lui en arranger une paire avec des morceaux de cuir qu’il découvrit dans des débris de toutes sortes.

Notre position au milieu de ces hommes dénaturés était horrible; aussi l’égarement se peignait-il sur nos physionomies. Mon costume n’avait pu les tromper; ma figure, sur laquelle la douleur était empreinte d’une manière si profonde, leur divulgua sans doute mon sexe, car ils me considéraient avec une curiosité avide.

Plusieurs d’entre eux nous demandèrent d’un air railleur si nous pensions toujours aller à Hong-Kong; comme nous restions silencieux et abattus, ils se mettaient alors à rire avec des éclats bruyants. Quelques-uns, aux regards cruels et féroces, s’approchaient de nos matelots et faisaient le simulacre de leur couper la tête. Mourante de frayeur, je me faisais aussi petite que possible en me blottissant au plus épais de mes compagnons. A quoi tenait notre existence au milieu de ces êtres sans pitié et sans loi? Qui sait ce qui serait arrivé à la première goutte de sang, ne fût-elle tombée que d’une égratignure?

Cette avalanche humaine vint pourtant à s’éclaircir. Vers le soir de ce même jour, nos matelots, à moitié morts de fatigue, se plaignirent amèrement de la faim. Il nous vint un secours tout à fait inattendu. Parmi ces pirates, il y en avait un qui semblait avoir quelque pitié pour nous, il apparaissait de temps à autre et nous considérait en silence, puis il se plaisait à nous montrer dans l’une des jonques sa femme et ses enfants. Nous prêtâmes involontairement quelque attention aux êtres qui lui étaient chers. Ce pirate, père de famille, voulut alors nous témoigner le plaisir qu’il en ressentait, car, au moment où nous déplorions notre dénûment, il nous apporta du riz et une marmite pleine d’un ragoût arrangé à la mode chinoise; ce mets était surtout remarquable par une sauce jaune comme du safran. Nos matelots, peu habitués aux douceurs du confortable, s’en régalèrent. Il n’y eut que moi qui y touchai du bout des lèvres; il me fut impossible d’en avaler deux cuillerées; je lui trouvais une saveur capable de provoquer les vomissements. Je mangeai un peu de riz pour calmer les atroces douleurs d’estomac que je commençais à ressentir.

Than-Sing, depuis un instant, causait avec cet honnête brigand, quand il vint nous dire, à notre grande surprise, qu’il lui proposait, moyennant une forte somme d’argent, de nous faire évader; une telle proposition ne pouvait avoir d’autre effet que d’être bien accueillie. Le capitaine, par l’entremise de Than-Sing, convint avec cet homme du prix de notre liberté, du lieu où nous déposerait la jonque et où il toucherait la rançon. Ce devait être à Hong-Kong. Ce projet arrêté, il s’éloigna en promettant de nous avertir quand l’heure propice à notre fuite serait arrivée.

L’imagination fait de si rapides progrès dans un moment critique, que je me laissai aller à croire que nous allions être sauvés. Aussi, je portais, malgré le mal éprouvé déjà, des regards reconnaissants sur cette jonque amarrée près de nous. J’examinais d’un œil avide tout ce qui s’y passait, et je voyais sous les derniers rayons d’un beau soleil couchant des enfants jouer, courir, se chamailler; des femmes chinoises, des femmes pirates je devrais dire, qui faisaient l’office des matelots, en s’employant aux manœuvres. Deux d’entre elles portaient un jeune enfant sur leur dos dans un sorte de sac d’étoffe, ce qui ne les gênait pas le moins du monde pour grimper comme des chats, partout où elles étaient utiles. Les têtes nues de ces enfants, que les mères portent ainsi jusqu’au jour où ils peuvent marcher, ballottaient, allaient, venaient de tous côtés, que cela faisait peine à voir. Mais peut-on rien changer aux coutumes? Cette habitude semi-barbare, ce qu’il y a de certain, ne les empêche pas de croître, et encore bien moins de multiplier. J’achevais à peine ce raisonnement en moi-même, qu’un de ces bambins se laissa choir par-dessus le bord. Malgré moi, je jetai un cri. Inutile de dire qu’il fut bien vite retiré de l’eau. Je pus voir alors que cet enfant avait des petites vessies remplies d’air attachées à ses vêtements. Les parents prennent ces précautions afin que s’ils viennent à tomber dans l’eau, ils n’aillent pas si vite au fond.

Or, cette jonque sur laquelle, à tort ou à raison, nous avions quelque espoir, prit le large.

Avions-nous été l’objet d’un jeu cruel? ou bien éprouvés traîtreusement? C’est ce que nous ne pûmes savoir. Toujours est-il, que nous ne revîmes pas notre pirate. Nous finîmes par croire qu’il avait été retenu par la crainte de voir sa trahison découverte, ou d’être rejoint dans le cours de l’évasion par les autres jonques. Il avait pensé peut-être aussi que la somme qui lui était offerte ne compensait pas suffisamment le danger de mort auquel il s’exposait en nous tirant des mains de ses complices.

La nuit étant tout à fait venue, les jonques se détachèrent peu à peu des flancs du _Caldera_ et gagnèrent le large. Il n’était pas probable qu’il en revînt en aussi grand nombre, car, de retour dans les villages, elles ne manqueraient pas d’annoncer que notre navire était complètement vide de sa cargaison.

Leur départ nous laissait la perspective d’une nuit plus calme que les précédentes; mais, d’un autre côté, nous restions sans ressources sur notre navire délabré. Qu’allions-nous devenir? Au loin, devant nous, était Macao, on en voyait la direction entre deux montagnes; que de désespoir à cette vue! La vie était là, si près de nous, et nous ne pouvions rien pour notre salut. Quand même nous eussions essayé de lever l’ancre et de laisser dériver au hasard le navire dépouillé de sa mâture, toutes nos chances ne nous permettaient que d’échouer sur la côte. Pour échapper aux angoisses nouvelles que nous ressentions, nous fîmes nos préparatifs afin de prendre quelque repos, c’est-à-dire que chacun s’étendit tant bien que mal sur le plancher, assez près les uns des autres, de manière à être tous debout à la moindre alerte. Mes compagnons me réservèrent un mauvais banc que les pirates avaient dédaigné, et sur lequel je m’étendis à mon tour avec résignation.

Quel tableau! une mèche fumante brûlait dans un peu de graisse et jetait des lueurs blafardes sur toutes ces figures amaigries par la souffrance. Cette chambre, si fraîche et si coquette quelques jours auparavant, avait maintenant l’aspect d’un de ces hideux caveaux des _Mystères de Paris_. Tous ces matelots avec leurs costumes salis et souillés par le travail, aux teints hâlés, aux mains rudes et noires, étaient navrants à voir; et quand je pense que je ne faisais aucun contraste avec ces hommes par les vêtements dont j’étais vêtue; par le danger qui me tenait rivé sous sa griffe, comme eux, j’avais un pied dans la tombe. Voyant chacun s’endormir peu à peu, je restai seule à songer aux chances horribles de ma destinée. Je cherchais dans mes souvenirs quelle faute j’avais pu commettre pour endurer de telles épreuves; je fouillais ma conscience, je creusais mon esprit pour en trouver qui valût mes souffrances; je ne voulais pour douter de la bonté divine.

Il pouvait être dix heures du soir; les bruits du dehors s’apaisaient peu à peu, et malgré moi, je me sentais agitée par mille pensées diverses. Je ne comprenais pas alors que des hommes pussent dormir sans songer davantage à leur salut. J’éprouvais comme une surexcitation nerveuse; je me levai et me dirigeai en silence vers le pont, en passant à travers les débris qui m’arrêtaient à chaque pas. Là, je m’appuyai le long du bord. Nous étions seuls! La mer ne faisait pas entendre le plus léger bruit; elle étincelait comme un miroir d’argent sous les pâles rayons de la lune. Cette calme solitude me fit une émotion telle que toutes les fibres de mon cœur furent émues. Je rentrai à l’intérieur de la dunette et j’appelai à voix basse le capitaine. Il n’était qu’assoupi, car il tourna vivement la tête de mon côté. Je l’engageai à me suivre sur le pont, ce qu’il fit aussitôt, assez étonné de mon air mystérieux. Quand nous fûmes là, nous nous arrêtâmes pour écouter un bruit de voix qui venait de l’avant. C’était une petite jonque dont les pirates étaient encore occupés à prendre les débris du chargement. Le capitaine se pencha par-dessus le bord pour calculer les hommes qu’elle contenait; ils pouvaient être huit à dix. Après cet examen il resta silencieux. Il paraissait réfléchir. Etonnée de son silence, je l’entraînai vers la grande embarcation qui occupait le milieu du pont, et, la lui montrant, je lui dis: «Eh bien! capitaine, vous laissez dormir vos hommes!» Il me regarda, cherchant à lire l’intention que j’attachais à mes paroles. Je repris aussitôt: «Voulez-vous donc attendre patiemment la triste fin qui nous est réservée, en ne faisant rien pour échapper aux mains des pirates? Je ne suis qu’une femme, moi: eh bien! j’aimerais mieux aller au-devant de la mort et tenter quelque chose pour mon salut, que de l’attendre ici du poignard ou de la faim. Nous ne sommes qu’à vingt milles de Macao; cette embarcation peut tous nous contenir; une fois en mer, il est peu probable que les pirates, gorgés comme ils le sont, épient notre fuite ou essayent de nous atteindre. Partons! fuyons! capitaine, je vous le demande à genoux.