Chapter 9
--Il est inutile de prolonger cette discussion, dit Mosquita impatientée. Vous avez parlé de ma ration à bord, cette ration je veux la gagner en me rendant utile. A quoi suis-je bonne? A faire la cuisine, à servir le capitaine? Eh bien, je ferai l'une, et je servirai l'autre. Quant à mes sentiments de préférence, il sont à moi: j'aimerai qui je voudrai, et personne ne viendra contrarier mon choix. Dès ce moment, je suis à bord comme tout autre; je ne demande rien, qu'à me rendre utile et qu'à rester tranquille au milieu de vous tous.
Rodriguez, à ce mouvement de Mosquita, la contemple, comme enchanté de son énergie et du parti qu'elle a su prendre. Les matelots, témoins de la résolution de l'amazone colombienne, la regardent avec une sorte de bienveillance, et, en s'en allant sur le gaillard d'avant, ils se disent: Pardieu, elle a l'air d'être taillée sur un bon gabarit de femme, cette petite brune-là! Et dès lors Mosquita put compter sur les brusques égards de tout le monde.
L'intrépide Colombienne ne se borna pas à une stérile résolution. Le soir même on la vit, habillée en petit matelot, prendre son poste à la cuisine, et aider les hommes de chaudière à préparer et à faire bouillir les aliments destinés au souper de l'équipage. Cette détermination si étrange dans une jeune fille aussi gentille, ce zèle si absolu, étonnèrent les plus rudes, et produisirent l'effet que Mosquita en attendait. En moins de quelques jours, elle devint l'objet des égards les plus délicats que des forbans puissent avoir pour une femme, et elle se trouva avoir conquis la bienveillance de ceux des matelots qui avaient vu avec le plus de répugnance son arrivée à bord de _l'Albatros_. Rien de plus plaisant que l'empressement que mettaient les hommes placés à la cuisine, pour lui rendre moins désagréables les soins et le travail qu'elle s'était imposés et qu'elle continuait avec une résolution inébranlable. Avait-elle besoin d'eau, aussitôt cinq à six farouches matelots se disputaient le plaisir d'aller remplir son bidon dans la cale. Fallait-il chercher du bois pour alimenter le feu sur lequel bouillait la chaudière de l'équipage, c'était à qui le premier lui apporterait quelques bûches fendues. L'un épluchait un giraumon pour sa soupe, l'autre écumait le large pot-au-feu du bord. Aucun des gens du corsaire ne se serait permis d'allumer sa pipe à la cuisine sans en demander la permission à la jolie _cookeresse_, car c'était le nom qu'on lui donnait sur le gaillard d'avant, où elle avait établi l'empire de sa gentillesse. Quelquefois il lui fallait acheter, il est vrai, par quelques petits désagréments l'avantage de vivre en paix avec tout son monde. Tantôt c'était un matelot fringant qui, prétentieux diseur de bons mots, cherchait, après avoir mis sa chique en poche, à lui ravir familièrement un baiser. Tantôt c'était un audacieux gabier qui lui serrait la taille en laissant échapper une expression d'amour et de regret de ne pouvoir en faire davantage. Mais un revers de main appliqué au premier, on un _finissez donc_ très-sec, signifié au second, délivraient bientôt Mosquita de ces galantes importunités.
Pour le capitaine Rodriguez, il était émerveillé de l'adresse et du courage de sa petite compagne. C'était le soir seulement qu'il pouvait la posséder tout entière, mais alors qu'il se dédommageait avec ivresse de la contrainte que lui avait imposée le jour! Retiré avec elle dans son étroite chambre, il retrouvait, dans les plus intimes épanchements, ces moments de bonheur et de confiance que sa Mosquita lui avait fait goûter à Carthagène. La vie bruyante et sauvage du bord, l'aspect brutal d'un équipage d'hommes désordonnés, ne servaient même qu'à lui rendre plus chers et plus doux les instants où il pouvait entendre la voix passionnée de sa maîtresse, et jouir du bonheur de contempler ses traits, où se peignait la joie d'avoir fait à l'amour le plus absolu des sacrifices.
Ce fut dans un de ces instants de calme et de tendre recueillement que la maîtresse de Rodriguez lui révéla un complot qui le menaçait, et sur lequel il n'avait conçu encore aucune défiance.
--Tu vois bien, lui dit-elle, ces hommes qui te prodiguent les marques de la déférence la plus complète. Eh bien, ce sont ceux-là même qui t'en veulent le plus! Tu me disais, pour me détourner du projet de t'accompagner, que je ne connaissais pas ces gens au milieu desquels nous allions vivre. Sache aujourd'hui que je les connais mieux que toi-même tu ne pourrais le faire. C'est sur leurs physionomies, c'est par quelques mots échappés à plusieurs d'entre eux, que j'ai appris, en cachant l'émotion que leurs desseins m'inspirent, la trame qu'ils ont formée contre toi.
--Et quel est donc leur projet, quelle est donc cette trame?
--De t'arracher peut-être la vie, ou tout au moins le commandement du corsaire.
--Lequel d'entre eux oserait se mettre à la tête d'un complot qui soulèverait contre ses lâches auteurs tout l'équipage qui m'a reconnu pour son chef? Serait-ce Gouffier, celui que j'ai choisi moi-même pour mon second?
--Non, lui je le crois attaché à toi. Mais je suis presque sûre que ton lieutenant, Pierre Chouart, doit se mettre à la tête des révoltés, que ses conseils ont disposés à tenter un coup de main.
--Et qui encore a-t-il réussi à égarer? les plus misérables et les plus mutiles de mes hommes, sans doute?
--Une vingtaine d'entre eux, si j'en crois ce que j'ai entendu sans qu'on soupçonnât l'attention avec laquelle j'ai tout écouté, tout saisi.
Et alors Mosquita nomma à son amant, indigné de tant d'audace, les complices de la révolte qu'elle avait soupçonnée et découverte.
--Cela me suffit, s'écria Rodriguez. Je frapperai un grand coup avant qu'ils n'aient pu préparer celui qu'ils me destinent. Je suis libre de choisir les hommes qui devront équiper nos prises.... Oui, oui, ils apprendront quelle vengeance je prépare aux traîtres qui veulent si lâchement me perdre.... Mais il me faudrait trouver un navire, et par une fatalité inconcevable, depuis notre sortie nous n'avons encore rien vu, rien aperçu... Oh! les malheureux, ils ne savent pas ce que je puis contre eux.... Ils l'apprendront bientôt!
--Et quelle est donc ton intention, mon ami? Comme tu es agité... Oh! je t'en supplie, cache-leur bien ta colère: ils soupçonneraient trop tôt peut-être ce qu'il faut leur taire encore par prudence.
--Mais n'entends-je pas du bruit sur le pont?.... Oui, il me semble avoir entendu parler d'un bâtiment... Si par un coup du ciel c'était.... Montons, montons! On m'appelle!... Oui, oui, c'est un bâtiment... Mosquita, prépare-moi mes armes! viens! viens! c'est un bâtiment!
Gouffier était de quart, il avait appelé en effet le capitaine pour lui montrer un navire qui semblait courir à contre-bord d'eux. En un instant les deux bâtiments sont l'un sur l'autre, poussés par la brise avec une égale vitesse. On crie: _Tout le monde sur le pont!_ à bord du corsaire. À ce commandement chacun vole à son poste de combat. Le navire aperçu, sans avoir vu le corsaire, continue à courir sa bordée, et il ne commence à manoeuvrer pour éviter _l'Albatros_, que lorsqu'il lui est devenu impossible de ne pas l'aborder. On crie à bord des deux bâtiments. L'équipage de Rodriguez demande à faire feu en accostant le navire. _Ce ne sera rien que pour essayer nos pièces, capitaine_, hurlent quelques hommes.--_Non, non_, leur répond Rodriguez, _arrêtez le feu.... Vous ne voyez donc pas que c'est un bâtiment marchand. Sautons à bord et amarinons-le en silence, puisqu'il a été assez bête pour venir s'empêtrer avec nous!_
Les forbans pleuvent à bord du bâtiment abordé. Le capitaine de ce malheureux navire ne se réveille qu'au bruit de la moitié d'un équipage qui tombe sur son pont; il ne trouve d'asile contre la chasse que lui donnent les assaillants, qu'en passant à bord du corsaire qui vient de l'attaquer.
--Capitaine Rodriguez, le navire est amariné, crie Gouffier, le premier sauté à bord de la prise.
--C'est bien, Gouffier. De quoi est-il chargé?
--De cailloux, capitaine; c'est une mauvaise barque anglaise sur lest.
--Dépêtrons-nous de lui; coupons tout ce qui gêne pour le faire déborder du corsaire. Pierre Chouart, sautez à bord, mon ami, avec quelques-uns de nos gens; vous prendrez le commandement de la prise jusqu'à ce que nous ayons pu nous débrouiller et reconnaître ce qu'elle vaut.
--Quels hommes voulez-vous que je prenne avec moi, capitaine?
--Ceux qu'il vous plaira de choisir. Je m'en rapporte à vous. Nommez-les et ils vous suivront.
Rodriguez, en agissant ainsi, avait son plan. Il savait bien que l'officier dont il voulait se défaire, désignerait pour l'accompagner sur la prise, qu'on ne devait conserver que quelques heures, ceux des marins sur lesquels il comptait le plus pour exécuter le complot qu'il avait préparé.
Pierre Chouart en effet prend une quinzaine de marins. À mesure qu'il les nomme, Mosquita fait remarquer à son amant que chacun d'eux fait partie de la bande dont elle-même lui a déjà désigné les complices. Laisse-le s'entourer de ses affidés, répond Rodriguez. Chacun des noms qu'il appelle est un arrêt de mort qu'il prononce.
--Quel est donc ton projet, Rodriguez? Tu es tranquille et cela me rassure.
--Oui, je suis tranquille, mais c'est le calme de ma vengeance à moi..... Eh bien, Pierre Chouart, êtes-vous à bord avec vos hommes?
--Oui, capitaine: à présent que les deux navires sont parés l'un et l'autre, je vais me tenir à portée de pistolet de vous.
--C'est cela, mon ami, à portée de pistolet. Vous avez deviné parfaitement mon intention.
Mais à peine les deux bâtiments sont-ils en train de faire route presque bord à bord, que la scène change. Rodriguez ordonne à ses gens de reprendre leur poste de combat. Tout le monde lui obéit sans savoir ce qu'il prétend faire. C'est pour faire l'appel, disent les uns. Non, c'est pour nous commander un tour d'exercice, disent les autres. L'équipage ne resta pas long-temps dans l'incertitude sur l'intention de son chef. Monté sur le dôme de la chambre, Rodriguez, au milieu du silence le plus profond, s'adresse ainsi à son équipage attentif:
--Enfants, un complot devait éclater à bord contre moi, que vous avez nommé votre chef. En m'arrachant la vie, c'était le grade que je tenais de vous, que l'on voulait anéantir. Vous m'avez demandé à essayer vos pièces et notre poudre contre ce navire-là: eh bien, voici l'occasion de vous satisfaire. Il faut punir les traîtres qui voulaient enlever le corsaire sur les cadavres de leurs camarades. Délivrés de ces lâches, dont nous devons faire un exemple sanglant, il n'y aura plus que des braves à bord, dévoués les uns aux autres à la vie et à la mort. Parez-vous partout à faire feu à mon commandement.
--Quels sont ces traîtres, capitaine Rodriguez?
--Les voilà! Et il montre la prise montée par Pierre Chouart. Puis, prenant son porte-voix, et s'adressant à celui-ci:
«Pierre Chouart, recommande ton âme à Dieu! Nous venons à bord du corsaire de prononcer ton jugement et celui de tes infâmes complices. Traître et lâche, apprends à mourir de la main de celui que tu voulais assassiner.»
Pierre Chouart, altéré par ces paroles qu'il entend sortir comme un coup de foudre, du porte-voix de Rodriguez, prie en grâce son capitaine de suspendre un moment sa colère et d'entendre sa justification. La prise fait un mouvement pour approcher le corsaire, et les hommes qui la montent élèvent leurs mains suppliantes vers le ciel, en criant qu'ils ont été égarés par le perfide Pierre Chouart. Mais Rodriguez, au moment où la prise va l'accoster, fait donner un coup de barre pour l'éviter, et il commande le feu. Une bordée lancée à bout portant et à double charge en fut assez pour faire voler en éclats le malheureux bâtiment, dont la coque, percée, mitraillée et hachée, s'abîma bientôt sous les flots.
Loin d'être troublé par ce spectacle horrible, Rodriguez, satisfait d'avoir essayé l'étendue de son empire sur les gens de son équipage, leur dit froidement ces mots au moment où le bruit de la volée venait de s'éteindre sur les vergues ensanglantées: Mes amis, nos pièces sont en bon état, et notre poudre est excellente! Vous pointez bien, et je serais indigne de vous commander, si je n'étais pas content de vous. Double ration à tout le monde. Mosquita, embrasse-moi: tu n'as pas seulement détourné la tête pour ta première volée.
Ils allèrent, les forbans de _l'Albatros_, prendre leur double ration à la cambuse en chantant, en se félicitant d'avoir fait couler comme un plomb le navire sur lest. Il n'était bon qu'à cela, disaient-ils, et notre capitaine, l'as-tu vu? C'est un b..... qui a de la tête et qui parle bien au moins... Quelle carotte de longueur il vous a tirée à son lieutenant Pierre Chouart!
--Oui, une fameuse carotte, et Pierre Chouart a dû l'avaler en faisant une drôle de grimace!
--Ecoute donc, il voulait toujours faire des cabales, et moi je n'aime pas les cabales. À bord d'un corsaire, il faut un peu de subordination, d'autant que nous pourrons envoyer notre capitaine par-dessus le bord s'il ne nous va pas.
--Celui-là par-dessus le bord! oui, on t'en fricassera! Il nous ferait plutôt à tous battre des entrechats en l'air, en faisant sauter la barque, le brigand qu'il est!
--On dira tout ce qu'on voudra, mais c'est un poulet, et un bel homme! A-t-il donc l'air guerrier, le chien, quand il commande le feu! Tiens, j'étais à la barre tout-à-l'heure quand nous avons envoyé des prunes qui n'étaient pas cuites, à la prise anglaise: eh bien, le fanal de l'arrière donnait sur la figure du capitaine, et je te fiche mon billet qu'il avait une mine bien bordée, va!
--C'est un lapin, je ne dis pas le contraire, et il y a plaisir à en découdre avec un particulier de ce calibre. Avec lui, au moins, on peut dire: _Enlevez, c'est pesé!_... Le vin de la cambuse est bon tout de même! C'est dommage qu'il faille ménager les vivres, car une double ration, c'est pas assez pour des hommes qui ont le gosier sec. Il n'y a rien qui vous porte à la soif comme la _brûlure_ de la poudre et un coup de peigne.
Tout se réduisit, à bord du corsaire, à des conversations pareilles entre les matelots. Mais le sang-froid et la cruauté même de Rodriguez produisirent sur son équipage une impression profonde. Ses hommes, en admirant en lui une résolution qu'aucun d'eux n'aurait osé avoir, apprirent à le respecter comme le seul qui put les commander avec fermeté, et maintenir à bord la discipline qu'il leur fallait pour faire quelque chose de profitable à chacun. Une occasion nouvelle de prouver combien il était fait pour les diriger avec intelligence, se présenta bientôt.
Une chaloupe gréée de deux voiles fut aperçue à cinq ou six lieues de l'île de la Marguerite, sur laquelle _l'Albatros_ courait à toutes voiles. L'embarcation, en voyant un bâtiment tout noir cingler sur elle avec une marche qui devait lui paraître supérieure, revira de bord, et prit chasse aussitôt. Rodriguez la poursuit: il la gagne, il l'accoste. Seize hommes armés de sabres et de carabines la montaient; un pierrier établi sur l'avant composait toute son artillerie.
--Qui êtes-vous? demanda Rodriguez à celui qui paraissait être le patron de la barque.
--Ce que nous sommes, commandant? Nous ne sommes rien du tout; nous gagnons notre vie à pêcher, au large de la Marguerite, quelques perles, comme vous savez bien qu'on en trouve quelquefois dans ces parages.
--Vous pêchez des perles avec des carabines et des sabres? Il parait que c'est une nouvelle manière de prendre du poisson et des bijoux.
--Oui, c'est notre manière à nous, et nous ne faisons pas grand'-chose. Vous voyez aussi combien nous sommes pauvres.
--Votre façon de faire la pêche ne me convient pas; et si vous ne me dites pas dans cinq minutes, montre à la main, ce que vous cherchiez ici, je vous ferai pendre tous les seize au bout de mes vergues, comme des gâte-métier, faisant la piraterie de manière à compromettre d'honnêtes forbans comme nous.
--Ah grands dieux! commandant, est-ce que, par la bonté divine, vous seriez des pirates? Le ciel en soit loué! Vous pouvez nous assister, et nous partagerons.
--Voyons un peu ce que tu veux dire. Accoste à bord avec ton bateau, et si tu es un bon enfant, nous pourrons faire des affaires ensemble... Envoyez une amarre devant à cette embarcation, et ne laissez monter à bord que le patron.
Une fois arrivé sur le pont du navire, le patron Raphael adressa ces mots au capitaine Rodriguez, après lui avoir fait trois humbles saluts et lui avoir souhaité la bénédiction de Dieu:
«Il faut que vous sachiez, mon commandant, qu'un gros trois-mâts espagnol a relâché pour une voie d'eau, à la Marguerite. Il a fallu mettre sa cargaison à terre pour l'abattre en carène. Dès que la réparation a été faite, nous avons été employés à refaire son arrimage, car nous sommes tous de pauvres arrimeurs à une gourde par jour. A présent que ce navire se dispose à partir, nous nous sommes associés pour louer cette chaloupe, et venir l'attendre, armés de carabines, afin de l'enlever. Comme il a des barils de piastres à bord, et que nous savons où ils sont placés, nous ne serons pas embarrassés de les trouver.
--Où allait ce navire? Combien d'hommes d'équipage a-t-il?
--Il va à Campêche. Il a vingt hommes d'équipage, mais des mollasses, qui ne demandent pas mieux que de se laisser prendre. Tenez, à présent que nous approchons de terre, vous pouvez découvrir sa mâture, dans cette petite fente de la côte, là, dans le Nord-Est du compas...
--Eh bien, sais-tu, patron Raphael, ce qu'il nous faut faire pour ne donner aucune défiance au capitaine de ce bâtiment, qui craindrait d'appareiller peut-être, après avoir vu un brick de ma façon?
--Non, mon commandant; mais je m'en rapporterai à vous, et j'écouterai vos conseils, comme si c'était la bonne vierge Sainte-Marie qui me parlât par votre noble et sincère bouche: _In nomine patris, filii et spiritûs sancti, amen!_
--Fais-nous grâce de tes prières, et écoute-moi.
--Je vous écoute, illustre commandant
--Je vais carguer toutes mes voiles: tu vas aller, avec ta chaloupe, me haller par l'avant, comme si le brick avait besoin de ton secours, et voulait gagner, avarié, un mouillage près de la côte.
--C'est cela, mon commandant; je vous comprends très-bien, et une fois que vous serez à l'ancre, je rentrerai dans le port, en disant au capitaine espagnol que vous êtes un bâtiment anglais en croisière, venu pour boucher une voie d'eau; que je vous ai donné aide et assistance avec ma chaloupe, et que...
--Saute plus vite que ça dans ton embarcation. Tu diras après au capitaine du trois-mâts tout ce que tu jugeras convenable. Qu'il te suffise de savoir que si nous amarinons ce navire, tu recevras pour ta part une récompense proportionnée aux services que tu nous auras rendus.
Les voiles de _l'Albatros_ sont carguées et serrées: la chaloupe de Raphaël nage sur l'avant du brick contre le vent: les autres canots du corsaire aident la chaloupe. En quelques heures _l'Albatros_ atteint un bon mouillage, d'où il peut être vu du navire espagnol. Un grand pavillon anglais est déployé sur l'arrière du pirate. Raphael revient dans le port, et il annonce partout que le brick qu'a remorqué sa chaloupe, n'a jeté l'ancre que pour visiter quelque couture molle un peu au-dessous de sa flottaison, et boucher une petite voie d'eau; qu'ensuite il appareillera pour continuer sa croisière contre les forbans. Il nomme le brick au capitaine de _la Quintanilla_, c'est le nom du trois-mâts espagnol; il cite même le nom du commandant anglais. Par San-Antonio, dit l'Espagnol, la circonstance est favorable pour moi. Tandis que ce croiseur anglais sera mouillé près de l'ile, je pourrai appareiller sans craindre les forbans qui rôdent toujours dans ces parages. Les scélérats craignent les bâtiments de guerre, comme les voleurs la corde: ils les sentent à vingt lieues à la ronde. J'appareille demain.»
Raphael vient la nuit, dans une pirogue, rendre compte à Rodriguez des intentions du capitaine espagnol. Rodriguez fait des dispositions pour tromper ce malheureux capitaine. Il ordonne de dépasser les mâts de perroquets de _l'Albatros_, de mouiller une ancre par le travers, et de frapper sur le câble de cette ancre, et sur celui de l'autre ancre de mouillage, deux cayornes qui, crochées à la tête des bas-mâts, inclineront le brick comme s'il était à moitié abattu en carène. _L'Albatros_, bientôt couché sur le côté de tribord, présente le flanc opposé, à des hommes qui, dans les embarcations du bord et la chaloupe de Raphael, font semblant de visiter et de réparer les coutures avariées.
C'est à la clarté naissante du matin que cette petite comédie se jouait sur les flots tranquilles, et des forbans étaient les acteurs de cette scène.
La pauvre _Quintanilla_ avait aussi mis sous voiles aux premiers rayons de l'aurore. Loin d'éprouver la défiance qu'aurait dû lui inspirer l'aspect d'un navire comme _l'Albatros_, le crédule capitaine espagnol comptait, au contraire, sur la présence du brick, qu'il supposait anglais. _La Quintanilla_ quitte donc le port, ses basses voiles sur les cargues, ses huniers bien étarqués et bien bordés, les perroquets hissés à bloc. La brise du matin enfle les voiles et semble se jouer dans son gréement, en apportant aux matelots les douces émanations des fleurs de la côte, couvertes de rosée. Les cris cadencés des hommes qui hallent sur les cordages, vont réveiller les échos sonores de la terre, qui fuit battue par les lames que le navire forme en fendant les flots encore brunis par les dernières ombres de la nuit. Le soleil dore déjà l'horizon; tous les objets reprennent leur forme naturelle avec le jour, autour du bâtiment; on aperçoit sur l'avant, le brick, que l'on a pris la veille pour un croiseur anglais, la mâture penchée et le côté de tribord éventé. A mesure qu'on l'approche, on l'observe avec plus de curiosité. C'est un beau navire et qui doit bien marcher, dit le capitaine espagnol à son second. Voyez dans cette longue vue, ces façons si fines, cet élancement et cette quête!....
--Effectivement, capitaine, c'est un bâtiment qui doit bien escarpiner, mais qui ne doit pas porter grand'-chose. Il me semble même plus fin que la plupart des bricks de guerre de construction anglaise. Quel bau il a! On rebat les coutures de son côté de tribord; entendez-vous les coups de maillet des calfats?
--Oui, le voilà dans la position où nous nous trouvions, il y a quinze jours, cherchant une voie d'eau. Mais à bord d'un navire de guerre il y a tant de ressources: c'est couvert d'hommes cela. Vous voyez, par exemple, ce brick: hé bien le voilà abattu presque en carène en haute mer.... Là.... il a frappé ses cayornes d'abattage sur deux ancres.... Allez donc faire une opération aussi hardie à bord d'une barque marchande de 400 tonneaux comme nous, avec vingt hommes d'équipage!
--Voilà que nous allons passer à le ranger, capitaine. Voulez-vous que nous hissions notre pavillon?
--Sans doute; montrez-lui nos couleurs et saluez-le en amenant et rehissant trois fois le pavillon national. Nous lui devrons peut-être l'avantage de pouvoir sortir sans avoir quelque forban à nos trousses, et il est bien juste que nous lui rendions hommage.