Les pilotes de l'Iroise

Chapter 15

Chapter 153,915 wordsPublic domain

--Voilà donc, Sophia, l'effet de ces aveux horribles qu'hier encore tu me demandais avec tant d'ardeur, malgré mes justes appréhensions. Tu le voulais, j'ai obéi, et maintenant tu me regardes comme un monstre, ma présence semble infecter l'air que tu respires, et ton coeur, si tendre, si compatissant, me maudit au milieu même des souffrances qui absorbent toute la sensibilité de ton âme angélique.

--Peut-on maudire quand on va mourir?... Va, Montenegro, mon ami, mon... ah! je ne te hais pas. Le sort a été plus coupable que toi... Une puissance plus forte, plus criminelle que nous encore, a tout fait... Mais je n'ai plus que peu d'instants à passer près de toi... Ecoute:

Mes dernières volontés viennent d'être tracées... Tu les respecteras, toi, toi dont le coeur gardera seul le souvenir que je vais laisser sur cette terre de deuil et de malheur... Oui, ma mémoire te sera chère... et tu ne l'oublieras jamais... Tu m'as dit hier...

--Que viens-tu me rappeler... Non, je ne t'ai rien dit...

--Tu m'as dit hier, oh! je m'en souviens bien, que, recueilli mourant sur les flots par de pauvres pêcheurs, tu fus élevé avec ta soeur par la pitié de ces bonnes gens... C'est parmi eux, c'est aux lieux où ton enfance s'écoula dans l'innocence et le bonheur, qu'il faut que tu ailles vivre... après moi..., qu'il faut que tu ailles oublier ou du moins expier les fautes que tu pourrais te reprocher... Tu m'as parlé, je crois, de l'île où tu as été élevé... Attends... je sais... j'ai su son nom... Tiens, vois-tu ces papiers déposés sur le pied de mon lit... Ils sont cachetés... Prends-les... Je le veux....

--Oh! par pitié, cesse, Sophia... Ta voix affaiblie épuise ton sein que tes efforts accablent... Cesse, cesse, par pitié de mes larmes..

--Et qu'importe une minute de plus ou de moins.... Je n'ai que trop vécu.... Prends ces papiers.. J'ai le droit d'ordonner aujourd'hui...

--Les voilà.

--Ils renferment mes derniers voeux, la dernière espérance que je vais porter dans la tombe... Tu me promets, n'est-ce pas? de retourner, après ma mort, au milieu de tes parents adoptifs?...

--Qu'exiges-tu? la douleur t'égare! Pourquoi me parler sans cesse de ta mort?....

--C'est que je sens là qu'elle s'avance..... Me promets-tu.... me promets-tu... de n'ouvrir... de n'ouvrir ces papiers... ma dernière volonté.... qu'au milieu des pêcheurs?... Je meurs si tu ne parles....

--Oui, je promets, je jure à genoux...

--Tu le jures... à genoux... O mon ami!... mon.... Le ciel t'a entendu!..... que le ciel nous pardonne!.... Ah!...

A ce cri échappé avec le râle de la mort, Montenegro se lève avec effroi: ses yeux épouvantés se fixent sur ceux de Sophia, que le trépas a déjà éteints. Ses bras s'enlacent sur ce corps qui s'est convulsivement raidi.... Sa bouche cherche avec avidité la bouche décolorée de son amante--Cette bouche pâle, béante, se referme sous ses lèvres avec un horrible claquement de dents.... Le malheureux tombe inanimé auprès du corps glacé.

Au bruit de sa chute, les domestiques, restés dans l'appartement voisin, accourent effrayés:

Ce fut seulement quelques jours après qu'un peu de terre eut recouvert le corps de Sophia, que son amant retrouva des larmes pour la pleurer. Une fièvre dévorante, en lui ravissant l'usage de ses sens, lui avait au moins épargné le spectacle de ces funérailles qui renouvellent tant de fois la douleur que laisse la mort à ceux qui gémissent. Quelques-uns de ces hommes qui n'aiment personne, mais qui, par curiosité, s'intéressent aux infortunes qu'on leur signale comme extraordinaires, avaient entouré Sophia et Montenegro de ces attentions banales, qu'on accorde assez volontiers aux étrangers malheureux, dans les colonies surtout. Une fois le dénouement du drame connu, les curieux s'éloignèrent. Ils n'avaient plus rien de pathétique à voir, rien qu'un homme absorbé dans sa douleur, ou ne sortant de ses rêveries sombres que par la folie; triste spectacle, ennuyeuse monotonie, même pour les plus avides d'émotions. Pour s'ôter de dessous les yeux un objet importun, les personnes qui daignèrent encore, par un reste de convenance, s'occuper de Montenegro, l'engagèrent, pour lui-même et pour remplir les dernières volontés de la femme qu'il pleurait sans cesse, à quitter les lieux où sa douleur ne rencontrait que trop d'aliment. C'est en Europe qu'il devait aller chercher des consolations au sein de sa famille et de ses amis. En restant plus long-temps à Calcutta, l'action d'un climat qui tue les plus fortes constitutions, finirait par le conduire au tombeau avant qu'il ne pût remplir les devoirs que ses serments avaient dû lui rendre sacrés. Le reste d'existence qu'il traînait si péniblement ne pouvait être mieux employé qu'à satisfaire l'engagement solennel qu'il avait pris aux pieds de sa maîtresse expirante. Les distractions auxquelles on est forcé de se livrer pendant le cours d'un long voyage, triompheraient, plus que toute la force de sa raison, de la mélancolie profonde qui le consumait trop visiblement. Il fallait partir enfin par raison, par vertu, par honneur.... Montenegro consentit à quitter Calcutta.... Un navire anglais fut choisi.... Mais à bord de navire, il ne devait pas voyager seul avec sa douleur, ses regrets et ses remords. Le cercueil de Sophia, déposé dans la chambre qui lui est destiné, l'accompagnera dans son voyage. Cette idée si amère le console: c'est près de cette dépouille si précieuse, arrachée à une terre inhospitalière, qu'il reposera plus tranquille au bruit des flots, au mugissement de la tempête..... C'est près des cendres refroidies de sa maîtresse qu'il pourra adresser sa prière de tous les jours à ce ciel, à ce Dieu, qu'il commence à comprendre depuis qu'il souffre.....

Seul, il appellerait peut-être le naufrage qui menacerait sa vie, mais avec les restes de Sophia, il craindra les tempêtes, il redoutera le naufrage, comme s'il avait encore quelque chose à perdre.... Et puis quand la mort viendra pour lui, c'est encore auprès du cercueil de sa maîtresse, que son corps dormira plus paisible dans l'éternité, protégé peut-être par ces cendres chéries sur lesquelles le pardon du ciel a déjà dû descendre!...

Le navire s'éloigne du port: c'est un tombeau qu'il porte sur les flots religieux de ce Gange où Sophia, quelques mois auparavant, voyait avec tant d'indifférence les Indiens offrir à leur divinité un tribut de souffrance et de larmes... La mer, la vaste mer bat bientôt ses flancs rapides, et les vents conduisent le sépulcre à travers les flots et les orages. Les éléments seront en aide au navire, car un culte est voué à ce sépulcre. Montenegro prie toute la nuit au pied du cercueil: c'est l'âme de Sophia qui semble habiter la chambre de l'infortuné, et qui parait animer le bâtiment où ses restes ont été déposés... Quel recueillement elle inspire à son amant! Quelle douce mélancolie a succédé aux sombres accès de son désespoir, maintenant qu'il est seul avec ses souvenirs et un tombeau!... Oh! depuis la mort de celle qu'il a perdue, ce n'est que maintenant qu'il a vécu et qu'il s'est senti vivre!... Le moment le plus cruel pour lui, sera celui où il découvrira la terre. Mais sur cette terre qui vit son enfance, il peut faire reposer les cendres de son amie... Mais si le soin sacré de lui faire expier les cruautés de sa vie, lui rendait jamais sa soeur, sa soeur bien aimée, qu'avec transport il lui dirait: Tiens, viens, toi qui fus toujours innocente, viens prier pour moi et Sophia, là, sur ce tombeau qui cache celle qui, plus que toi, encore, me fut chère, trop chère!...

Les mois d'ennui d'une longue traversée se succèdent pour l'équipage du navire, avec ces alternatives de calme, de tempêtes, d'orages et de fatigues, accidents trop ordinaires dans la vie monotone du marin. Mais le temps n'a plus rien de trop pénible pour le coeur de Montenegro. Il souffre encore, mais non plus sans consolation, si c'est sans espérance. Il ne demande plus rien à l'avenir, car il n'a plus rien à espérer. Un devoir seul lui reste à remplir; Sophia lui a confié l'exécution de ses dernières volontés; ces volontés suprêmes sont contenues dans les papiers qu'avec un soin religieux son amant a placés sur son cercueil. Le vieux prêtre d'Ouessant, s'il vit encore, sera l'interprète de la pensée de Sophia expirante... Mais quelle a pu être la dernière pensée que Sophia a confiée au notaire de Calcutta... _Tu m'as dit hier_, répéta-t-elle, une minute avant d'expirer, _Tu m'as dit hier que, recueilli mourant sur les flots, par de pauvres pécheurs, tu fus élevé avec ta soeur par la pitié de ces bonnes gens!... C'est parmi eux qu'il faut que tu ailles vivre, après moi_... Oh! c'est sans doute une pensée d'ange, la dernière volonté d'une céleste créature, qui vit comme un bienfait de la divinité, dans ces papiers auxquels j'ai consacré un culte!... Que la terre paraît lente à se montrer!... Qu'avec impatience j'attends le moment où mon pied pourra franchir ces bords, sur lesquels Sophia va reposer en m'attendant! Des lois, que j'ai bravées il y a déjà long-temps, m'interdisent encore la terre de France; mais qu'ai-je à redouter quand j'ai tout perdu, et que je n'ai plus rien à espérer? Le déshonneur! est-il donc encore de l'honneur à mes yeux? La mort! mais ai-je autre chose à désirer... Oh! la mort cependant, sans l'assurance de dormir près du cercueil de Sophia, me serait bien amère... Mais pourra-t-on me refuser une place à mon gré dans la tombe! Les haines humaines seraient-elles assez lâches pour ne pas s'éteindre sur un cadavre!

Du haut des mâts du navire, on cria _Terre_, enfin. A ce mot, à ce signal si connu de Montenegro, son coeur, tranquillisé pour ainsi dire par la coutume du malheur, battit plus fort qu'il n'avait encore fait depuis long-temps. Moi qui croyais, dit-il, n'avoir plus d'émotion à redouter pour cette âme que je supposais fermée à tous sentiments nouveaux!... Palpiter encore de crainte ou d'espoir, comme aux jours où je vivais près de Sophia!... Quel pressentiment m'agite et me trouble! descendons encore une fois près de son cercueil, là je me sentirai plus tranquille, mieux protégé contre les coups du sort que je commence à redouter encore aujourd'hui.

Un bateau-pilote des _Scylly_ vient d'aborder le navire, qui déjà se trouve arrivé en Manche.

Le capitaine annonce cette nouvelle à Montenegro, encore plongé dans ses méditations ordinaires.

Un bateau-pilote! s'écrie-t-il comme en sortant d'un rêve que des fantômes auraient agité. Où sommes nous donc?

--A cinq à six lieues des îles Scylly, et à vingt-cinq ou vingt-six lieues d'Ouessant.

--D'Ouessant! Mais en êtes-vous bien sûr, capitaine?

--Parbleu! si j'en suis sûr! Mon point se trouve parfaitement d'accord avec les renseignements que viennent de me donner les pilotes... Voyez plutôt la carte.

--En ce cas, je n'ai pas un instant à perdre. Demandez, je en vous prie, je vous en supplie en grâce, à ces pilotes, s'ils veulent me transporter à Ouessant. Les vents sont Nord, n'est-ce pas?

--Oui; Nord tirant un peu vers le Nord-Nord-Est; mais à la bordée, on peut dans quelques heures toucher Ouessant.

--Eh bien! à quelque prix que ce soit, il faut que le bateau-pilote m'y conduise. Offrez aux pilotes tout ce qu'ils voudront, et dans un quart d'heure je pars, je vous quitte.

--Mais il vous faudra au moins le temps de vous préparer, d'arranger et d'embarquer vos malles et vos effets.

--Songez seulement à embarquer ce cercueil!.. Vous le savez depuis long-temps, c'est là mon seul bagage; mon unique compagnon de voyage!...

--Excellent et malheureux jeune homme!

Le capitaine fait un prix avec les pilotes; ceux-ci disposent leur bateau à recevoir le bagage du passager. Les matelots du navire, le chapeau bas, la bouche muette, pénètrent avec recueillement dans la chambre de Montenegro. Ils montent les escaliers de la chambre avec lenteur, et portent sur leurs larges épaules le cercueil que Montenegro suit avec sollicitude, et en palpitant de peur qu'un faux pas de la part de ceux qui le transportent, ne l'expose à se briser sur le pont ou à tomber à la mer. Les pilotes, rangés silencieusement dans leur bateau, reçoivent avec respect le fardeau précieux... Montenegro, les larmes aux yeux, le coeur gonflé, tend la main au capitaine. Le brave homme, attendri, s'élance, et presse sur son coeur ému son pauvre passager, son malheureux collègue, comme il l'appelle; car il sait que Montenegro a été marin comme lui... Tout l'équipage, attristé par cette scène de deuil, ne prononce pas un mot; quelques sanglots étouffés viennent seuls interrompre le silence de ce moment de recueillement, et la barque, couverte des bénédictions de tous les marins, déborde du navire, s'éloigne et se perd bientôt à l'horizon, comme une de ces ombres fantastiques que l'on voit errer sous la voûte du ciel, dans les jours où les nuages se jouent avec les flots lointains.

Il était nuit depuis quelques heures, quand les pilotes aperçurent le feu solitaire d'Ouessant, spectre imposant, sortant du sein des vagues pour braver les tempêtes et guider vers le port les infortunés marins poursuivis par la fureur des vents. A cette vue, Montenegro se sentit presque défaillir. Tous les souvenirs de son enfance étaient venus se grouper autour de ce phare immobile, témoin des jeux, des peines et des espérances de ses premières années. Ses yeux, voilés long-temps par la douleur, se raniment à l'aspect des lieux où il va retrouver l'innocence et la candeur des moeurs dans lesquelles il fut élevé... Il va presser dans ses bras le bon Tanguy, la femme simple et affectueuse qui fut sa nourrice, sa mère. Des larmes douces et pures vont inonder ses joues flétries par le malheur, minées par le remords,... et ce remords empoisonnera ce moment d'ivresse, et le malheur le poursuivra jusque dans les embrassements de la seule famille qu'il ait eue...

La barque aborde à Ouessant. Tout est calme dans l'île, tout repose à cette heure de la nuit. Un pêcheur seul s'approche des voyageurs. Montenegro lui parle de Tanguy; le pêcheur lui propose d'aller réveiller le maître pilote. Mais Tanguy est devenu aveugle; il ne pourra venir à la rencontre de celui qui le demande. Jean-Marie est mort; Soisic et Jeannette vivent encore...

--C'est Tanguy que je veux voir, dit Montenegro.

--A l'heure même, monsieur? lui demanda le pêcheur.

--A l'heure même. Dis-lui que c'est son fils, Cavet, qui arrive chez lui.

--Cavet! Quoi ce serait!... Cela suffit, mon bon monsieur; suivez-moi; je vais vous conduire chez maître Tanguy.

Montenegro et les pilotes suivent leur guide, mais lentement; car ils portent avec eux le cercueil. Aux cris du pêcheur qui l'appelle, Tanguy, sa femme et ses enfants se lèvent. Des lumières paraissent. Tanguy a reconnu la voix de son fils, et Soisic, dans ses traits altérés par l'âge et le malheur, cherche à reconnaître son nourrison. Toute la famille l'entoure, le presse; des larmes d'attendrissement coulent de tous les yeux, et, à la vue du cercueil, une scène de consternation succède à ce court moment d'ivresse. Tanguy, privé de la vue, n'éprouve que la joie de retrouver celui qui devait faire la joie de ses vieux jours. Le bon Dieu, s'écrie-t-il, a exaucé une partie de mes voeux: il m'a ôté l'usage de mes pauvres yeux, mais il me rend mon fils... Mais qu'avez-vous donc, vous autres? Je ne vous entends plus, et vous pleurez;... et toi aussi, tu pleures, mon pauvre Cavet... Va, ne me plains pas trop: avec toi, je serai moins malheureux que tu ne penses... Que de temps il y a que je ne t'ai vu, mon pauvre ami! Et quand tu reviens parmi nous, les yeux n'y sont plus. Embrasse-nous donc, embrasse-nous encore une fois tous... Mais d'où viens-tu? qu'as-tu fait? Depuis un siècle on n'a pas entendu parler de toi.

Le reste de la nuit se passa dans ces alternatives d'épanchement d'une part et de contrainte de l'autre. On parla du cercueil apporté sur les pas de Cavet dans la maison de Tanguy. «C'est la cendre de ma femme, de la femme qui m'a été la plus chère, que je ramène de bien loin avec moi au milieu de vous... À ses derniers moments, vous l'avez occupée, mes bons amis: elle savait tout ce que vous avez fait pour moi, et ce paquet que je porte sur mon coeur contient les dispositions qu'elle a faites avant d'expirer, pour assurer votre bonheur et soulager votre vieillesse.

--Est-il possible! quoi s'occuper de nous, misérables pêcheurs?... Mais dis donc, Cavet, sais-tu bien que nous n'avons besoin de rien, et que ta soeur, avant de faire un long voyage, nous a fait parvenir beaucoup d'argent?

--Quoi, ma soeur! l'auriez-vous vue? Auriez-vous, depuis notre séparation, reçu quelques indices sur son sort?

--Hélas, non, la pauvre enfant! Tout ce que nous avons su d'elle, ce sont ses bienfaits pour nous. Une lettre à peu près comme la première que tu nous lus, et de l'argent, voilà tout.

--Mais encore, dans cette dernière lettre, que disait-elle?

--Qu'elle était mariée, qu'elle était riche, bien riche, et qu'elle allait faire un long voyage. Ah! elle parlait aussi de toi, et nous avons gardé une grosse somme qu'elle t'envoyait....

--Voici le jour, mon père; je suis venu ici pour remplir un devoir sacré. Le curé, m'avez-vous dit, existe encore. Il faut qu'il vienne. C'est lui que la femme angélique que je pleure, a chargé de vous faire connaître les dernières volontés exprimées dans ce testament... Ma mère, ma bonne Soisic, invitez, s'il vous plaît, le respectable curé à se rendre ici, au milieu de nous, en famille. Jeannette, la nourrice de ma soeur, est là avec ses enfants.... Le curé nous lira le testament, et j'aurai rempli le seul devoir dont je tienne encore à m'acquitter...

Un moment de recueillement suivit ces paroles de Cavet. Tanguy, Jeannette et leurs enfants, agenouillés près de la bière de Sophia, se mirent à prier, et bientôt Soisic arrive avec le ministre des autels. Après avoir embrassé avec attendrissement Cavet, dont il se rappelait à peine les traits, le vieillard jeta un regard, de compassion sur le cercueil, qu'il bénit d'un air pénétré; puis, se tournant vers Cavet, il lui dit:

--Mon fils, je connais le motif pour lequel vous avez réclamé mon ministère. C'est un devoir bien pieux que vous avez rempli. Le ciel vous en récompensera. Ma voix, cassée par l'âge, va vous faire entendre la dernière volonté d'un être qui n'est plus, et bientôt cette voix s'éteindra elle-même aussi dans la nuit de la mort. L'ecclésiastique prend des mains de Cavet, le testament que celui-ci lui présente avec respect. Après avoir fait le signe de la croix, il l'ouvre, il va lire; chacun écoute, prosterné, comme si le ministre des autels allait prier ou parler au nom de la Divinité. Le prêtre dit, avec une émotion solennelle: «Je meurs loin de vous, bien loin de vous qui fûtes mes parents et ma seule famille... Mes bons, mes respectables amis, priez pour moi, quand je ne serai plus, priez pour votre fille, qui meurt bien malheureuse...

Vous avez occupé sa dernière pensée, et ma seule consolation, au moment de paraître devant Dieu, est de pouvoir vous rendre riches, en m'acquittant de ce que vous avez fait pour moi et mon frère...»

--Grands dieux, qu'entends-je? que dites-vous, mon père? cette lettre!...

--Cette lettre est donc de ta soeur Jeannette, de ta pauvre soeur?... C'est donc son cercueil que tu as ramené avec toi? La voilà, là près de nous, et tu ne nous le disais pas, malheureux enfant!

--Mais non, non, il n'est pas possible! Cette lettre que je viens d'entendre n'est pas, ne peut pas être... de... Ma tête s'égare... Mon père, lisez, lisez encore, voyez la signature...

Le curé lit: Mon fils, cette lettre, qu'une main mourante a sans doute signée, porte en caractères tremblants, le nom de...

--Le nom de... Achevez, achevez, je n'ai plus de sang dans les veines, achevez...

--Le nom de votre soeur... JEANNETTE!...

--Quoi, il serait possible!... Ah! je comprends enfin maintenant ce funeste secret, cet affreux mystère de l'enfer... Malédiction sur moi! anathème sur ma vie, sur mon front, sur le sang qui brûle dans mon coeur, qui coule, avec le remords éternel, dans toutes mes artères... Ma soeur, elle ma soeur?.. Montrez-moi ce nom, ce nom qui doit être écrit en caractères de sang et de feu!... _Jeannette_, oui, _Jeannette_! Je me meurs, je brûle, je me sens glacer...Au secours! au secours!...

--Sa tête se perd, sa raison s'égare! Ah! monsieur le curé, j'entends qu'il se déchire la poitrine! Cavet, mon fils, calme ce désespoir! Oh! que je suis malheureux de n'avoir plus mes yeux! Soisic, ma femme, mes enfants; empêchez-le de crier ainsi, d'attenter à ses jours!...

--Non, non, ne craignez plus rien, mon père, mes amis! laissez-moi respirer en liberté... Je me sens plus calme... Voilà le cercueil de ma soeur, de _Jeannette_! Oui, c'est bien elle qui dort là, qui repose du sommeil d'un ange! Et moi, malheureux, misérable, criminel, oh! oui, bien criminel, je souffre sans espoir, je gémis sans consolation... Une éternité de douleurs et de remords!... Par pitié, laissez-moi... Je suis tranquille... Ah! si j'avais une arme sous ma main, qu'avec joie, qu'avec plaisir, je déchirerais ces entrailles qui me brûlent, ce coeur qui me tourmente! Ah! grands Dieux, pas une larme dans mes yeux, pas une seule larme!... J'étouffe, je succombe!

C'est au sein de ces tortures, c'est au milieu des pauvres pêcheurs qui le retiennent dans leurs bras, que l'infortuné Cavet achève de perdre sa raison, déjà altérée par son long désespoir. Ses parents, ses amis, attendris, pleurent autour de lui, sans pouvoir deviner le fatal motif de son égarement! Quel spectacle pour ces bonnes gens, qui, en accueillant leur ami après plusieurs années de séparation, ne le retrouvent que pour voir sa raison s'éteindre sur le cercueil de sa soeur! Quel funèbre mystère dans cet événement que les mots échappés au délire de Cavet n'expliquent à personne! Une bière, un testament, un homme fou! Tels sont les seuls indices de ce mystère épouvantable...

Et le malheureux Cavet, que va-t-il devenir? Il court, il échappe à ses amis, qui s'opposent à la funeste résolution qu'il a paru méditer... On croit qu'il va attenter à ses jours, et terminer, par un suicide, l'existence qu'il maudit! Non! il ne se désespère plus; il rit au contraire, mais d'un rire infernal. Sa bouche murmure encore des mots étouffés, sans suite, mais il ne lance plus vers le ciel de menaces furieuses... Le jour, assis sur le bord du rivage, il porte ses yeux égarés sur la vaste mer qui mugit à son oreille, et qui vient expirer à ses pieds... Quelquefois il nomme ses amis, son père Tanguy, sa mère Soisic, et puis la nuit, quand les vents amènent la tempête, il erre sur les rochers, et là il crie: _Jeannette! Jeannette! ma soeur! ma soeur!_ et sa voix plaintive, mêlée au bruit des flots et de l'orage, se prolonge répétée par l'écho sépulcral des cavernes.

Les habitants d'Ouessant qui le rencontrent pâle, amaigri, déguenillé, le regardent avec compassion, et lui les fuit avec effroi. En passant à ses côtés, ils font le signe de la croix, et lui, répond à leurs marques de sensibilité et de respect, en leur montrant la mer et en courant se cacher, comme un des monstres du rivage, dans les grottes profondes où la mer et les vents viennent s'engouffrer.

Le malheureux! plaignez-le bien, car il existe peut-être encore sur cette petite île, où les flots hospitaliers jetèrent son berceau dans une barque de pilote!

FIN.

TABLE DES CHAPITRES.

I.--Trouvaille en mer. II.--Le Baptême par précaution. III.--Ouessant. IV.--Voyage à Brest. V.--Première Prise. VI.--Course, Capture, Baraterie du Patron, avant-goût de Piraterie. VII.--Le Renégat. VIII.--Appareillage pour courir Bon-Bord. IX.--Course, Combats. X.--Crainte. Dégoût, Trame homicide, Fuite, Rencontre. XI.--Londres, Reconnaissance, Contrariété, Passagers, Préparatifs de départ. Départ. XII.--Amour, Jalousie, Duel. Délire, Remords, Désespoir, Retour à Ouessant. Fin.