Les Phénomènes Psychiques Occultes: État Actuel de la Question
Part 13
«Au moment où il me quittait pour aller déjeuner et faire quelques heures de sieste, ce dont il avait le plus pressant besoin, n'ayant rien pris et ne s'étant point reposé depuis vingt-quatre heures, le fakir s'arrêta à l'embrasure de la porte qui conduisait de la terrasse à l'escalier de sortie, et, croisant les bras sur la poitrine, il s'éleva ou me parut s'élever peu à peu, sans soutien, sans support apparent, à une hauteur d'environ vingt-cinq ou trente centimètres. Je pus fixer exactement cette distance, grâce à un point de repère dont je m'assurai pendant la durée rapide du phénomène. Derrière le fakir, se trouvait une tenture de soie servant de portière, rouge, or et blanc, par bandes égales, et je remarquai que les pieds du fakir étaient à la hauteur de la sixième bande. En voyant commencer l'ascension j'avais saisi mon chronomètre. La production entière du phénomène, du moment où le charmeur commença à s'élever à celui où il toucha de nouveau le sol, ne dura pas plus de huit à dix minutes. Il resta, à peu près cinq minutes immobile, dans son mouvement d'élévation. Aujourd'hui, que je réfléchis à cette scène étrange, il m'est impossible de l'expliquer autrement que je ne l'ai fait pour tous les phénomènes que ma raison s'était déjà refusée à admettre... c'est-à-dire par toute autre cause qu'un sommeil magnétique me laissant lucide, tout en me faisant voir, par la pensée du fakir, tout ce qui pouvait lui plaire...»
M. de Rochas cite encore quelques cas de lévitation observés dans l'Inde par d'autres contemporains[122]:
«Si de l'Orient, dit-il ensuite, nous passons à l'Occident, nous trouvons des exemples de lévitation, consignés par centaines, dans les Annales du christianisme, depuis l'évangile de saint Mathieu (IV, 5, 6) qui nous montre Jésus porté du désert au pinacle du Temple et sur la cime d'une montagne.»
[122] L'Inde est encore aujourd'hui, ainsi que nous l'avons dit, la terre d'élection du Merveilleux. Nous avions même pensé à lui consacrer un chapitre spécial, dans lequel nous aurions examiné les divers «miracles» produits par les Fakirs: germination d'une graine en quelques heures, sommeil cataleptique sous terre pendant des mois, etc., etc. Malheureusement, toutes ces merveilles, que nous ont énergiquement affirmées nombre de personnes qui en avaient été témoins, n'ont pas encore été soumises à un contrôle scientifique sérieux. Il y a, paraît-il, dans la péninsule gangétique, d'extraordinaires prestidigitateurs, dont il faudrait cependant distinguer les Fakirs, faiseurs de miracles. Ceux-ci, en leur qualité de membres inférieurs de la caste sacerdotale, habitent en commun des retraites situées dans le haut Tibet, d'où ils descendent, à certaines époques de l'année, pour se répandre sur les côtes. C'est aussi dans ces retraites des montagnes qu'habiteraient les fameux _Mahatmas_, les mystérieux et puissants Initiés dont on a tant parlé, et, sur le compte desquels on ne sait en réalité rien qui vaille. Quoi qu'il en soit, et maintenant que la Science occidentale admet, dans l'Occulte, autre chose qu'une constante supercherie, il y aurait pour des Européens, et surtout pour les médecins de la marine, d'intéressantes recherches à faire sur le Merveilleux, en ces régions.
Servi par une érudition très étendue et très sûre, l'auteur signale ensuite de nombreux cas de soulèvements spontanés du corps chez les ascètes et les mystiques du Moyen-Age et des temps modernes, et il fait remarquer que le phénomène se produisait plus souvent quand ils étaient dans l'état d'extase si clairement décrit par sainte Thérèse.
«Il serait intéressant, dit à ce sujet M. de Rochas, de savoir si ces extases, paraissant former le premier degré de lévitation, produisent une diminution dans le poids du sujet. N'ayant pas eu l'occasion, fort difficile à saisir, de peser une extatique religieuse, j'ai, du moins, tenté l'expérience dans un cas d'extase hypnotique, provoquée, et je n'ai constaté aucune variation de poids; mais je dois ajouter que le sujet ne cherchait point à s'élever dans la pose qui lui était habituelle, pose qu'il n'a pas été possible de modifier par suggestion.
»Les phénomènes de lévitation sembleraient, d'après ce que nous venons de dire, être la spécialité des ascètes de toutes les religions et se produire plus fréquemment dans certaines races, dans certaines familles que dans d'autres; ainsi on a certainement remarqué que le plus grand nombre des cas cités se sont produits (en Occident) chez les Espagnols ou les Italiens, et que la maison royale de Hongrie en a présenté cinq exemples. Cette singulière propriété a cependant été attribuée aussi à des personnes dont le genre de vie a été fort différent de celui des religieux, car on doit considérer le transport des sorcières au sabbat comme un fait de même ordre que les transports des saints....[123].»
[123] Voir, pour le détail de ces voyages aériens: la _Mystique divine_ de l'abbé Ribet, la _Mystique_ de Gœrres, etc.
Ces témoignages des temps passés, dont on peut, sans faire preuve d'une trop craintive incrédulité, contester l'authenticité, prennent tout de suite une valeur plus grande quand on les compare aux cas de lévitation qu'ont observés scientifiquement quelques auteurs contemporains.
Ici, comme partout ailleurs en Psychologie occulte, il faut en revenir aux travaux de Croockes.
Voici les cas de lévitation qu'il a observés[124]:
[124] Voir son livre: _De la Force psychique_, p. 156 et suivantes.
_Enlèvements de corps humains._--Ces faits se sont produits quatre fois en ma présence, dans l'obscurité. Le contrôle sous lequel ils eurent lieu fut tout à fait satisfaisant, autant du moins qu'on peut en juger; mais la démonstration, par les yeux, d'un fait pareil est si nécessaire pour détruire les idées préconçues «sur ce qui est naturellement possible ou ne l'est pas», que je ne mentionnerai ici que les cas où les déductions de la raison furent confirmées par le sens de la vue.
En une occasion, je vis une chaise, sur laquelle une dame était assise, s'élever à plusieurs pouces du sol. Une autre fois, pour écarter tout soupçon que cet enlèvement était produit par elle, cette dame s'agenouilla sur la chaise, de telle façon que les quatre pieds en étaient visibles pour nous. Alors elle s'éleva à environ trois pouces, demeura suspendue pendant dix secondes à peu près et ensuite descendit lentement. Une autre fois encore deux enfants, en deux occasions différentes, s'élevèrent du sol avec leurs chaises, en plein jour et sous les conditions les plus satisfaisantes pour moi, car j'étais à genoux et je ne perdais pas de vue les pieds de la chaise, remarquant bien que personne ne pouvait y toucher.
Les cas d'enlèvement les plus frappants dont j'ai été témoin ont eu lieu avec M. Home. En trois circonstances différentes, je l'ai vu s'élever complètement au-dessus du plancher de la chambre. La première fois, il était assis sur une chaise longue; la seconde fois, il était à genoux sur la chaise, et la troisième, il était debout. A chaque occasion, j'eus toute la latitude possible d'observer le fait au moment où il se produisait.
Il y a au moins _cent cas bien constatés_ de l'enlèvement de M. Home, qui se sont produits en présence de beaucoup de personnes différentes; et j'ai entendu, de la bouche même de trois témoins, le comte de Dunraven, lord Lindsay et le capitaine C. Wynne, le récit des faits de ce genre les plus frappants, accompagnés des moindres détails de ce qui se passa. Rejeter l'évidence de ces manifestations équivaut à rejeter tout témoignage humain, quel qu'il soit, car il n'est pas de fait, dans l'histoire sacrée ou dans l'histoire profane, qui s'appuie sur des preuves plus imposantes.
Donnons maintenant, d'après Home lui-même[125], la description des états intimes par lesquels passe le sujet, lors de la lévitation.
[125] Dunglas Home: _Révélations sur ma vie surnaturelle._ Paris, 1864, p. 52-53.
Durant ces élévations, dit-il, je n'éprouve rien de particulier en moi, excepté cette sensation ordinaire dont je renvoie la cause à une grande abondance d'électricité dans mes pieds; je ne sens aucune main me supporter et, depuis ma première ascension..., je n'ai plus éprouvé de craintes, quoique, si je fusse tombé de certains plafonds où j'avais été élevé, je n'eusse pu éviter des blessures sérieuses. Je suis, en général, soulevé perpendiculairement, mes bras raides et soulevés par-dessus ma tête, comme s'ils voulaient saisir l'être invisible qui me lève doucement du sol. Quand j'atteins le plafond, mes pieds sont amenés au niveau de ma tête et je me trouve dans une position de repos. J'ai demeuré souvent ainsi suspendu pendant quatre ou cinq minutes... Une seule fois, mon ascension se fit en plein jour, c'était en Amérique... En quelques occasions, la rigidité de mes bras se relâche, et j'ai fait avec un crayon des lettres et des signes sur le plafond, qui existent encore, pour la plupart, à Londres[126].
[126] Il est regrettable que Home n'ait pas insisté sur le rôle de la volonté en ces phénomènes.
Voilà un petit fait qui, soigneusement constaté, couperait court à toute supposition d'hallucination provoquée par le médium.
M. de Rochas fait remarquer que «Home est, comme les ascètes, sujet aux visions et aux anesthésies.»
Quant à sa véracité, on peut évidemment la suspecter, puisqu'on sait qu'il a été pris plusieurs fois en flagrant délit de supercherie; mais, d'un côté, les faits dont il s'agit ont été constatés par des observateurs très perspicaces, et de l'autre, on verra plus loin, quand nous parlerons en détail des médiums, qu'il ne suffit nullement qu'un médium soit surpris une ou plusieurs fois «la main dans le sac» pour conclure à une fraude constante de sa part.
Nous n'allongerons pas inutilement cette étude par la relation de nouveaux cas de lévitation; les observations que nous avons rapportées suffisent, à notre avis, pour fixer les idées au sujet de ce phénomène.
Disons seulement, pour terminer, que «dans une étude remarquable sur les _Maladies et facultés diverses des mystiques_, publiée, en 1875, par l'Académie royale de Belgique, M. Charbonnier-Debatty explique la lévitation, en supposant qu'il se produit une répulsion électrique entre le sol et le corps du sujet, dont la densité a été diminuée par le ballonnement hystérique.
»Je ferai observer, dit avec raison M. de Rochas, que ce ballonnement ne peut produire qu'une augmentation de volume très faible, et, par suite, une variation de poids absolument négligeable, étant donnée surtout la nature des gaz internes».
On peut présumer cependant que les phénomènes de lévitation sont bien dus à une répulsion dont la Force psychique serait l'un des agents. Mais ici, comme malheureusement presque partout en Psychologie occulte, on en est réduit aux plus vagues conjectures.
II. Phénomènes divers
Jusqu'à présent, les différents phénomènes que nous avons étudiés, bien que violentant nos concepts du «Possible», ne les renversaient pas pourtant absolument. A la rigueur, l'étrangeté des faits n'excluait pas complètement l'idée de causes naturelles encore que mystérieuses, et, dans la télépathie, dans la lévitation et les autres «prodiges» des médiums, on entrevoyait l'action d'un agent, d'une créature humaine douée de facultés spéciales...
Or, avec les faits que nous abordons maintenant, il semble que nous pénétrions dans l'Au-delà des activités humaines, et l'on comprend que la raison, désorbitée, ait créé, pour les expliquer, un monde spécial, une sorte de _double_, invisible du monde réel, peuplé d'êtres mystérieux, d'essence plus subtile que celle de l'homme, bienfaisants ou terribles...
Ces faits de prodige et de mystère existent-ils autre part que dans l'imagination humaine? La constatation de leur réalité objective a-t-elle été faite scientifiquement?
Dire que nous allons retrouver, dans les pages suivantes, la plupart des noms dont l'autorité incontestée nous a déjà servi de garanties, est une réponse suffisante.
Mais le trop fameux «il y a des degrés en tout» est ici plus vrai peut-être que partout ailleurs, et si le vieux bon sens routinier ne rechigne pas encore trop à concevoir, par exemple, la transmission de pensée, il se rebiffe absolument lorsqu'on vient lui parler d'objets traversant les murailles, ou mieux de la création instantanée, _ex nihilo_, de créatures en chair et en os[127].
[127] Combien de fois, cependant, cela lui a mal réussi à ce «bon sens» si prôné. «Hélas! il n'est guère qu'une routine de l'intelligence. Le bon sens d'il y a deux mille ans était de croire que le soleil tourne autour de la terre et se couche tous les soirs dans l'Océan. Le bon sens d'il y a deux cents ans était que l'on ne peut, dans la même journée, donner de ses nouvelles à Pékin et en avoir une réponse, et cependant le bon sens d'aujourd'hui indique que l'on peut y envoyer un télégramme, réponse payée.» (Richet.--Préface de la _Suggestion mentale_ d'Ochorowicz.)
Et pourtant, l'Anormal une fois admis, pourquoi s'arrêter à ses premières formes? «Les possibilités de l'Univers» ne sont-elles pas infinies?
Pour nous, si la conviction en notre esprit est, dès maintenant, à peu près établie à l'égard des phénomènes qui précèdent, nous devons déclarer qu'en ce qui concerne les autres, les faits «absurdes» qui vont suivre, nous sommes forcés d'être moins affirmatif. Nous croyons ces faits _possibles_ et même _probables_, car les documents sur lesquels nous nous appuyons ayant les mêmes sources, et par conséquent la même autorité que ceux qui nous ont déjà servi, la négation absolue, dans ce second cas, serait de notre part illogique. Mais ces phénomènes sont d'une nature telle, si graves les conséquences qui en peuvent résulter, et surtout si incomplète encore l'expérimentation à laquelle ils ont été soumis, qu'une réserve dans les conclusions s'impose. La seule affirmation que l'on puisse ici hardiment émettre, c'est que cet _Absurde_ mérite que l'on s'en occupe, c'est qu'enfin, ne serait-ce que pour en montrer l'inanité, la science doit le soumettre à de rationnelles et rigoureuses investigations. Il semble, du reste, comme nous allons le voir, qu'elle ait fini par le comprendre.
Nous croyons donc, répétons-le, à la probabilité des faits suivants, pour si invraisemblables, pour si fantastiques qu'ils soient. Mais, cette opinion, comment pouvons-nous espérer la faire partager? Cette «foi provisoire», dont parle M. de Rochas, cette foi «équivalente à celle qu'on accorde aux historiens, aux voyageurs, aux naturalistes», comment espérer la faire naître en un sujet où l'esprit le moins hostile se heurte, à chaque pas, au plus rebutant des _Inadmissibles_?
Nous n'aurons quelque espoir d'y parvenir, ce nous semble, qu'en persistant plus que jamais dans notre système d'exactitude positive, dans notre mode d'argumentation par le fait.
Nous continuerons donc, simplement, à _raconter_, à présenter les procès-verbaux des expériences, en les appuyant de toutes les garanties qu'il nous sera possible de trouver.
Aux lecteurs d'une cérébralité amplexive et sérieuse, et d'un sens critique impartial, à ceux-là de se faire une opinion.
Quant à la négation ironique et de parti-pris, elle n'existe pas pour nous.
1º PHÉNOMÈNES SE PRODUISANT SANS L'INTERVENTION RECONNUE D'UN MÉDIUM
Dans les effets physiques de la Force psychique dont nous avons parlé jusqu'à présent, nous avons toujours constaté la présence d'un agent, d'un _médium_.
Or, il est certains autres de ces phénomènes qui semblent se produire spontanément, sans que l'on puisse, à l'égard du médium possible, faire autre chose que des conjectures. On suppose, par exemple, que telle ou telle personne est la cause inconsciente des faits produits, et c'est tout: à moins que, à l'exemple des occultistes et des spirites, on ne les attribue à l'intervention des êtres du monde invisible.
Nous n'insistons pas.
Et, pour demeurer autant que possible dans le domaine de l'expérimentation rigoureusement scientifique, nous négligerons toutes les histoires plus ou moins fantaisistes de maisons hantées, d'objets ensorcelés, etc., pour nous en tenir aux observations suivantes que nous trouvons dans les _Annales des Sciences Psychiques_.
Les faits qu'elles signalent ont été constatés, on verra avec quel luxe de précautions, par M. Dariex lui-même, dans son propre appartement.
Voici ses paroles textuelles[128]:
Pendant la seconde moitié de l'année 1888, je m'occupais très activement de l'étude des phénomènes psychiques et je ne manquais pas une occasion de les expérimenter. Néanmoins, durant les premiers mois, je n'observai rien d'anormal chez moi: aussi, je fus assez surpris de voir ma servante me soutenir, un matin, avec l'insistance dont paraissent seules capables les personnes absolument convaincues de ce qu'elles avancent, que pendant la nuit--c'était la nuit du 30 novembre 1888--elle avait entendu dans mon cabinet de travail, voisin de la pièce où elle couche, entre trois heures et demie et quatre heures du matin, des bruits de pas, étouffés comme par un tapis, et de petits coups, paraissant frappés sur les meubles; ces coups, tantôt au nombre de deux, tantôt au nombre de trois, alternaient avec le bruit de pas. Durant cette demi-heure, l'alternance de ces bruits se produisit plusieurs fois.
Je supposai qu'elle rapportait à mon cabinet de travail des bruits provenant d'autre part, ou bien qu'elle était le jouet d'hallucinations, et encore, actuellement, je ne suis pas convaincu du contraire; mais, en présence de son insistance et de l'énergie de ses affirmations au sujet de ces bruits qui, en raison de leur répétition à cette heure insolite, n'avaient pas tardé à l'effrayer; eu égard, d'autre part, à ce que des phénomènes de cet ordre avaient été signalés, à plusieurs reprises, par différents observateurs, je me livrai à une enquête.
[128] Voir _Annales des Sciences Psychiques_, no 4, 2e année.
M. Dariex se rend compte, d'abord, que ces bruits ne pouvaient pas provenir d'appartements voisins du sien, soit à l'étage supérieur, soit à l'étage inférieur. En outre, les portes et les fenêtres étant soigneusement fermées chaque soir, et ne portant aucune trace d'effraction, il était impossible que quelqu'un eût pénétré dans l'appartement.
Ne pouvant rien observer moi-même, et ne pouvant pas accepter comme véridiques ces étranges bruits (dont parlait la bonne), j'eus le désir qu'il se produisit un phénomène plus tangible, un phénomène dont il resterait des traces, et qu'il me serait aisé de constater. Je désirai que des chaises fussent renversées, et, pour rendre la chose plus facile, j'en appuyai une contre le secrétaire, dans une position inclinée, de manière que le moindre effort pût la faire tomber sur le dossier. Malgré cette position instable et les trépidations parfois assez fortes occasionnées par le pont Saint-Louis, aucune chaise ne se renversa, pendant une dizaine de jours.
Rien ne se produisit pendant plusieurs jours, pas même le vendredi, «jour habituel des manifestations.» Mais le matin du 13 janvier 1889, M. Dariex trouvait «renversée sur le parquet, non la chaise au très faible équilibre», mais celle sur laquelle il était assis la veille au soir, alors qu'il dessinait à sa table. Et, dans la nuit, la bonne affirmait avoir entendu, dans le cabinet, un bruit violent, «comme la chute d'un corps pesant.»
Pourtant notre auteur ne fut pas convaincu, quoique assez surpris. A partir de ce moment-là, il ferma, pendant la nuit, son cabinet et garda les clefs sur lui.
Quatre jours plus tard, dans la nuit du mercredi 16 janvier, la chaise que j'avais continué à mettre en équilibre instable, se renversait à son tour, malgré que le cabinet fût fermé à clef et que les clefs ne m'eussent pas quitté; cette fois, la servante n'avait rien entendu.
Le lundi 21 janvier, en rentrant chez lui, un peu avant minuit, M. Dariex trouve encore une chaise renversée contre la porte, qu'elle empêche d'ouvrir.
Mais le sens critique de M. Dariex n'est pas encore satisfait, et avec raison, car, en un pareil sujet, on ne saurait être trop difficile en fait de témoignages et de preuves.
Il n'était pas matériellement impossible, dit-il, de se procurer une fausse clef, et, pensant que la bonne foi d'une personne, malgré que l'on n'ait aucune raison de la suspecter, ne constitue pas une preuve scientifique suffisante, je songeai à prendre des précautions plus rigoureuses. Le mercredi 23 janvier, à huit heures du soir, avant de sortir, non seulement je fermai le cabinet à clef, mais je mis toutes ses ouvertures, portes et fenêtres, _sous scellés_.... Ils étaient au nombre de huit ou neuf, rien que pour la porte donnant dans la salle à manger, dont le trou de la serrure était obstrué par une bande de papier; cette même bande était, en outre, scellée au mur et rendait impossibles l'ouverture de cette porte... et l'introduction dans la serrure d'un instrument quelconque, sans traces d'effraction.
Or, en rentrant à minuit dix minutes, M. Dariex trouve, après un examen minutieux, _tous les scellés parfaitement intacts_, aussi bien ceux des fenêtres que ceux de la porte... et dans le cabinet _une chaise était tombée, renversée sur son dossier_. La servante n'avait rien entendu; mais, plus tard, dans la même nuit, un peu après 3 heures du matin, elle entendit trois coups très secs, frappés avec une extrême violence dans le panneau de la porte donnant dans le salon.
Enfin, le jeudi 24 janvier, à minuit quarante-cinq minutes, malgré que mon cabinet eût été fermé et mis sous scellés comme la veille, et que, comme la veille, j'eusse trouvé les scellés parfaitement intacts, il y avait, dans la pièce, non plus une, mais deux chaises renversées.
Dès lors, M. Dariex, pour donner plus de valeur encore à son témoignage, n'hésita plus à convier, au contrôle du fait qu'à cinq reprises il avait constaté, ceux de ses amis «à qui, dit-il, je crus pouvoir en parler, sans m'exposer à passer pour un halluciné, un pauvre fou qu'il faudrait bientôt enfermer.» Il les pria de prendre des précautions plus rigoureuses encore, s'ils pouvaient en imaginer, et voici le rapport, qu'après avoir expérimenté jusqu'au 5 février, ces Messieurs rédigèrent:
_Procès-verbal des expériences collectives instituées pour le contrôle des mouvements d'objets sans contact[129]._
[129] _Annales_, même numéro.
Les soussignés:
Dr BARBILLION, de la Faculté de Paris, ancien interne en médecine des hôpitaux, demeurant, 16, quai d'Orléans, à Paris;
BESSOMBES (Paul), employé des ponts et chaussées, demeurant à Paris, 7, rue Boutarel;
Dr MÉNEAULT (Joanne), de la Faculté de Paris, ancien interne de l'hôpital maritime de Berck-sur-Mer, demeurant à Paris, rue Monge, 51;
MORIN (Louis), pharmacien de 1re classe, demeurant rue du Pont-Louis-Philippe, 9;
Certifient l'exactitude des faits suivants:
«Le Dr Dariex, demeurant à Paris, rue Du Bellay, no 6, ayant à plusieurs reprises, et notamment le 25 janvier 1889, cru constater que des phénomènes étranges se produisaient, la nuit, dans son cabinet de travail, pria les personnes ci-dessus désignées de contrôler les observations qu'il avait déjà faites sur l'existence de ces phénomènes.