Les Phénomènes Psychiques Occultes: État Actuel de la Question
Part 11
Les premières expériences de M. Croockes furent faites avec le concours du médium américain Home, qui, après une existence assez accidentée, est mort à Paris dans un état voisin de la misère[102].
[102] Voir son livre, Daniel Douglas Home: _Révélations sur ma vie surnaturelle_. (Dentu, 1863).
Parmi les phénomènes que produisait Home, les plus singuliers et qui se prêtaient le mieux à l'examen scientifique étaient:
1º L'altération du poids du corps.
2º L'exécution d'airs sur des instruments de musique, généralement sur l'accordéon, sans intervention humaine directe et sous des conditions qui rendaient impossible tout contact ou tout maniement des clefs.
Ce furent ces phénomènes que M. Croockes étudia tout d'abord. Nous laissons à penser avec quels soins et avec quelle méthode furent conduites ces expériences: on nota même la température. Elles se faisaient chez le savant lui-même, assisté de quelques-uns de ses collègues et de quelques personnes de sa famille.
Voici le récit qu'en donne M. Croockes:
«Les réunions eurent lieu le soir, dans une grande chambre éclairée au gaz. Les appareils préparés dans le but de constater les mouvements de l'accordéon consistaient en une cage formée de deux cercles en bois, respectivement d'un diamètre de un pied dix pouces, et de deux pieds, réunis ensemble par douze lattes étroites, chacune d'un pied dix pouces de longueur, de manière à former la charpente d'une espèce de tambour, ouvert en haut et en bas. Tout autour, cinquante mètres de fil de cuivre isolés furent enroulés en vingt-quatre tours, chacun de ces tours se trouvant à moins d'un pouce de distance de son voisin. Ces fils de fer horizontaux furent alors solidement reliés ensemble avec de la ficelle, de manière à former des mailles d'un peu moins de deux pouces de large sur un pouce de haut. La hauteur de cette cage était telle qu'elle pouvait glisser sous la table de ma salle à manger, mais elle en était trop près par le haut pour permettre à une main de s'introduire dans l'intérieur, ou à un pied de s'y glisser par-dessous. Dans une autre chambre, il y avait deux piles de Grove, d'où partaient des fils qui se rendaient dans la salle à manger, pour établir la communication, si on le désirait, avec ceux qui entouraient la cage.
»L'accordéon était neuf: je l'avais, pour ces expériences, acheté moi-même chez Wheatstone, conduit-street, M. Home n'avait ni vu, ni touché l'instrument, avant le commencement de nos essais.
»Dans une autre partie de la chambre, un appareil était disposé pour expérimenter l'altération du poids d'un corps. Il consistait en une planche d'acajou de trente-six pouces de long, sur neuf et demi de large, et un d'épaisseur. A chaque bout, une bande d'acajou, d'un pouce et demi de large, était vissée et formait pied. L'un des bouts de la planche reposait sur une table solide, tandis que l'autre était supporté par une balance à ressort, suspendue à un fort trépied. La balance était munie d'un index enregistreur, auto-moteur, de manière à indiquer le maximum du poids marqué par l'aiguille. L'appareil était ajusté de telle sorte que la planche d'acajou était horizontale, son pied reposant à plat sur le support. Dans cette position, son poids était de trois livres; elles étaient indiquées par l'index de la balance.
»Avant que M. Home pénétrât dans la chambre, l'appareil avait été mis en place, et, avant de s'asseoir, on ne lui avait même pas expliqué la destination de quelques-unes de ses parties. Il sera peut-être utile d'ajouter, dans le but de prévenir quelques remarques critiques qu'on pourrait peut-être faire, que, l'après-midi, j'étais allé chez M. Home, dans son appartement, et que, là, il me dit que, comme il avait à changer de vêtements, je ne ferais sans doute pas de difficulté à continuer notre conversation dans sa chambre à coucher. Je suis donc en mesure d'affirmer d'une manière positive que ni machine, ni artifice d'aucune sorte, ne fut en secret mis sur sa personne.
»Les investigateurs présents, à l'occasion de cette expérience, étaient un éminent physicien, haut placé dans les rangs de la Société Royale, que j'appellerai A B; un docteur en droit bien connu, que j'appellerai C D; mon frère et mon aide de chimie.
»M. Home s'assit à côté de la table, sur une chaise longue. En face de lui, sous la table, se trouvait la cage sus-mentionnée, et une de ses jambes se trouvait de chaque côté. Je m'assis près de lui, à sa gauche, un autre observateur fut placé près de lui à sa droite; le reste des assistants s'assit autour de la table, à la distance qui lui convint.
»Pendant la plus grande partie de la soirée, et particulièrement lorsque quelque chose d'important avait lieu, les observateurs, qui étaient de chaque côté de M. Home, tenaient respectivement leurs pieds sur les siens, de manière à pouvoir découvrir le plus léger mouvement.
»La température de la chambre variait de 68° à 70° Farenheit. M. Home prit l'accordéon entre le pouce et le doigt du milieu d'une de ses mains, et par le bout opposé aux clefs. (Pour éviter les répétitions, cette manière de le prendre sera appelée, à l'avenir, «de la manière ordinaire».)
»Après avoir préalablement ouvert moi-même la clef de basse, la cage fut tirée de dessous la table, juste assez pour permettre d'y introduire l'accordéon avec ses clefs tournées en bas. Elle fut ensuite repoussée dessous, autant que le bras de M. Home pût le permettre, mais sans cacher sa main à ceux qui étaient près de lui. Bientôt ceux qui étaient de chaque côté virent l'accordéon se balancer d'une manière curieuse, puis des sons en sortirent, et enfin, plusieurs notes furent jouées successivement.
»Pendant que ceci se passait, mon aide se glissa sous la table et nous dit que l'accordéon s'allongeait et se fermait; on constatait en même temps que la main de M. Home, qui tenait l'accordéon, était tout à fait immobile, et que l'autre reposait sur la table.
»Puis, ceux qui étaient de chaque côté de M. Home virent l'accordéon se mouvoir, osciller et tourner tout autour de la cage, et jouer en même temps. Le docteur A B regarda alors sous la table et dit que la main de M. Home semblait complètement immobile, pendant que l'accordéon se mouvait et faisait entendre des sons distincts.
»M. Home tint encore l'accordéon dans la cage, de la manière ordinaire. Ses pieds tenus par ceux qui étaient près de lui, son autre main reposant sur la table, nous entendîmes des notes distinctes et séparées résonner successivement, et ensuite un air simple fut joué. Comme un tel résultat ne pouvait s'être produit que par les différentes clefs de l'instrument, mises en action d'une manière harmonieuse, tous ceux qui étaient présents le considérèrent comme une expérience décisive. Mais ce qui suivit fut encore plus frappant: M. Home éloigna entièrement sa main de l'accordéon, la sortit tout à fait de la cage et la mit dans la main de la personne qui se trouvait près de lui. Alors l'instrument continua à jouer, personne ne le touchant et aucune main n'étant près de lui.
»Je voulus ensuite essayer quel effet on produirait, en faisant passer le courant de la batterie autour du fil isolé de la cage. En conséquence, mon aide établit la communication avec les fils qui venaient des piles de Grove. De nouveau, M. Home tint l'instrument dans la cage, de la même façon que précédemment, et immédiatement il résonna, et s'agita de côté et d'autre avec vigueur. Mais il m'est impossible de dire si le courant électrique qui passa autour de la cage vint en aide à la force qui se manifestait à l'intérieur.
»L'accordéon fut alors repris sans aucun contact visible avec la main de M. Home. Il l'éloigna complètement de l'instrument et la plaça sur la table, où elle fut saisie par la personne qui était près de lui; tous ceux qui étaient présents virent bien que ses deux mains étaient là. Deux des assistants et moi nous aperçûmes distinctement l'accordéon flotter çà et là dans l'intérieur de la cage, sans aucun support visible. Après un court intervalle, ce fait se répéta une seconde fois.
»Alors M. Home remit sa main dans la cage et prit de nouveau l'accordéon, qui commença à jouer d'abord des accords et des arpèges, et ensuite une douce et plaintive mélodie bien connue, qu'il exécuta parfaitement et d'une manière très belle. Pendant que cet air se jouait, je saisis le bras de M. Home au-dessous du coude et fis glisser doucement ma main jusqu'à ce qu'elle touchât le haut de l'accordéon. Pas un muscle ne bougeait. L'autre main de M. Home était sur la table, visible à tous les yeux, et ses pieds étaient sous les pieds de ceux qui étaient à côté de lui.»
Après avoir obtenu des résultats aussi décisifs avec l'accordéon, M. Croockes expérimenta avec l'appareil de la balance.
Malgré tout le désir que nous aurions de reproduire tout au long ces expériences, qui sont fondamentales, nous nous voyons forcés d'en donner seulement les résultats. Disons donc que M. Croockes constata, au moyen d'appareils enregistreurs très sensibles et construits _ad hoc_, que Home pouvait, par simple imposition des doigts, _sans pression et même sans aucun contact_, augmenter de quantités énormes (le 300 p. 100) le poids de divers objets, etc.
En outre, il vit à plusieurs reprises des tables et des chaises enlevées de terre, sans l'attouchement de personne; Home lui-même se souleva, à trois reprises différentes, au-dessus du plancher; enfin, plusieurs apparitions se manifestèrent, mais nous parlerons de celles-ci dans le chapitre suivant.
Répétons-le, le luxe des précautions prises était inouï. «Le pauvre Home était soumis à des épreuves bien offensantes: on lui tenait les pieds et les mains, il n'avait le droit de faire aucun mouvement, sans que plusieurs paires d'yeux méfiants ne fussent braqués sur lui[103].»
[103] Gibier: _Spiritisme occidental_, p. 269.
Les conclusions que M. Croockes a tirées de ces expériences et d'une foule d'autres sont consignées dans son livre.
Elles sont trop importantes pour que nous ne les citions pas tout au long[104]:
«Ces expériences, dit le savant anglais, mettent _hors_ _de doute_ les conclusions auxquelles je suis arrivé dans mon précédent mémoire, savoir: l'existence d'une force associée, d'une manière encore inexpliquée, à l'organisme humain, force par laquelle un surcroît de poids peut être ajouté à des corps solides, sans contact effectif. Dans le cas de M. Home, le développement de cette force varie énormément, non seulement de semaine à semaine, mais d'une heure à l'autre; dans quelques occasions, cette force peut être accusée par mes appareils, pendant une heure ou même davantage, et puis, tout à coup, elle reparaît avec une grande énergie. Elle est capable d'agir à une certaine distance de M. Home (il n'est pas rare que ce soit jusqu'à deux ou trois pieds), mais toujours elle est plus puissante auprès de lui.
[104] Croockes: _Force psychique_, p. 66 et suivantes.
».... Je crois découvrir ce que cette force physique emploie pour se développer. En me servant des termes de _force vitale_, _énergie nerveuse_, je sais que j'emploie des mots qui, pour bien des investigateurs, prêtent à des significations différentes; mais, après avoir été témoin de l'état pénible de prostration nerveuse et corporelle dans laquelle quelques-unes de ces expériences ont laissé M. Home, après l'avoir vu dans un état de défaillance presque complète, étendu sur le plancher, pâle et sans voix, je puis à peine douter que l'émission de la _force psychique_ ne soit accompagnée d'un épuisement correspondant de la force vitale.
»Je me suis hasardé à donner à cette nouvelle force le nom de _force psychique_, à cause de sa relation manifeste avec certaines considérations psychologiques, et parce que j'étais très désireux d'éviter que les conclusions précédentes ne fussent classées sous un titre qui, jusqu'ici, a été considéré comme dépendant d'un terrain d'où les arguments et les expériences sont bannis. Mais, comme j'ai trouvé que c'était du ressort de la recherche scientifique pure, j'ai dû le faire connaître par une appellation qui fût un nom scientifique, et je ne pense pas qu'on pût en choisir un autre qui lui convînt mieux.
»Pour être témoin des manifestations de cette force, il n'est pas nécessaire d'avoir accès auprès des psychistes en renom. Cette force est probablement possédée par tous les êtres humains, quoique les individus qui en sont doués avec une énergie extraordinaire soient sans doute rares. Pendant l'année qui vient de s'écouler, j'ai rencontré, dans l'intimité de quelques familles, cinq ou six personnes qui possèdent cette force d'une manière assez puissante pour m'inspirer pleinement la confiance que, par leur moyen, on aurait pu obtenir des résultats semblables à ceux qui viennent d'être décrits, pourvu que les expérimentateurs opérassent avec des appareils plus délicats et susceptibles de marquer une fraction de grain, au lieu d'indiquer seulement des livres et des onces.... Qu'il soit bien compris que, de même que toutes les autres expériences scientifiques, ces recherches doivent être conduites en parfait accord avec les conditions dans lesquelles la force se développe.
»De même que, dans les expériences d'électricité par frottement, c'est une condition indispensable que l'atmosphère soit exempte d'un excès d'humidité et qu'aucun corps conducteur ne doive toucher l'instrument, pendant que cette force s'engendre, de même on a trouvé que certaines conditions étaient essentielles à la production et à l'action de la force psychique; et si ces précautions ne sont pas observées, les expériences ne réussissent pas.
»C'est ainsi que cette force psychique était défavorablement influencée par une lumière trop vive, par le rayonnement du regard[105], qu'elle se transmet à travers l'eau.»
[105] C'est pourquoi très souvent les médiums demandent l'obscurité et abritent leurs mains sous une table.
M. Croockes a essayé sur elle l'influence de plusieurs lumières: lumière du soleil diffuse, clair de lune, gaz, lampe, bougie, lumière électrique, etc. Les rayons les moins favorables aux manifestations «semblent être ceux de l'extrémité du spectre.»
«Je dois rectifier, continue M. Croockes, une ou deux erreurs qui se sont profondément implantées dans l'esprit du public. L'une, que l'obscurité est essentielle à la production des phénomènes, cela n'est pas le cas. Excepté en quelques circonstances, pour lesquelles l'obscurité a été une condition indispensable, comme par exemple les phénomènes d'apparitions lumineuses et quelques autres cas, _tout ce que je rapporte a eu lieu à la lumière_... Lorsque quelque raison particulière a exigé l'exclusion de la lumière, les résultats qui se sont manifestés l'ont été sous des conditions de contrôle si parfait que la suppression d'un de nos sens n'a réellement pas pu affaiblir la preuve fournie.
»Une autre erreur qui est commune consiste à croire que les manifestations ne peuvent se produire qu'à certaines heures et qu'en certains lieux--chez le médium, ou à des heures convenues d'avance--et partant de cette supposition erronée, on a établi une analogie entre les phénomènes appelés spirituels et les tours d'adresse des «prestidigitateurs» et des «sorciers» opérant sur leur propre théâtre et entourés de tout ce qui concerne leur art... Les centaines de faits que _je me prépare à attester_ ont tous eu lieu dans ma _propre maison, aux époques désignées par moi et dans des circonstances qui excluaient absolument l'emploi et l'aide du plus simple instrument_.
«Une troisième erreur est celle-ci: c'est que le médium doit choisir son cercle d'amis et de compagnons qui doivent assister à sa séance.--Que ces amis doivent croire fermement à la vérité de n'importe quelle doctrine qu'énoncera le médium.--Qu'on impose à toute personne, dont l'esprit est investigateur, des conditions telles qu'elles empêchent complètement toute observation soigneuse. A cela je puis répondre qu'à l'exception de quelques cas fort peu nombreux.... _j'ai composé moi-même mon cercle d'amis, j'ai introduit tous les incrédules qu'il m'a plu d'introduire, et j'ai généralement imposé mes conditions choisies avec soin par moi-même_, pour éviter toute possibilité de fraude.....[106].»
[106] Croockes, _loc. cit_, p. 147 et suivantes.
Voici maintenant une déclaration du même expérimentateur dont le lecteur appréciera--sans que nous ayons besoin d'insister--toute la gravité:
«Une question importante s'impose ici à notre attention: _Ces mouvements et ces bruits sont-ils gouvernés par une intelligence?_ Dès le premier début de mes recherches, j'ai constaté que le pouvoir qui produisait ces phénomènes n'était pas simplement une force aveugle, mais qu'une intelligence le dirigeait ou du moins lui était associée... L'intelligence qui gouverne ces phénomènes est quelquefois manifestement inférieure à celle du médium, et elle est souvent en opposition directe avec ses désirs... Cette intelligence est quelquefois d'un caractère tel qu'on est _forcé de croire_ qu'elle n'émane d'aucun de ceux qui sont présents.»
Telles sont les expériences et les opinions de l'habile physicien anglais sur la Force psychique.
Ces expériences sont, en Psychologie occulte, devenues fondamentales, classiques: et si, pour notre compte, nous n'acceptons qu'avec les plus expresses réserves les expériences de matérialisations que fit plus tard le même M. Croockes avec Mlle Cook (nous en parlerons plus loin), nous devons dire que nous considérons comme à peu près décisives celles que nous venons d'exposer.
Et ici on ne peut pas invoquer le _testis unus testis nullus_, car des faits semblables ou analogues ont été constatés par divers expérimentateurs, tous dignes de foi, Gibier, Zœllner, Lepelletier, Lombroso, etc., etc.
Nous ne pouvons que consigner rapidement les résultats de leurs expériences, sans entrer dans les détails des précautions prises, des appareils construits spécialement, etc.
_Zœllner_[107], qui était professeur d'astronomie à l'Université de Leipzig, et qui est mort depuis, opéra avec un américain, Slade, qui devait, dans la suite, servir aux expériences de M. Gibier.
[107] Zœllner; _Wissenschaftliche Abhandlungen_, 1877-81. Leipzig (4 vol. in-8).
Voici les phénomènes produits par ce médium, dans la maison même de Zœllner[108]:
1º Mouvement, par la seule «force» de Slade, de l'aiguille aimantée renfermée dans la boîte d'une boussole[109];
2º Coups frappés dans une table; couteau projeté, sans contact, à la hauteur d'un pied;
3º Mouvements d'objets lourds, le lit de M. Zœllner, transporté à deux pieds du mur, Slade étant assis, le dos tourné au lit, les jambes croisées et bien en vue;
4º Un écran est brisé avec fracas, sans contact avec le médium, et les morceaux sont projetés à cinq pieds de lui;
5º Ecriture produite à plusieurs reprises entre deux ardoises appartenant à Zœllner et tenues bien en vue;
6º Aimantation d'une aiguille d'acier;
7º Réaction acide donnée à des substances neutres, etc., etc.
[108] Voir le _Spiritisme_, de M. Gibier, p. 307.
[109] Louis Lucas avait déjà observé que l'approche de certaines personnes faisait dévier l'aiguille d'un galvanomètre très sensible. (_Chimie nouvelle_). Mais il resterait à démontrer que ce ne sont pas les vibrations caloriques qui provoquent cette déviation.
En France, c'est le docteur Gibier, ancien interne des Hôpitaux de Paris, qui voulut, le premier, soumettre à l'expérimentation scientifique les Phénomènes spirites. Il opéra avec le même Slade.
«Nous avons eu, dit-il[110], trente-trois séances, dont trois dans notre maison même; sur ces trente-trois séances, plus de la moitié ont été presque nulles, deux n'ont donné aucun résultat ... Les personnes qui ont assisté à nos séances avec Slade nous sont connues: l'idée de compérage doit donc être éliminée; nous avons été parfois quatre et même cinq personnes, y compris le médium, mais nous n'avons jamais été moins de trois, dans toutes circonstances... Nous pouvons affirmer, après examen, qu'aucun mécanisme n'existait dans les meubles qui nous ont servi. Nous avons une certaine compétence sur ce point, et nous pouvons garantir ce que nous avançons.»
[110] _Spiritisme_, p. 323.
M. Gibier constata plusieurs faits analogues à ceux observés par Croockes et par Zœllner: mouvements de corps plus ou moins lourds, sans contact avec le médium, objets brisés par simple contact, corps transportés, sans que Slade les touchât, etc., etc.
Citons les observations suivantes:
Le 29 avril 1886, dans une séance de jour, Slade était assis en face de la fenêtre, ses pieds tournés de notre côté; quand il faisait face à la table, nous étions à sa droite. Tout à coup, une chaise, placée à un mètre vingt centimètres (nous avons mesuré exactement à l'aide d'un mètre double en ruban), fit un demi-tour sur elle-même et vint se jeter contre la table, comme attirée par un aimant.
Le 11 mai 1886, Slade, dans la position ordinaire (comme ci-dessus), en plein jour (3 heures et demie de l'après-midi), un bahut placé à 75 centimètres de la chaise de Slade, se mit en mouvement assez lentement d'abord, en quittant le mur où il était appuyé, pour qu'on pût s'assurer qu'aucun contact n'existait entre ce meuble et les objets qui l'entouraient; puis il vint frapper violemment contre la table que nous entourions. Slade tournait le dos au bahut; M. A... et nous-même lui faisions face. Nous ne pouvons dire l'effet produit par ce meuble massif, semblant s'animer, pour l'instant, d'une vie propre.
Le même jour, une chaise placée à coté du meuble en question fut renversée, quelques instants plus tard, à près de deux mètres du médium.
Le 12 mai, sur notre demande, une chaise fut comme mue par un ressort et s'élança à 1 m. 50 de hauteur[111].
[111] Gibier, _loc. cit._, p. 327, 328.
Mais le fait sur lequel porta plus spécialement l'enquête de M. Gibier fut celui de l'_écriture automatique_.
Et il ne s'agit plus ici des lignes que trace la main du médium, alors qu'il assure être l'interprète d'une autre personnalité qui, pour un instant, s'est _incarnée_ en lui. M. Janet a fait de ce dernier phénomène une analyse très pénétrante et il l'explique par la dualité cérébrale et l'automatisme psychologique[112]. L'_écriture spontanée_ dont nous parlons est celle qui est tracée sans que les mains du médium paraissent en rien intervenir.
[112] Voir son livre l'_Automatisme psychologique_, p. 397 et suiv.
Evidemment, dans les deux cas, la nature de la pensée peut être la même, mais sa manifestation physique est bien différente.
«Nous avons vu plus de cent fois, dit M. Gibier, des caractères, des dessins, des lignes et même des phrases entières se produire, à l'aide d'une petite touche, sur des ardoises que Slade tenait, et même entre deux ardoises avec lesquelles il _n'avait aucun contact_, et qui nous appartenaient, que nous avions achetées nous-même dans une papeterie quelconque de Paris et que nous avions marquées de notre signature... En somme, il ne nous a manqué qu'une chose: voir l'écriture se tracer sous nos yeux.»
Voici la relation de l'une des plus typiques expériences de ce genre:
EXPÉRIENCE VIII[113]
Nous appelons toute l'attention du lecteur sur cette expérience, à laquelle nous laissons, comme aux précédentes, sa rédaction primitive:
30 juin 1886.--J'ai fait, aujourd'hui, à 5 heures, chez Slade, une observation plus curieuse que les autres, dans ce sens que le «phénomène» de l'écriture s'est produit dans deux ardoises m'appartenant et auxquelles _Slade n'a pas touché_.