Les Phénomènes Psychiques Occultes: État Actuel de la Question

Part 1

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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.

LES PHÉNOMÈNES

PSYCHIQUES OCCULTES

ÉTAT ACTUEL DE LA QUESTION

LES PHÉNOMÈNES

PSYCHIQUES OCCULTES

ÉTAT ACTUEL DE LA QUESTION

PAR

LE Dr ALBERT COSTE

DEUXIÈME ÉDITION

REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE

Les possibilités de l'Univers sont infinies comme son étendue physique.

O.-J. LODGE.

Nous sommes si éloignés de connaître tous les agents de la nature et leurs divers modes d'action, qu'il serait peu philosophique de nier l'existence de phénomènes, uniquement parce qu'ils sont inexplicables dans l'état actuel de nos connaissances.

LAPLACE.

MONTPELLIER

CAMILLE COULET, LIBRAIRE-ÉDITEUR

5, Grand' Rue, 5

PARIS

G. MASSON, LIBRAIRE-ÉDITEUR

Boulevard Saint-Germain, 120

1895

PRÉAMBULE

_Qu'entend-on par «Phénomènes psychiques occultes?»_

_Ce sont des phénomènes contraires, en apparence, à toutes les lois connues de la nature, inexplicables par les données actuelles de la Science, et qui se produisent, tantôt spontanément, tantôt par l'intermédiaire de certaines personnes._

_On le voit, ce terme de Phénomènes psychiques occultes n'est que la dénomination scientifique de ce qui s'était appelé jusqu'ici le_ Merveilleux _et le_ Surnaturel.

_Or, ces phénomènes ont-ils une existence réelle, objective, en dehors de toute hallucination, de toute supercherie?_

_Nous n'hésitons pas à répondre, avec M. le Professeur Charles Richet_:

«Nous avons la ferme conviction qu'il y a, mêlées aux forces connues et décrites, des forces que nous ne connaissons pas; que l'explication mécanique, simple, vulgaire, ne suffit pas à expliquer tout ce qui se passe autour de nous; en un mot, qu'il y a des phénomènes psychiques occultes, et si nous disons occultes, c'est un mot qui veut dire simplement inconnus[1].»

[1] _Lettre à M. Dariex sur les Phénomènes psychiques_, in _Annales des Sciences psychiques_.--No 1.

_Et maintenant, nous allons tâcher de prouver ce que nous venons d'affirmer._

LES PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES OCCULTES

INTRODUCTION

Il y a seulement une dizaine d'années, la soutenance, devant une Faculté de médecine, d'une thèse sur les Phénomènes psychiques occultes, autrement dit presque un Essai d'officialisation du Merveilleux[2], aurait été une tentative impossible.

[2] Il est entendu que, pour les facilités du discours, et _toute opinion sur la cause possible de ces Phénomènes mise à part_, nous comprenons sous les termes de _Merveilleux_ et de _Surnaturel_ l'ensemble des faits contraires, en apparence, à toutes les lois naturelles connues et inexplicables par les données actuelles de la Science. Donc, pas d'équivoque.

A cela, plusieurs causes:

D'abord, il faut bien l'avouer, la répugnance singulière dont tous--même les meilleurs cerveaux--nous sommes plus ou moins dupes envers ce qui dérange nos habitudes mentales, ce que Lombroso a nommé le _Misonéisme_.

Ensuite, l'immense discrédit, la réputation plus que suspecte dont «jouissait», depuis la fin du siècle dernier, tout ce qui, de près ou de loin, touchait au Surnaturel.

Enfin, et c'est ici le motif principal--sa suppression devant entraîner celle de tous les autres--l'indigence où se trouvait la doctrine occulte de ce qui peut susciter et justifier un intérêt scientifique sérieux, c'est-à-dire des faits d'observation exacte, méthodique, en nombre suffisant, étudiés et garantis par des expérimentateurs impartiaux, rompus à tous les secrets de la véritable méthode scientifique.

L'histoire du Merveilleux offre cette particularité qu'après avoir, sous des formes diverses, joué dans l'évolution mentale de l'homme un rôle considérable, non seulement ses origines et son essence, mais encore son existence elle-même, ont été, jusqu'à nos jours, l'objet de débats passionnés: croyances fanatiques ou négations irréductibles.

Et cela s'explique aisément par ce fait que, chez l'homme, la notion du surnaturel affecte cette partie de son âme qui est à la fois la plus impressionnable et pour lui la plus chère: ses sentiments qu'elle exalte ou qu'elle accable, ses croyances que, pour une bonne part, elle détermine.

Il est donc probable que nous saurions depuis longtemps à quoi nous en tenir sur ce qu'il faut croire des phénomènes du Merveilleux, si les considérations d'ordre politique, religieux, sentimental ou même simplement esthétique et littéraire, ne s'étaient opposées à leur étude désintéressée.

Il est probable que, sans ces scrupules de divers genres, auxquels se joint encore la crainte d'être dupe, le Surnaturel sorti du domaine de l'empirisme, à l'exemple des sciences positives, formerait maintenant une branche de l'une de ces sciences: Physique ou Psycho-physiologie.

A moins que, affirmant d'éclatante façon sa nature supraterrestre, il n'ait--souhaitable et inespéré bienfait--assuré à l'âme humaine l'indestructible soutien d'une indiscutable Foi.

Or, de nos jours, grâce à un mouvement spécial d'idées, de croyances et de sentiments, sorte de réaction à laquelle on a voulu donner le nom de _Nouveau Mysticisme_[3], on peut, sans crainte de susciter trop de colères ou des oppositions systématiques, se pencher de nouveau sur les mystères du Surnaturel, sur ces phénomènes étranges, dont on parle depuis l'origine de l'homme, et qui, heurtant violemment nos habitudes d'esprit, ont, par excellence, le don d'exciter, d'irriter même la curiosité.

[3] Paulhan: _Le Nouveau Mysticisme_ (Alcan, 1891). Voir, sur ce qu'il faut penser de la sincérité de ce mysticisme, la hautaine et cinglante préface que J.-K. Huysmans a mise au précieux livre de Rémy de Gourmont: _Le Latin mystique_ (Vanier, 1892).

On a d'autant plus de titres à le faire que la Science, armée de ses instruments de précision, s'est enfin décidée à s'occuper de ces faits absurdes en apparence et contraires à toutes les lois qu'elle a établies jusqu'ici; elle a commencé, à leur sujet, une enquête qui, espérons-le, va permettre de faire un peu de jour en cet obscur fouillis du Merveilleux.

Comme le dit M. Paulhan dans la substantielle étude qu'il a consacrée aux hallucinations véridiques[4]: «Faire entrer le Merveilleux dans la science, ce serait satisfaire à la fois notre goût, jamais dompté pour le Merveilleux, et notre respect toujours croissant pour la Science. C'est ce que l'on essaie de faire, et cette application des méthodes exactes et précises à des sujets qui paraissaient ne relever que de la Foi est un des caractères importants et originaux de notre science psychologique. Nous ne voulons plus nous contenter, pour nier ou pour croire, d'impressions personnelles ou de raisons instinctives et vagues.»

[4] Paulhan: _Les Hallucinations véridiques_, in _Revue des Deux-Mondes_, 1er nov. 1892.

Et cette hardiesse dans l'investigation de l'_Au-delà_ est d'autant plus légitime qu'il serait du fait d'une étroite présomption de regarder, comme déjà connues et désormais enfermées dans les catégories de nos sciences, toutes les modalités de la Force et de la Matière. Qui pourrait soutenir que, dans notre terrestre atmosphère, n'agissent pas--dissimulées et pourtant puissantes--des forces échappant à tous nos concepts? Serait-il donc absurde de supposer des états de la matière différents de ceux dont nos sens ont la notion familière?

Absurde au contraire serait la négation _a priori_, en ce temps où les applications des données de la Science ont possibilisé l'Invraisemblable.

N'est-ce pas ici ou jamais le lieu de se rappeler la prudence intellectuelle de Montaigne: «La raison m'a instruit que de condamner ainsi résolûment une chose pour faulse et impossible, c'est se donner l'advantage d'avoir dans la teste les bornes et limites de la volonté de Dieu et de la puissance de notre nature, et qu'il n'y a point de plus notable folie au monde que de les ramener à la mesure de notre capacité et suffisance.»

Quelles seront maintenant les conséquences de cette enquête scientifique? Nul ne saurait le dire d'une façon certaine. Pour notre compte, nous les prévoyons nombreuses et graves et capables de provoquer d'inattendus et singuliers bouleversements dans l'Ame contemporaine...

Quoi qu'il en soit, cette tardive mais louable curiosité de la Science pour les inquiétantes énigmes de l'Occulte aura peut-être, entre autres résultats imprévus, celui de dissiper bien des erreurs, bien des calomnies, dont furent victimes ces sciences d'un autre âge: Magie, Alchimie, Kabbale, etc., qui, toutes, faisaient de l'existence des forces occultes de l'homme et de la nature comme la base de leurs enseignements.

Dans les pages suivantes, nous négligerons ce côté de la question, ainsi que tous ceux du même genre, pour nous en tenir _exclusivement_ aux résultats positifs que l'enquête, commencée par des hommes d'une intelligence aussi amplexive que courageuse, a donnés jusqu'ici.

_Ce travail n'a d'autres prétentions que d'être, pour ainsi dire, le procès-verbal de l'état actuel de la question_, car, on ne saurait trop le répéter, il est désormais acquis que la question du Merveilleux existe et que son étude s'impose.

Par malheur pour nous, malgré une expérimentation de deux années, nous n'apportons en ces matières aucune lumière nouvelle. Les résultats que nous avons obtenus, quoique non négligeables et même encourageants, ne nous ont pas semblé accompagnés de suffisantes garanties de contrôle pour que nous les puissions admettre.

C'est qu'ici l'expérimentation est encore plus délicate, plus épineuse que partout ailleurs. Les causes d'erreur sont infiniment multiples et elles ne sont pas seulement extérieures à l'observateur; il les porte aussi en lui-même: en tous ses sens que peuvent abuser de multiples hallucinations, en son cerveau que des suggestions puissantes ou simplement de séduisantes analogies peuvent entraîner à d'erronées conclusions. On ne les compte plus ceux qui, en ces régions périlleuses, ont déjà perdu pied. Aussi, ne saurait-on trop insister sur l'absolue nécessité, en Psychologie occulte, d'une méthode rigoureuse; ce n'est pas sur la seule production des Phénomènes que doit s'exercer le contrôle de l'observateur, c'est encore et surtout sur le témoignage de ses propres sens.

Et qui sait même si les méthodes scientifiques normales sont applicables à de pareilles recherches?

Comme se le demande M. le professeur Richet, si nous n'avançons pas davantage dans cette étude hérissée de tant d'obstacles, «qui sait si ce n'est pas la méthode d'investigation elle-même qui est à trouver[5]?»

[5] _L'Avenir de la Psychologie_, in _Annales des Recherches psychiques_, no 6, 2e année.

Une des objections que l'on entend le plus fréquemment formuler contre la réalité des faits de Psychologie occulte, «c'est qu'il est impossible de les reproduire à volonté.» Nous avouons qu'elle nous a toujours paru un peu naïve. En effet, est-ce que la moindre expérience de physique ou de chimie n'exige pas, pour réussir, toute une série de conditions spéciales, à défaut desquelles elle échoue fatalement? Or, notre ignorance des conditions nécessaires et suffisantes pour la production des Phénomènes occultes est à peu près complète; nous ne savons qu'une chose: c'est qu'elles sont encore plus délicates, plus difficiles à réaliser intégralement que celles de n'importe quels autres phénomènes; un rien suffit à les contrarier. Dès lors, comment pourrions-nous, en Psychologie occulte, reproduire, à volonté et à coup sûr, telle ou telle expérience? Notre tâche est justement la recherche et la détermination exacte des conditions des Phénomènes, de l'atmosphère nécessaire à l'expérience, pour ainsi dire. Et pour l'instant, elle est suffisante.

Ceci dit, nous allons exposer d'abord un résumé de l'histoire du Merveilleux, histoire précieuse pour nous, surtout en ce qu'elle montre comment des faits, dont on faisait l'apanage du Surnaturel, sont parvenus, sous le nom d'_Hypnotisme_, à se faire admettre par la Science officielle, préparant ainsi la voie à d'autres....

«Est-ce à dire en effet, ainsi que l'écrit M. Charcot, que nous connaissions tout dans ce domaine du Surnaturel qui voit, tous les jours, ses frontières se rétrécir sous l'influence des acquisitions scientifiques? Certainement non. Il faut, tout en cherchant toujours, savoir attendre. Je suis le premier à reconnaître, avec Shakespeare, «qu'il y a plus de choses dans le Ciel et sur la Terre qu'il n'y a de rêves dans votre philosophie[6].»

[6] Charcot: _La foi qui guérit_ (Revue hebdomadaire du 3 déc. 1892).

Ensuite, nous examinerons séparément chaque classe de Phénomènes psychiques occultes, en ayant soin de choisir les observations les plus caractéristiques, les plus propres à fournir les éléments d'une opinion raisonnée.

Quant à ce qui est des théories explicatives, nous nous bornerons à exposer brièvement celles des autres. Pour nous, persuadé que les faits dont nous allons nous occuper ne peuvent encore comporter l'ombre d'une théorie qui ne soit prématurée, nous nous abstiendrons sagement de toute tentative de ce genre.

«Tâchons de constater des faits. Les théories viendront plus tard, et, hélas! elles ne feront pas défaut[7].»

[7] Ch. Richet: _Lettre à M. Dariex_, etc.

Ne réussirions-nous, par ce système d'exactitude positive, à faire naître chez nos lecteurs, non pas la conviction--nous ne visons pas si haut,--mais seulement une sorte de doute, plutôt contraire à la négation _a priori_, une sorte d'état réceptif plutôt favorable à l'objet de nos études, que nous nous estimerions satisfait.

A cet égard, nous ne saurions mieux faire, en terminant ces quelques lignes d'avant-propos, que de citer les paroles suivantes de M. de Rochas:

«Nous ne demandons certes pas une foi aveugle, mais seulement une foi provisoire équivalente à celle qu'on accorde aux historiens, aux voyageurs, aux naturalistes, pour les faits dont ils ont été les témoins et qu'ils peuvent, comme nous, avoir mal vus ou mal interprétés, ainsi que pour les récits rapportés d'après les indigènes, qui ont pu se tromper ou les tromper, comme nos sujets peuvent s'halluciner ou nous induire en erreur.

»Qu'on n'exige pas des preuves absolues, irréfutables; il ne saurait y en avoir pour des phénomènes qui ne dépendent pas de nous ou qui ne se produisent que dans des circonstances non encore déterminées.

»Celui qui rejette _a priori_ nos observations ressemble à l'homme qui nierait César parce qu'il ne l'a pas vu, l'électricité parce qu'il n'a pu tirer une étincelle de la machine par un temps humide, l'harmonie parce que son oreille est incapable de discerner une consonance d'une dissonance[8].»

[8] De Rochas: _Les Etats profonds de l'Hypnose_, page 115 (Chamuel, 1892).

COUP D'ŒIL SUR L'HISTOIRE DU MERVEILLEUX

Dans ce résumé historique, nous passerons rapidement sur le Merveilleux dans l'Antiquité et au Moyen-Age, non pas que les documents fassent défaut, mais ils n'ont pas encore été soumis à une critique suffisante pour que nous les puissions faire figurer dans ce travail qui, répétons-le, ne doit et ne veut admettre que des faits donnant prise le moins possible aux objections du doute.

Nous l'avons dit, le Merveilleux est aussi vieux que l'homme et il est «un aliment, si nécessaire à l'esprit humain» que son intervention figure dans les œuvres initiales de toutes les littératures, depuis les livres sacrés et les épopées de l'Inde, jusqu'aux _Sagas_ scandinaves[9].

[9] Voir Maury: _Croyances et légendes de l'Antiquité_ (Didier, 1863)

Cette intervention est essentiellement polymorphe: tantôt ce sont des êtres d'essence supérieure à celle de l'homme, ou tout au moins différente (dieux, anges, démons, génies de toute espèce et en nombre incalculable), qui interviennent de façon miraculeuse dans les destinées de l'humanité; tantôt, au contraire, ce sont des créatures humaines qu'une faculté spéciale et une initiation mystérieuse ont douées de pouvoirs surhumains, dont elles usent pour le bien ou pour le mal des hommes (mages, thaumaturges, sorciers, etc., etc.). C'est ainsi que l'histoire du Merveilleux touche d'un côté à celle des religions, de l'autre à l'histoire des occultes (Magie, Alchimie, Kabbale, etc.).

Comme notre but n'est d'étudier que le Surnaturel qui se manifeste par un agent humain, nous allons nous attacher uniquement aux personnages que la tradition nous montre revêtus de pouvoirs extraordinaires, et nous citerons, de préférence, les faits qui auront plus d'analogie avec ceux que l'on peut observer de nos jours.

Notons encore ceci, qui, pour nous, offre un intérêt spécial, c'est que de tout temps, depuis les formules magiques des sanctuaires d'Asclépios[10] jusqu'au _baquet_ de Mesmer, en passant par les _onguents sympathiques_ de Paracelse et la _cure magnétique_ des plaies de Van Helmont, le Merveilleux a été considéré comme un des agents les plus actifs, les plus précieux de l'art de guérir.

[10] Voir, pour les prêtres médecins de la Grèce: Decharme, _Mythologie de la Grèce antique_,--et pour les guérisons du sanctuaire d'Epidaure: Reinach, _Traité d'épigraphie grecque_.

L'Inde a toujours été, et elle l'est encore de nos jours, la terre d'élection du Surnaturel. C'est là que, d'après les travaux des occultistes contemporains dont nous parlerons plus loin, aurait pris naissance la _Science occulte_, c'est-à-dire un corps de doctrine qui, entre autres enseignements, affirme l'existence d'une force spéciale et mystérieuse, inhérente au corps humain et aux autres corps de la nature. Elle dériverait d'une Force unique, sorte de «fluide et de vibration perpétuelle», à la fois «substance et mouvement»; et c'est à elle que seraient dus tous les phénomènes d'apparence surnaturelle.

Des sanctuaires indiens, où les thaumaturges la tenaient secrète, cette Science _ésotérique_, mère de toutes les sciences occultes, serait passée d'abord en Chaldée, dans les temples de Mithrâ, puis en Égypte, dans ceux d'Osiris et d'Isis; et l'on peut lire dans Jamblique, Porphyre et Apulée, le très curieux récit des épreuves physiques et morales auxquelles étaient soumis les adeptes, lors de leur initiation.

Tous les grands réformateurs religieux ou philosophes auraient été initiés[11] à la doctrine occulte, et Moïse lui-même en aurait enfermé l'essence dans la Genèse. La Kabbale, avec ses deux livres fondamentaux, le _Sepher Iesirah_ et le _Zohar_, ne serait que la clé qui permettrait de découvrir, sous le sens ordinaire, sous le sens littéral de la Bible, la signification secrète[12].

[11] Voir Schuré: _Les grands initiés_ (Didier).

[12] Voir, sur la Kabbale: Munck, _Système de la Kabbale_. Paris, 1842. _Mélanges de philosophie juive et arabe._ Paris, 1859.

Ad. Franck: _La Kabbale_. Paris, 1889.--Papus: _La Kabbale, résumé méthodique_ (Chamuel, 1891).

Parmi les anciens: Reuchlin. _De Verbo mirifico._ Bâle, 1494.--_De arte cabalistica._ Haguenau, 1517.--et les œuvres de Pic de la Mirandole.

Toutefois, au point de vue exclusivement positif et scientifique qui est le nôtre, nous sommes mal renseignés sur les miracles que pouvaient produire les thaumaturges de l'Inde, de la Chaldée, de l'Égypte, etc. On n'a qu'à lire les très savants ouvrages d'Eusèbe Salverte et de M. de Rochas, pour voir que beaucoup de ces prétendus miracles n'étaient dus qu'à la connaissance anticipée, et tenue soigneusement cachée, de quelques lois de nos sciences positives. Il n'y aurait rien d'étonnant, cependant, à ce que des hommes qui consacraient leur vie à l'étude des forces occultes de l'organisme humain et de la nature ne fussent arrivés à des résultats dont nous commençons à peine à entrevoir la possibilité.

Dans l'Antiquité grecque et latine, on connaît les prêtres et les devins qui prédisaient l'avenir, les _pythonisses_ qui rendaient des oracles, en s'agitant sur leur trépied, les _sibylles_ qui, elles, prophétisaient avec calme, sans convulsions.

En général, on ne sait pas assez à quel point les Grecs étaient superstitieux[13]; pour s'en convaincre, on n'a qu'à lire les récits d'Hérodote: ce ne sont que prodiges plus merveilleux les uns que les autres, si merveilleux même que, quelquefois, l'auteur se refuse à les croire.

[13] Voir, à ce sujet, E. Havet: _Le Christianisme et ses origines_.

On lira aussi, dans _Théophraste_, le portrait, qui ne paraît pas trop chargé, de l'_Athénien superstitieux_[14].

[14] «Socrate non seulement s'imaginait recevoir des influences, des inspirations divines, mais il croyait encore, à raison de ce privilège, posséder à distance une influence semblable sur ses amis, sur ses disciples..., influence indépendante même de la parole et du regard et qui s'exerçait à travers les murailles et dans un rayon plus ou moins étendu.» (Lélut: _Le démon de Socrate_, 1836, p. 121.)

Les plus célèbres thaumaturges furent d'abord _Pythagore_, l'auteur des _Vers Dorés_; il avait été initié, dans l'Inde, à la doctrine occulte; il était, paraît-il, visité par les dieux, il savait se faire écouter des bêtes, etc. Un jour, par la seule force de sa volonté, il aurait arrêté le vol d'un aigle!... Puis viennent _Apollonius de Thyane_ et _Simon le Magicien_, deux initiés eux aussi.

«Apollonius, comme le dit M. Chassang[15], a été, de son vivant même, non seulement honoré comme un sage, mais redouté par les uns comme un magicien, adoré par les autres comme un dieu, ou tout au moins vénéré comme un être surnaturel.»

[15] Chassang: _Apollonius de Thyane_ (Didier, 1862).

Parmi bien d'autres faits miraculeux que raconte avec complaisance son biographe Philostrate, on voit qu'il put prédire d'Éphèse, en Asie-Mineure, où il se trouvait, l'assassinat de l'empereur Domitien, à Rome, à l'instant où cet assassinat se produisait. Une autre fois, il fut transporté subitement de Smyrne à Ephèse, etc., etc.

Quant à Simon de Samarie, dit _le Magicien_, non seulement il fut aussi adoré comme un être divin par le peuple et le Sénat de Rome, mais plusieurs Pères de l'Eglise, et saint Justin entre autres, ne sont pas éloignés de le considérer, eux aussi, comme un dieu. Cependant, tous les Pères ne sont pas à ce point favorables au célèbre magicien, et l'on sait que ce fut, grâce aux prières de saint Pierre, que le thaumaturge fut précipité du haut des airs, où il s'était élevé «par la puissance de deux démons». Les miracles qu'on lui attribue sont innombrables: il crée des statues qui ont la propriété de marcher; il change les pierres en pain. Enfin, un jour, il dirige la foudre sur le palais de Néron.

D'ailleurs, pendant le siècle où vécut cet homme et pendant ceux qui suivirent, à cette époque si confuse qui vit l'agonie du Paganisme, le triomphe du Christianisme, et où pullulèrent les sectes hérésiaques[16], toutes les sciences occultes, toutes les pratiques de la superstition la plus vulgaire furent en grand honneur. Alors, déjà, on parlait des _tables tournantes_ et des _esprits frappeurs_. Tertullien, au milieu du IIe siècle, affirmait, devant le Sénat romain, l'existence de la divination[17] par les tables, et il en parlait comme d'une pratique courante. A la fin du IVe siècle, c'est Ammien Marcellin qui nous conte l'histoire de deux païens, Patricius et Hilarius, accusés de magie, pour avoir recouru à la divination par les tables et par l'anneau suspendu, telle que la pratiquent encore les modernes spirites.

[16] Voy., pour les hérésies réunies sous le terme générique de _gnosticisme_: Matter, _Histoire critique du gnosticisme_. Paris, 1828-1843.--Ch. Baur: _la Gnose chrétienne_ (all.). Tubingue, 1835.

[17] Voir le _De Divinatione_, de Cicéron.

Quant aux esprits frappeurs, c'est pour eux qu'a été faite la prière suivante, qu'on lit dans les anciens rituels de l'Eglise: «Mettez en fuite, Seigneur, tous les esprits malins, tous les fantômes et tout esprit qui frappe (_spiritum percutientem_)»[18].

[18] Voir _Histoire des sciences occultes_, par le comte de Résie, 1857.