Part 2
Marguerite regarda Camille d'un air suppliant; mais Camille, qui sentait bien que sa soeur avait raison, n'osa pas lever les yeux, de crainte de se laisser attendrir. Marguerite, voyant qu'il fallait se soumettre, sortit lentement et descendit dans le jardin.
Mme de Fleurville avait écouté, sans mot dire, cette petite scène; elle s'approcha de Madeleine et l'embrassa tendrement. «Bien! Madeleine, lui dit-elle. Et toi, Camille, courage; fais comme ta soeur.» Puis elle sortit.
V
LES FLEURS CUEILLIES ET REMPLACÉES
«Mon Dieu! mon Dieu! que je m'ennuie toute seule! pensa Marguerite après avoir marché un quart d'heure. Pourquoi donc Madeleine m'a-t-elle forcée de sortir?... Camille voulait bien me garder, je l'ai bien vu!... Quand je suis seule avec Camille, elle me laisse faire tout ce que je veux.... Comme je l'aime, Camille!... J'aime beaucoup Madeleine, aussi; mais... je m'amuse davantage avec Camille. Qu'est-ce que je vais faire pour m'amuser?... Ah! j'ai une bonne idée: je vais nettoyer et balayer leur petit jardin.»
Elle courut vers le jardin de Camille et de Madeleine, le nettoya, balaya les feuilles tombées, et se mit ensuite à examiner toutes les fleurs. Tout à coup l'idée lui vint de cueillir un beau bouquet pour Camille et pour Madeleine.
«Comme elles seront contentes! se dit-elle. Je vais prendre toutes les fleurs, j'en ferai un magnifique bouquet: elles le mettront dans leur chambre, qui sentira bien bon!»
Voilà Marguerite enchantée de son idée; elle cueille oeillets, giroflées, marguerites, roses, dahlias, réséda, jasmin, enfin tout ce qui se trouvait dans le jardin. Elle jetait les fleurs à mesure dans son tablier dont elle avait relevé les coins, les entassait tant qu'elle pouvait et ne leur laissait presque pas de queue.
Quand elle eut tout cueilli, elle courut à la maison, entra précipitamment dans la chambre où travaillaient encore Camille et Madeleine, et, courant à elles d'un air radieux:
«Tenez, Camille, tenez, Madeleine, regardez ce que je vous apporte, comme c'est beau!»
Et, ouvrant son tablier, elle leur fit voir toutes ces fleurs fripées, fanées, écrasées.
«J'ai cueilli tout cela pour vous, leur dit-elle: nous les mettrons dans notre chambre, pour qu'elle sente bon!»
Camille et Madeleine se regardèrent en souriant. La gaieté les gagna à la vue de ces paquets de fleurs flétries et de l'air triomphant de Marguerite; enfin elles se mirent à rire aux éclats en voyant la figure rouge, déconcertée et mortifiée de Marguerite. La pauvre petite avait laissé tomber les fleurs par terre; elle restait immobile, la bouche ouverte, et regardait rire Camille et Madeleine.
Enfin Camille put parler.
«Où as-tu cueilli ces belles fleurs, Marguerite?
--Dans votre jardin.
--Dans notre jardin! s'écrièrent à la fois les deux soeurs, qui n'avaient plus envie de rire. Comment! tout cela dans notre jardin?
--Tout, tout, même les boutons.»
Camille et Madeleine se regardèrent d'un air consterné et douloureux. Marguerite, sans le vouloir, leur causait un grand chagrin. Elles réservaient toutes ces fleurs pour offrir un bouquet à leur maman le jour de sa fête, qui avait lieu le surlendemain, et voilà qu'il n'en restait plus une seule! Pourtant ni l'une ni l'autre n'eurent le courage de gronder la pauvre Marguerite, qui arrivait si joyeuse et qui avait cru leur causer une si agréable surprise.
Marguerite, étonnée de ne pas recevoir les remerciements et les baisers auxquels elle s'attendait, regarda attentivement les deux soeurs, et, lisant leur chagrin sur leurs figures consternées, elle comprit vaguement qu'elle avait fait quelque chose de mal, et se mit à pleurer.
Madeleine rompit enfin le silence.
«Ma petite Marguerite, nous t'avons dit bien des fois de ne toucher à rien sans en demander la permission. Tu as cueilli nos fleurs et tu nous as fait de la peine. Nous voulions donner après-demain à maman, pour sa fête, un beau bouquet de fleurs plantées et arrosées par nous. Maintenant, par ta faute, nous n'avons plus rien à lui donner.»
Les pleurs de Marguerite redoublèrent.
«Nous ne te grondons pas, reprit Camille, parce que nous savons que tu ne l'as pas fait par méchanceté; mais tu vois comme c'est vilain de ne pas nous écouter.»
Marguerite sanglotait.
«Console-toi, ma petite Marguerite, dit Madeleine en l'embrassant; tu vois bien que nous ne sommes pas fâchées contre toi.
--Parce que... vous... êtes... trop bonnes,... dit Marguerite, qui suffoquait; mais... vous... êtes... tristes.... Cela... me... fait de la... peine.... Pardon,... pardon,... Camille,... Madeleine.... Je ne... le... ferai plus,... bien sûr.»
Camille et Madeleine, touchées du chagrin de Marguerite, l'embrassèrent et la consolèrent de leur mieux. A ce moment, Mme de Rosbourg entra; elle s'arrêta étonnée en voyant les yeux rouges et la figure gonflée de sa fille.
«Marguerite! qu'as-tu, mon enfant? Serais-tu méchante, par hasard?
--Oh non! madame, répondit Madeleine; nous la consolons.
MADAME DE ROSBOURG.
De quoi la consolez-vous, chères petites?
MADELEINE.
De..., de....»
Madeleine rougit et s'arrêta.
«Madame, reprit Camille, nous la consolons, nous..., nous... l'embrassons... parce que..., parce que....»
Elle rougit et se tut à son tour.
La surprise de Mme de Rosbourg augmentait.
MADAME DE ROSBOURG.
Marguerite, dis-moi toi-même pourquoi tu pleures et pourquoi tes amies te consolent.
--Oh! maman, chère maman, s'écria Marguerite en se jetant dans les bras de sa mère, j'ai été bien méchante; j'ai fait de la peine à mes amies, mais c'était sans le vouloir. J'ai cueilli toutes les fleurs de leur jardin; elles n'ont plus rien à donner à leur maman pour sa fête, et, au lieu de me gronder, elles m'embrassent. Mon Dieu! mon Dieu! que j'ai du chagrin!
--Tu fais bien de m'avouer tes sottises, ma chère enfant, je tâcherai de les réparer. Tes petites amies sont bien bonnes de ne pas t'en vouloir. Sois indulgente et douce comme elles, chère petite, tu seras aimée comme elles et tu seras bénie de Dieu et de ta maman.
Mme de Rosbourg embrassa Camille, Madeleine et Marguerite d'un air attendri, quitta la chambre, sonna son domestique, et demanda immédiatement sa voiture.
Une demi-heure après, la calèche de Mme de Rosbourg était prête. Elle y monta et se fit conduire à la ville de Moulins, qui n'était qu'à cinq kilomètres de la maison de campagne de Mme de Fleurville.
Elle descendit chez un marchand de fleurs, et choisit les plus belles et les plus jolies.
«Ayez la complaisance, monsieur, dit-elle au marchand, de m'apporter vous-même tous ces pots de fleurs chez Mme de Fleurville. Je vous ferai indiquer la place où ils doivent être plantés, et vous surveillerez ce travail. Je désire que ce soit fait la nuit, pour ménager une surprise aux petites de Fleurville.
--Madame peut être tranquille; tout sera fait selon ses ordres. Au soleil couchant, je chargerai sur une charrette les fleurs que madame a choisies, et je me conformerai aux ordres de madame.
--Combien vous devrai-je, monsieur, pour les fleurs et la plantation?
--Ce sera quarante francs, madame; il y a soixante plantes avec leurs pots, et de plus le travail. Madame ne trouve pas que ce soit trop cher?
--Non, non, c'est très bien; les quarante francs vous seront remis aussitôt votre ouvrage terminé.»
Mme de Rosbourg remonta en voiture et retourna au château de Fleurville (c'était le nom de la terre de Mme de Fleurville). Elle donna ordre à son domestique d'attendre le marchand à l'entrée de la nuit et de lui faire planter les fleurs dans le petit jardin de Camille et de Madeleine. Son absence avait été si courte que ni Mme de Fleurville ni les enfants ne s'en étaient aperçues.
A peine Mme de Rosbourg avait-elle quitté les petites, que toutes trois se dirigèrent vers leur jardin.
«Peut-être, pensait Camille, restait-il encore quelques fleurs oubliées, seulement de quoi faire un tout petit bouquet.»
Hélas! il n'y avait rien: tout était cueilli. Camille et Madeleine regardaient tristement et en silence leur jardin vide. Marguerite avait bien envie de pleurer.
«C'est fait, dit enfin Madeleine; il n'y a pas de remède. Nous tâcherons d'avoir quelques plantes nouvelles, qui fleuriront plus tard.
MARGUERITE.
Prenez tout mon argent pour en acheter, Madeleine: j'ai quatre francs!
MADELEINE.
Merci, ma chère petite, il vaut mieux garder ton argent pour les pauvres.
MARGUERITE.
Mais si vous n'avez pas assez d'argent, Madeleine, vous prendrez le mien, n'est-ce pas?
MADELEINE.
Oui, oui, ma bonne petite, sois sans inquiétude, ne pensons plus à tout cela, et préparons notre jardin pour y replanter de nouvelles fleurs.»
Les trois petites se mirent à l'ouvrage; Marguerite fut chargée d'arracher les vieilles tiges et de les brouetter dans le bois, Camille et Madeleine bêchèrent avec ardeur; elles suaient à grosses gouttes toutes les trois quand Mme de Rosbourg, revenue de sa course, les rejoignit au jardin.
«Oh! les bonnes ouvrières! s'écria-t-elle. Voilà un jardin bien bêché! Les fleurs y pousseront toutes seules, j'en suis sûre.
--Nous en aurons bientôt, madame, vous verrez.
--Je n'en doute pas, car le bon Dieu récompensera toujours les bonnes petites filles comme vous.»
La besogne était finie; Camille, Madeleine et Marguerite eurent soin de ranger leurs outils, et jouèrent pendant une heure dans l'herbe et dans le bois. Alors la cloche sonna le dîner, et chacun rentra.
Le lendemain, après déjeuner, les enfants allèrent à leur petit jardin pour achever de le nettoyer.
Camille courait en avant. Le jardin lui apparut plein de fleurs mille fois plus belles et plus nombreuses que celles qui y étaient la veille. Elle s'arrêta stupéfaite; elle ne comprenait pas.
Madeleine et Marguerite arrivèrent à leur tour, et toutes trois restèrent muettes de surprise et de joie devant ces fleurs si fraîches, si variées, si jolies.
Enfin, un cri général témoigna de leur bonheur; elles se précipitèrent dans le jardin, sentant une fleur, en caressant une autre, les admirant toutes, folles de joie, mais ne comprenant toujours pas comment ces fleurs avaient poussé et fleuri en une nuit, et ne devinant pas qui les avait apportées.
«C'est le bon Dieu, dit Camille.
--Non, c'est plutôt la sainte Vierge, dit Madeleine.
--Je crois que ce sont nos petits anges», reprit Marguerite.
Mme de Fleurville arrivait avec Mme de Rosbourg.
«Voici l'ange qui a fait pousser vos fleurs, dit Mme de Fleurville en montrant Mme de Rosbourg. Votre douceur et votre bonté l'ont touchée; elle a été acheter tout cela à Moulins, pendant que vous vous mettiez en nage pour réparer le mal causé par Marguerite.»
On peut juger du bonheur et de la reconnaissance des trois enfants. Marguerite était peut-être plus heureuse que Camille et Madeleine, car le chagrin qu'elle avait fait à ses amies pesait sur son coeur.
Le lendemain, toutes les trois offrirent un bouquet composé de leurs plus belles fleurs, non seulement à Mme de Fleurville pour sa fête, mais aussi à Mme de Rosbourg, comme témoignage de leur reconnaissance.
VI
UN AN APRÈS
LE CHIEN ENRAGÉ
Un jour, Marguerite, Camille et Madeleine jouaient devant la maison, sous un grand sapin. Un grand chien noir qui s'appelait Calino, et qui appartenait au garde, était couché près d'elles.
Marguerite cherchait à lui mettre au cou une couronne de pâquerettes que Camille venait de terminer. Quand la couronne était à moitié passée, le chien secouait la tête, la couronne tombait, et Marguerite le grondait.
«Méchant Calino, veux-tu te tenir tranquille! si tu recommences, je te donnerai une tape.»
Et elle ramassait la couronne.
«Baisse la tête, Calino.»
Calino obéissait d'un air indifférent.
Marguerite passait avec effort la couronne à moitié; Calino donnait un coup de tête: la couronne tombait encore.
«Mauvaise bête! entêté, désobéissant!» dit Marguerite en lui donnant une petite tape sur la tête.
Au même moment, un chien jaune, qui s'était approché sans bruit, donna un coup de dent à Calino. Marguerite voulut le chasser: le chien jaune se jeta sur elle et lui mordit la main; puis il continua son chemin la queue entre les jambes, la tête basse, la langue pendante. Marguerite poussa un petit cri; puis, voyant du sang à sa main, elle pleura.
Camille et Madeleine s'étaient levées précipitamment au cri de Marguerite. Camille suivit des yeux le chien jaune; elle dit quelques mots tout bas à Madeleine, puis elle courut chez Mme de Fleurville.
«Maman, lui dit-elle tout bas, Marguerite a été mordue par un chien enragé.»
Mme de Fleurville bondit de dessus sa chaise.
«Comment sais-tu que le chien est enragé?
--Je l'ai bien vu, maman, à sa queue traînante, à sa tête basse, à sa langue pendante, à sa démarche trottinante; et puis il a mordu Calino et Marguerite sans aboiement, sans bruit; et Calino, au lieu de se défendre ou de crier, s'est étendu à terre sans bouger.
--Tu as raison, Camille! Quel malheur, mon Dieu! Lavons bien vite les morsures dans l'eau fraîche, ensuite dans l'eau salée.
--Madeleine l'a menée dans la cuisine, maman. Mais que faire?»
Mme de Fleurville, pour toute réponse, alla avec Camille trouver Marguerite; elle regarda la morsure, et vit un petit trou peu profond qui ne saignait plus.
«Vite, Rosalie (c'était la cuisinière), un seau d'eau fraîche! Donne-moi ta main, Marguerite! Trempe-la dans le seau. Trempe encore, encore; remue-la bien. Donne-moi une forte poignée de sel, Camille,... bien.... Mets-le dans un peu d'eau.... Trempe ta main dans l'eau salée, chère Marguerite.
--J'ai peur que le sel ne me pique, dit Marguerite en pleurant.
--Non, n'aie pas peur: ce ne sera pas grand-chose. Mais, quand même cela te piquerait, il faut te tremper la main, sans quoi tu serais très malade.»
Pendant dix minutes, Mme de Fleurville obligea Marguerite à tenir sa main dans l'eau salée. S'apercevant de la frayeur de la pauvre enfant, qui contenait difficilement ses larmes, elle l'embrassa et lui dit:
«Ne t'effraye pas, ma petite Marguerite; ce ne sera rien, je pense. Tous les jours, matin et soir, tu tremperas ta main dans l'eau salée pendant un quart d'heure; tous les jours tu mangeras deux fortes pincées de sel et une petite gousse d'ail. Dans huit jours ce sera fini.
--Maman, dit Camille, n'en parlons pas à Mme de Rosbourg, elle serait trop inquiète.
--Tu as raison, chère enfant, dit Mme de Fleurville en l'embrassant. Nous le lui raconterons dans un mois.»
Camille et Madeleine recommandèrent bien à Marguerite de ne rien dire à sa maman, pour ne pas la tourmenter. Marguerite, qui était obéissante et qui n'était pas bavarde, n'en dit pas un mot. Pendant huit jours elle fit exactement ce que lui avait ordonné Mme de Fleurville; au bout de trois jours sa petite main était guérie.
Après un mois, quand tout danger fut passé, Marguerite dit un jour à sa maman:
«Maman, chère maman, vous ne savez pas que votre pauvre Marguerite a manqué mourir.
--Mourir, mon amour! dit la maman en riant. Tu n'as pas l'air bien malade.
--Tenez, maman, regardez ma main. Voyez-vous cette toute petite tache rouge?
--Oui, je vois bien; c'est un cousin qui t'a piquée!
--C'est un chien enragé qui m'a mordue.»
Mme de Rosbourg poussa un cri étouffé, pâlit et demanda d'une voix tremblante:
«Qui t'a dit que le chien était enragé? Pourquoi ne me l'as-tu pas dit tout de suite?
--Mme de Fleurville m'a recommandé de faire bien exactement ce qu'elle avait dit, sans quoi je deviendrais enragée et je mourrais. Elle m'a défendu de vous en parler avant un mois, chère maman, pour ne pas vous faire peur.
--Et qu'a-t-on fait pour te guérir, ma pauvre petite? Est-ce qu'on a appliqué un fer rouge sur la morsure?
--Non, maman, pas du tout. Mme de Fleurville, Camille et Madeleine m'ont tout de suite lavé la main à grande eau dans un seau, puis elles me l'ont fait tremper dans de l'eau salée, longtemps, longtemps; elles m'ont fait faire cela tous les matins et tous les soirs, pendant une semaine, et m'ont fait manger, tous les jours, deux pincées de sel et de l'ail.»
Mme de Rosbourg embrassa Marguerite avec une vive émotion, et courut chercher Mme de Fleurville pour avoir des renseignements plus précis.
Mme de Fleurville confirma le récit de la petite et rassura Mme de Rosbourg sur les suites de cette morsure.
«Marguerite ne court plus aucun danger, chère amie, soyez-en sûre; l'eau est le remède infaillible pour les morsures des bêtes enragées; l'eau salée est bien meilleure encore. Soyez bien certaine qu'elle est sauvée.»
Mme de Rosbourg embrassa tendrement Mme de Fleurville; elle exprima toute la reconnaissance que lui inspiraient la tendresse et les soins de Camille et de Madeleine, et se promit tout bas de la leur témoigner à la première occasion.
VII
CAMILLE PUNIE
Il y avait à une lieue du château de Fleurville une petite fille âgée de six ans, qui s'appelait Sophie. A quatre ans, elle avait perdu sa mère dans un naufrage; son père se remaria et mourut aussi peu de temps après. Sophie resta avec sa belle-mère, Mme Fichini; elle était revenue habiter une terre qui avait appartenu à M. de Réan, père de Sophie. Il avait pris plus tard le nom de Fichini, que lui avait légué, avec une fortune considérable, un ami mort en Amérique; Mme Fichini et Sophie venaient quelquefois chez Mme de Fleurville. Nous allons voir si Sophie était aussi bonne que Camille et Madeleine.
Un jour que les petites soeurs et Marguerite sortaient pour aller se promener, on entendit le roulement d'une voiture, et, bientôt après, une brillante calèche s'arrêta devant le perron du château; Mme Fichini et Sophie en descendirent.
«Bonjour, Sophie, dirent Camille et Madeleine; nous sommes bien contentes de te voir; bonjour, madame, ajoutèrent-elles en faisant une petite révérence.
--Bonjour, mes petites; je vais au salon voir votre maman. Ne vous dérangez pas de votre promenade; Sophie vous accompagnera. Et vous, mademoiselle, ajouta-t-elle en s'adressant à Sophie d'une voix dure et d'un air sévère, soyez sage, sans quoi vous aurez le fouet au retour.»
Sophie n'osa pas répliquer; elle baissa les yeux. Mme Fichini s'approcha d'elle les yeux étincelants:
«Vous n'avez pas de langue pour répondre, petite impertinente!
--Oui, maman», s'empressa de répondre Sophie.
Mme Fichini jeta sur elle un regard de colère, lui tourna le dos et entra au salon.
Camille et Madeleine étaient restées stupéfaites.
Marguerite s'était cachée derrière une caisse d'oranger. Quand Mme Fichini eut fermé la porte du salon, Sophie leva lentement la tête, s'approcha de Camille et de Marguerite, et dit tout bas:
«Sortons; n'allons pas au salon: ma belle-mère y est.
CAMILLE.
Pourquoi ta belle-mère t'a-t-elle grondée, Sophie? Qu'est-ce que tu as fait?
SOPHIE.
Rien du tout. Elle est toujours comme cela.
MADELEINE.
Allons dans notre jardin, où nous serons bien tranquilles. Marguerite, viens avec nous.
SOPHIE, _apercevant Marguerite_.
Ah! qu'est-ce que c'est que cette petite? je ne l'ai pas encore vue.
CAMILLE.
«C'est notre petite amie, et une bonne petite fille; tu ne l'as pas encore vue, parce qu'elle était malade quand nous avons été te voir et qu'elle n'a pu venir avec nous; j'espère, Sophie, que tu l'aimeras. Elle s'appelle Marguerite.»
Madeleine raconta à Sophie comment elles avaient fait connaissance avec Mme de Rosbourg. Sophie embrassa Marguerite, et toutes quatre coururent au jardin.
SOPHIE.
Les belles fleurs! Mais elles sont bien plus belles que les miennes. Où avez-vous eu ces magnifiques oeillets, ces beaux géraniums et ces charmants rosiers? Quelle délicieuse odeur!
MADELEINE.
C'est Mme de Rosbourg qui nous a donné tout cela.
MARGUERITE.
Prenez garde, Sophie: vous écrasez un beau fraisier; reculez-vous.
SOPHIE.
Laissez-moi donc. Je veux sentir les roses.
MARGUERITE.
Mais vous écrasez les fraises de Camille. Il ne faut pas écraser les fraises de Camille.
SOPHIE.
Et moi, je te dis de me laisser tranquille, petite sotte.»
Et, comme Marguerite cherchait à préserver les fraises en tenant la jambe de Sophie, celle-ci la poussa avec tant de colère et si rudement, que la pauvre Marguerite alla rouler à trois pas de là.
Aussitôt que Camille vit Marguerite par terre, elle s'élança sur Sophie et lui appliqua un vigoureux soufflet.
Sophie se mit à crier, Marguerite pleurait, Madeleine cherchait à les apaiser. Camille était toute rouge et toute honteuse. Au même instant parurent Mme de Fleurville, Mme de Rosbourg et Mme Fichini.
Mme Fichini commença par donner un bon soufflet à Sophie, qui criait.
SOPHIE, _criant_.
Cela m'en fait deux; cela m'en fait deux!
MADAME FICHINI.
Deux quoi, petite sotte?
SOPHIE.
Deux soufflets qu'on m'a donnés.
MADAME FICHINI, _lui donnant encore un soufflet_.
Tiens, voilà le second pour ne pas te faire mentir.
CAMILLE.
Elle ne mentait pas, madame; c'est moi qui lui ai donné le premier.»
Mme Fichini regarda Camille avec surprise.
MADAME DE FLEURVILLE.
Que dis-tu, Camille? Toi, si bonne, tu as donné un soufflet à Sophie, qui vient en visite chez toi?
CAMILLE, _les yeux baissés_.
Oui, maman.
MADAME DE FLEURVILLE, _avec sévérité_.
Et pourquoi t'es-tu laissé emporter à une pareille brutalité?
CAMILLE, _avec hésitation_.
Parce que, parce que.... (_Elle lève les yeux sur Sophie, qui la regarde d'un air suppliant._) Parce que Sophie écrasait mes fraises.
MARGUERITE, _avec feu_.
Non, ce n'est pas cela, c'est pour me....
CAMILLE, _lui mettant la main sur la bouche, avec vivacité_.
Si fait, si fait; c'est pour mes fraises. (_Tout bas à Marguerite._) Tais-toi, je t'en prie.
MARGUERITE, _tout bas_.
Je ne veux pas qu'on te croie méchante, quand c'est pour me défendre que tu t'es mise en colère.
CAMILLE.
Je t'en supplie, ma petite Marguerite, tais-toi jusqu'après le départ de Mme Fichini.»
Marguerite baisa la main de Camille et se tut.
Mme de Fleurville voyait bien qu'il s'était passé quelque chose qui avait excité la colère de Camille, toujours si douce; mais elle devinait qu'on ne voulait pas le raconter, par égard pour Sophie. Pourtant elle voulait donner satisfaction à Mme Fichini et punir Camille de cette vivacité inusitée; elle lui dit d'un air mécontent:
«Montez dans votre chambre, mademoiselle; vous ne descendrez que pour dîner, et vous n'aurez ni dessert ni plat sucré.»
Camille fondit en larmes et se disposa à obéir à sa maman; avant de se retirer, elle s'approcha de Sophie, et lui dit:
«Pardonne-moi, Sophie; je ne recommencerai pas, je te le promets.»
Sophie, qui au fond n'était pas méchante, embrassa Camille, et lui dit tout bas:
«Merci, ma bonne Camille, de n'avoir pas dit que j'avais poussé Marguerite; ma belle-mère m'aurait fouettée jusqu'au sang.»
Camille lui serra la main et se dirigea en pleurant vers la maison. Madeleine et Marguerite pleuraient à chaudes larmes de voir pleurer Camille. Marguerite avait bien envie d'excuser Camille en racontant ce qui s'était passé; mais elle se souvint que Camille l'avait priée de n'en pas parler.
«Méchante Sophie, se disait-elle, c'est elle qui est cause du chagrin de ma pauvre Camille. Je la déteste.»
Mme Fichini remonta en voiture avec Sophie, qu'on entendit crier quelques instants après; on supposa que sa belle-mère la battait; on ne se trompait pas: car, à peine en voiture, Mme Fichini s'était mise à gronder Sophie, et, pour terminer sa morale, elle lui avait tiré fortement les cheveux.
A peine furent-elles parties, que Madeleine et Marguerite racontèrent à Mme de Fleurville comment et pourquoi Camille s'était emportée contre Sophie.
«Cette explication diminue beaucoup sa faute, mes enfants, mais elle a été très coupable de s'être laissée aller à une pareille colère. Je lui permets de sortir de sa chambre, pourtant elle n'aura ni dessert ni plat sucré.»