Les petites filles modèles

Chapter 12

Chapter 123,885 wordsPublic domain

Elles se mirent à marcher précipitamment, en prenant le chemin qu'avait dû suivre le cheval. À mesure qu'elles avançaient, l'inquiétude les gagnait; elles redoutaient un accident, une chute. En approchant de la grand-route qui bordait la rivière, elles virent un attroupement considérable; Élisa, prévoyant un malheur, arrêta les enfants.

«N'avancez pas, mes chères petites; laissez-moi aller voir la cause de ce rassemblement; je reviens dans une minute.»

Les enfants restèrent sur la route, pendant qu'Élisa se dirigeait vers un groupe qui causait avec animation.

«Messieurs, dit-elle en s'approchant, pouvez-vous me dire quelle est la cause du mouvement extraordinaire que j'aperçois là-bas, sur le bord de la rivière?»

UN OUVRIER.--C'est un grand malheur qui vient d'arriver, madame! On a trouvé dans la rivière le corps d'un brave boucher nommé Hurel!...

ÉLISA.--Hurel!... pauvre Hurel! Nous l'attendions; il venait au château. Mais est-il réellement mort? N'y a-t-il aucun espoir de le sauver?

L'OUVRIER.--Hélas! non, madame: le médecin a essayé pendant deux heures de le ranimer, et il n'a pas fait un mouvement. Que faire maintenant? Comment apprendre ce malheur à sa femme? Il y a de quoi la tuer, la pauvre créature!

ÉLISA.--Mon Dieu, mon Dieu, quel malheur! Je ne sais quel conseil vous donner. Mais il faut que j'aille rejoindre mes petites, qui venaient au-devant de ce pauvre Hurel et que j'ai laissées sur le chemin.

Élisa retourna en courant près des enfants, qu'elle trouva où elle les avait laissées, malgré leur impatience d'apprendre quelque chose sur Hurel. Sa pâleur et son air triste les préparèrent à une mauvaise nouvelle. Toutes à la fois, elles demandèrent ce qu'il y avait.

«Pourquoi tout ce monde, Élisa? Sait-on ce qu'il est devenu?»

ÉLISA.--Mes chères enfants, nous n'avons pas besoin d'aller plus loin pour avoir de ses nouvelles... Pauvre homme, il lui est arrivé un accident, un terrible accident...

MARGUERITE, _avec terreur.--_Quoi? quel accident? est-il blessé?

ÉLISA.--Pis que cela, ma bonne Marguerite: le pauvre homme est tombé dans l'eau, et... et...

CAMILLE.--Parle donc, Élisa; quoi! serait-il noyé?

ÉLISA.--Tout juste. On a retiré son corps de l'eau il y a deux heures...

SOPHIE.--Ainsi, pendant que je l'accusais si injustement, le malheureux homme était déjà mort!

MARGUERITE.--Tu vois bien, Sophie, que ce n'était pas sa faute. Pauvre Hurel! quel malheur!

Les enfants pleuraient. Élisa leur raconta le peu de détails qu'elle savait, et leur conseilla de revenir à la maison.

ÉLISA.--Nous informerons ces dames de ce malheureux événement; elles trouveront peut-être le moyen d'adoucir le chagrin de la pauvre femme Hurel. Nous autres, nous ne pouvons rien ni pour le mort, ni pour ceux qui restent.

CAMILLE.--Oh si! Élisa: nous pouvons prier le bon Dieu pour eux, lui demander d'admettre le pauvre Hurel dans le paradis et de donner à sa femme et à ses enfants la force de se résigner et de souffrir sans murmure.

MARGUERITE.--Bonne Camille, tu as toujours de nobles et pieuses pensées. Oui, nous prierons toutes pour eux.

MADELEINE.--Et nous demanderons à maman de faire dire des messes pour Hurel.

Tout en pleurant, elles arrivèrent au château et entrèrent au salon. Ni l'une ni l'autre ne pouvaient parler; leurs larmes coulaient malgré elles. Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg, étonnées et peinées de ce chagrin, leur adressaient vainement une foule de questions. Enfin Madeleine parvint à se calmer et raconta ce qu'elles venaient de voir et d'entendre. Les mamans partagèrent le chagrin de leurs enfants, et, après avoir discuté sur ce qu'il y avait de mieux à faire, elles se mirent en route pour aller voir par elles-mêmes s'il n'y avait aucun espoir de rappeler Hurel à la vie.

Elles revinrent peu de temps après, et se virent entourées par les petites, impatientes d'avoir quelques nouvelles consolantes.

CAMILLE.--Eh bien, chère maman, eh bien! y a-t-il quelque espoir?

MADAME DE FLEURVILLE.--Aucun, mes chères petites, aucun. Quand nous sommes arrivées, on venait de placer le corps froid et inanimé du pauvre Hurel sur une charrette pour le ramener chez lui; un de ses beaux-frères et une soeur de Mme Hurel sont partis en avant pour la préparer à cet affreux malheur; demain se fera l'enterrement; après-demain nous irons, Mme de Rosbourg et moi, offrir quelques consolations à la femme Hurel et voir si elle n'a pas besoin d'être aidée pour vivre.

SOPHIE.--Mais ne va-t-elle pas continuer la boucherie, comme faisait son mari?

MADAME DE FLEURVILLE.--Je ne le pense pas; pour être boucher, il faut courir le pays, aller au loin chercher des veaux, des moutons, des boeufs; et puis une femme ne peut pas tuer ces pauvres animaux; elle n'en a ni la force ni le courage.

CAMILLE.--Et son fils Théophile, ne peut-il remplacer son père?

MADAME DE FLEURVILLE.--Non, parce qu'il est garçon boucher à Paris, et qu'il est encore trop jeune pour diriger une boucherie.

Pendant le reste de la journée, on ne parla que du pauvre Hurel et de sa famille; tout le monde était triste.

Le surlendemain, ces dames montèrent en voiture pour aller à Aube visiter la malheureuse veuve. Elles restèrent longtemps absentes; les enfants guettaient leur retour avec anxiété, et au bruit de la voiture, elles coururent sur le perron.

MARGUERITE.--Eh bien, chère maman, comment avez-vous trouvé les pauvres Hurel? Comment est Victorine?

MADAME DE ROSBOURG.--Pas bien, chères petites; la pauvre femme est dans un désespoir qui fait pitié et que je n'ai pu calmer; elle pleure jour et nuit et elle appelle son mari, qui est auprès du bon Dieu. Victorine est désolée, et Théophile n'est pas encore de retour; on lui a écrit de revenir.

MADELEINE.--Ont-ils de quoi vivre?

MADAME DE ROSBOURG.--Tout au plus; les gens qui doivent de l'argent à Hurel ne s'empressent pas de payer, et ceux auxquels il devait veulent être payés tout de suite, et menacent de faire vendre leur maison et leur petite terre.

SOPHIE.--Je crois que nous pourrions leur venir en aide en leur donnant l'argent que nous avons pour nos menus plaisirs. Nous avons chacune deux francs par semaine; en donnant un franc, cela ferait quatre par semaine et seize francs par mois; ce serait assez pour leur pain du mois.

CAMILLE, _bas à Sophie.--_Tu vois, Sophie: l'année dernière, tu n'aurais jamais eu cette bonne pensée.

MADELEINE.--Sophie a raison; c'est une excellente idée. Vous nous permettez, n'est-ce pas, maman, de faire cette petite pension à la mère Hurel?

MADAME DE FLEURVILLE, _les embrassant.--_Certainement, mes excellentes petites filles; vous êtes bonnes et charitables toutes les quatre. Sophie, tu n'auras bientôt rien à envier à tes amies.

Enchantées de la permission, les quatre amies coururent demander leurs bourses à Élisa, et remirent chacune un franc à Mme de Fleurville, qui les envoya à la mère Hurel en y ajoutant cent francs.

Elles continuèrent à lui envoyer chaque semaine bien exactement leurs petites épargnes; elles y ajoutaient quelquefois un jupon, ou une camisole qu'elles avaient faite elles-mêmes, ou bien des fruits ou des gâteaux dont elles se privaient avec bonheur pour offrir un souvenir à la pauvre femme. Mme de Rosbourg et Mme de Fleurville y joignaient des sommes plus considérables. Grâce à ces secours, ni la veuve ni la fille d'Hurel ne manquèrent du nécessaire. Quelque temps après, Victorine se maria avec un brave garçon, aubergiste à deux lieues d'Aube; et sa mère, vieillie par le chagrin et la maladie, mourut en remerciant Dieu de la réunir à son cher Hurel.

XXVI. La petite vérole.

Un jour, Camille se plaignit de mal de tête, de mal de coeur. Son visage pâle et altéré inquiéta Mme de Fleurville, qui la fit coucher; la fièvre, le mal de tête continuant, ainsi que le mal de coeur et les vomissements, on envoya chercher le médecin. Il ne vint que le soir, mais quand il arriva, il trouva Camille plus calme; Élisa lui avait mis aux pieds des cataplasmes saupoudrés de camphre qui l'avaient beaucoup soulagée; elle buvait de l'eau de gomme fraîche. Le médecin complimenta Élisa sur les soins éclairés et affectueux qu'elle donnait à sa petite malade; il complimenta Camille sur sa bonne humeur et sa docilité et dit à Mme de Fleurville de ne pas s'inquiéter et de continuer le même traitement. Le lendemain, Élisa aperçut des petites taches rouges sur le visage de Camille; les bras et le corps en avaient aussi; vers le soir chaque tache devint un bouton, et en même temps le mal de coeur et le mal de tête se dissipèrent. Le médecin déclara que c'était la petite vérole: on éloigna immédiatement les trois autres enfants. Élisa et Mme de Fleurville restèrent seules auprès de Camille. Mme de Fleurville voulait aussi renvoyer Élisa, de peur de la contagion, mais Élisa s'y refusa obstinément.

ÉLISA.--Jamais, madame, je n'abandonnerai ma pauvre malade; quand même je devrais gagner la petite vérole, je ne manquerai pas à mon devoir.

CAMILLE.--Ma bonne Élisa, je sais combien tu m'aimes, mais, moi aussi je t'aime, et je serais désolée de te voir malade à cause de moi.

ÉLISA.--Ta, ta, ta; restez tranquille, ne vous inquiétez de rien; ne parlez pas; si vous vous agitez, le mal de tête reviendra.

Camille sourit et remercia Élisa du regard; ses pauvres yeux étaient à moitié fermés; son visage était couvert de boutons. Quelques jours après les boutons séchèrent, et Camille put quitter son lit; il ne lui restait que de la faiblesse.

Pendant sa maladie, Madeleine, Marguerite et Sophie demandaient sans cesse de ses nouvelles; on leur défendit d'approcher de la chambre de Camille, mais elles pouvaient voir Élisa et lui parler; vingt fois par jour, quand elles entendaient sa voix dans la cuisine ou dans l'antichambre, elles accouraient pour s'informer de leur chère Camille; elles lui envoyaient des découpures, des dessins, de petits paniers en jonc, tout ce qu'elles pensaient pouvoir la distraire et l'amuser. Camille leur faisait dire mille tendresses; mais elle ne pouvait rien leur envoyer, car on lui défendait de travailler, de lire, de dessiner, de peur de fatiguer ses yeux.

Il y avait huit jours qu'elle était levée; ses croûtes commençaient à tomber, lorsqu'elle fut frappée un matin de la pâleur d'Élisa.

CAMILLE, _avec inquiétude.--_Tu es malade, Élisa; tu es pâle comme si tu allais mourir. Ah! comme ta main est chaude; tu as la fièvre.

ÉLISA.--J'ai un affreux mal de tête depuis hier: je n'ai pas dormi de la nuit; voilà pourquoi je suis pâle, mais ce ne sera rien.

CAMILLE.--Couche-toi, ma chère Élisa, je t'en prie; tu peux à peine te soutenir; vois, tu chancelles.

Élisa s'affaissa sur un fauteuil; Camille courut appeler sa maman, qui la suivit immédiatement. Voyant l'état dans lequel était la pauvre Élisa, elle lui fit bassiner son lit et la fit coucher malgré sa résistance. Le médecin fut encore appelé; il trouva beaucoup de fièvre, du délire, et déclara que c'était probablement la petite vérole qui commençait. Il ordonna divers remèdes qui n'amenèrent aucun soulagement; le lendemain il fit poser des sangsues aux chevilles de la malade, pour lui dégager la tête et faire sortir les boutons. Depuis qu'Élisa était dans son lit, Camille ne la quittait plus; elle lui donnait à boire, chauffait ses cataplasmes, lui mouillait la tête avec de l'eau fraîche. Il fallut toute son obéissance aux ordres de sa mère pour l'empêcher de passer la nuit auprès de sa chère Élisa.

«C'est en me soignant qu'elle est devenue malade, répétait-elle en pleurant: il est juste que je la soigne à mon tour.»

Élisa ne sentait pas la douceur de cette tendresse touchante: depuis la veille elle était sans connaissance; elle ne parlait pas, n'ouvrait même pas les yeux. On lui mit vingt sangsues aux pieds sans qu'elle eût l'air de les sentir; son sang coula abondamment et longtemps; enfin on l'arrêta, on lui enveloppa les pieds de coton. Le lendemain tout son corps se couvrit de plaques rouges: c'était la petite vérole qui sortait. En même temps elle éprouva un mieux sensible; ses yeux purent s'ouvrir et supporter la lumière; elle reconnut Camille qui la regardait avec anxiété, et lui sourit; Camille saisit sa main brûlante et la porta à ses lèvres.

«Ne parle pas, ma pauvre Élisa, lui dit-elle, ne parle pas, maman et moi, nous sommes près de toi.»

Élisa ne pouvait pas encore répondre; mais, en reprenant l'usage de ses sens, elle avait repris le sentiment des soins que lui avaient donnés Camille et Mme de Fleurville; sa reconnaissance s'exprimait par tous les moyens possibles.

Pendant plusieurs jours encore Élisa fut en danger. Enfin arriva le moment où le médecin déclara qu'elle était sauvée; les boutons commençaient à sécher; ils étaient si abondants, que tout son visage et sa tête en étaient couverts.

Quand elle fut mieux et qu'elle commença à prendre quelque nourriture, Camille, qui allait tout à fait bien, demanda à sa mère si elle ne pouvait pas sortir et voir sa soeur et ses amies.

«Tu peux te promener, chère enfant, dit Mme de Fleurville, et causer avec Madeleine et tes amies, mais pas encore les embrasser ni les toucher.»

Camille sauta hors de la chambre, courut dehors, et, entendant les voix de Madeleine, de Sophie et de Marguerite, qui causaient dans leur petit jardin, elle se dirigea vers elles en criant:

«Madeleine, Marguerite, Sophie, je veux vous voir, vous parler; venez vite, mais ne me touchez pas!»

Trois cris de joie répondirent à l'appel de Camille; elle vit accourir ses trois amies, se pressant, se poussant, à qui arriverait la première.

«Arrêtez! cria Camille, s'arrêtant elle-même, maman m'a défendu de vous toucher. Je pourrais encore vous donner la petite vérole.»

MADELEINE.--Je voudrais tant t'embrasser, Camille, ma chère Camille!

MARGUERITE.--Et moi donc! Ah bah! je t'embrasse tout de même.

En disant ces mots, elle s'élançait vers Camille, qui sauta vivement en arrière.

«Imprudente! dit-elle. Si tu savais ce que c'est que la petite vérole, tu ne t'exposerais pas à la gagner.»

SOPHIE.--Raconte-nous si tu t'es bien ennuyée, si tu as beaucoup souffert, si tu as eu peur.

CAMILLE.--Oh oui! mais pas quand j'étais très malade. Je souffrais trop de la tête et du mal de coeur pour m'ennuyer; mais la pauvre Élisa a souffert bien plus et plus longtemps que moi.

MADELEINE.--Et comment est-elle aujourd'hui? Quand pourrons-nous la revoir?

CAMILLE.--Elle va bien; elle a mangé du poulet à déjeuner, elle se lève, elle croit que vous pourrez la voir par la fenêtre demain.

MADELEINE.--Quel bonheur! et quand pourrons-nous t'embrasser, ainsi que maman?

CAMILLE.--Maman, qui n'a pas eu comme moi la petite vérole, pourra vous embrasser tout à l'heure; elle est allée changer ses vêtements, qui sont imprégnés de l'air de la chambre d'Élisa.

Les enfants continuèrent à causer et à se raconter les événements de leur vie simple et uniforme. Bientôt arriva Mme de Fleurville avec Mme de Rosbourg; les enfants se précipitèrent vers elle et l'embrassèrent bien des fois, pendant que Mme de Rosbourg embrassait Camille. Depuis trois semaines Mme de Fleurville n'avait vu les enfants que de loin et à la fenêtre. Le matin même, le médecin avait déclaré qu'il n'y avait plus aucun danger de gagner la petite vérole ni par elle ni par Camille; mais Élisa devait encore rester éloignée jusqu'à ce que ses croûtes fussent tombées.

Le lendemain il y avait grande agitation parmi les enfants; Élisa devait se montrer à la fenêtre après déjeuner. Une heure d'avance, elles étaient comme des abeilles en révolution; elles allaient, venaient, regardaient à la pendule, regardaient à la fenêtre, préparaient des sièges; enfin elles se rangèrent toutes quatre sur des chaises, comme pour un spectacle, et attendirent, les yeux levés. Tout à coup, la fenêtre s'ouvrit et Élisa parut.

«Élisa, Élisa, ma pauvre Élisa!» s'écrièrent Camille et Madeleine, que les larmes empêchèrent de continuer.

MARGUERITE.--Bonjour, ma chère Élisa.

SOPHIE.--Bonjour, ma chère Élisa.

ÉLISA.--Bonjour, bonjour, mes enfants; voyez comme je suis devenue belle; quel masque sur mon visage!

CAMILLE.--Oh! tu seras toujours ma belle et ma bonne Élisa; crois-tu que j'oublie que c'est pour m'avoir soignée que tu es tombée malade?

ÉLISA.--Tu me l'as bien rendu aussi. Tu es une bonne, une excellente enfant; tant que je vivrai, je n'oublierai ni la tendresse touchante que tu m'as témoignée pendant ma maladie, ni la bonté de Mme de Fleurville.

Et la pauvre Élisa, attendrie, essuya ses yeux pleins de larmes; son attendrissement gagna les enfants, qui se mirent à pleurer aussi. Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg arrivèrent pendant que tout le monde pleurait.

«Qu'y a-t-il donc? demandèrent-elles, un peu effrayées.

--Rien, maman; c'est la pauvre Élisa qui est à sa fenêtre.» Ces dames levèrent les yeux, et, voyant pleurer Élisa, elles comprirent la scène de larmes joyeuses qui venait de se passer. «Il s'agit bien de pleurer, aujourd'hui! dit Mme de Rosbourg; laissons Élisa se reposer et se bien rétablir, et allons, en attendant, arranger une fête pour célébrer son rétablissement.

--Une fête! une fête! s'écrièrent les enfants; oh! merci, chère madame! Ce sera charmant! Une fête pour Élisa.»

Élisa était fatiguée; elle se retira dans le fond de sa chambre; les enfants suivirent Mme de Rosbourg et discutèrent les arrangements d'une fête en l'honneur d'Élisa. En passant au chapitre suivant, nous saurons ce qui aura été décidé.

XXVII. La fête.

Depuis quelques jours tout était en rumeur au château; on enfonçait des clous dans une orangerie attenante au salon; on assemblait et on brouettait des fleurs; on cuisait des pâtés, des gâteaux, des bonbons. Les enfants avaient avec Élisa un air mystérieux; elles l'empêchaient d'aller du côté de l'orangerie; elles la gardaient le plus possible avec elles, afin de ne pas la laisser causer dans la cuisine et à l'office. Élisa se doutait de quelque surprise; mais elle faisait l'ignorante pour ne pas diminuer le plaisir que se promettaient les enfants.

Enfin, le jeudi suivant, à trois heures, il y eut dans la maison un mouvement extraordinaire. Élisa s'apprêtait à s'habiller, lorsqu'elle vit entrer les enfants, qui portaient un énorme panier couvert et qui avaient leurs belles toilettes du dimanche.

CAMILLE.--Nous allons t'habiller, ma bonne Élisa; nous apportons tout ce qu'il faut pour ta toilette.

ÉLISA.--J'ai tout ce qu'il me faut; merci, mes enfants.

MADELEINE.--Mais tu n'as pas vu ce que nous t'apportons; tiens, tiens, regarde.

Et, en disant ces mots, Madeleine enleva la mousseline qui couvrait le panier. Élisa vit une belle robe en taffetas marron, un col et des manches en dentelle, un bonnet de dentelle garni de rubans et un mantelet de taffetas noir garni de volants pareils.

ÉLISA.--Ce n'est pas pour moi, tout cela; c'est trop beau! Je ne mettrai pas une si élégante toilette; je ressemblerais à Mme Fichini.

MARGUERITE.--Non, non, tu ne ressembleras jamais à la grosse Mme Fichini.

CAMILLE.--Il n'y a plus de Mme Fichini; c'est la comtesse Blagowski qu'il faut dire.

MADELEINE.--Bah! la comtesse Blagowski ou Mme Fichini, qu'importe! Habillons Élisa.

Avant qu'elle eût pu les empêcher, les quatre petites filles avaient dénoué le tablier et déboutonné la robe d'Élisa, qui se trouva en jupon en moins d'une minute.

CAMILLE.--Baisse-toi, que je te mette ton col.

MADELEINE.--Donne-moi ton bras, que je passe une manche.

MARGUERITE.--Étends l'autre bras, que je passe l'autre manche.

SOPHIE.--Voici la robe: je la tiens toute prête; et le bonnet.

La robe fut passée, arrangée, boutonnée; les enfants menèrent Élisa devant une glace de leur maman: elle se trouva si belle, qu'elle ne pouvait se lasser de se regarder et de s'admirer. Elle remercia et embrassa tendrement les enfants, qui l'accompagnèrent chez Mmes de Fleurville et de Rosbourg, car Élisa voulait les remercier aussi.

«À présent, mes enfants, dit-elle en se dirigeant vers sa chambre, je vais ôter toutes ces belles affaires; je les garderai pour la première occasion.»

CAMILLE.--Mais non, Élisa; il faut que tu restes toute la journée habillée comme tu es.

ÉLISA.--Pour quoi faire?

MADELEINE.--Tu vas voir; viens avec moi.

Et, saisissant Élisa, les quatre enfants la conduisirent dans le salon, puis dans l'orangerie, qui était convertie en salle de spectacle et qui était pleine de monde. Les fermiers et les messieurs du voisinage étaient dans une galerie élevée, les domestiques et les gens du village occupaient le parterre. Les enfants entraînèrent Élisa toute confuse à des places réservées au milieu de la galerie, elles s'assirent autour d'elle; la toile se leva, et le spectacle commença.

Le sujet de la pièce était l'histoire d'une bonne négresse qui, lors du massacre des blancs par les nègres à l'île Saint-Dominique, sauve les enfants de ses maîtres, les soustrait à mille dangers, et finit par s'embarquer avec eux sur un vaisseau qui retournait en France; elle dépose entre les mains du capitaine une cassette qu'elle a eu le bonheur de sauver, qui appartenait à ses maîtres massacrés, et qui contenait une somme considérable en bijoux et en or; elle déclare que cette somme appartient aux enfants.

On applaudit avec fureur; les applaudissements redoublèrent lorsque de tous côtés on lança des bouquets à Élisa, qui ne savait comment remercier de tous ces témoignages d'intérêt.

Après le spectacle, on passa dans la salle à manger, où l'on trouva la table couverte de pâtés, de jambons, de gâteaux, de crèmes, de gelées. Tout le monde avait faim; on mangea énormément; pendant que les voisins et les personnes du château faisaient ce repas, on servait dehors, aux gens du village, des pâtés, des galantines, des galettes, du cidre et du café.

Lorsque chacun fut rassasié, on rentra dans l'orangerie, d'où l'on avait enlevé tout ce qui pouvait gêner pour la danse; les chaises et les bancs étaient rangés contre le mur; les lustres et les lampes étaient allumés. Au moment où les enfants entrèrent, l'orchestre, composé de quatre musiciens, commença une contredanse; les petites et Élisa la dansèrent avec plusieurs dames et messieurs; les autres invités se mirent aussi en train, et, une demi-heure après, tout le monde dansait dans l'orangerie et devant la maison. Les enfants ne s'étaient jamais autant amusées; Élisa était enchantée et attendrie de cette fête donnée à son intention, et dont elle était la reine. On dansa jusqu'à onze heures du soir. Après avoir mangé encore quelques pâtés, du jambon, des gâteaux et des crèmes, chacun s'en alla, les uns à pied, les autres en carriole.

Les enfants rentrèrent chez elles avec Élisa, après avoir bien embrassé et bien remercié leurs mamans.

SOPHIE.--Dieu! que j'ai chaud! ma chemise est trempée!

MARGUERITE.--Et moi donc! ma robe est toute mouillée de sueur.

MADELEINE.--Ah! que j'ai mal aux pieds!

CAMILLE.--Je n'en puis plus! À la dernière contredanse, mes jambes ne pouvaient plus remuer.

MARGUERITE.--As-tu vu ce gros petit bonhomme, au ventre rebondi, qui a été roulé dans un galop?

CAMILLE.--Oui, il était bien drôle; il sautait, il galopait tout comme s'il n'avait pas eu un gros ventre à traîner.

SOPHIE.--Et ce grand maigre qui sautait si haut qu'il a accroché le lustre!

MADELEINE.--Il a manqué de prendre feu, ce pauvre maigre; c'est qu'il aurait brûlé comme une allumette.

SOPHIE.--As-tu remarqué cette petite fille prétentieuse qui faisait des mines et qui était si ridiculement mise?

MADELEINE.--Non, je ne l'ai pas vue. Comment était-elle habillée?

SOPHIE.--Elle avait une robe grise avec de grosses fleurs rouges.

MADELEINE.--Ah oui! je sais ce que tu veux dire; c'est une pauvre ouvrière très timide et qui n'est pas du tout prétentieuse.

SOPHIE.--Par exemple! si celle-là ne l'est pas, je ne sais qui le sera. Et cette autre, qui avait une robe de mousseline blanche chiffonnée, avec des noeuds d'un bleu passé qui traînaient jusqu'à terre, trouves-tu aussi qu'elle n'était pas affectée?