Part 6
Plus tard, c'était le bar du Casino, où l'on allait sucer le cocktail de dix heures. Les vendredis, une cohue joyeuse se bousculait dans la salle étroite, et les huit tabourets qui font face au comptoir étaient pris d'assaut. Les autres jours, par contre, le bar était quasi vide, et seuls les habitués s'y donnaient rendez-vous, en tout petit comité, pour bavarder, confortablement et entre soi. Les barmen oisifs écoutaient la causerie d'une oreille attentive, et s'y mêlaient de temps en temps, avec le fabuleux sans-gêne des Provençaux, gens candides dans le dictionnaire desquels le mot «discrétion» ne figure pas.
* * * * *
Et, le cocktail sucé, on s'en allait, et l'on prenait position, au coin du boulevard et de la rue de l'Intendance, pour attraper au passage le tram qui part de la gare à dix heures et demie. Là encore, on se retrouvait en pays ami. Tout le véhicule, intérieur, plate-forme arrière, plate-forme avant, était bourré, à raison de deux personnes par place, de Mourillonnais regagnant leurs pénates. Et le Mourillon n'est pas tellement vaste qu'on puisse l'habiter six semaines sans en connaître tous les indigènes. Célia, s'asseyant tant bien que mal,--moitié sur la banquette, moitié sur les genoux de ses voisins,--ne voyait que des visages familiers autour d'elle. On échangeait des saluts et des sourires. Les femmes mariées seules, et non sans regret, se tenaient hors de ce commerce cordial. Leur dignité les enchaînait, et elles demeuraient dans leur coin, raides et figées, beaucoup moins méprisantes qu'envieuses.--«Ces demi-mondaines, ma chère!... Leurs amants se coupent en quatre pour elles!... Tenez, celle-ci s'appelle Célia.... Le petit aspirant qui est avec elle lui a payé cette semaine une robe chez ma couturière ... une robe inouïe, ma chère: mousquetaire, avec le boléro court et la tunique longue très serrée, et un bas de jupe ample, ample!... J'ai demandé la pareille à mon mari: ce qu'il m'a envoyé promener!...»
Car on ne s'ignorait pas d'un camp à l'autre. Et les jeunes filles elles-mêmes, tant du monde élégant que de la bourgeoisie grande ou petite, savaient à merveille chaque nom de courtisane, et chaque nom d'amant, et chaque aventure, et chaque passade,--tout comme les courtisanes savaient, d'une science aussi certaine, chaque nom de jeune fille, et chaque nom de fiancé, et chaque flirt, et chaque potin. Voire, si, dans le tramway du Mourillon, on n'échangeait ni salut, ni sourire, on se jetait volontiers des clins d'œil qui n'étaient pas obligatoirement hostiles....
Le tramway, quoique alourdi par tant de voyageurs divers, n'en roulait pas moins à grande allure, dans la solitude propice de la ville endormie. Passé le boulevard Cunéo, la villa Chichourle tendait sa face bleue aux rayons de la lune, dont le cyprès d'argent s'allongeait sur la Grande Rade; et le ciel ardoise et la mer lazulite teintaient la façade bleue de brun.
Dans la chambre à coucher, le lit ouvert attendait les amants. Mais on ne se couchait pas tout de suite. Quoique décembre fut commencé, les nuits étaient encore toutes tièdes et sereines. On s'installait sur la terrasse, ou dans le pavillon chinois du jardin. Et l'on demeurait très longtemps sous les étoiles, à causer d'abord, et à se taire ensuite.
Puis, quand on était las, ou quand un souffle du large avait fait frissonner les épaules de la jeune femme, ou quand le parfum de ces épaules avait fait tressaillir l'aspirant, on rentrait. Favouille, patiemment stylée par Peyras, qui ne manquait point de ténacité, n'oubliait plus maintenant d'allumer les lampes en temps opportun. Le cabinet de toilette était éclairé. Peyras n'y entrait point, laissant toujours sa maîtresse se dévêtir seule, et procéder sans témoin à sa toilette de nuit. Et cette délicatesse si simple et cependant rare la pénétrait chaque fois d'une gratitude nouvelle....
* * * * *
De grand matin, l'aspirant, après un dernier baiser, discret, au front de la dormeuse, s'en allait sur la pointe des pieds. L'air piquant du petit jour séchait à ses joues la moiteur du lit amoureux, chassait de sa moustache l'odeur féminine qui l'imprégnait encore. Dans le tramway de sept heures, les petites ouvrières soufflaient sur leurs doigts gourds, et regardaient avec malice les yeux cernés du monsieur somnolent sur sa banquette, et rougissaient tout à coup, en songeant à leurs yeux à elles, cernés pareillement, à n'en pas douter....
Au quai de Cronstadt, les canots majors, leurs pavillons claquant à la brise, attendaient les officiers en retard. Déjà, aux cornes des cuirassés, les couleurs montaient, saluées par la fusillade réglementaire....
[1] Midship (_midshipman_), se dit familièrement, dans toute la marine française, pour aspirant.
[2] Procédé infaillible pour ne plus quitter le bord, où les occasions d'être prodigue sont naturellement rares. Les deux «demi-clés» capelées sur un «tour de mort» constituent un nœud marin de toute sûreté.
[3] Réplique provençale des tripes à la mode de Caen.
[4] Toulon possédait encore, en l'an XXXIX de la Troisième République, son quartier réservé,--réservé aux ribauds et aux ribaudes,--tout comme en possédaient les bonnes villes du Roy Loys le Unziesme.--Et ce quartier, qu'une municipalité non moins éclairée qu'énergique s'efforça à faire disparaître (en même temps que la vieille mairie inconfortable de Pierre Puget), était un des plus délicieusement pittoresques qu'il y eût au monde.
[5] Tu es jolie!
CHAPITRE VII
OU CÉLIA, AMOUREUSE, S'INQUIÈTE, S'AFFLIGE ET S'ENNUIE
Un jour sur trois, Bertrand Peyras, retenu à son bord par le service de nuit, ne descendait pas à terre. Et Célia, trente-six heures durant, faisait métier de veuve.
Trente-six heures, puisque l'aspirant, ayant quitté sa maîtresse dès le patron-minet, ne rentrait au bercail que le lendemain, à la brune.--Trente-six heures que Célia trouvait longues. Les marins ne sont pas des époux encombrants, et les femmes éprises de liberté n'en sauraient souhaiter de meilleurs. Mais ils sont en revanche des amants fort irréguliers, et leurs maîtresses ont lieu de se plaindre, pour peu qu'elles soient de complexion le moins du monde amoureuse, et qu'elles n'aiment point à dormir seules.
Célia, pour ce motif ou pour tout autre, s'estimait à plaindre en effet; tellement qu'une après-midi de décembre la marquise Dorée, entrant à l'improviste dans le salon de la villa Chichourle, trouva sa protégée pleurant d'ennui.
--Allons, bon!--fit avec autorité cette femme d'expérience.--Quoi encore de cassé? Les haricots ne veulent pas cuire, dans la marmite d'aujourd'hui?
D'un haussement d'épaules éloquent, Célia exprima à quel point la marmite d'aujourd'hui lui semblait identique à la marmite d'hier, identique aussi à la marmite de demain,--identique déplorablement.
--Mais dites, voyons! qu'est-ce qui ne va pas?
--Rien ne va!--murmura la pleureuse.
Elle tamponnait ses yeux d'un mouchoir déjà fort humide.
--Rien,--fit la marquise,--ce n'est guère. Expliquez un peu, mon petit. Peyras?...
Célia inclina la tête:
--Oui, d'abord! Peyras!... Il n'est pas là, vous voyez bien.
--Mais c'est son jour de quart?
--Oui.
--Eh bien, alors?
--Alors, je suis toute seule, Dorée. Déjà, ce n'est pas drôle....
--Non!... Celle-là, par exemple!... Alors c'est ça, le grand chagrin?...
--Ça, oui ... et le reste....
--Mais parlez donc! Quel reste?
--Tout....
La tête dolente se balançait mélancoliquement.
--Tout, Dorée.... Oh! je sais bien que vous allez me dire que je suis folle de pleurer aujourd'hui, puisqu'aujourd'hui n'est pas pire qu'hier.... Vous avez raison.... Depuis le temps que ça dure, je devrais sûrement avoir pris l'habitude,--l'habitude de pleurer.... Mais, à Paris, le métier m'occupait, m'absorbait ... je n'avais pas cinq minutes par jour pour réfléchir.... Il fallait du soir au matin courir de-ci, courir de-là, s'habiller, se déshabiller.... Et, le travail fini, j'étais si lasse que, souvent je n'avais même pas le courage d'ôter mon corset pour me jeter sur mon lit ... je dormais comme une brute, sans penser à rien.... Ici, je pense. Ce n'est pas gai de penser....
La visiteuse avait posé sa joue sur son poing:
--Pas très gai, évidemment....
--Pas gai du tout! Tenez, rien qu'une chose à laquelle je ne peux pas m'empêcher de réfléchir soixante fois l'heure.... Vous avez vingt-cinq ans, vous....
--Vingt-cinq, oui ... un peu plus de vingt-cinq....
--Vingt-six, si vous voulez.... Moi, vingt-quatre. C'est tout un.... Enfin, vous et moi, nous sommes jeunes....
--Heureusement!
--Nous sommes jeunes. Mais un jour, Dorée, nous serons vieilles. Et une demi-mondaine vieille, qu'est-ce que ça devient?
--Oh! zut!... Si vous avez souvent des idées de ce tonneau-là!...
--Qu'est-ce que ça devient, Dorée, une demi-mondaine dont les hommes ne veulent plus? Il faut tout de même que ça mange et que ça boive, que ça se couche le soir dans un lit et que ça n'ait pas trop froid l'hiver.... Les autres femmes, elles continuent d'avoir des maris, des enfants, des familles.... Mais nous? l'hôpital, hein? et encore!... quand l'hôpital est plein?... Pas gai du tout, allez, ma pauvre....
Elle laissait retomber son front dans le creux de ses mains.
--Pas gai du tout!... Ah! Dorée, Dorée ... celles qui pouvaient aller ailleurs ... et qui sont venues où nous voilà ... elles ont fait une fière bêtise.... Vous ne pouviez peut-être pas, vous.... Moi, je pouvais....
Le mouchoir n'était plus qu'une boulette de linon, trempée d'eau amère. Et la voix ressemblait à un hoquet, très lamentable.
Mais, debout, énergique et péremptoire, la marquise Dorée coupa court à la lamentation:
--Vous, mon petit ... d'abord ... vous n'êtes pas encore au point qu'il faut pour habiter le Mourillon. Vous devrez lâcher votre villa et venir vous installer à Toulon même, en ville.
--Pourquoi?
--Parce qu'ici n'habitent que des femmes sérieuses, quasi mariées, comme sont les maîtresses d'officiers coloniaux, ou endurcies à la vie, comme je suis, moi. Tant que vous vous emballerez sur le premier midship venu, pour sangloter ensuite chaque fois qu'il dort autre part que dans votre lit, vous serez mieux à votre place rue de l'Ordonnance ou place d'Armes, dans le quartier des Petite Horreur, des Farigoulette et des Mie TSF.... Là perche le bataillon des mômes de votre espèce, des mômes qui ne sont pas encore revenues des sottises et des rêvasseries, des mômes qui ne savent pas encore vivre comme on doit, comme vous saurez plus tard, quand vos amants vous auront appris. Là-bas, vous auriez des camarades avec qui vous jacasseriez aux heures vides ... et vous auriez d'autres midships avec qui vous oublieriez un peu le vôtre. Ça vous ferait énormément de bien....
Mais Célia hochait la tête:
--Je n'ai pas du tout envie de tromper Bertrand, d'abord.... Ensuite la villa est louée pour un an, Dorée: Riveral a payé les deux termes d'avance.... Donc....
La marquise interrompit:
--Il vous aimait bien, Riveral....
--Oui,--dit Célia, indifférente.
Tout ce qui n'était pas Peyras avait cessé de lui importer.
--Enfin!--conclut la marquise,--restez ici, si vous y tenez! Mais, en tous cas, ne vous confinez pas entre vos quatre murs. Aujourd'hui, par exemple ... il fait beau ... le soleil est très chaud pour décembre ... alors, qu'est-ce que c'est que ce peignoir que vous traînez là? Vous avez l'air de relever de maladie! Hop! deux-temps, trois mouvements, enfilez une robe, je vous enlève. Il n'est pas trois heures, allons voir Jannik!
--A Tamaris?
--A Tamaris, villa Bleue! Oui!
--C'est fou! nous n'arriverons jamais! c'est au diable, Tamaris!
--Il n'est pas trois heures, je me tue à vous le dire! Nous arriverons juste pour le thé. Hop! debout!
--Vous êtes terrible! on n'a pas le temps de souffler avec vous....
--Mais dépêchez-vous donc!... D'abord, vous qui êtes une femme bien élevée, vous pourriez bien vous souvenir de l'invitation qu'elle vous a faite au bar, Jannik, l'avant-dernier vendredi ... le vendredi de votre coup de foudre.... Une invitation, ça vaut une visite, ma chère!
--C'est vrai!--avoua Célia.
Elle se tourna à regret vers la pendrille.
--Quelle robe, Dorée?
Elle était toujours très docile aux conseils.
--Une robe simple.... A Toulon, on ne s'habille guère, vous savez.... Les trois quarts du temps, vous mettez plutôt trop de belles choses.... Sans compter qu'avec Jannik, c'est charité de ne pas se faire trop chic....
Célia, qui passait les manches de son tailleur, s'arrêta, un bras en l'air.
--Dorée ... sérieusement ... elle est si malade, Jannik?... L'autre soir, au bar, elle avait des couleurs superbes ... et elle riait, rappelez-vous!...
Sentencieuse, la marquise leva un doigt:
--On a les couleurs qu'on veut, mon petit: les bâtons de rouge n'ont pas été inventés pour les fox.... Et quant à la gaîté, chacun garde son caractère. Jannik est bâtie pour faire risette jusqu'aux croque-morts, c'est moi qui vous le dis! Mais les croque-morts emporteront tout de même Jannik....
* * * * *
Dans le tramway, elles s'étaient assises à côté l'une de l'autre. Et elles causaient bas, graves et pincées comme il convient à des femmes respectables.
La marquise Dorée revenait à ses croque-morts:
--J'ai rencontré L'Estissac avant-hier. Il m'a dit: «Jamais les médecins n'ont eu le moindre espoir: la sale petite bête s'est soignée beaucoup trop tard; et, en outre, elle a toujours fait tout ce qu'il fallait faire pour claquer. Mais, jusqu'ici, on avait encore du temps devant soi; tandis qu'à présent la phthisie commence à galoper....» Voilà où c'en est! Pauvre gosse!... Il faudra prendre garde à ne pas l'effrayer, tout à l'heure....
--L'Estissac est très amoureux d'elle, naturellement?
--Lui? Pas pour un sou! Peut-être autrefois ... je n'en sais rien.... Mais, aujourd'hui, il l'aime en camarade ... comme tous les autres, d'ailleurs.... J'ai bien connu deux bonshommes qui étaient amoureux de Jannik ... un lieutenant de vaisseau et un commissaire.... Mais le commissaire est à Madagascar.... Et le lieutenant de vaisseau, c'était Querrier.... Querrier, vous savez! Querrier, qui est mort dans l'abordage du _Pirate_ et de _l'Austerlitz_.... Vous savez bien! le _Pirate_ a été coupé en deux, par un faux coup de barre de _l'Austerlitz_.... Les baleinières de sauvetage ont failli repêcher Querrier: on était arrivé jusqu'à lui; il nageait encore.... Mais un peu plus loin, des matelots barbotaient. Alors Querrier a crié aux baleinières: «Ceux-là d'abord! Moi le dernier!» Et quand on est revenu vers lui, il avait coulé bas.... C'était un homme!... Pauvre Querrier.... Il aimait bien Jannik, et d'amour, lui!... Je me rappelle le temps qu'ils fumaient ensemble rue Courbet.... Tout le monde fumait, alors: c'était la grande mode.... Jannik habitait la maison du numéro 44, celle qu'on appelle la Volière.... Querrier venait y passer une nuit sur deux, l'autre nuit étant réservée au commissaire.... Mais c'était Querrier que Jannik préférait. J'allais souvent les voir dans leur fumerie, sans fumer, moi, parce que l'opium abîme la voix ... et je pensais déjà au théâtre.... Je les vois encore tous les deux sur leurs nattes.... Querrier faisait les pipes et Jannik les fumait.... Moi, je me couchais en face d'eux, et je regardais la tête de Jannik blottie dans le «creux» de Querrier.... Et puis je chantais, et Querrier me disait toujours: «Marquise, vous avez un million dans le gosier.... Allez à l'Opéra, passez à la caisse.... Dès que vous aurez touché le million, par exemple, vous vous souviendrez du prophète ... du prophète Querrier ... et en récompense de la prophétie, vous donnerez la moitié du million au prophète ... pas? pour que le prophète la donne à Jannik!... Alors Jannik pourra foutre à la porte la brute sanguinaire ... ce qui est impossible actuellement, vu l'éliage des ors....» C'était le commissaire qu'il appelait la brute sanguinaire.... Vous comprenez, ni l'un ni l'autre n'avait assez d'argent pour entretenir Jannik à soi seul.... Et, bien entendu, c'était par plaisanterie que Querrier traitait l'autre de brute.... Ils ne s'en voulaient pas, vous pensez!... Et je me souviens même qu'un jour où Jannik avait eu envie d'un service à thé, ils s'arrangèrent pour le lui offrir à eux deux, la veille de sa fête....
* * * * *
A la station de la Mairie, elles avaient quitté le tramway. Maintenant, elles traversaient la rade, à bord du petit vapeur à cheminée jaune qui dessert les deux presqu'îles du sud, Sicié et Cépet. Alentour, les cuirassés de l'escadre, bien alignés sur deux rangs, et rigoureusement immobiles malgré la brise et le clapotis, composaient un archipel d'acier.
--Ils sont beaux!--admirait la marquise.
--Je ne sais pas les reconnaître,--dit Célia.--Où est l'_Auerstedt_,--celui de Peyras?...
--Oh! zut!--protesta l'autre, moitié rieuse, moitié lassée.--Vous ne rêvez donc qu'à votre gosse, jour et nuit?
Elle indiqua tout de même:
--L'_Auerstedt_, c'est le troisième de la seconde ligne ... là-bas, le plus loin....
Célia s'étonna:
--Comment pouvez-vous deviner? Ils sont tous pareils!...
--Non!... Il y a de petites différences.... Sûr et certain que le ministre s'embrouillerait ... et les députés comme lui ... et les journalistes ... Vous lisez les canards d'ici? On y confond tout, cuirassés, croiseurs, torpilleurs.... Une vraie salade.... Mais dès qu'on se donne la peine de regarder un peu!... L'_Auerstedt_, par exemple: il a deux cornes à son mât arrière ... et il n'a pas de pavillon d'amiral.... Si vous vous promeniez de temps en temps sur rade avec des officiers, ils vous apprendraient....
Elle ajouta, doctorale:
--Ce n'est pas un fameux bateau, cet _Auerstedt_.... Il n'a quasi pas de canons ... comme tous les bateaux français, d'ailleurs! Comptez plutôt: les quatre 305 de chasse et de retraite, quatre ... les 194 qu'on voit sortir des petites tourelles et des casemates ... un, deux, trois, quatre, cinq ... cinq de chaque bord ... dix en tout, par conséquent ... et avec les quatre gros, quatorze.... L'Estissac nous montrait la semaine dernière des plans de cuirassés allemands ... c'est une autre paire de manches!...
Célia, stupéfaite, ouvrait de grands yeux:
--Comme vous êtes savante!...
--Mais non, mon petit!... Ce que je sais là, tout le monde en France devrait le savoir.... Et justement, les officiers enragent parce que personne ne le sait ... personne, comme je vous disais: ni les journalistes, ni les députés, ni même, les trois quarts du temps, le ministre.... Ce n'est pourtant pas la mer à boire.... Il suffit d'écouter un peu, et de réfléchir.... Très vite, on peut prendre part aux conversations....
--Oui, mais pour nous, à quoi bon?
--A quoi bon? Mon pauvre petit! on n'a encore rien trouvé de mieux, pour s'attacher les hommes, que de s'intéresser à ce qui les intéresse!... Et c'est une fameuse blague de raconter, comme les imbéciles racontent, que les officiers de marine en ont plein le dos de leurs bateaux, de leurs canons et du reste et que ça leur suffit amplement de s'en occuper quand ils sont de quart!... Pas un mot de vrai là-dedans! Ce qui exaspère les officiers, c'est de lire les idioties des gazettes, ou d'entendre parler les gens qui n'y connaissent rien.... Mais dès qu'on dit trois mots de bon sens, les officiers sont ravis.... Et ils ne se font pas prier pour répondre.... Et on n'en finit pas de bavarder....
Elle s'interrompit pour regarder Célia:
--Ah çà! de quoi diable causez-vous donc, avec votre Peyras?
Célia sourit:
--Oh!... pas de grand'chose.... D'abord, n'est-ce pas?... les gestes peuvent très bien remplacer les paroles.... Et nous gesticulons beaucoup....
La marquise éclata de rire:
--Petite ordure, va!... Si on croirait jamais des choses pareilles, à la voir comme la voilà!... sainte Nitouche, va!...
Elle s'interrompit encore:
--Tout de même.... Vous ne gesticulez pas perpétuellement, dix fois par nuit et douze fois par jour?... Alors, dans les intervalles?
--Dans les intervalles,--fit Célia, naïve,--on se dispute ... naturellement!...
--Hum!--protesta la marquise Dorée,--ça me paraît moins naturel qu'à vous, ces disputes obligatoires.... Ma gosse, j'en suis toujours pour ce que je vous ai prédit le premier soir: à prendre feu, comme vous avez fait, sans savoir pourquoi, et à gesticuler sans trêve ni répit, avec des «scènasses» en guise d'intermèdes, vous ne vous préparez pas des avenirs bleus et roses!... Achetez tout de suite douze douzaines de grands mouchoirs.... Il n'y en aura pas de trop pour essuyer vos yeux!...
CHAPITRE VIII
UNE VILLA TRÈS BLEUE
La grille de la villa Bleue était ouverte. Par une allée qui contournait un massif de beaux palmiers, Dorée et Célia s'acheminèrent vers la maison, dont la façade claire transparaissait derrière plusieurs pins maritimes groupés.
--C'est joli!--admira Célia.
--Vous verrez la vue qu'on a d'en haut!--promit la marquise.
Le jardin s'étageait en pelouses successives, coupées, de distance en distance, par de petits perrons de briques, à l'italienne.
--L'avantage de percher à flanc de montagne,--expliquait Dorée,--c'est que les moustiques n'arrivent pas jusqu'à la villa. Une ascension pareille, vous comprenez, ça les dégoûte! et Jannik peut dormir en paix, sans moustiquaire....
La maison maintenant était proche. Dorée parla bas:
--Sans moustiquaire,--répéta-t-elle.--A l'air libre, on respire toujours un peu mieux ... et la pauvre chérie en vivra peut-être un mois de plus....
--Bonjour!--cria une voix fluette.
De sa chaise-longue, installée sur la plus haute pelouse, à l'ombre odorante et chaude des pins, Jannik venait d'apercevoir ses visiteuses.
On s'embrassa, avec effusion.--Du moment qu'on n'était pas des dames brouillées à mort, on ne pouvait qu'être des dames passionnément amies.--Puis la marquise Dorée risqua le compliment de saison:
--Mon beau Mimi! on ne vous demande pas comment vous allez: vous avez une de ces mines!...
--Oui, n'est-ce pas?--renchérit Jannik, pince-sans-rire.--Aussi j'en profite: J'ai fait dire au marchand de cercueils d'attendre la semaine prochaine, pour livrer....
Les boutades macabres étaient le fort de Jannik. Elle en abusait, et semblait s'y délecter, ne manquant certes en cela ni d'esprit, ni de courage. Mais c'était bien moins bravade ou piaffe, de sa part, que calcul,--calcul pitoyable et navrant: car, au fond d'elle-même, elle n'en était pas tellement persuadée, qu'elle fût tout de bon mourante. Et elle doutait, et elle espérait, et elle désirait, et elle voulait guérir. Alors, incertaine, anxieuse, et tourmentée du terrible besoin de savoir, elle parlait hardiment de sa mort prochaine, pour épier avec des yeux aigus l'attitude, le regard, et la pensée secrète de ceux qui l'avaient écoutée.
Heureusement, la marquise Dorée était rompue à ce jeu lugubre:
--Ah! oui,--riposta-t-elle tout de go, imperturbable.--Mais, si l'objet n'est pas encore confectionné, commandez donc la plus grande taille ... puisque on ne sait pas au juste qui mourra «en premier» dans la maison!... Une grande «caisse,» n'importe qui peut tenir dedans....
--Moi, par exemple,--approuva L'Estissac.
Il était là, assis par terre, le dos à un tronc d'arbre.
La marquise Dorée s'empressa vers lui:
--Je ne vous voyais pas!... comment allez-vous?
--Bien. Aussi bien que l'enfant.
Il maniait des échantillons d'étoffes. Intriguée, Célia s'approcha:
--Vous vous amusez?
--Oui, chère madame, je m'amuse à combiner le costume de Jannik pour le prochain bal syphilitique.
--Syphilitique?...
Elle avait ouvert une telle bouche que, malgré le sérieux dont il se départait rarement, le duc éclata de rire:
--Seriez-vous par hasard Toulonnaise de si fraîche date que vous ignoriez?...
Jannik interrompit: