Part 17
--Deux cent dix francs?--apprécia le Soudanais.--Je touchais moins que cela, à Bakel, en 1884. Et j'avais néanmoins une femme ... une Bambara très dodue, qui pilait un coucouss estimable.... Nous vivions tout de même, autant qu'il m'en souvient, dans l'opulence!...
Sa maigre face basanée, au nez en bec d'aigle, avait tressailli légèrement au nom sonore de la ville africaine. Et ses yeux songeurs et perçants avaient brillé.
Rabœuf, gravement, hocha la tête:
--Soudanais, mon ami, vous n'imaginez pas de combien le couscouss a renchéri durant ce dernier quart de siècle! sans compter que nos Toulonnaises, même dès 1884, le pilaient beaucoup moins économiquement que vos Bambaras!...
Il riait toujours. La marquise Dorée, toutefois ne désarmait pas:
--Vous prenez les choses du bon côté, vous, docteur! Moi, non!... Cette Célia, avec ses béguins idiots ... elle me fiche en colère!... Oh! je ne vais pas si loin que Mandarine: tromper un amant, je ne trouve pas que ça ait tant, tant, tant d'importance.... Mais il y a amant et amant.... Et vous tromper, vous, pour un gringalet comme ce midship! non! ça, ça n'est pas permis! ça, ça n'a pas de bon sens! Et je le dis comme je le pense: elle mériterait d'écoper sec, la sale petite grue! Oui: si j'étais vous ... ah! là! là!... je la recevrais!...
Elle s'indignait bon jeu, bon argent; et ses mains, continuant de remplir au fur et à mesure les tasses vides, gesticulaient avec une périlleuse énergie. L'Estissac s'approchait d'elle: elle le servit presque belliqueusement, lui jetant sa serviette à thé comme on jette un gant de défi.
L'Estissac n'en remercia pas moins. Mais ensuite.
--Oh!--dit-il,--pardon! ma chère! pardon!... Votre ardeur vous égare! Célia n'a «trompé» personne! «Tromper», c'est mentir. Or, Célia n'a pas menti. Ce qu'elle a fait, elle l'a fait au grand jour, ouvertement, sans se cacher. En sorte que notre ami Rabœuf, n'étant ni berné, ni bafoué, ni ridicule, peut fort bien, comme vous dites, prendre les choses du bon côté. Il nous l'a clairement exposé tout à l'heure: Célia ne lui avait rien promis; Célia par conséquent ne lui devait rien....
--Par exemple!... Vous n'allez pas soutenir qu'en plaquant son amant, huit jours après le service qu'il lui avait rendu....
--Je ne soutiens certes pas que ce soit très ... très élégant de sa part. Mais....
--Mais c'était son droit,--affirma Rabœuf.--Et même, pour en finir, et vider la question, c'était peut-être son devoir.--Son devoir. Parfaitement!--Célia, nous le savons tous ici, et je ne vois pas pourquoi nous ferions semblant de l'ignorer, Célia, depuis bientôt quatre mois qu'elle connaît le jeune Peyras, n'a jamais cessé d'en être folle. Elle accepta néanmoins l'autre semaine de devenir ma maîtresse. Mais elle ne supposait alors pas que le jeune Peyras fût sur le point de revenir rôder autour de ses jupes. Il est revenu. Fallait-il, l'aimant, qu'elle le repoussât, pour ce seul motif que moi, Rabœuf, qu'elle n'aime pas, j'avais huit jours durant, bénéficié du lit momentanément vide? Et fallait-il qu'elle continuât de dormir chaque nuit avec moi, son cœur et sa chair étant pleins du désir d'un autre homme? J'estime que non.--Elle est partie, plutôt que de jouer une comédie déshonorante pour moi autant que pour elle: j'estime qu'elle a bien fait. Un point, c'est tout.
--Mais votre argent? elle vous le doit!
--Mon argent? Quel argent? celui dont j'ai payé ses dettes? Voyons, ma chère! onze jours et douze nuits durant, j'ai été, dans cette villa, l'hôte. Croyez-vous qu'à mon âge on puisse nulle part être hébergé gratis?
Il haussait les épaules, très ironique. Dorée, les yeux ronds, hésita un temps, puis se prit à compter sur ses doigts. Et Lohéac de Villaine, soucieux d'abréger le débat, s'avisa d'une conclusion qu'il espérait finale:
--A quoi bon calculer, marquise? Quel que prix qu'on y mette, on n'achète jamais une femme. Et c'est toujours elle qui fait marché de dupe, si elle se figure s'être réellement vendue à son amant....
Mais L'Estissac, très vivement, interrompit:
--Oui, parbleu!--exclama-t-il avec une force singulière:--voilà ce qu'il faut dire et redire, voilà ce que trop peu de gens savent, en France et ailleurs, voilà ce dont nos pauvres petites amies elles-mêmes sont insuffisamment persuadées! Il faut le crier sur les toits: que jamais une femme ne peut, bon gré malgré, cesser de s'appartenir à elle-même; que jamais elle ne peut, contre or ni contre argent, céder à autrui cette propriété de soi, inaliénable; et que jamais un amant, sous prétexte qu'il a payé, et que jamais un mari, sous prétexte qu'il a épousé, n'acquièrent aucun droit définitif sur le cœur ou sur le corps qu'on a bien voulu leur prêter,--leur prêter! car il ne s'agit que d'un prêt, d'un prêt temporaire et révocable au premier désir du prêteur. Et tout contrat tendant à modifier la nature primitive et instinctive de ce prêt ne peut être que l'œuvre d'un fou ou l'œuvre d'un tyran.--Comment! voici une bouche qui a cessé de désirer ma bouche; et l'on exigerait qu'elle la baisât encore, malgré le dégoût, malgré les nausées, malgré les hoquets? Mais, rien que d'y songer, mon cœur se soulève! Ah! quarante siècles d'esclavage nous ont marqués! la trace dégradante est indélébile!... C'est peut-être le moins niais de nos écrivains modernes qui a tout naïvement écrit la phrase que voici, digne du premier au dernier mot d'avoir été écrite par un romancier assyrien, au temps du roi Nabuchodonosor: _La femme d'un homme est sa chose, son bien, comme son porte-monnaie ou sa bague; et je ne vois pas qu'il y ait moins de malhonnêteté à lui dérober l'un que l'autre_. Ainsi pense, au XXe siècle, un Français qui, de bonne fois, s'imagine civilisé!... Allons! Soudanais!... allons! Malgache!... vous, qui avez adopté comme patrie des terres réputées sauvages, dites-nous comment pensent les Hovas, les Sakalaves, les Ouoloffs, les Bambaras, les Toucouleurs, comment pensent les barbares jaunes, noirs, bruns, verts ou bleus,--moins barbares que nous?... Dites?...
Il se tut brusquement, les bras jetés sur la poitrine.
Alors le Malgache, qui de toute la soirée n'avait ouvert la bouche que pour les indispensables politesses, lentement parla:
--Ce qu'on pense des femmes, là-bas, chez nous? On pense, naturellement, qu'elles sont comme les hommes: esclaves ou libres.... Et, comme les hommes, elles appartiennent au maître si elles sont esclaves.... Mais si elles sont libres, si le maître a eu la sottise de les affranchir, elles s'appartiennent à elles-mêmes....
--Même mariées?--fit Lohéac.
--Elles le sont toutes, mariées! Tenez, moi, à Diégo, j'avais une femme très, très, très jolie ... une mulâtresse ... une femme libre ... j'ai oublié son nom par exemple.... Elle me trompait avec le marchand chinois ... pour de l'argent ... et aussi avec mon boy indigène ... pour de l'amour.... C'était tout simple ... puisqu'elle était une femme libre.... D'ailleurs toutes nos femmes nous trompent avec des amants de leur race.... Il faudrait être une brute pour ne pas le comprendre.... Quand il y a exagération, eh bien! on renvoie la jeune personne qui va se faire héberger ailleurs.... Et voilà tout!
Le Soudanais parla à son tour:
--En 98,--raconta-t-il,--je suis entré par la brèche dans la ville de Babemba, Sikasso. Et, comme obligatoire, j'y ai tué, pillé, brûlé ... parce que chez nous, dans le Centre Africain, il faut faire la guerre à fond, si l'on tient à la faire rarement.... Oui. Et l'économie de sang est, en fin de compte, appréciable.... Passons. Donc, Sikasso était pris, Babemba était mort, et l'on massacrait. J'allais, moi, çà et là, mon sabre rouge au poing, et un tirailleur sénégalais sur mes talons. Au hasard de la promenade, j'enfonçai une porte de case. Derrière, deux femmes, aux trois quarts mortes de peur, s'abattirent à mes pieds. Mon Sénégalais viola incontinent la moins jolie,--attention respectueuse à mon égard: le bougre me destinait le meilleur morceau.--Mais je viole rarement. Ce n'est plus de mon âge. J'emportai donc ma proie sans y avoir mordu, ce dont la susdite proie se montra stupéfaite et consternée: elle n'y comprenait d'abord rien, et s'en effrayait d'autant; puis l'avantage n'est pas à dédaigner d'être prise par un chef plutôt que par un guerrier vulgaire. Et, croyant l'aubaine ratée, elle en sanglotait de regret, la pauvrette! Le soir toutefois, je fis en sorte de la rassurer, et je la rassurai même à trois bonnes reprises, car elle ne manquait pas d'un charme assez appétissant.... Et, dès le lendemain, ma captive, très apprivoisée, pilait fort joyeusement le couscouss conjugal.... Ainsi vont les destinées, au cours des batailles africaines! Et voici que j'arrive à la morale de l'aventure. Aux termes du droit africain, ma captive était à moi, et vous avez vu qu'elle s'accommodait à merveille de son esclavage. Mais nos préjugés d'Europe sont en nous comme une lèpre, qui jamais ne se peut guérir, et toujours ronge déplorablement notre raison d'hommes mal affranchis. C'est pourquoi, de retour à Tombouctou, je crus devoir rendre la liberté à mon esclave et l'offrir comme épouse au premier de mes hommes en humeur d'être mari. L'imam de la mosquée prononça le mariage. Mais, trois semaines plus tard, l'imam de la mosquée prononçait le divorce. L'épouse libre avait trop copieusement usé de sa liberté. Je fus assez niais pour lui en faire le reproche. Elle écarquilla des yeux justement ahuris: «Puisque plus captive! Quant toi maître, moi fidèle, parce que moi femme prise à la guerre, et maître pouvoir tuer. Mais, à présent, moi femme libre! Femme libre faire comme veut.»
Dans le silence qui suivit, la marquise Dorée prononça:
--C'est commode!
--Ah!--fit L'Estissac,--vous y tenez, toutes, tant que vous êtes, à garder votre chaîne au cou!...
Dans sa gaine de cuir, la pendulette du salon sonna un coup. Rabœuf, leva les yeux. Les aiguilles marquaient onze heures et demie. Très doucement, il conclut:
--Et Célia, femme libre, fait comme elle veut,--fera comme elle voudra.--Et quand elle reviendra villa Chichourle, si le cœur lui redit de m'y accepter comme compagnon, je m'en estimerai très honoré. Et j'accepterai, ou je refuserai,--moi, homme libre,--comme il me plaira, sans nul souci de l'opinion des imbéciles. Favouille, mon enfant! nous n'avons plus de thé....
CHAPITRE XVII
HONNÊTEMENT ...
Sur son mur de porcelaine peinte, l'horloge de la Pintade sonna un coup. Les aiguilles marquaient onze heures et demie.
La grande salle, violemment éclairée par les grappes de lampes électriques appliquées tout le long de la frise, au-dessous du plafond bariolé, était à moitié vide, parce que le jeudi n'est pas un jour où l'on puisse à Toulon sortir élégamment. Il n'y avait donc là qu'une trentaine d'hommes, attardés à boire en bavardant par très petits groupes, et deux ou trois femmes grignotant un dernier sandwich, en tête à tête avec leur amant, avant de rentrer avec lui. Et c'était presque le silence. Par les glaces jaunes et bleues qui séparaient la grande salle de la salle extérieure, on apercevait, assis aux petites tables rondes, les gens pressés, entrés là seulement pour un quart d'heure, parce qu'ils avaient soif; et, autour d'eux, rangées hiératiques sur les banquettes des murs, les quelques filles de la classe inférieure, les pauvres errantes qui chaque soir attendent qu'un passant désœuvré, qu'un monsieur Merdassou, en humeur amoureuse, jette sur elle le mouchoir....
L'horloge avait sonné la demie. La porte qui donne sur le boulevard pivota, et une femme, très encapuchonnée, franchit le seuil. Derrière elle, son parapluie égoutta un ruisseau. D'un pas vit, elle traversa la salle extérieure, poussa le vitrage, entra dans la grande salle, et s'arrêta, inspectant du regard, couple par couple, toute l'assistance, et fronçant les paupières pour mieux voir.
Un chasseur tout de vert habillé,--le chasseur de la Pintade, personnalité très toulonnaise: un chérubin tout rose et tout blond, avec des yeux d'enfant et des cheveux de fille,--glissa silencieux vers l'arrivante, et, du ton le plus discret:
--Madame Mandarine!... vous cherchez quelqu'un?
Il allongeait la main vers le parapluie ruisselant, qu'elle ne lâcha pas.
--Oui!... Je cherche madame Célia.... Elle est avec monsieur Peyras, l'aspirant, ce soir.... Les avez-vous vus, après dîner?... Sont déjà rentrés? où....
Le chérubin, bouche cousue, scruta la jeune femme d'un bref coup d'œil. Mandarine cherchant Célia? qu'était-ce à dire? guerre, ou paix? On ne sait jamais, n'est-ce pas!... Il n'y avait pas si longtemps que Célia, dans cette même salle, avait cherché la Joliette.... Et le chasseur de la Pintade, chérubin tout rose et tout blond, en eût remontré aux plus sagaces psychologues, sondeurs d'âmes féminines.... Par ailleurs, une bataille de dames, la vaisselle de l'établissement s'en ressent toujours....
Rassuré après examen, le chasseur, d'un signe de tête, désigna une table du fond;
--Non, pas encore rentrés, monsieur Peyras et madame Célia.... Sont là.... Mangent.... Je vous le «lève», le manteau mouillé?
Mandarine, posément, se débarrassa de son caoutchouc luisant de pluie, et tendit ses bottines boueuses au torchon décrotteur.
* * * * *
C'était à la table même où, dix semaines plus tôt, la Joliette avait soupé avec Peyras, que Peyras soupait avec Célia.
Ils s'étaient assis en face l'un de l'autre, et ils ne se parlaient pas. L'aspirant, par-dessus la nappe servie, s'était emparé d'une main de sa maîtresse. Et Célia, accoudée, sa joue dans son autre main, attachait sur son amant le regard profond de ses yeux immobiles. Mandarine, approchant, s'arrêta une seconde fois, étonnée de l'éclat singulier de ce regard. Souvent, certes, elle avait admiré les yeux de Célia, pareils vraiment à deux lampes noires. Mais aujourd'hui, derrière leur sombre cristal, les deux lampes brûlaient à haute flamme, et leur rayonnement illuminait tout le visage. Sous sa peau mate, dans le réseau frémissant des artères et des veines, ce n'était plus du sang qui coulait, c'était un feu doux et ardent, un feu dont Mandarine crut sentir la chaleur rejaillie sur son propre visage, lorsqu'elle approcha encore, pour s'accouder enfin, elle aussi, sur la nappe, entre les deux amants.
Même alors, Célia ne parla pas. Elle continua de regarder Peyras, et ne vit pas autre chose que lui. Peyras, pris par la contagion de ce silence, salua seulement de la tête, et fit le geste d'offrir à Mandarine une place à table. Et ce fut Mandarine qui, la première, ouvrit la bouche:
--Bonsoir à vous deux,--dit-elle simplement.
Peyras alors répondit:
--Bonsoir, petite amie jolie....
Et, au son de sa voix, sa maîtresse sembla s'éveiller du rêve qu'elle rêvait:
--Bonsoir, chérie!...
Elle souriait. Ce sourire-là, si joyeux et tendre, Mandarine encore ne se souvint pas de l'avoir jamais vu....
Célia maintenant s'était redressée, et s'emparait du bras de sa grande amie:
--Comme ça tombe bien que vous soyez entrée à la Pintade justement aujourd'hui, et malgré cette pluie!... vous qui n'y venez pas quatre fois par mois!... Vite, mettez-vous là.... Il reste un peu de perdreau froid, et une grosse truffe....
--Merci,--dit Mandarine,--je n'ai pas faim: j'ai mangé déjà, là-bas....
--Là-bas?...
--Eh oui! là-bas!... chez vous!... villa Chichourle!... C'est jeudi, aujourd'hui, Célia, il y a des sandwichs et du thé, chez vous, le jeudi....
Sous la peau mate, dans toutes les veines et dans toutes les artères, ce fut comme si le feu mystérieux s'était tout d'un coup éteint. Et, à sa place, coula du sang obscur. Mandarine sentit à son cœur un bizarre pincement.
--C'est vrai,--murmurait Célia:--c'est jeudi, aujourd'hui....
Elle passa deux fois sa main sur son front. Et son amant, qui toujours tenait avec nonchalance l'autre main qu'elle lui abandonnait, pencha la tête de côté et regarda ses yeux noirs, moins lumineux soudain....
Puis Célia, la voix changée, questionna:
--Ainsi ... vous venez de là-bas?
--Oui,--dit Mandarine.
Et toutes deux se turent.
Alors Bertrand Peyras, sans affectation, se leva. Il sourit à Mandarine, avec politesse, et, se penchant sur Célia, la regarda encore droit aux yeux. Il n'avait pas lâché la main qu'on ne lui avait pas retirée. Il l'éleva jusqu'à sa bouche, et, longuement, en baisa la paume. Puis, d'une voix très détachée:
--Voulez-vous être assez gentilles pour m'excuser cinq minutes, mes jolies?... Je viens de voir entrer au lavabo quelqu'un ... quelqu'un à qui j'ai besoin de parler ...
Il s'éloigna sans hâte, discret.
* * * * *
Seules, elles se turent encore un moment. Puis Célia redit:
--Vous venez de là-bas?...
Et Mandarine répéta:
--Oui.
Célia hésita. Enfin, parlant plus bas, et d'une voix qui s'enrouait:
--Mandarine?... est-ce que ... est-ce que, là-bas ... on est très fâché?...
Mandarine, nettement, secoua la tête de droite à gauche:
--Non.
--Ah!--fit Célia.
Et, tout de suite, ses yeux interrogeant les yeux de l'amie:
--Mais vous ... vous êtes fâchée?...
--Oui,--dit Mandarine.
* * * * *
Maintenant, elles étaient accoudées toutes deux sur la nappe, et penchées l'une vers l'autre; Mandarine, les paupières obstinément baissées, écoutait....
--Que voulez-vous! il est revenu, et il m'a dit qu'il m'aimait comme autrefois, plus qu'autrefois; qu'il en était très sûr; qu'il avait eu le temps de réfléchir, pendant la croisière de l'escadre; et que, tout le long de cette croisière, c'était à moi qu'il avait pensé, à moi toujours, jamais à l'autre.... L'autre, vous savez, nous nous étions battues.... Il m'a dit que, dès ce jour-là, il avait très bien senti qu'il m'aimait, moi, et qu'il ne l'aimait pas, elle, parce que dans le moment que nous étions accrochées l'une à l'autre, et qu'on accourait pour nous séparer, il avait souhaité, de toutes ses forces, que j'eusse le dessus, moi, et elle le dessous ... et il m'a juré que son cœur avait sauté de joie dans sa poitrine, quand il l'avait vue tomber, et quand il l'avait entendue crier grâce.... Vous comprenez, il avait tout de même été forcé de rentrer avec elle: je l'avais à moitié tuée, cette femme; elle saignait de partout, et son corps n'était qu'une plaie.... Il ne pouvait pas ne pas la soigner, puisqu'en somme c'était pour lui qu'elle avait reçu tous mes coups.... J'avais tapé, je vous jure! Certainement, elle s'était défendue, et elle m'avait fait du mal aussi; mais, je me rappelle, c'étaient encore mes poings et mes genoux qui étaient le plus meurtris, mes poings et mes genoux, tout noirs d'avoir tant frappé.... Enfin, il m'a donné sa parole d'honneur que jamais, depuis ce jour-là, il n'avait dormi avec elle, et qu'elle avait pleuré à son tour, pleuré autant que moi.... Et c'est alors que je lui ai pardonné, à lui....
Elle s'interrompit un instant, avant de poursuivre, plus grave:
--Voyez-vous, je sais tout ce que vous pourriez me dire ... qu'il me trompera encore ... que j'aurai encore du chagrin.... Mais tant pis! je suis payée d'avance!... Rien que la joie que j'ai eue hier, quand il m'a reprise dans ses bras ... ça paie tout!... Il y a peut-être des femmes qui peuvent vivre sans être aimées. Mais moi, non.... J'en sais qui rêvent toilettes, auto, maison chic.... Mais moi, depuis toujours, j'ai seulement rêvé d'être à quelqu'un qui m'aimerait ... à quelqu'un qui me dirait des choses très douces, en me tenant pressée dans ses bras.... Et si vous saviez les choses qu'il m'a dites cette nuit!... Quand je l'ai rencontré, il y a quatre mois, j'ai tout de suite été amoureuse de lui, parce que ... parce qu'il ressemblait à un autre homme ... à un homme que j'ai connu jadis ... et qui m'a fait de la peine.... Cet homme aussi savait dire les choses qu'il faut, les choses qui ouvrent nos cœurs, les choses qui entrent en nous, et qui nous font chaud, et qui nous font froid.... Alors, il y a quatre mois, j'avais cru reconnaître la voix ancienne. Et ce sont bien les mêmes choses que j'ai entendues cette nuit-là ... une nuit tout entière passée au bord de la mer, sur le sable de la petite plage qui est au pied de la villa.... Et ce sont encore les mêmes choses que j'ai entendues hier....
Elle s'interrompit une seconde fois; et chercha les yeux de Mandarine. Mais Mandarine gardait les paupières baissées.
--Non! ne soyez pas fâchée!... Vous le voyez bien, ce n'est pas de ma faute.... Je n'ai pas fait exprès ... je me suis laissée aller, parce que c'était plus fort que moi.... Et puis rappelez-vous, Mandarine! vous-même me l'aviez dit, autrefois, dans votre fumerie, le jour même de ma première visite chez vous: que je devais vivre bien sage et me civiliser petit à petit, en attendant qu'il me revînt, lui.... Eh bien! tout ce que vous m'aviez dit, je l'ai fait.... J'ai vécu bien sage ... j'ai tâché d'être moins sauvagesse ... et j'ai attendu qu'il revînt! Il est revenu comme vous aviez dit.... Alors pourquoi seriez-vous fâchée? Vous ne devez pas!... Mandarine, je vous en prie! ne soyez pas fâchée!.... Regardez-moi! montrez-moi vos yeux!... Puisque ce n'est pas de ma faute! Vous le voyez bien, que je ne pouvais pas, que je ne peux pas faire autrement!...
A deux mains, elle avait saisi les joues de son amie, et elle relevait vers soi le beau visage aux lignes pures, les yeux clairs si graves sous leurs paupières violettes, et la bouche de corail ciselé,--muette....
Et elle répéta deux fois:
--Vous le voyez bien, que je ne peux pas ... que je ne peux pas....
Alors Mandarine répondit, lentement:
--Si. Vous pouvez. Il faut.
Et elle ajouta, sans plus de préambule:
--Je suis venue vous chercher, pour vous ramener là-bas....
* * * * *
Maintenant, c'était Mandarine qui parlait, et c'était Célia qui écoutait, le front très bas....
--Fâchée? non.... Je ne suis plus fâchée, parce que j'ai compris.... Mais, tout de même, il faut que vous fassiez comme je vous dis de faire: il faut que vous reveniez avec moi, là-bas.... Oh! je sais que je vous demande une grosse chose.... Tout à l'heure, quand je suis partie de chez vous, je ne savais pas ... je ne me rendais pas compte.... A présent, je sais. Vous allez avoir très mal, mon pauvre petit. Mais il faut, il faut!... Être amoureuse, ce n'est pas une raison, allez! Tout ce que je voulais vous dire, tout ce que j'avais arrangé en chemin pour vous persuader, je pourrais vous le servir aussi bien: que ce n'est pas chic à vous de lâcher Rabœuf sitôt vos dettes payées ... pas chic et pas propre ... pas d'une femme comme vous;--que Rabœuf s'est bien conduit avec vous;--que vous n'avez pas ça à lui reprocher ... qu'il doit quitter la France dans six semaines ... et que ces six semaines-là, honnêtement, vous les lui devez!... Mais à quoi bon? je n'ai besoin de rien vous expliquer: vous savez tout. J'ai compris. C'est très vrai que ce n'a pas été de votre faute, que vous n'avez pas fait exprès....
A son tour elle tendait ses deux mains vers l'amoureuse et relevait vers soi le pauvre visage crispé de chagrin, les pauvres yeux déjà mouillés....
--Non, je ne vous dirai rien de tout cela.... Ce n'est pas la peine; vous êtes restée la même Célia, la Célia qui était mon amie.... Et alors je vous dirai autre chose.... Écoutez....
Elle tressaillit, et, prompte, détourna la tête pour regarder vers le mur de porcelaine peinte: l'horloge sonnait l'heure,--minuit.--Et Mandarine parla plus vite: