Les petites alliées

Part 12

Chapter 123,636 wordsPublic domain

--Chut! donc!... Il faut aimer juste le contraire!... Tant pis pour vous, ma pauvre gosse!... S'agit pas de ce qu'on préfère, s'agit de ce qui est chic!... c'est le métier!... Alors, faites votre choix: Mumm, Clicquot, Pommery, Heidsieck?...

--Choisissez vous-même!... Moi, pourvu que je puisse avoir un peu de sucre en poudre.... C'est permis, je suppose, le sucre en poudre?

--Oui, c'est permis.... La seule chose importante, c'est la bouteille.... Regardez donc du côté du duc.... que boivent-ils?

--Une carte rouge.... Attendez que je lise ... _Monopo_....

--_Monopole_? Ça suffit comme indication: le sommelier saura bien nous donner la pareille. ...

* * * * *

Sur la nappe, la langouste et le dindonneau se faisaient vis-à-vis. Le goulot casqué d'écarlate sortait confortablement du seau à glace, et dans les verres la mousse blonde montait comme il sied. Galant envers ses clientes, le Pintadier avait répandu des violettes autour des deux couverts. Et le tout faisait un réveillon vraiment correct et tentant. A cette table de si bon goût, entre ces deux soupeuses irréprochables, tout homme le moins du monde accessible à l'élégance et à la grâce eût désiré s'asseoir.

Mais il y avait fort peu d'hommes, accessibles ou non. Célia, plaisamment, le déplora:

--Bien la peine de nous être mises en frais!...

La marquise n'était pas de cet avis:

--Rien n'est jamais perdu, mon petit!... Croyez-vous que demain ce ne sera pas quelque chose, nos deux noms cités par L'Estissac, ou par un autre bonhomme sérieux, dans une parlotte de cercle ou de carré? «Elles étaient gentilles, hier, à souper ensemble, ces deux mômes.... Ça vaut peut-être la peine de les connaître un peu....» Une phrase de ce genre-là, c'est.... Hein? quoi?... vous êtes malade?...

Les yeux soudain dilatés et les joues grises comme cendre, Célia, paralysée, lâchait sa fourchette et chancelait sur sa chaise comme chancelle une femme évanouie....

--Mais vous allez tomber!...

D'instinct, la marquise étendait les deux bras par-dessus la table. Célia tressaillit et se redressa d'un sursaut:

--Je vous en supplie!--dit-elle précipitamment:--ne bougez pas!

Et elle parla, après un effort qui ramena de l'air dans ses poumons et du sang à ses joues:

--Ce n'est rien.... C'est lui ... avec elle.... Ne regardez pas!... Ce n'est rien, je vous dis.... Je le savais ... il y a longtemps que je le savais....

Sans se retourner, la marquise parcourut d'un coup d'œil les glaces murales où se reflétait toute la salle. Et elle vit Bertrand Peyras qui entrait avec la Marseillaise Joliette à son bras....

--Ne regardez pas!--répétait Célia.--Je ne veux pas qu'il croie....

Elle n'acheva pas sa phrase. Mais, d'un geste violent, elle saisit son verre plein et le porta à sa bouche. La marquise, qui ne la quittait pas des yeux, entendit le cristal grincer sous les dents tremblantes. Tout de même Célia put boire, à grandes gorgées fièvreuses. Et elle ne reposa le verre qu'après l'avoir vidé.

Mais comme, ayant bu, elle demeurait immobile, laissant fourchette et couteau sur la nappe, Dorée, très doucement, la sermonna:

--Là!... vous le dites vous-même, que ce n'est rien!... Alors ne vous tracassez pas, et mangez....

--Pour sûr que ce n'est rien! Un polichinelle pareil!... Il peut bien promener tous les chameaux dont il a envie!...

La voix n'était pas irréprochablement calme. Mais le discours témoignait d'intentions très louables. La marquise, chaleureuse, se hâta d'approuver:

--Bon! ça, c'est parler!... Mangez, mon petit.... Obéissante, Célia piqua un morceau et le mâcha.

Mais le morceau passa mal. Un maître d'hôtel désœuvré venait de remplir tous les verres vides à la ronde, et celui de Célia parmi les autres. Célia vida le verre rempli....

Alors elle cessa d'être pâle, et les artères de ses tempes commencèrent à battre la charge. Elle n'était pas grise le moins du monde; mais ces deux verres de bon Champagne, bus coup sur coup, lui faisaient courir une sorte de feu pétillant dans toutes les veines.

Elle parla, un peu plus haut qu'elle n'avait parlé jusqu'ici:

--Au moins, si je suis «plaquée», ce n'est pas pour la première venue.... Il a beaucoup de goût, Peyras!... Vous vous rappelez, Dorée, ce que vous m'aviez dit de cette grue-là, le premier soir que nous sommes allées au Casino ensemble? Vous vous rappelez?... Elle avait trouvé le moyen d'insulter le marquis de Lohéac, en le prenant pour un vrai matelot!... Pourtant, elle devrait s'y connaître, en matelots, cette Joliette!... Vrai, c'est plutôt comique, la vie!...

--Oui--acquiesça la marquise Dorée.

Elle n'était pas des plus rassurées sur la suite de l'incident. Parmi le silence de la salle, la voix de Célia résonnait avec une dangereuse netteté. Jusqu'où pouvait-elle, bien porter, cette voix?... Dans la glace murale, la marquise Dorée s'efforça de calculer la distance qui séparait la bouche de Célia des oreilles de la Joliette.... Il y avait une, deux, trois, quatre tables d'intervalle.... Quatre tables, ce n'était guère ... ce n'était peut-être pas assez....

--Dites, Célia ... après le dindonneau, voulez-vous un entremets?... ou des fruits?...

--M'est égal.... Mais ... est-ce que vous n'aviez pas commandé un petit aspic?...

--Heu ... je ne sais plus ...

--Si, si!... vous l'avez commandé ... Dorée!... dites?... ce n'est pas parce que la grande sardine du port de Marseille est entrée ici que nous allons en sortir?... Évidemment ça sent un peu la marée.... Mais, en faisant ouvrir une fenêtre.... Garçon!... s'il vous plaît, donnez-nous un peu d'air!...

--Chut! vous criez comme une sourde....

--Eh bien?... Il faut que le garçon m'entende!...

--Il n'y a pas que le garçon, mon petit!... tout le monde vous entend!... Et voyez plutôt: le duc, qui se retourne pour vous regarder!...

--Mais ça ne me gêne pas! au contraire!... Il a meilleur goût que Peyras, le duc!

La voix allait crescendo. Dans la glace murale, Dorée jetait des regards de plus en plus inquiets.... Impossible qu'on n'entendit pas chaque mot, à quatre pauvres petites tables de distance!... Gare, tout à l'heure!... Les choses risquaient de mal tourner!...

Et cette Célia qui ne voulait pas se taire!... Peut-être une intervention énergique?... La marquise se pencha en avant:

--Célia!... sérieusement?... est-ce que vous tenez à vous crêper le chignon avec cette femme?

--Moi! vous voulez rire?... J'aurais bien trop peur de me salir les mains!...

--Alors, je vous en prie, parlez moins fort!... Ou sinon, je vous garantis que vous vous les salirez, les mains!...

--Laissez donc!... A Marseille on est brave, mais pas téméraire!... Voyez-la plutôt qui baisse le nez dans son assiette, la grande sardine!... Et son protecteur itou!... Soupez tranquille, ma pauvre Dorée!... Un peu de champagne, hein?...

Elle arrachait du seau nickelé la bouteille casquée de rouge, et versait libéralement. Les dernières gouttes tombèrent. Célia reposa la bouteille.

--Allons, bon!... Dorée, vous parliez de mains sales....

Dans la glace pilée, la bouteille très poussiéreuse s'était maculée d'une boue verdâtre. Et les cinq doigts écarquillés apparaissaient couleur de bronze.

--Prenez ma serviette....

--Oh! non ... c'est trop dégoûtant....» Je vais au lavabo....

Elle se leva, brusque toujours: les nerfs, décidément, n'étaient pas en place normale. La chaise repoussée fit beaucoup de bruit.

Un pressentiment traversa la marquise:

--Je vais avec vous?...

Mais Célia courait déjà:

--Non, non, non!... Continuez.... Je reviens dans deux secondes....

Elle passa à côté de la table ennemie. Et sa jupe, envolée derrière elle, frôla la jupe de sa rivale,--laquelle rivale, précisément, ne baissait pas du tout le nez dans son assiette, mais, fort mal à propos, considérait avec fixité le bout de ses ongles, et découvrait sans doute qu'un coup de polissoir leur était indispensable.... Chacun sait qu'on trouve des polissoirs aux lavabos de la Pintade....

Peyras n'eut pas le temps de poser une question: sa nouvelle maîtresse, mue comme par un ressort, courait déjà sur les talons de sa maîtresse ancienne.

* * * * *

La salle de la Pintade, plus longue que large, s'enfonce du boulevard de Strasbourg jusqu'à la rue Picot. Une porte discrète donne sur la rue, et le couloir qui mène à cette porte dessert aussi les lavabos et deux ou trois petits salons.

Célia, pénétrant dans le premier lavabo, plongea tout de suite ses mains boueuses dans une cuvette pleine. Juste à cet instant, une voix exaspérée éclata sur le seuil du lavabo:

--Dites donc, espèce de traînée?... Faudra-t-il que je vous foute la main sur la figure, pour vous apprendre la politesse?... Continuez donc à faire la sale bête comme tantôt, pour voir!... Et je vous arrangerai, moi!...

Dans l'eau de la cuvette, les deux mains, nerveusement, se crispèrent. Des gouttes éclaboussèrent le marbre. Célia pivota sur les talons, et fit face à l'adversaire. La Joliette était là, dans le chambranle. Célia vit d'abord la tache rouge des cheveux bouffant sous le chapeau très vaste, et l'éclair furieux des yeux noirs. Et, instantanément, une envie tragique la posséda d'arracher ces cheveux et de crever ces yeux.... Seule une angoisse physique extraordinaire la retint un quart de minute, une angoisse qui paralysait cœur et poumons, à tel point qu'elle crut étouffer et suffoquer ensemble. Pas une parole ne sortait de sa bouche grande ouverte. L'ennemie, sur ce silence, crut triompher. Elle ricana, lança trois insultes d'un vocabulaire inconnu même à Montmartre, et recula d'un pas, pour se retirer....

Dans la même seconde, Célia, retrouvant le souffle, jaillit en avant, et, de toute sa force, tapa dans le ricanement qui l'insultait, tapa si fort que les coups claquèrent comme des applaudissements bien frappés....

* * * * *

A leur table, la plus proche des lavabos, Rabœuf et L'Estissac philosophaient à mi-voix:

--L'instinct amoureux?--exposait le médecin:--mais, mon cher ami, quand il ne serait bon qu'à nous rapprocher de l'animal primitif, qu'à refaire de nous, trop rarement, hélas! de belles bêtes ardentes, despotiques, courageuses, meurtrières....

Il s'arrêta, bouche bée: des lavabos, un crépitement de gifles arrivait soudain, crépitement tout de suite couvert par des cris épouvantables.

--Patatras!--fit le duc:--l'exemple après la théorie: bataille de dames!...

Tout le restaurant, déjà en éveil, et attentif, se précipitait. Rabœuf et L'Estissac, les premiers, poussèrent la porte du couloir.

Devant le deuxième lavabo, une chose vivante et hérissée reculait en tournoyant, une chose qui hurlait à gorge arrachée, parmi des trépignements et des sanglots;--une chose vivante: deux femmes accrochées l'une à l'autre, et tellement mêlées qu'elles n'étaient plus qu'une. Les quatre mains disparaissaient parmi deux cascades rousse et noire; les genoux se choquaient à grandes saccades, et, sur la peau nue d'une épaule, des dents aiguës mordaient à faire gicler le sang. Un chapeau lacéré gisait à deux pas en deçà, parmi des lambeaux de corsage....

--Séparez-les donc!--cria quelqu'un.

Rabœuf, qui s'était arrêté d'ahurissement, avança, les bras ouverts. «Séparez-les!...» c'était vite dit!... Il hésita,--le temps d'un dernier effort, décisif, des combattantes.--Et il vit la chose tournoyante s'effondrer tout d'un coup. La double étreinte se relâcha. Une femme--les cheveux noirs--émergea du tas, dessus. Elle maintenait sa rivale--les cheveux roux--sous elle, et l'achevait, lui serrant la gorge et lui labourant le ventre. La vaincue ne se défendait plus qu'à coups d'ongles désespérés, et râlait. Rabœuf avança encore, se pencha, et empoignant la victorieuse à pleine taille, l'arracha. Après quoi, faisant demi-tour, il tendit sa prisonnière à L'Estissac.

--Tenez celle-ci,--dit-il.--L'autre a peut-être besoin de moi, tout de bon....

Curieux, L'Estissac souleva d'une main l'épaisse toison dénouée, qui avaient croulé sur le visage. La face de Célia apparut, toute labourée de griffures saignantes, et tordue de rage. Les yeux flambaient. La bouche féroce découvrait les dents. Et plus rien ne subsistait de l'habituelle douceur des traits, prodigieusement raidis et durcis. Le bras de L'Estissac soutenait et retenait les deux épaules dont les muscles encore gonflés ne cédaient pas. Mais, à la fin, sous une pression du bras, la détente se fit, soudaine et extrême. Trois secousses ébranlèrent tout le corps épuisé. Et Célia faillit s'abattre à la renverse, en proie à la plus bestiale des crises de nerfs. Rabœuf, toujours penché sur la Joliette évanouie, dut revenir à Célia convulsée. Et la même serviette mouillée, qui avait fouetté les joues de la vaincue serra les tempes de la victorieuse.

Le duc, les bras maintenant croisés, contemplait le champ de bataille.

--Eh bien! mon vieux?--dit-il au bout d'un instant.--Les voilà bien, vos belles bêtes courageuses et meurtrières! Vous tenez toujours pour l'indispensable utilité de l'instinct amoureux?

Rabœuf, accroupi sur Célia, qu'il maintenait, releva le nez:

--Peuh!--dit-il.--Dans cet instant-ci, je vous avoue que je m'en passerais!... Elle est charmante tout de même cette furie-là ... et, au naturel,--je l'ai vue hier,--- douce comme un mouton! Elle me plaisait vraiment, je vous assure.... Diable de gosse!... Aidez-moi, nous allons la porter dans un des petits salons....

Consciencieusement, il aspergeait le front en feu....

* * * * *

Sortant enfin de sa torpeur, Célia, lourde, se leva du divan où on l'avait couchée. La marquise Dorée était auprès d'elle,--seule.

--Enfin!--dit la marquise.

Célia, comme incertaine de ses souvenirs, la regardait. Puis, se rappelant, elle se releva soudain, impétueuse:

--Où est-elle?

--Qui?

--Elle!... vous savez bien, voyons!... Cette femme!...

La marquise haussa les épaules:

--Ah! Seigneur!... Voilà bien de quoi se tourmenter, oui! Elle est partie, ne cherchez pas!... On l'a emportée en voiture.... Vous arrangez bien les gens, vous, quand vous vous y mettez!...

Un flot carmin colora les joues de la combattante:

--Elle en a eu, hein? Oh! quand je la mordais, je l'ai entendue crier pardon! J'avais de son sang plein la bouche!

--Sauvage!...

Célia tressaillit et redevint pâle.

--Et lui?--murmura-t-elle après un silence.

--Peyras? Il est parti avec elle naturellement.... Ce n'était guère le moment de la lâcher, avouez!

--Ho!...

Elle ne retint pas ses larmes. Dorée leva les bras, comme excédée:

--Ça y est! la voilà qui fond!... Mais vous êtes toquée!... Vous n'espériez tout de même pas le ramener sous vos couvertures en lui abîmant son nouveau béguin?

Il n'y eut point de réponse. Célia s'était accoudée sur un coussin du divan, et pleurait à petit bruit.

* * * * *

A la porte du salon, on frappa:

--Peut-on entrer?

L'Estissac et Rabœuf revenaient aux nouvelles.

--Parfait!--fit le médecin.--Voici la réaction.... Il n'y paraîtra plus dans un quart d'heure.... Vous avez eu la chance pour vous, jeune Célia!... Le Dieu des Armées s'est visiblement occupé de vos affaires!... D'une tuerie comme celle-là, vous deviez sortir avec au moins un œil crevé!... Elle en a pour quinze jours de lit, au minimum, votre bonne amie, savez-vous?...

Il se tourna vers la marquise:

--Celle-ci, vous la ramènerez chez elle? Ne la quittez pas trop tôt, n'est-ce pas?

--Non,--fit L'Estissac,--j'ai une meilleure idée.... Puisque nous devions aller chez Mandarine, emmenons-la.... Est-elle fumeuse?

Ce fut Dorée qui répondit:

--Non.

--Auquel cas,--reprit le duc,--trois ou quatre pipes la calmeront miraculeusement ... hein, médecin?

--Miraculeusement, oui,--affirma Rabœuf.--L'idée est excellente.--Trois ou quatre pipes sont même capables de la sauver de la courbature actuellement probable.... En route!...

--Dommage que l'autre soit déjà partie!--conclut L'Estissac:--on l'emmenait aussi, et avec six pipes au lieu de trois, c'était la réconciliation, à coup sûr!...

[1] La Tour Carrée constitue le plus bel ornement du Mourillon. C'est une bâtisse haute de sept étages et coiffée de tuiles. Aucun Mourillonnais ne se souvient d'avoir vu la Tour Carrée prendre le chemin de la ville pour aller dîner chez Margassou.

CHAPITRE XII

O DIVIN, PUISSANT, SUBTIL ...

La rue toulonnaise, étroite et tortueuse, bordée de hautes maisons, était tout de même lumineuse et pure, à cause du ciel très bleu, dont les innombrables étoiles rayonnaient. Une clarté sensible tombait de ce ciel constellé, une clarté plus vive peut-être que la lueur terne et jaune jetée sur le pavé, de très loin en très loin, par les vieux réverbères vacillants.

Elle dormait toute, la rue. Aux quatre étages de chacune des maisons pressées, chacune des fenêtres closes faisait trou noir. Pas une chandelle, des greniers aux caves. Et, des trottoirs à la chaussée, pas un passant. Seuls, de gros rats bruns se promenaient sans hâte le long des ruisseaux à sec; et quelques chats les regardaient d'un œil bienveillant.

L'Estissac, précédant Rabœuf et les deux femmes, troubla cette paix édénienne. Il marchait juste au milieu du pavé,--précaution judicieuse, car si les ruisseaux étaient à sec, les tas d'ordures étaient larges.--Et, sous ses pas, chats et rats délogés se précipitaient, qui vers un égout, qui vers une gouttière. Les portes n'étaient pas numérotées. L'Estissac les comptait une à une au passage. Devant la quatorzième, il s'arrêta. Cette porte-là était, comme les autres, fermée et, par ailleurs, dépourvue de toute sonnette d'appel. Mais deux fenêtres, grillées à gros barreaux de fer, la flanquaient. Et, glissant le bras entre les barreaux d'une de ces fenêtres, L'Estissac frappa au volet, d'un seul doigt, très doucement.

Il n'y eut point de réponse. Néanmoins, le duc ne jugea pas qu'il fallût frapper une seconde fois.

--Vous êtes sûr qu'elle a entendu?--demanda Rabœuf.

Il rentrait de Chine. L'Estissac, souriant, le lui reprocha:

--Vous avez perdu la mémoire, mon vieux! Il n'était même pas besoin de toucher le volet: nos pas sur le trottoir faisaient bien assez de bruit. Rappelez-vous l'oreille de Mandarine!

Célia et Dorée s'appuyaient au bras l'une de l'autre. L'Estissac se tourna vers la première:

--Toutefois, soyez patiente, ma petite. On n'ouvrira pas de si tôt. La turne est antique, et les corridors compliqués.... Asseyez-vous donc! Le perron vous tend sa plus belle marche!...

Rabœuf contemplait les maisons endormies:

--Autrefois,--dit-il,--sur deux des fenêtres que voilà, on en voyait toujours une éclairée!

--Oui,--dit L'Estissac.--Il y avait bien soixante fumeries, dans cette rue!... Et il en reste une!...

--Tant pis!--fit la marquise.

--Pourquoi, tant pis? Vous n'avez jamais fumé, vous!...

--Non, c'est vrai.... Mais j'aimais voir fumer les autres.... C'était joli, ces fumeries.... On y causait.... On apprenait des choses.... Et tout le monde était très poli, là-dedans ... bien plus poli qu'on n'est partout ailleurs, au café, au casino, n'importe où....

--Exact,--fit le duc,--quoique....

Le mot se confondit avec un claquement de loquet: la porte s'ouvrait. Une sorte de fantôme.--un homme drapé d'une robe japonaise, et qui tenait dans sa main gauche une lampe voilée de rouge,--poussait de sa main droite le vantail grinçant, et découvrait un couloir à l'ancienne mode, très long, très étroit, très noir.

--Bonsoir,--dit le fantôme.

Sans souci de son étrange accoutrement, il sortit dans la rue pour accueillir les visiteurs, et, fort tranquillement, leur tendit la main.

--C'est gentil d'être venus tous.... La princesse sera contente....

Il s'arrêta devant Célia:

--L'Estissac, voulez-vous me présenter?

L'Estissac présenta, comme il eût présenté dans un salon:

--Capitaine de Saint-Elme ... Mademoiselle Célia....

--Charmé, mademoiselle!...

La lampe, balancée comme un chapeau, esquissa le salut.

--Et maintenant, permettez que je montre le chemin....

Le fantôme plongea dans la nuit du corridor. La lampe, que le courant d'air éteignait aux trois quarts, dansa comme un feu follet....

On marcha toute une minute. L'Estissac l'avait dit: la turne antique était un labyrinthe. Le corridor aboutissait à un vestibule, d'où partaient d'autres corridors. Des portes fermées apparaissaient çà et là, et rien ne les distinguait entre elles. Le guide, à la fin, en ouvrit une, qui donnait sur un cabinet très nu, puis, derrière celle-là, une autre. Et Célia, qui marchait devant L'Estissac, s'arrêta malgré soi au seuil d'une pièce, quelconque d'aspect, et faiblement éclairée, mais d'où la toute-puissante odeur d'opium jaillissait avec tant de force qu'elle semblait rigoureusement exclure du sanctuaire les non initiés. Ce ne fut que le temps d'un clin d'œil. La minute d'après, tous les visiteurs étaient dans la fumerie, et l'homme fantôme,--Saint-Elme,--s'occupait de remonter la flamme de sa lampe. Comme tantôt, l'Estissac fit les présentations, avec une correction irréprochable:

--La princesse de céans, mademoiselle Mandarine ... notre nouvelle amie, mademoiselle Célia....

La lampe commençait d'éclairer un peu mieux. Célia aperçut Mandarine.

Mandarine était couchée sur les nattes de sa fumerie, parmi des coussins de soie annamite. Soulevée sur un coude, elle tendait à la visiteuse de longs doigts fins jusqu'à la maigreur.

Elle était grande et svelte, autant qu'on en pouvait juger à travers le kimono démesurément ample. Elle était très belle: les traits d'une pureté exquise, le regard d'une profondeur et d'une gravité qui effrayaient dans ces yeux jeunes et clairs, et sous ces paupières violettes assombries par la volupté.

Alentour, c'étaient quatre murs simplement tendus de nattes blanches, et, sur le sol, des matelas cambodgiens, recouverts d'autres nattes, blanches pareillement. Pas un meuble. Beaucoup de coussins épars. Au milieu de la fumerie, un grand plateau de marbre vert supportait d'autres plateaux de bois incrusté ou de bronze niellé. Et, dans ces plateaux, les accessoires d'opium s'alignaient, rangés avec autant d'ordre que, sur un autel, les vases, les missels et le crucifix. Du plafond, un parasol japonais pendait. Et, par une porte ouverte, on apercevait une chambre meublée, très banale, avec rideaux de serge, fauteuils de reps et lit de noyer. Incontestablement, la princesse de céans, comme l'avait nommée L'Estissac, n'entrait dans cette chambre que pour y dormir. Et c'était la fumerie qui était le vrai logis.

--Saint-Elme,--avait dit Mandarine,--conduisez donc nos amis, et donnez-leur des kimonos.

Et, vêtue maintenant d'un crêpe de Chine flottant, Célia, étendue parmi les coussins, comme Mandarine, regardait Mandarine rouler adroitement ses pipes au-dessus de la petite lampe de fumerie, à verre renflé. L'autre lampe, écartée, était restée dans la chambre voisine. Et l'on avait fermé la porte, pour atténuer la trop vive lumière.

Très vite, le calme du lieu avait possédé Célia. Tout le monde s'était couché, personne ne remuait, et l'on ne parlait qu'à mi-voix. Par-dessus tout, la fumée d'opium, lourde et grise, ouatait mystérieusement toutes choses de sa pénombre opaque et de son odeur irrésistible.

Mandarine fumait. Ses longues mains délicates maniaient le bambou épais, monté d'argent, et sa bouche aux merveilleuses lèvres, modelées en arc sanglant, s'appliquait à l'embouchure de jade. Le petit fourneau de terre chinoise, rouge et dure, évaporait la goutte d'opium sur la flamme de la lampe à verre renflé. Un grésillement léger rendait le silence mieux perceptible, cependant que, d'une aiguille preste, la fumeuse guidait la précise opération,--ramenant au fur et à mesure sur le trou central chaque narcelle de drogue qui s'en écartait.