Les Peterkins

Part 5

Chapter 53,842 wordsPublic domain

La jeune fille se leva et se dirigea vers une fenêtre d’où elle découvrait un paysage merveilleux; elle s’assit pour le contempler. A gauche on apercevait la charmante vallée de Ruana émaillée des fleurs tropicales les plus diverses aux couleurs vermeilles, et couverte de cocotiers aux formes élégantes; des citronniers et des orangers garnissaient les versants des collines et formaient une nappe de verdure très agréable à l’œil; un peu plus haut on apercevait le fameux précipice où le premier kaméhaméha bouscula ses ennemis vaincus en assurant leur destruction. En face de la fenêtre on apercevait la ville étrange; çà et là, clairsemés, des groupes pittoresques d’indigènes qui lézardaient au soleil; dans le lointain, à droite, l’océan agité secouait sa crinière floconneuse aux reflets du soleil.

Rosannah admirait ce spectacle vêtue d’une robe blanche très légère, et s’éventait avec une feuille de palmier, lorsqu’un boy canaque, le cou serré dans une vieille cravate et coiffé d’un chapeau de feutre sans fond, passa sa tête à la porte et annonça:

--Un monsieur de San-Francisco.

--Fais-le entrer, dit la jeune fille, en se redressant et en prenant un air très digne.

M. Sydney Algernon Burley se présenta dans une tenue impeccable et tiré à quatre épingles. Il se pencha légèrement en avant pour embrasser la main de la jeune fille, mais celle-ci fit un geste et lui lança un coup d’œil qui l’arrêta net.

Elle lui dit froidement:

--Comme je vous l’avais promis, je vous attendais. J’ai cru à vos déclarations et à votre insistance, je vous ai promis de fixer le jour qui doit nous unir. Je choisis le 1ᵉʳ avril à huit heures du matin; maintenant, retirez-vous!

--Oh! ma bien-aimée, quelle reconnaissance...

--Pas un mot de plus. Je ne veux plus vous voir, je ne veux plus communiquer avec vous avant ce moment-là. Ne me suppliez pas, vous perdriez votre temps.

Lorsqu’il fut parti, elle se laissa tomber sur un fauteuil, car la série d’émotions qu’elle venait de traverser avait affaibli son énergie. Elle pensa en elle-même: «Je l’ai échappé belle! si le moment fixé l’avait été une heure plus tôt... horreur! quel danger j’ai couru! et dire qu’à un moment donné j’ai cru aimer ce monstre méprisable sans foi ni loi! Oh! il expiera sa méchanceté!

Nous allons maintenant terminer cette histoire, car il reste bien peu à dire. Le 2 avril, la Gazette d’Honolulu faisait paraître cet avis:

Mariés.--Dans cette ville, par téléphone, hier matin à 8 heures, le révérend Nathan Hays, assisté du révérend Nathaniel Davis de New-York, a uni M. Alonzo Fitz Clarence de Eastport (Maine) à miss Rosannah Ethelton de Portland (Orégon). Mʳˢ Suzanne Howland, de San-Francisco, amie de la jeune femme, assistait à la cérémonie. Elle était l’hôte du révérend Hays et de sa femme, tous deux oncle et tante de la fiancée. M. Sydney Algernon Burley, de San-Francisco, assistait aussi à la cérémonie, mais il ne resta pas jusqu’à la fin du service religieux. Le superbe yacht du capitaine Hawthorne, élégamment décoré, fut mis à la disposition de la jeune femme, de ses parents et de ses amis, et les transporta en excursion à Haléakala.

Les journaux de New-York, le même jour, contenaient l’avis suivant:

Mariés.--Dans cette ville, hier, par téléphone, à 2 h. 1/2 du matin, le révérend Nathaniel Davis assisté du révérend Nathan Hays de Honolulu a uni M. Alonzo Fitz Clarence de Eastport (Maine) à Miss Rosannah Ethelton de Portland (Orégon). Les parents et de nombreux amis du fiancé étaient présents; tous assistèrent à un somptueux déjeuner et à des réjouissances qui se prolongèrent jusqu’au lendemain matin; puis ils firent un voyage d’excursion à l’Aquarium, car l’état de santé du fiancé ne permettait pas un plus long déplacement.

Vers la fin de ce jour mémorable, M. et Mᵐᵉ Alonzo Fitz Clarence s’entretenaient amoureusement de leurs futurs projets de voyage de noce, lorsque soudain la jeune femme s’écria:

--Oh! Alonzo, j’oubliais de vous dire; j’ai tenu parole, j’ai fait ce que je vous avais dit.

--Vraiment, ma chère!

--Oui, parfaitement! Je lui ai joué un joli tour. Quelle délicieuse surprise pour lui! Il était là devant moi, droit comme un piquet, mourant de chaleur dans son habit noir, tandis que la température étouffante faisait sortir le mercure par le haut du thermomètre; il m’attendait pour m’épouser. Si vous aviez vu le regard qu’il me lança lorsque je lui parlai à l’oreille! Ah! sa méchanceté m’a fait bien souffrir et m’a fait verser bien des larmes, mais nous sommes quittes maintenant; je n’éprouve plus vis-à-vis de lui le moindre sentiment de vengeance. Je lui ai dit que je lui pardonnais tout, mais il ne l’a pas voulu croire. Il se vengera, m’affirma-t-il, et empoisonnera notre existence. Mais il en est incapable, n’est-ce pas, mon cher?

--Absolument incapable, ma Rosannah bien-aimée.

Au moment où j’écris ces lignes, la tante Suzanne, la vieille grand’mère, le jeune couple et tous ses parents d’Eastport sont parfaitement heureux, et rien ne fait supposer que leur bonheur pâlira.

Tante Suzanne ramena la fiancée d’Honolulu, l’accompagna sur notre continent et elle eut le bonheur d’assister à la première effusion de tendresse d’un mari très épris et d’une jeune femme qui ne s’étaient jamais vus avant cette première rencontre.

Disons un mot du misérable Burley, dont les perfides machinations furent à deux doigts de jeter le trouble dans le cœur et dans l’existence de nos deux jeunes amis. En essayant de maltraiter un ouvrier estropié et sans défense, qu’il accusait injustement de lui avoir fait du tort, il tomba dans une chaudière d’huile bouillante et expira au milieu d’atroces souffrances.

LE CHAT DE DICK BAKER

Un de mes camarades de là-bas, qui, comme moi, pendant dix-huit années, mena une vie de labeur et de privations, était un de ces esprits heureux qui portent patiemment la croix de leurs lourdes années d’exil. Cet ami s’appelait Dick Baker, mineur de Dead House Gulch. A 46 ans il avait les cheveux gris comme un rat, le front soucieux; il avait reçu une éducation des plus rudimentaires, s’habillait comme un paysan; ses mains souillées de terre révélaient sa profession, mais son cœur était d’un métal plus précieux que l’or qu’il remuait à la pelle lorsqu’il le sortait des entrailles de la terre; il était plus précieux même que les plus riches pièces d’or nouvellement frappées et éblouissantes de clarté.

Tout rude d’écorce et tout primitif qu’il était, il n’avait pu se consoler de la perte d’un chat merveilleux qu’il possédait (lorsqu’un homme ne voit ni femme ni enfants à son foyer, il éprouve le besoin irrésistible de s’entourer d’un favori, car son cœur a besoin d’aimer).

Mon ami parlait toujours de l’étrange sagacité de ce chat, comme un homme intimement convaincu que cet animal avait en lui quelque chose d’humain, je dirai presque quelque chose de surnaturel.

Je l’entendis un jour parler en ces termes de cet animal:

--«Messieurs, je possédais autrefois un chat appelé Tom Quartz; comme tout le monde, vous l’auriez profondément admiré; je l’ai gardé huit années et il était vraiment le plus remarquable chat que j’aie jamais vu. Ce beau chat gris avait plus de sens commun que n’importe qui dans notre camp de mineurs; d’une dignité sans pareille, il n’aurait jamais toléré la moindre familiarité, fût-ce de la part du gouverneur de Californie. Jamais il ne s’abaissa à attraper un rat, il était au-dessus de ce petit métier. La mine seule et ses secrets l’intéressaient. Il connaissait tout de la vie des mineurs et en savait plus long qu’aucun homme de ma connaissance; il flairait les placers et grattait la terre derrière nous lorsque Jim et moi nous montions dans la colline pour prospecter; il trottait derrière nous et nous aurait suivis indéfiniment. Je le répète, il avait un flair extraordinaire du terrain; c’était à ne pas y croire.

«Lorsque nous nous mettions en quête d’or, mon chat jetait autour de lui un coup d’œil circulaire et lorsque ses prévisions n’étaient pas bonnes, il nous regardait d’un air spécial qui semblait vouloir dire: «Vous voudrez bien m’excuser, je rentre»; et là-dessus, il partait le nez en l’air dans la direction du camp. Lorsqu’au contraire le sol lui plaisait, il attendait d’un air calme et recueilli le lavage de la première corbeille; s’il voyait six ou sept grains d’or, il paraissait satisfait; il se couchait alors sur nos vêtements et ronflait comme un paquebot à vapeur jusqu’au moment où nous secouions nos blouses pour le réveiller; il se levait alors et regardait autour de lui d’un air entendu. Mais un beau jour le camp tout entier fut atteint de la fièvre du quartz aurifère; chacun se mit à piocher, à sonder, à faire parler la poudre au lieu de pelleter le sable sur le versant de la colline; on abandonna la surface pour ouvrir des puits profonds dans la terre. Nous nous mîmes tous à perforer les couches de quartz.

«Lorsque nous ouvrîmes notre premier puits, Tom Quartz sembla se demander ce que «diantre» tout cela signifiait. Il n’avait jamais vu de mineurs travailler de cette façon; il n’y comprenait plus rien, en restait ébahi; tout cela le dépassait et lui paraissait de la pure folie. Ce chat, voyez-vous, méprisait cordialement les innovations et ne pouvait les supporter. Vous savez ce que sont les vieilles habitudes!

«Peu à peu pourtant, Tom Quartz sembla se réconcilier légèrement avec ces nouvelles inventions, bien qu’il ne pût comprendre pourquoi nous creusions perpétuellement un puits sans jamais ramener la moindre corbeille d’or. De guerre lasse il se décida à descendre lui-même dans le puits pour se rendre compte de la situation. Lorsqu’il s’aperçut que nos dépenses s’accumulaient, sans nous laisser un centime de profit, il prit un air de profond dégoût, fit une moue très prononcée, se coucha en rond dans un coin, et se mit à dormir.

«Notre puits avait atteint 8 pieds de profondeur, et la roche devenait si dure que nous décidâmes de la faire sauter par explosion. C’était la première fois que nous faisions jouer la mine depuis la naissance de Tom Quartz. Nous allumâmes donc la mèche, et sortîmes du puits, en nous éloignant d’environ 50 mètres. Par un oubli inconcevable, nous laissâmes Tom Quartz endormi sur son sac de gunny.

«Une minute plus tard, nous vîmes un tourbillon de fumée sortir du trou, un effroyable craquement se produisit, et environ 4.000 tonnes de rocailles, de terre, de fumée, de débris, furent projetées en l’air à plus d’un mille et demi de hauteur. Par Saint Georges, au centre même de cet effroyable chaos, nous vîmes voler Tom Quartz, sens dessus dessous, crachant, éternuant, jurant et griffant. Nous le perdîmes ensuite de vue pendant deux minutes et demie: puis, soudain, une pluie de rocs et de décombres retomba devant nous, et à dix pieds de l’endroit où nous nous trouvions mon chat se retrouva sur ses pattes. Jamais vous n’imaginerez un animal plus piteux: une de ses oreilles était rabattue sur son cou, sa queue menaçait le ciel comme un panache et il clignait des yeux avec frénésie; noir de poudre et de fumée, son corps était souillé de la tête à la queue. Nous eûmes d’abord envie de lui faire des excuses, mais nous ne trouvâmes pas un mot à lui dire. Il jeta sur lui-même un regard dégoûté, puis il nous fixa et sembla nous dire: «Vous trouvez peut-être charmant, messieurs, de vous moquer d’un chat qui n’a jamais vu sauter une mine, mais sachez bien que je ne partage pas votre avis.» Puis il tourna sur ses talons et regagna ma hutte sans ajouter un mot.

«Vous me croirez si vous voulez, mais après cet incident jamais chat n’eut des préjugés plus arrêtés que Tom Quartz contre l’exploitation du quartz aurifère.

«Lorsque dans la suite il se décida à redescendre au puits, il fit preuve d’une sagacité étonnante. Toutes les fois que nous préparions une explosion et que la mèche commençait à crépiter, il nous regardait et semblait nous dire: «Vous voudrez bien m’excuser, n’est-ce pas?»--puis il sortait du trou et grimpait sur un arbre. Vous appellerez cela si vous voulez de la sagacité, pour moi je déclare que c’est de l’inspiration!»

--Dites donc, monsieur Baker, remarquai-je, le préjugé de votre chat contre l’extraction du quartz aurifère me paraît explicable étant données les circonstances qui le firent naître. Avez-vous jamais pu guérir votre chat de ce préjugé?

--Le guérir! Certes non! Quand Tom Quartz a mis quelque chose dans sa tête, c’est bien pour toujours; il a une telle caboche! quand même vous le feriez sauter en l’air trois millions de fois sans interruption, vous n’extirperiez pas de son cerveau son stupide préjugé contre l’extraction du quartz!

LA FÊTE DISPENDIEUSE DU COLONEL MOSES GRICE

(D’APRÈS RICHARD JOHNSTON)

A part la visite d’un ventriloque débutant qui venait de passer dans cette région en faisant son tour de province, la petite ville de Dukesborough n’avait jamais vu d’autre spectacle qu’une exhibition de quelques figures en cire.

Autant que je m’en souviens, l’une de ces figures représentait William Pitt, l’autre la Belle-au-bois-dormant; la première semblait appartenir à l’homme d’Etat le plus triste et le plus jaune que j’aie jamais rencontré; quant à l’autre, elle me donna l’impression d’un cadavre, tant son sommeil paraissait profond. Aggy, ma bonne, me voyant terrifié à l’aspect de cette figure, me répéta sur un ton solennel:

--Cette dame est fatiguée, voyez-vous! elle s’est endormie d’un sommeil profond.

--Je criai tant et si bien qu’Aggy fut obligée de m’emmener.

Les gens de Dukesborough, quoique très arriérés, éprouvèrent une grande déception en voyant ces figures de cire, et ils déclarèrent que si tous les divertissements publics devaient ressembler à celui-là, il vaudrait mieux pour Dukesborough supprimer toute communication avec le genre humain, fermer ses écoles, ses deux ou trois magasins, sa taverne, son bureau de poste, la boutique du cordonnier et du forgeron, en un mot réduire la localité à sa plus simple expression.

Ils ne se servirent pas exactement de ces termes, mais ce fut bien le fond de leur pensée lorsque William Pitt, la Belle-au-bois-dormant et leurs pâles acolytes quittèrent la ville silencieusement.

On n’avait jamais vu de cirque à Dukesborough; les habitants ne connaissaient cette invention que par ouï-dire; même le colonel Moses Grice, du 14ᵉ régiment de la milice géorgienne, malgré ses trente-cinq ans, ses six pieds de haut, sa belle prestance, ses riches plantations et ses vingt-cinq nègres, n’avait jamais assisté dans sa vie qu’à trois représentations théâtrales à la petite ville d’Augusta. Il rapporta une telle impression de ces représentations, qu’il jura d’en garder toute sa vie un souvenir impérissable.

Depuis longtemps il désirait voir un cirque, persuadé que, d’après ce qu’il en avait entendu dire, il trouverait cette exhibition fort intéressante. Or, il arriva qu’un jour où il s’était rendu à Augusta pour accompagner un wagon chargé de coton récolté sur ses plantations, il rencontra à la taverne le directeur d’un cirque qui distribuait des prospectus et faisait une tournée de réclame avant le passage de sa troupe.

Le colonel Grice se lia immédiatement avec cet individu qui lui parut fort intelligent et de relation agréable. Il lui fit de Dukesborough une telle description que, bien que cette ville ne figurât pas sur l’itinéraire de la tournée (le directeur lui avoua, à sa grande honte, qu’il n’avait jamais entendu parler de cette localité), il fixa un jour pour visiter Dukesborough et pour présenter à ses habitants le Grand Cirque Universel fin de siècle, si apprécié à Londres, à Paris et à New-York.

Jamais on n’avait vu sur les murs de si grandes et de si brillantes affiches; les enfants passèrent des heures devant les grandes lettres noires et rouges qui tapissaient les murailles de la taverne; de plusieurs lieues à la ronde, tout le monde accourut pour lire les mots magiques et contempler les dessins suggestifs. On découvrit que le colonel Grice était le principal instigateur de la venue du Cirque, et tous l’accablèrent de questions sur l’importance de la troupe, sur la nature de ses exercices, sur l’influence que cet événement pourrait exercer sur l’avenir du Dukesborough et sur le caractère de ses habitants.

On se méfiait bien un peu de l’influence morale et religieuse que pourrait avoir ce cirque sur le public, mais, comme on le verra plus tard, le directeur du Grand Cirque Universel avait tout prévu à cet égard.

Le colonel Grice manifesta son intention d’aller à la rencontre du Cirque et d’assister à l’avance aux deux ou trois représentations qu’il devait donner avant son arrivée à Dukesborough. Il pourrait ainsi mettre le directeur au courant des goûts et de la mentalité des habitants de cette localité.

Le colonel habitait à cinq milles au sud du village; il était marié, mais n’avait pas d’enfants (ce qui l’attristait un peu); on ne lui connaissait pas de dettes, il était très hospitalier et toujours prêt à encourager, surtout en paroles, les entreprises publiques et privées; on savait qu’il adorait la carrière militaire, bien qu’il n’eût jamais vu le feu; suivant sa propre expression, sa carrière était «sa seconde femme».

En dehors du service, il était d’une affabilité charmante, très rare chez les militaires. Lorsqu’on le voyait en grand uniforme à la tête de son régiment et l’épée au côté, on sentait qu’il n’était pas homme à badiner. Le ton sur lequel il donnait ses ordres et sa forte voix de commandement indiquaient assez qu’il exigeait une obéissance rapide et complète.

Dès que ses hommes avaient rompu les rangs, le colonel se départissait de son air grave et on le voyait sourire aimablement comme s’il voulait rassurer les spectateurs et indiquer que, pour le moment, le danger était passé et que ses amis pouvaient approcher sans crainte.

Le colonel rejoignit le cirque plus loin qu’il ne se l’était d’abord proposé. Il voulait l’étudier à fond, aussi ne recula-t-il pas devant une chevauchée de 70 milles pour assister à toutes ses représentations. Plusieurs fois pendant son voyage, et plus tard le jour de la grande représentation à Dukesborough, il déclara qu’un seul mot pouvait résumer son appréciation sur le cirque: celui de «grandeur».

--Quant au caractère moral et religieux des gens qui composaient ce cirque, disait-il, voyez-vous, messieurs, hum! hum!... voyez-vous, mesdames, je n’ai pas la prétention d’être très pratiquant, mais je respecte la religion plus que n’importe quel citoyen de l’état de Géorgie; je ne dirai donc pas que la troupe est d’une moralité exemplaire ni d’une piété rigoureuse. Voyez-vous, messieurs, ces gens-là ne s’occupent pas de religion; ils n’assistent pas au prêche, on ne les entend jamais chanter des cantiques. Comment les définir? Je me sens très embarrassé; bref, voyez-vous, ils font tout ce qu’ils peuvent et se tirent d’affaire le mieux possible. Décidément le mot «grandeur» est celui qui s’applique le mieux à tous leurs exercices. Quand vous verrez ce cirque, et qu’impatients vous vous précipiterez sous la tente après l’ouverture des portes, vous verrez que j’avais raison de vous parler de «grandeur». Je vous garantis que Dukesborough n’oubliera pas ce spectacle; c’est tout ce que je puis vous dire.

Le colonel Grice, devenu très intime avec le directeur du cirque, je dirai même pris d’une affection pour lui aussi grande que s’il eût été son frère, avait invité, chemin faisant, toute la troupe à déjeuner; l’invitation fut acceptée.

La réception eut lieu chez le colonel; sa femme, d’abord effrayée d’une telle invasion de gens, se montre aussi accueillante et aussi hospitalière que le colonel.

Les enfants, comme les grandes personnes, attendaient avec beaucoup d’impatience la grande exhibition du lendemain. Le maître d’école ne paraissait pas décidé à octroyer à ses élèves un jour de congé; ceci les rendait très anxieux, car les jours de congé étaient bien rares.

Le maître d’école, cédant au désir général, se laissa heureusement persuader.

Le grand jour était enfin venu! Ceux qui savaient que le cirque arrivait sous l’escorte du colonel Grice se portèrent à sa rencontre, les uns à pied, les autres à cheval. Certains partirent en tilbury, puis ils dételèrent leurs chevaux, les attachèrent aux arbres d’un bosquet et continuèrent à pied un peu plus loin.

Dans le défilé, les plus belles voitures ouvraient la marche, mais personne ne put dire exactement ce que les individus au costume bariolé qui ouvraient la marche portaient dans leurs mains: un habitant de Dukesborough, qui passait pour avoir du jugement, affirma qu’ils portaient une espèce de tambour de dimension énorme; mais on n’adopta pas son idée.

Il est impossible de décrire l’effet que produisit l’orchestre dans la longue voiture couverte qui, tirée par six chevaux gris, s’avançait en tête du cortège. Tous, jeunes comme vieux, frissonnèrent d’émotion.

Le vieux monsieur Leadbetter était en train de lire un chapitre de la bible, lorsqu’aux premiers sons de l’orchestre ses lunettes sautèrent par-dessus son nez. Il avoua plus tard confidentiellement qu’il ne les avait jamais retrouvées.

Le Cirque Universel comportait aussi une petite ménagerie d’animaux qui devait être exhibée au public dès l’ouverture des portes. Il y avait un chameau, un zèbre, un lion, une hyène, deux léopards, un porc-épic, six singes, un vautour et quelques perroquets.

Pendant le défilé de la cavalcade, il fallait voir avec quelle rapidité les curieux arrivés en retard dans leurs voitures firent faire demi-tour à leurs chevaux par crainte de la musique et de l’odeur des bêtes fauves. Pour la première et unique fois dans l’histoire de Dukesborough, on vit, dans l’unique rue de cette localité, un encombrement momentané de voitures, et un véritable danger d’accrochage de roues.

--Avance un peu, dit le vieux Tony au nègre qui conduisait la voiture devant lui, avance un peu, la tête du chameau entre dans ma voiture!

Pour une raison inconnue, peut-être à cause de sa haute taille, et de la longue ouverture de sa mâchoire, le chameau semblait être regardé comme le fauve le plus carnivore et le plus friand de chair humaine.

La place choisie pour dresser la tente du cirque fut le rond-point au pied de la colline sur laquelle s’élève l’hôtel Basil. Dès l’ouverture des portes, la foule se pressa à l’intérieur. Le colonel Grice se tenait à l’entrée pour s’assurer que tout le monde pourrait jouir du spectacle, même ceux qui n’auraient pas les moyens de payer leur place; le brave colonel, en effet, voulait que tous ses voisins pussent profiter de cette fête organisée par lui, et que la réjouissance fût complète. Pénétrant à l’intérieur du cirque, avec l’allure décidée d’un propriétaire, il jeta un coup d’œil circulaire de bienveillante satisfaction. Les dames et les messieurs qui se trouvèrent autour de lui, lorsqu’il passa l’inspection des stalles contenant les animaux, purent entendre ses paternels avertissements:

--Faites attention, mes amis, faites attention, dit-il gentiment à quelques jeunes garçons qui s’appuyaient contre la balustrade de la stalle du porc-épic; faites attention, voici le fameux porc-épic; vous voyez ses piquants; lorsqu’il est en colère, il fait le gros dos et transperce ceux qui l’approchent.

Les enfants reculèrent effrayés, bien que le pauvre petit animal parût extrêmement pacifique.

--Voici la hyène, continua le colonel en avançant de quelques pas; sa nourriture favorite est la chair humaine; aussitôt que cet animal apprend la mort de quelqu’un, il vient quelques jours après rôder autour du cimetière, et se met à gratter la terre; dans les régions fréquentées par les hyènes, les habitants sont obligés d’enterrer leurs parents dans des cercueils de pierre.

--Oh! grands dieux, colonel! éloignons-nous!

Cette exclamation fut poussée par Miss Angeline Spouter, la plus mince de la bande des spectateurs, qui marchait bras-dessus bras-dessous avec Miss Georgiana Pea.