Les Peterkins

Part 3

Chapter 33,880 wordsPublic domain

--Ah! parfaitement, je commence à comprendre maintenant pourquoi vous vous êtes toujours montré quelque peu changeant à mon égard. Pour arriver à extraire tout le jus possible d’une faute, vous amenez un homme à se repentir de cette faute de trois ou quatre façons différentes. Ainsi, vous m’avez reproché de dire un mensonge à ce mendiant et j’en ai beaucoup souffert. Or, c’est seulement hier que je parlai en toute franchise à un mendiant en lui déclarant que je ne lui donnerais rien parce que la loi interdisait d’encourager la mendicité. Qu’avez-vous fait alors? Vous m’avez suggéré la pensée que je serais beaucoup moins blâmable de le renvoyer avec un mensonge innocent et que mon accueil quasi-aimable le dédommageait de mon refus de pain. Eh bien, cette idée m’a fait souffrir pendant tout un jour. Trois jours auparavant j’avais nourri un mendiant, et cela de bien bon cœur, car je croyais bien faire. Immédiatement vous m’avez dit: «Oh! mauvais citoyen, pourquoi donnez-vous à manger à un traînard?» Ce reproche m’a mis la mort dans l’âme. J’avais fait travailler un traînard; vous me l’avez reproché, naturellement après coup. Une autre fois j’ai refusé de donner du travail à un mendiant; vous m’avez encore blâmé. Une autre fois j’avais été sur le point de tuer un mendiant; vous m’avez tenu éveillé toute la nuit en me torturant de remords. Cette fois j’ai cru bien faire en renvoyant un mendiant avec ma bénédiction; vous m’avez reproché amèrement de ne pas l’avoir tué. Décidément existe-t-il un moyen de satisfaire l’odieuse invention qu’on appelle une conscience?

--Je n’en connais aucun à vous proposer, benêt que vous êtes! quel que soit l’acte que vous avez commis, je m’empresse de chuchoter un mot à votre oreille pour vous convaincre que cet acte est un terrible méfait. Mon rôle, en même temps que mon bonheur, consiste à vous faire repentir de la moindre action. Si j’ai laissé échapper une occasion, je vous assure que c’est bien inintentionnellement.

--Rassurez-vous; à ma connaissance, vous n’avez pas manqué une seule occasion. Je n’ai jamais agi de quelque façon que ce fût sans m’en repentir dans les vingt-quatre heures. Samedi dernier, à l’église, j’entendais un sermon de charité; mon premier mouvement fut de donner 350 dollars. Je le regrettai et réduisis successivement ma donation de 100 en cent dollars jusqu’au chiffre de 50 dollars. Me repentant de ma première impulsion, je dégringolai de 50 à 25, puis à 15 dollars; quand le plateau de quête passa devant moi je jugeai bon de n’y déposer que 10 cents. De retour chez moi j’aurais bien voulu ravoir mes 10 cents. Bref, vous ne m’avez même pas laissé assister à un sermon de charité sans me tracasser la tête péniblement.

--Et je compte bien continuer encore, soyez-en persuadé. Vous dépendrez toujours de moi.

--Je le sais bien. Combien de fois aussi ai-je souhaité la nuit de vous attraper par le cou. Si seulement je pouvais vous tenir en ce moment!

--Ah! ah! je m’en doute bien, mais continuez donc! vous me divertissez plus que je ne puis le dire.

--J’en suis enchanté. Tenez, pour être franc je vais vous avouer que je vous considère comme le plus vilain, le plus méprisable et le plus ratatiné reptile que la terre ait porté. Grâce au ciel vous êtes invisible pour les autres, sans cela je mourrais de honte de me faire voir en compagnie d’un singe tel que vous. Si vous aviez cinq ou six pieds de haut je....

--Oh! naturellement, mais à qui la faute?

--Je n’en sais rien.

--A vous seul, il me semble.

--Vous vous trompez. On ne m’a jamais consulté au sujet de votre extérieur.

--Quoi qu’il en soit, vous êtes passablement responsable de mon aspect. Quand vous aviez huit ou neuf ans, j’avais sept pieds de haut et je passais pour extrêmement joli.

--Bien dommage que vous ne soyez pas mort jeune! Vous avez donc grandi de travers!

--On grandit comme on peut. Autrefois vous aviez une large conscience; si aujourd’hui elle est rétrécie j’imagine que c’est pour un motif quelconque. Vous et moi sommes à blâmer. Il y a de cela bien longtemps (vous ne vous en souvenez sans doute pas), je prenais mon rôle très à cœur et je me réjouissais de voir l’angoisse dans laquelle vous jetaient certaines de vos fautes favorites; à ce moment-là je me cramponnai à vous et pris plaisir à vous harceler. Vous avez commencé à vous révolter; naturellement je lâchai pied, me ratatinai un peu, je diminuai de taille et je me déformai. Plus je m’affaiblissais, plus vous vous entêtiez à ces fautes spéciales; à la fin, les parties de ma personne portant l’empreinte de ces vices devinrent aussi insensibles qu’une peau de requins: prenons votre manie de fumer, par exemple; j’appuyai sur cette corde un peu trop longtemps et elle faillit casser. Quand les gens vous demandent actuellement de renoncer à votre vice, ces callosités de ma personne semblent augmenter et me couvrir d’une sorte de cotte de mailles. En ce moment, moi, votre fidèle ennemie, votre conscience dévouée, je m’endors profondément, si profondément que je n’entendrais pas le tonnerre. Vous nourrissez quelques autres vices (peut-être quatre-vingts ou quatre-vingt-dix) qui produisent sur moi le même effet.

--C’est flatteur; vous dormez alors une partie du temps?

--Oui, je dors depuis plusieurs années; j’aurais pu dormir tout le temps si personne ne m’était venu en aide.

--Qui donc vous vint en aide?

--Les autres consciences. Toutes les fois qu’une personne dont je connais la conscience essaie d’intervenir auprès de vous pour réformer vos mauvaises habitudes invétérées, je décide cette conscience amie à angoisser son propriétaire en lui rappelant quelques méfaits à lui personnels; cela l’empêche de se mêler de vos affaires. Mais rassurez-vous, je vous harcélerai avec vos propres défauts, vous pouvez vous fier à moi.

--Je m’en rapporte à vous. Si vous aviez eu la bonté de me mettre au courant de cette situation trente ans auparavant, je me serais particulièrement surveillé et je ne vous aurais pas tenu en permanence endormie sur la kyrielle des vices humains; au contraire je vous aurais réduite à la dimension d’une pilule homéopathique. Voilà le genre de conscience après lequel je soupire ardemment. Si j’avais pu vous faire tenir dans une pilule homéopathique et mettre la main sur vous, croyez-vous que je vous aurais conservée comme souvenir dans un tube de verre? oh! non certes; je vous aurais donnée à un chien: tel est le sort que vous méritez vous et votre triste race. Maintenant j’ai une autre question à vous poser. Connaissez-vous dans ce quartier un certain nombre de consciences?

--Oui, beaucoup.

--J’aimerais en voir quelques-unes. Pourriez-vous m’en amener ici? seraient-elles visibles pour moi?

--Certainement non.

--J’aurais dû m’en douter; mais du moins vous pouvez me faire leur description. Parlez-moi donc de la conscience de mon voisin Thompson.

--Soit, je la connais intimement depuis de longues années alors qu’elle avait onze pieds de haut et une silhouette irréprochable. Maintenant elle est devenue vulgaire, très malheureuse et ne s’intéresse plus à rien; comme taille elle peut tenir dans une boîte à cigares.

--Mais dans cette région il y a certainement peu d’individus plus bas et plus médiocres que Hugh Thompson. Connaissez-vous la conscience de Robinson?

--Oui; elle a environ 4 pieds et demi de haut; elle était blonde autrefois, maintenant elle est brune, mais elle a gardé un extérieur agréable.

--Somme toute, Robinson est un bon garçon. Connaissez-vous la conscience de Tom Smith?

--Je la connais depuis son enfance; à l’âge de deux ans elle avait 13 pouces de haut et se montrait paresseuse (c’est un peu l’habitude à cet âge). Maintenant sa taille atteint 37 pieds. Sa conscience est une des plus belles physionomies d’Amérique. Très travailleuse et très active, elle est un des membres les plus entreprenants du Club de la Conscience dans le New-England. Nuit et jour vous pouvez la voir rivée à la personne de Smith, travaillant d’arrache-pied, les manches retroussées, avec une physionomie gaie. Elle a maintenant merveilleusement subjugué sa victime: Smith s’imagine que la moindre de ses actions est un crime odieux; sa conscience le harcèle et torture son âme.

--Smith est l’homme le plus estimable de ce quartier et pourtant il se ronge le cœur, persuadé qu’il agit toujours mal. Il n’y a vraiment qu’une conscience pour prendre plaisir à martyriser un brave cœur comme lui! Connaissez-vous la conscience de ma tante Marie?

--Je l’ai vue de loin, mais je ne la connais pas. Elle vit continuellement en plein air parce qu’aucune porte n’est assez large pour lui donner passage.

--Cela ne m’étonne pas. Voyons, connaissez-vous la conscience de cet éditeur qui, jadis, me vola certains de mes dessins pour les publier dans une revue et qui m’obligea à payer une somme assez rondelette pour me faire rendre justice?

--Oui, je la connais. Elle est assez célèbre. Le mois dernier elle figurait à une exposition organisée au profit d’un nouveau membre du club qui mourait de faim en exil. Le prix d’entrée de cette exposition et le voyage en chemin de fer étaient assez élevés; mais j’ai réussi à voyager pour rien en me faisant passer pour la conscience d’un journaliste, et à entrer à demi-place en me donnant pour la conscience d’un clergyman. Pourtant, la conscience de l’éditeur qui devait constituer le «clou» de cette exposition fut un insuccès complet. Elle était là, mais dans quel état! Le comité s’était procuré un microscope capable d’agrandir trente mille fois; malgré cela, au grand mécontentement général, personne ne parvint à la voir et....

Juste à ce moment j’entendis un pas saccadé contre la porte; j’ouvris et ma tante Mary se précipita dans la chambre; très animée et de bonne humeur, elle me bombarda de questions sur toute ma famille. Incidemment elle me dit:

--La dernière fois que je vous vis, vous m’aviez promis de subvenir à l’entretien de la famille pauvre qui habite au coin de la rue, et de continuer la bonne œuvre commencée par moi. J’ai appris, par hasard, que vous n’aviez pas tenu votre promesse.

Trouvez-vous cela bien?

A vrai dire je ne m’étais pas occupé du tout de cette famille, et maintenant j’éprouvais un violent serrement de cœur.

Je levai les yeux sur ma conscience: évidemment l’angoisse de mon cœur affectait ma conscience; penchée en avant, cette dernière semblait prête à tomber de la bibliothèque. Ma tante poursuivit:

--Je trouve que vous avez terriblement négligé ma pauvre protégée, vilain cœur dur qui ne tenez pas vos promesses!

Je devins écarlate et restai muet. A mesure que le sentiment de ma culpabilité s’accentuait, ma conscience se mit à s’agiter fortement. Après une légère pause, ma tante reprit sur un ton de reproche:

--Vous apprendrez sans doute avec peu d’émotion (puisque vous n’avez pas daigné visiter ma protégée) que l’infortunée est morte, voilà plusieurs mois, complètement délaissée.

A ce moment ma conscience ne put supporter plus longtemps le poids de mes souffrances, elle piqua une tête en avant et tomba de son haut perchoir sur le plancher avec un bruit sourd. En proie à une vive douleur et tremblante de crainte, elle se débattait sur le sol, essayant en vain de se relever. Je bondis vers la porte, la fermai à clé et m’adossant contre elle, je me penchai avec anxiété sur mon tyran qui se débattait. Une minute de plus et mes doigts énervés allaient entreprendre leur œuvre meurtrière.

--Oh! Qu’avez-vous donc? s’écria ma tante en reculant devant moi et en jetant sur moi des yeux anxieux.

Ma respiration était devenue très courte, presque entrecoupée et je paraissais étrangement excité.

--Mais qu’avez-vous donc? s’écria ma tante, vous me terrifiez! Qu’avez-vous donc à regarder fixement devant vous? Pourquoi vos doigts s’agitent-ils ainsi!

--Silence, femme, soupirai-je. Ne faites pas attention à moi; ce n’est rien, cela passera dans un instant; j’ai trop fumé, voyez-vous.

Mon tyran s’était relevé, et, avec une forte expression de terreur, essayait de gagner la porte en clopinant. Terrassé par l’émotion, je pouvais à peine reprendre haleine.

Ma tante tordit ses mains et me dit:

--Oh! je l’avais bien deviné; je savais bien que cela finirait ainsi! je vous en supplie, domptez cette fatale habitude pendant qu’il en est temps encore, et ne restez pas plus longtemps sourd à ma prière.

Ma conscience donna subitement des signes de lassitude.

--Oh! continua ma tante, promettez-moi que vous allez rompre avec cet odieux esclavage du tabac.

Ma conscience commença à vaciller et à battre des mains.

--Je vous en supplie, je vous en conjure; vous perdez la raison; vos yeux ont une expression de folie, je dirai presque de fureur. Oh! écoutez-moi et vous serez sauvé. Voyez, je vous implore à genoux.

Comme ma tante se prosternait devant moi, ma conscience chancela de nouveau et tomba lourdement sur le parquet.

--Oh! promettez-le-moi ou vous êtes perdu! promettez-le-moi, soyez sauvé et vous vivrez d’une vie nouvelle.

Poussant un profond soupir ma conscience subjuguée ferma les yeux et tomba dans un profond sommeil.

Avec une exclamation de joie, je passai d’un bond devant ma tante et saisis à la gorge le tyran de ma vie entière. Après tant d’années d’attente et d’espoir je le tenais donc enfin! Je mis ma conscience en pièces, je la fendis en menus morceaux, et jetai dans le feu ses débris sanglants. Enfin! ma conscience était morte et pour toujours; je me sentais un homme libre! Je me tournai vers ma pauvre tante, qui paraissait pétrifiée de terreur, et je m’écriai:

--Sortez d’ici avec tous vos pauvres, vos charités, vos réformes, votre morale fastidieuse! Vous voyez devant vous un homme qui a cessé de lutter et dont l’âme a trouvé enfin la paix, un homme dont le cœur est devenu insensible au chagrin, à la souffrance et au remords; un homme sans conscience! Dans ma joie je veux bien vous épargner; mais je pourrais vous étrangler sans le moindre regret! Sauvez-vous.

Elle s’enfuit. Depuis ce jour ma vie respire le bonheur, un bonheur inconnu. Rien au monde ne pourrait me persuader de reprendre une conscience. J’expulsai tous mes vieux préjugés pour vivre d’une vie nouvelle. Pendant les deux semaines qui suivirent, pour satisfaire certaines vieilles rancunes je tuai 38 personnes. Je brûlai une maison qui offusquait ma vue, j’extorquai à une veuve et à des orphelins leur dernière vache; celle-ci est je crois très bonne sans être cependant de pure race.

J’ai de plus commis moult crimes très variés et ce genre d’occupation m’a follement diverti; autrefois sans aucun doute, mes cheveux seraient devenus gris et mon cœur trop sensible aurait saigné de douleur.

Pour terminer j’ajoute, à titre de réclame, que les écoles de médecine désireuses de trouver des mendiants pour leurs expériences scientifiques feront bien de visiter la collection que je possède dans ma cave avant de faire leurs acquisitions ailleurs; cette collection de mendiants rassemblée et préparée par moi-même, je la vendrais à bon compte, en gros, en détail ou à la tonne, car je veux renouveler mon stock pour le printemps prochain.

LES AMOURS D’ALONZO FITZ CLARENCE ET DE ROSANNAH ETHELTON

CHAPITRE PREMIER

Par une triste matinée d’hiver, la ville de Eastport, dans l’état du Maine, était ensevelie sous un blanc linceul de neige tombée depuis peu. Cette neige avait interrompu la circulation des rues, d’habitude très mouvementées; on apercevait ce jour-là de grands espaces déserts, des avenues aussi silencieuses que blanches. De chaque côté de la chaussée, la neige formait un talus escarpé. De temps en temps on pouvait entendre le raclement lointain d’une pelle de bois et on apercevait à une certaine distance une silhouette noire penchée en avant, disparaissant dans une tranchée pour réapparaître un instant après, et lancer en l’air une pesante pelletée de neige. Mais il faisait si froid que les travailleurs posaient bientôt leur pelle et se réfugiaient dans la maison la plus proche en exécutant des moulinets avec leurs bras pour se réchauffer.

A ce moment le ciel s’obscurcit; le vent se leva et souffla avec rage, envoyant de violentes bouffées qui chassaient devant elles un fin brouillard de neige. Sous l’effort d’une de ces bouffées, de grands tourbillons de neige s’amoncelèrent au milieu des rues, formant des monticules blancs aussi tristes que des tombes. Quelques minutes plus tard, une autre bouffée balayait la crête de ces monticules, entraînant avec elle une fine poussière de neige semblable aux flocons d’écume que la tempête arrache du sommet des vagues de la mer.

Alonzo Fitz Clarence était assis dans son gentil et élégant cabinet de travail, drapé dans une robe de chambre de soie bleue garnie de revers et de parements de satin écarlate. Il avait devant lui les restes de son déjeuner et la table élégante sur laquelle ce dernier était servi s’harmonisait agréablement avec le charme, la richesse, le bon goût de la pièce. Un feu joyeux brûlait dans la cheminée.

Un violent coup de vent s’abattit contre les fenêtres et un tourbillon de neige vint les cingler avec un bruit strident. L’élégant jeune solitaire murmura:

--Un vrai temps à ne pas sortir, aujourd’hui. Au fond je n’en suis pas fâché, mais que faire pour me distraire? Ma mère n’est pas loin de moi, je puis facilement communiquer avec ma tante Suzanne, mais par un jour aussi triste il faut trouver un nouvel élément de distraction pour rompre la monotonie d’une captivité forcée.

Il leva les yeux sur sa jolie pendule de cheminée:

--Cette pendule va encore de travers, pensa-t-il; elle ne se doute jamais de l’heure qu’il est; quand elle la sait par hasard elle m’induit en erreur, ce qui revient au même... Alfred!

Pas de réponse.

--Alfred!... Voilà un brave garçon aussi inexact que ma pendule.

Alonzo mit le doigt sur un bouton de sonnette électrique fixé au mur. Il attendit un instant, appuya encore, attendit de nouveau et dit:

--Voilà encore une batterie détraquée! mais pendant que j’y suis, je veux savoir tout de même quelle heure il est.

Se dirigeant vers un tube acoustique émergeant du mur, il siffla, appela sa mère et répéta deux fois son appel.

--Décidément je perds mon temps, la batterie de ma mère est aussi en désordre. Impossible pour moi de communiquer avec les étages inférieurs.

Il s’assit à son bureau de palissandre, appuya son menton sur le coin de sa main gauche et appela en dirigeant sa voix vers le parquet:

--Tante Suzanne!

Une voix agréable lui répondit:

--Est-ce vous Alonzo?

--Oui, je suis trop paresseux et je me sens trop bien ici pour descendre; pourtant j’ai bien besoin qu’on vienne à mon aide en ce moment.

--Mon cher, qu’avez-vous donc?

--Quelque chose d’assez sérieux, je vous assure.

--Oh! ne me tenez pas en suspens, je vous en prie. Qu’y a-t-il?

--Je désire savoir quelle heure il est.

--Vilain garçon, quelle mauvaise plaisanterie! C’est tout ce que vous désirez savoir?

--Oui, tout, sur mon honneur. Tranquillisez-vous. Indiquez-moi l’heure et je vous en serai très reconnaissant.

--Juste neuf heures cinq.

Alonzo murmura:

--Tiens, neuf heures cinq et, regardant sa pendule, il ajouta: «Aujourd’hui elle va mieux que de coutume, elle ne varie que de trente-quatre minutes. Voyons un peu... trente-trois et vingt et un font cinquante-quatre; quatre fois cinquante-quatre font 236; moins un, reste 235. C’est bien cela.

Il tourna les aiguilles de sa pendule et leur fit marquer une heure moins vingt-cinq, puis il ajouta:

--Nous allons voir maintenant si elle peut marcher droit quelque temps; sans cela je la bazarde.

Il s’assit de nouveau à son bureau et appela:

--Tante Suzanne!

--Quoi, mon cher?

--Avez-vous déjeuné?

--Oui, depuis une heure.

--Etes-vous occupée?

--Non, je couds; pourquoi?

--Etes-vous seule?

--Oui, mais j’attends quelqu’un à 9 h. 1/2..

--Vous avez bien de la chance. Je suis tout seul et j’aimerais tant causer avec quelqu’un.

--Et bien! causons ensemble un instant.

--Mais ce que j’ai à vous dire est secret.

--N’ayez pas peur; parlez à votre aise, personne n’est avec moi.

--Je ne sais vraiment si j’oserai.

--Voyons, Alonzo, vous savez bien que vous avez confiance en moi, ne vous arrêtez pas.

--Je le sais bien, ma tante, mais ce que j’ai à vous dire est très sérieux, me touche de très près, intéresse toute ma famille et même toute l’humanité.

--Voyons, Alonzo, parlez. Je n’en soufflerai mot. Qu’avez-vous?

--Je n’ose vous le dire, ma tante.

--Je vous en supplie, parlez. Vous savez que je vous aime et que rien de ce qui vous touche ne m’est étranger. Ayez confiance en moi et dites-moi tout. Qu’avez-vous?

--C’est le temps!...

--Que le diable emporte le temps! Je ne comprends pas que vous ayez le courage de me tourmenter ainsi, Alonzo.

--Ma chère tante, j’en suis désolé; sur mon honneur je ne recommencerai plus; me pardonnez-vous?

--Je ne le devrais pas, car vous recommencerez certainement à vous moquer de moi.

--Non, certes, sur mon honneur. Mais que temps, quel affreux temps! Il faut absolument se remonter le moral artificiellement. Il neige, il vente, il fait des rafales, et avec cela un froid noir. Mais quel temps avez-vous là-bas?

--Un temps chaud, pluvieux, mélancolique. Les gens se promènent dans les rues avec des parapluies; des torrents d’eau coulent à chaque extrémité des baleines. En ce moment un convoi funèbre défile dans la rue; aussi loin que mon regard peut s’étendre, j’aperçois un double rang de parapluies. J’ai fait allumer du feu pour m’égayer, mais je laisse les fenêtres ouvertes pour me rafraîchir. C’est peine perdue, car la brise embaumée de décembre pénètre dans ma chambre et m’apporte les suaves parfums des fleurs qui dans leur profusion jettent une note d’exubérance sur l’esprit des hommes déprimés et sombres.

Alonzo entr’ouvrit la bouche pour répondre: «Vous devriez faire imprimer cette jolie tirade poétique.» Mais il s’arrêta net, car il venait d’entendre sa tante parler à quelqu’un d’autre. Il se leva, se dirigea vers la fenêtre et contempla le triste paysage d’hiver. La tempête faisait rage et chassait la neige devant elle plus furieusement que jamais; les volets battaient les murs à se décrocher; un chien abandonné, la tête basse, la queue serrée entre les jambes, rasait en tremblant les murs pour s’abriter contre la tourmente. Une jeune fille, les jupes retroussées au-dessus des genoux, pataugeait dans l’eau en détournant son visage des coups de vent; le capuchon de son caoutchouc venait d’être rejeté en arrière par la rafale.

Alonzo frissonna et pensa en soupirant: «J’aimerais mieux la boue, la pluie chaude, et même les fleurs insolentes, que cet affreux temps!» Il quitta la fenêtre, fit un pas en arrière et s’arrêta en prêtant l’oreille: il venait d’entendre quelques accents d’un chant à lui familier. La tête inconsciemment penchée en avant, il savourait cette mélodie, immobile, impassible, respirant à peine. Le chant était exécuté avec une certaine imperfection, mais Alonzo semblait y trouver un charme tout particulier. Lorsque la chanson fut terminée, Alonzo poussa un profond soupir et dit: «Je n’ai jamais entendu chanter _le Doux tout à l’heure_ avec autant de grâce.»

Il se dirigea vers son bureau, écouta un instant et demanda sur un ton confidentiel:

--Ma tante, qui est donc ce divin chanteur?

--C’est la personne dont j’attendais la visite; elle va demeurer chez moi un mois ou deux; je vais vous présenter à elle: Miss...

--Pour l’amour de Dieu, attendez un instant, tante Suzanne, vous allez un peu vite, il me semble.

Il courut à sa chambre à coucher et revint un instant après complètement métamorphosé et très élégamment vêtu.

--Que les femmes sont donc inconséquentes! Un peu plus ma tante allait me présenter à cette divine personne dans ma robe de chambre bleu de ciel garnie de revers rouges.

Il se dirigea vers son bureau et dit à sa tante, en esquissant un sourire de bonne humeur et en accompagnant ses paroles de mouvements de tête significatifs:

--Maintenant je suis prêt, ma chère tante.