Les pastorales de Longus, ou Daphnis et Chloé
Part 1
DAPHNIS ET CHLOÉ
DEUXIÈME ÉDITION
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_Tous droits réservés._
E. PICARD.
Imp. Eugène HEUTTE et Ce, à Saint-Germain.
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LES
PASTORALES DE LONGUS
OU
DAPHNIS ET CHLOÉ
TRADUCTION D'AMYOT
REVUE ET COMPLÉTÉE PAR P.-L. COURIER
NOUVELLE ÉDITION
ACCOMPAGNÉE D'UN GLOSSAIRE DES MOTS DIFFICILES
PAR
M. PIERRE JANNET
PARIS
Chez Alphonse LEMERRE, libraire
27-29, passage Choiseul
MDCCCLXXIII
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TABLES DES MATIÈRES.
Pages Avertissement de l'éditeur.................... 5
Préface du traducteur......................... 9
Livre premier................................. 13
Livre second.................................. 49
Livre troisième............................... 89
Livre quatrième............................... 125
Glossaire-Index.............................. 165
[Pg 5]
AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR.
Sur Longus, il n'y a rien à dire. Sur son livre et sur la traduction d'Amyot, la _Préface du traducteur_ donne tous les renseignements désirables.
C'est en 1807 que Paul-Louis Courier découvrit dans la Bibliothèque Laurentienne, à Florence, un manuscrit des Pastorales de Longus contenant un passage assez long resté jusqu'alors inconnu. Plus tard, il transcrivit ce fragment, et, en 1810, il fit imprimer à Rome une édition complète du texte grec, qui ne fut tirée qu'à cinquante-deux exemplaires. La même année, il fit imprimer à Florence, à soixante exemplaires, la version d'Amyot, dans laquelle il avait introduit une traduction [Pg 6] du fragment nouvellement découvert, faite par lui dans le style du premier traducteur.
En 1813, il publia chez Firmin Didot une «traduction complette d'après le texte grec des meilleurs manuscrits». Dans cette traduction, il avait conservé autant qu'il l'avait pu celle d'Amyot.
Cette traduction, revue et corrigée, reparut en 1821, in-8, chez Alexandre Corréard, le naufragé de la _Méduse_, le libraire de l'opposition bonapartisto-libérale; puis, en 1825, in-16, dans la _Collection des Romans grecs_ publiée par Merlin.
C'est l'édition de 1825, la dernière revue par Courier, qu'on reproduit ici.
En transcrivant le fragment inédit de Florence, Courier eut le malheur de faire sur ce fragment une tache d'encre qui couvrait une vingtaine de mots. Cet accident fut l'occasion d'une polémique violente, dans laquelle on vit intervenir des personnages qu'on est bien étonné de voir mêlés à cette affaire. Courier expliqua les faits dans une _Lettre à M. Renouard_, qu'on a souvent réimprimée. Ce que je ne puis me lasser d'admirer, c'est que cette lettre, dirigée uniquement contre le gouvernement de l'Empire, fit vendre cinq éditions de _Daphnis et Chloé_ dans le courant de l'année [Pg 7] 1821. En vérité, l'opposition de ce temps-là était singulièrement intelligente! Je ne reproduis pas cette lettre. Elle peut figurer avec honneur dans une collection des pamphlets de Paul-Louis Courier, mais il n'y a plus aucune raison pour la joindre à une édition de Longus. D'ailleurs on la trouve partout.
Plusieurs éditions du Longus de Courier sont suivies de notes sur les variantes du texte grec, sur les erreurs d'Amyot et sur les améliorations que Courier a introduites dans sa traduction. J'ai cru devoir écarter aussi ces notes, intéressantes seulement pour les hellénistes.
Ce qu'on offre ici au public, c'est donc tout simplement le roman de Longus dans la meilleure traduction française. Tout ce qu'on a cru pouvoir y joindre, c'est un glossaire des mots difficiles, dans lequel on a intercalé un index des noms géographiques et mythologiques. Ce petit travail, qui n'avait pas encore été fait, pourra n'être pas tout à fait dépourvu d'utilité.
P. JANNET.
[Pg 8]
[Pg 9]
PRÉFACE DU TRADUCTEUR
La version faite par Amyot des Pastorales de Longus, bien que remplie d'agrément, comme tout le monde sait, est incomplète et inexacte; non qu'il ait eu dessein de s'écarter en rien du texte de l'auteur; mais c'est que d'abord il n'eut point l'ouvrage grec entier, dont il n'y avoit en ce temps-là que des copies fort mutilées. Car tous les anciens manuscrits de Longus ont des lacunes et des fautes considérables, et ce n'est que depuis peu qu'en en comparant plusieurs, on est parvenu à suppléer l'un par l'autre, et à donner de cet auteur un texte lisible. Puis, Amyot, lorsqu'il entreprit cette traduction, qui fut de ses premiers ouvrages, n'étoit pas aussi habile qu'il le devint dans la suite, et cela se voit en beaucoup d'endroits où il ne rend point le sens de l'auteur, par-tout assez clair et facile, faute de l'avoir entendu. Il y a aussi des passages qu'il a entendus et n'a point voulu traduire. Enfin, il a fait ce travail avec une grande négligence, et tombe à tous coups dans des fautes que le moindre degré d'attention lui eût épargnées. De sorte qu'à vrai dire, [Pg 10] il s'en faut de beaucoup qu'Amyot n'ait donné en françois le roman de Longus; car ce qu'il en a omis exprès, ou pour ne l'avoir point trouvé dans son manuscrit, avec ce qu'il a mal rendu par erreur ou autrement, fait en somme plus de la moitié du texte de l'auteur, dont sa version ne représente que certaines parties, des phrases, des morceaux bien traduits parmi beaucoup de contre-sens, et quelques passages rendus avec tant de grâce et de précision, qu'il ne se peut rien de mieux. Aussi s'est-on appliqué à conserver avec soin dans cette nouvelle traduction jusqu'aux moindres traits d'Amyot conformes à l'original, en suppléant le reste d'après le texte tel que nous l'avons aujourd'hui, et il semble que c'étoit là tout ce qui se pouvoit faire. Car de vouloir dire en d'autres termes ce qu'il avoit si heureusement exprimé dans sa traduction, cela n'eût pas été raisonnable, non plus que d'y respecter ces longues traînées de langage, comme dit Montaigne, dans lesquelles, croyant développer la pensée de son auteur, car il n'eut jamais d'autre but, il dit quelquefois tout le contraire, ou même ne dit rien du tout. Si quelques personnes toutefois n'approuvent pas qu'on ose toucher à cette version, depuis si long-temps admirée comme un modèle de grâce et de naïveté, on les prie de considérer que, telle qu'Amyot l'a donnée, personne ne la lit maintenant. Le Longus d'Amyot, imprimé une seule fois, il y a plus de deux siècles, n'a reparu depuis qu'avec une foule de corrections et des pages entières de suppléments, ouvrage des nouveaux éditeurs, qui, pour [Pg 11] en remplir les lacunes et remédier aux contre-sens les plus palpables d'Amyot, se sont aidés comme ils ont pu d'une faible version latine, et ainsi ont fait quelque chose qui n'est ni Longus ni Amyot. C'est là ce qu'on lit aujourd'hui. Le projet n'est donc pas nouveau de retoucher la version d'Amyot; et si on le passe à ceux-là qui n'ont pu avoir nulle idée de l'original, en fera-t-on un crime à quelqu'un qui, voyant les fautes d'Amyot changées plutôt que corrigées par ses éditeurs, aura entrepris de rétablir dans cette traduction, avec le vrai sens de l'auteur, les belles et naïves expressions de son interprète? Un ouvrage, une composition, une œuvre créée, ne se peut finir ni retoucher que par celui qui l'a conçue; mais il n'en va pas ainsi d'une traduction, quelque belle qu'elle soit; et cette Vénus qu'Apelle laissa imparfaite, on auroit pu la terminer, si c'eût été une copie, et la corriger même d'après l'original.
Nous ne savons rien de l'auteur de ce petit roman: son nom même n'est pas bien connu. On le trouve diversement écrit en tête des vieux exemplaires, et il n'en est fait nulle mention dans les notices que Suidas et Photius nous ont laissées de beaucoup d'anciens écrivains: silence d'autant plus surprenant, qu'ils n'ont pas négligé de nommer de froids imitateurs de Longus, tels qu'Achilles Tatius et Xénophon d'Éphèse. Ceux-ci, contrefaisant son style, copiant toutes ses phrases et ses façons de dire, témoignent assez en quelle estime il étoit de leur temps. On n'imite guère que ce qui est généralement approuvé. Nicétas [Pg 12] Eugénianus, dont l'ouvrage se trouve dans quelques bibliothèques, n'a presque fait que mettre en vers la prose de Longus. Mais le plus malheureux de tous ceux qui ont tenté de s'approprier son langage et ses expressions, c'est Eumathius, l'auteur du roman des Amours d'Ismène et d'Isménias. Quant à Héliodore, ce qu'il a de commun avec notre auteur se réduit à quelques traits qu'ils ont pu puiser aux mêmes sources, et ne suffit pas pour prouver que l'un d'eux ait imité l'autre. Quoi qu'il en soit, on voit que le style de Longus a servi de modèle à la plupart de ceux qui ont écrit en grec de ces sortes de fables que nous appelons romans. Il avoit lui-même imité d'autres écrivains plus anciens. On ne peut douter qu'il n'ait pris des poètes érotiques, qui étoient en nombre infini, et de la nouvelle Comédie, ainsi qu'on l'appeloit, la disposition de son sujet, et beaucoup de détails, dont même quelques-uns se reconnoissent encore dans les fragments de Ménandre et des autres comiques. Il a su choisir avec goût et unir habilement tous ces matériaux, pour en composer un récit où la grâce de l'expression et la naïveté des peintures se font admirer dans l'extrême simplicité du sujet. Aussi aura-t-on peine à croire qu'un tel ouvrage ait pu paroître au milieu de la barbarie du siècle de Théodose, ou même plus tard, comme quelques savants l'ont conjecturé.
[Pg 13]
LES PASTORALES
DE
LONGUS.
LIVRE PREMIER.
En l'île de Lesbos chassant, dans un bois consacré aux Nymphes je vis la plus belle chose que j'aie vue en ma vie, une image peinte, une histoire d'amour. Le parc, de soi-même, étoit beau; fleurs n'y manquoient, arbres épais, fraîche fontaine qui nourrissoit et les arbres et les fleurs; mais la peinture, plus plaisante encore que tout le reste, étoit d'un sujet amoureux et de merveilleux artifice; tellement que plusieurs, même étrangers, qui en avoient ouï parler, venoient là, dévots aux Nymphes, et curieux de voir cette peinture. Femmes s'y voyoient accouchant, autres enveloppant [Pg 14] de langes des enfants; de petits poupards exposés à la merci de fortune; bêtes qui les nourrissoient, pâtres qui les enlevoient; jeunes gens unis par amour; des pirates en mer, des ennemis à terre qui couroient le pays, avec bien d'autres choses, et toutes amoureuses, lesquelles je regardai en si grand plaisir, et les trouvai si belles, qu'il me prit envie de les coucher par écrit. Si cherchai quelqu'un qui me les donnât à entendre par le menu; et avant le tout entendu, en composai ces quatre livres, que je dédie comme une offrande à Amour, aux Nymphes et à Pan, espérant que le conte en sera agréable à plusieurs manières de gens, pour ce qu'il peut servir à guérir le malade, consoler le dolent, remettre en mémoire de ses amours celui qui autrefois aura été amoureux, et instruire celui qui ne l'aura encore point été. Car jamais ne fut ni ne sera qui se puisse tenir d'aimer, tant qu'il y aura beauté au monde, et que les yeux regarderont. Nous-mêmes, veuille le Dieu que sages puissions ici parler des autres!
Mitylène est ville de Lesbos, belle et grande, coupée de canaux par l'eau de la mer qui flue dedans et tout à l'entour, ornée de ponts de pierre blanche et polie; à [Pg 15] voir, vous diriez non une ville, mais comme un amas de petites îles. Environ huit ou neuf lieues loin de cette ville de Mitylène, un riche homme avoit une terre: plus bel héritage n'étoit en toute la contrée; bois remplis de gibier, coteaux revêtus de vignes, champs à porter froment, pâturages pour le bétail, et le tout au long de la marine, où le flot lavoit une plage étendue de sable fin.
En cette terre un chevrier nommé Lamon, gardant son troupeau, trouva un petit enfant qu'une de ses chèvres allaitoit, et voici la manière comment. Il y avoit un hallier fort épais de ronces et d'épines, tout couvert par-dessus de lierre, et au-dessous, la terre feutrée d'herbe menue et délicate, sur laquelle étoit le petit enfant gisant. Là s'en couroit cette chèvre, de sorte que bien souvent on ne savoit ce qu'elle devenoit, et abandonnant son chevreau, se tenoit auprès de l'enfant. Pitié vint à Lamon du chevreau délaissé. Un jour il prend garde par où elle alloit; sur le chaud du midi, la suivant à la trace, il voit comme elle entroit sous le hallier doucement et passoît ses pattes tout beau par-dessus l'enfant, peur de lui faire mal; et l'enfant prenoit à belles mains son pis comme si c'eût été mamelle [Pg 16] de nourrice. Surpris, ainsi qu'on peut penser, il approche, et trouve que c'étoit un petit garçon, beau, bien fait, et en plus riche maillot que convenir ne sembloit à tel abandon; car il étoit enveloppé d'un mantelet de pourpre avec une agrafe d'or; près de lui avoit un petit couteau à manche d'ivoire.
Si fut entre deux d'emporter ces enseignes de reconnoissance, sans autrement se soucier de l'enfant; puis, ayant honte de ne se montrer du moins aussi humain que sa chèvre, quand la nuit fut venue il prend tout, et les joyaux, et l'enfant et la chèvre, qu'il conduisit à sa femme Myrtale, laquelle, ébahie, s'écria si à cette heure les chèvres faisoient de petits garçons. Et Lamon lui conta tout, comme il l'avoit trouvé gisant et la chèvre le nourrissant, et comment il avoit eu honte de le laisser périr. Elle fut bien d'avis que vraiment il ne l'avoit pas dû faire; et tous deux d'accord de l'élever, ils serrèrent ce qui s'étoit trouvé quant et lui, disant par-tout qu'il est à eux; et afin que le nom même sentît mieux son pasteur, l'appelèrent Daphnis.
A quelque deux ans de là, un berger des environs, qui avoit nom Dryas, vit une toute pareille chose et trouva semblable [Pg 17] aventure. Un antre étoit en ce canton, qu'on appeloit l'antre des Nymphes, grande et grosse roche creuse par le dedans, toute ronde par le dehors, et dedans y avoit les figures des Nymphes, taillées de pierre, les pieds sans chaussures, les bras nus jusques aux épaules, les cheveux épars autour du col, ceintes sur les reins, toutes ayant le visage riant et la contenance telle comme si elles eussent ballé ensemble. Du milieu de la roche et du plus creux de l'antre sourdoit une fontaine, dont l'eau, qui s'épandoit en forme de bassin, nourrissoit là au devant une herbe fraîche et touffue, et s'écouloit à travers le beau pré verdoyant. On voyoit attachées au roc force seilles à traire le lait, force flûtes et chalumeaux, offrandes des anciens pasteurs.
En cette caverne une brebis, qui naguères avoit agnelé, alloit si souvent, que le berger la crut perdue plus d'une fois. La voulant châtier, afin qu'elle demeurât au troupeau, comme devant, à paître avec les autres, il coupe un scion de franc osier, dont il fit un collet en manière de lacs courant, et s'en venoit pour l'attraper au creux du rocher. Mais quand il y fut, il trouva autre chose: il voit la brebis donner son pis à un enfant, avec amour et douceur telles que mère autrement [Pg 18] n'eût su faire; et l'enfant, de sa petite bouche belle et nette, pource que la brebis lui léchoit le visage après qu'étoit saoul de tetter, prenoit sans un seul cri puis l'un puis l'autre bout du pis, de grand appétit. Cet enfant étoit une fille, et avec elle aussi, pour marques à la pouvoir un jour connoître, on avoit laissé une coiffe de réseau d'or, des patins dorés et des chaussettes brodées d'or.
Dryas, estimant cette rencontre venir expressément des Dieux, et instruit à la pitié par l'exemple de sa brebis, enlève l'enfant dans ses bras, met les joyaux dans son bissac, non sans faire prière aux Nymphes qu'à bonne heure pût-il élever leur pauvre petite suppliante; puis, quand vint l'heure de remener son troupeau au tect, retournant au lieu de sa demeurance champêtre, conte à sa femme ce qu'il avoit vu, lui montre ce qu'il avoit trouvé, disant qu'elle ne feroit que bien si elle vouloit de là en avant tenir cet enfant pour sa fille, et comme sienne la nourrir, sans rien dire de telle aventure. Napé, c'étoit le nom de la bergère, Napé, de ce moment, fut mère à la petite créature, et tant l'aima qu'elle paroissoit proprement jalouse de surpasser en cela sa brebis, qui toujours l'allaitoit de [Pg 19] son pis: et pour mieux faire croire qu'elle fût sienne, lui donna aussi un nom pastoral, la nommant Chloé.
Ces deux enfants en peu de temps devinrent grands, et d'une beauté qui sembloit autre que rustique. Et sur le point que l'un fut parvenu à l'âge de quinze ans, et l'autre de deux moins, Lamon et Dryas en une même nuit songèrent tous deux un tel songe: Il leur fut avis que les Nymphes, celles-là mêmes de l'antre où étoit cette fontaine, et où Dryas avoit trouvé la petite fille, livroient Daphnis et Chloé aux mains d'un jeune garçonnet fort vif et beau à merveille, qui avoit des ailes aux épaules, portoit un petit arc et de petites flèches, et, les ayant touchés tous deux d'une même flèche, commandoit à l'un paître de là en avant les chèvres, et à l'autre les brebis. Telle vision aux bons pasteurs présageant le sort à venir de leurs nourrissons, bien leur fâchoit qu'ils fussent aussi destinés à garder les bêtes. Car jusque là ils avoient cru que les marques trouvées quant et eux leur promettoient meilleure fortune, et aussi les avoient élevés plus délicatement qu'on ne fait les enfants des bergers, leur faisant apprendre les lettres, et tout le bien et honneur qui se pouvoit en un lieu champêtre; [Pg 20] si résolurent toutefois d'obéir aux Dieux touchant l'état de ceux qui par leur providence avoient été sauvés, et, après avoir communiqué leurs songes ensemble, et sacrifié en la caverne à ce jeune garçonnet qui avoit des ailés aux épaules (car ils n'en eussent su dire le nom), les envoyèrent aux champs, leur enseignant toutes choses que bergers doivent sçavoir, comment il faut faire paître les bêtes avant midi, et comment après que le chaud est passé; à quelle heure convient les mener boire, à quelle heure les ramener au tect; à quoi il est besoin user de la houlette, à quoi de la voix seulement. Eux prirent cette charge avec autant de joie comme si c'eût été quelque grande seigneurie, et aimoient leurs chèvres et brebis trop plus affectueusement que n'est la coutume des bergers, pour ce qu'elle se sentoit tenue de la vie à une brebis, et lui de sa part se souvenoit qu'une chèvre l'avoit nourri.
Or étoit-il lors environ le commencement du printemps, que toutes fleurs sont en vigueur, celles des bois, celles des prés, et celles des montagnes. Aussi jà commençoit à s'ouïr par les champs bourdonnement d'abeilles, gazouillement d'oiseaux, bêlement d'agneaux nouveau nés. Les troupeaux [Pg 21] bondissoient sur les collines, les mouches à miel murmuraient par les prairies, les oiseaux faisoient résonner les buissons de leur chant. Toutes choses adonc faisant bien leur devoir de s'égayer à la saison nouvelle, eux aussi, tendres, jeunes d'âge, se mirent à imiter ce qu'ils entendoient et voyoient. Car entendant chanter les oiseaux, ils chantaient; voyant bondir les agneaux, ils sautoient à l'envi; et, comme les abeilles, alloient cueillant des fleurs, dont ils jetoient les unes dans leur sein, et des autres arrangeoient des chapelets pour les Nymphes; et toujours se tenoient ensemble, toute besogne faisoient en commun, paissant leurs troupeaux l'un près de l'autre. Souventes fois Daphnis alloit faire revenir les brebis de Chloé, qui s'étoient un peu loin écartées du troupeau; souvent Chloé retenoit les chèvres trop hardies voulant monter au plus haut des rochers droits et coupés; quelquefois l'un tout seul gardoit les deux troupeaux, pendant le temps que l'autre vaquoit à quelque jeu. Leurs jeux étoient jeux de bergers et d'enfants. Elle, s'en allant dès le matin cueillir quelque part du menu jonc, en faisoit une cage à cigale, et cependant ne se soucioit aucunement de son troupeau; lui d'autre côté, [Pg 22] ayant coupé des roseaux, en pertuisoit les jointures, puis les colloit ensemble avec de la cire molle, et s'apprenoit à en jouer bien souvent jusques à la nuit. Quelquefois ils partageoient ensemble leur lait ou leur vin, et de tous vivres qu'ils avoient portés du logis se faisoient part l'un à l'autre. Bref, on eût plutôt vu les brebis dispersées paissant chacune à part, que l'un de l'autre séparés, Daphnis et Chloé.
Or, parmi tels jeux enfantins, Amour leur voulut donner du souci. En ces quartiers y avoit une louve, laquelle ayant naguères louveté, ravissoit des autres troupeaux de la proie à foison, dont elle nourrissoit ses louveteaux; et pour ce, gens assemblés des villages d'alentour faisoient la nuit des fosses d'une brasse de largeur et quatre de profondeur, et la terre qu'ils en tiraient, non toute, mais la plupart, l'épandoient au loin; puis étendant sur l'ouverture des verges longues et grêles, les couvraient en semant par-dessus le demeurant de la terre, afin que la place parût toute plaine et unie comme devant, en sorte que s'il n'eût passé par-dessus qu'un lièvre en courant, il eût rompu les verges, qui étoient, par manière de dire, plus foibles que brins de paille, et lors eût-on bien [Pg 23] vu que ce n'étoit point terre ferme, mais une feinte seulement. Ayant fait plusieurs telles fosses en la montagne et en la plaine, ils ne purent prendre la louve, car elle sentit l'embûche, mais furent cause que plusieurs chèvres et brebis périrent, et presque Daphnis lui-même, par tel inconvénient:
Deux boucs s'échauffèrent de jalousie à cosser l'un contre l'autre, et si rudement se heurtèrent que la corne de l'un fut rompue; de quoi sentant grande douleur celui qui étoit écorné, se mit en bramant à fuir, et le victorieux à le poursuivre, sans le vouloir laisser en paix. Daphnis fut marri de voir ce bouc mutilé de sa corne; et, se courrouçant à l'autre, qui encore n'étoit content de l'avoir ainsi laidement accoutré, si prend en son poing sa houlette et s'en court après ce poursuivant. De cette façon, le bouc fuyant les coups, et lui le poursuivant en courroux, guères ne regardoient devant eux; et tous deux tombèrent dans un de ces pièges, le bouc le premier et Daphnis après, ce qui l'engarda de se faire mal, pour ce que le bouc soutint sa chute. Or au fond de cette fosse, il attendoit si quelqu'un viendroit point l'en retirer et pleuroit. Chloé ayant de loin vu son accident, accourt, et voyant qu'il étoit en vie, [Pg 24] s'en va vite appeler au secours un bouvier de là auprès. Le bouvier vint; il eût bien voulu avoir une corde à lui tendre, mais ils n'en trouvèrent brin. Par quoi Chloé, déliant le cordon qui entourait ses cheveux, le donne au bouvier, lequel en dévale un bout à Daphnis, et tenant l'autre avec Chloé, tant firent-ils eux deux en tirant de dessus le bord de la fosse, et lui en s'aidant et grimpant du mieux qu'il pouvoit, que finablement ils le mirent hors du piège. Puis retirant par le même moyen le bouc, dont les cornes en tombant s'étoient rompues toutes deux (tant le vaincu avoit été bien et promptement vengé), ils en firent don au bouvier pour sa récompense, et entre eux convinrent de dire au logis, si on le demandoit, que le loup l'avoit emporté.
Revenus ensuite à leurs troupeaux, les ayant trouvés qui paissoient tranquillement et en bon ordre, chèvres et brebis, ils s'assirent au pied d'un chêne et regardèrent si Daphnis étoit point quelque part blessé. Il n'y avoit en tout son corps trace de sang ni mal quelconque, mais bien de la terre et de la boue parmi ses cheveux et sur lui. Si délibéra de se laver, afin que Lamon et Myrtale ne s'aperçussent de rien. [Pg 25] Venant donc avec Chloé à la caverne des Nymphes, il lui donna sa pannetière et son sayon à garder, et se mit au bord de la fontaine à laver ses cheveux et son corps.