Les parisiennes de Paris

Chapter 20

Chapter 203,959 wordsPublic domain

--C'est que vous ne savez pas aimer, murmura Sylvanie avec résignation. L'amour, vois-tu, c'est la confiance. Quand on aime, on ne cherche pas à épier, on ne veut rien savoir, on croit! Ne pas t'aimer! hélas! hélas! Raoul, avez-vous oublié ce temps, le seul où j'aie vécu! Ce temps où nous existions tous deux, avec une même pensée, avec un même espoir, avec un même rêve!

--Et alors, reprit Raoul, quand j'avais pensé à un ruban ou à une fleur, le soir je vous revoyais, et le ruban était sur votre robe, et la fleur était dans vos cheveux! car alors votre âme était soeur de la mienne et nous nous comprenions sans rien dire; mais depuis!...

--Et, s'écria madame de Lillers, comme entraînée par son souvenir, lorsque j'ai senti mon coeur battre comme s'il allait se briser, et que je suis tombée dans tes bras en te disant la première: je t'aime! réponds, Raoul, te trompais-je alors!

--Oh! tu m'aimes! Sylvanie!

Raoul allait parler encore, lorsque, malgré le galop effréné des chevaux, la belle tête de Sylvanie se pencha jusqu'aux lèvres du jeune homme et lui ferma la bouche avec un baiser.

O mystère! de perfidies en perfidies, Raoul était allé au fond du coeur de cette femme et il en avait vu les déserts de glace dans toute leur sinistre étendue.

Eh bien, il avait suffi à Sylvanie de faire luire un rayon dans ses yeux et sur ses lèvres, et l'amant désabusé la veille croyait voir s'épanouir à présent dans cette âme dévastée toutes les floraisons et les verdures d'un printemps jonché de roses!

Elle n'avait rien dit, et elle était justifiée!

Mais elle déploya tant d'art, tant de coquetterie, tant de grâces naïves pour enchanter Raoul! Elle se donna tant de peine pour emplir encore une fois tout entier ce coeur d'où son image n'était pas sortie!

Arrivée au château, elle ne s'émut ni de la froideur de madame de Créhange, ni de la tristesse amère et méprisante qu'affecta Julien de Chantenay. Elle fut, malgré tout, bonne et charmante. Jusqu'au soir, les calèches armoriées et les équipages aux brillantes livrées se succédèrent à la grille dorée du château, et toutes les illustrations parisiennes vinrent affluer dans les salons et les jardins de madame de Créhange. Là, comme partout, Sylvanie fut l'objet de tous les voeux, le but de toutes les attaques, le prétexte de tous les madrigaux traduits en prose. On organisa, pour l'éblouir, quelques-unes de ces conversations à deux personnages où l'on entrechoque les mots, et où, des deux côtés, les flammes de l'éloquence éclatent en gerbes étincelantes, étoilées de traits et de saillies. Le soir, au bal, Sylvanie fut encore la plus belle et la plus courtisée dans la fête splendide, où les flambeaux, les diamants, les fleurs et les femmes luttaient de lumière et d'éclat.

Mais elle ne voulut être belle que pour un seul, et chacun de ses regards mettait aux pieds de Raoul tous ses triomphes. Armand de Bressoles, qui, lui aussi, était invité à cette fête, n'obtint pas même un sourire et madame de Lillers sembla le dédaigner et l'humilier à plaisir, pour jeter une proie à la jalousie inquiète de son amant.

Le coeur de Raoul était inondé de joie. Au lieu de cet homme et de cette femme, qui, si longtemps s'étaient combattus sans relâche avec le glaive à double tranchant de la haine et de l'amour, il n'y avait plus qu'un couple charmant et bien uni, deux âmes qu'on eût dites prêtes à se fondre en une seule. A cet instant-là, tous deux eussent payé de leur vie le bonheur de se parler une heure sans contrainte.

Le bal touchait à sa fin: on était à ce moment de gaieté fiévreuse où rien ne se remarque. Aussi personne ne s'aperçut que madame de Lillers et Raoul de Créhange venaient de quitter les salons.

Bientôt ils erraient furtivement sous les massifs du parc et échangeaient à voix basse des mots mystérieux d'amour et de rendez-vous. Ils rentrèrent avant qu'on eût pu remarquer leur absence. Raoul sentait brûler ses joues et ses lèvres où brillaient ardemment toutes les roses de l'espérance; madame de Lillers était calme et rayonnante comme un ange victorieux.

Enfin, les flambeaux s'éteignirent et le château rentra bientôt dans son grave et morne silence.

Raoul, resté seul avec sa mère, l'embrassa avec mille transports. Puis, quand tout fut endormi, il se leva, et, en silence, parcourut les corridors obscurs, en tremblant d'émotion, en mettant la main sur son coeur pour en étouffer les battements, et poussa une porte laissée entr'ouverte.

Sylvanie était déjà à ses pieds, couvrant ses mains de baisers, et lui disant d'une voix douce et vibrante comme un chant:

--Raoul! Raoul! me pardonnerez-vous tout ce que vous avez souffert?

Et, lui, baignait ses mains frémissantes dans les longs cheveux de sa maîtresse, dans ces beaux cheveux d'aurore et de flamme, et répondait en rêvant:

--Est-ce que je m'en souviens!

Au bout d'une heure il fallut se quitter; l'alouette matinale, funeste à Roméo, chantait déjà sur les sillons encore endormis. Mais, pendant cette heure, Sylvanie déploya sans doute de bien étranges séductions; car le coeur de Raoul était à elle, à elle pour toujours, mieux que si elle l'eût tenu dans sa main, attaché avec des liens d'or.

Raoul alla éveiller son ami. Il ne lui dit rien, mais Julien comprit tout dans un serrement de main. Tous deux s'habillèrent à la hâte, prirent leurs fusils, et marchèrent en courant follement, riant et causant comme deux écoliers, jusqu'à la belle forêt de Grosbois.

La nature en s'éveillant semblait toute nouvelle à Raoul. Les arbres et les gazons avaient ravivé leurs émeraudes à quelque soleil inconnu; les perles et les diamants de la rosée jetaient des feux plus splendides dans leurs montures de boutons d'argent et de chrysanthèmes; comme des miroirs, les ruisseaux murmurants et les myosotis de leurs rives s'emplissaient de l'azur du ciel; dans les bosquets et dans les antres tapissés de lierre, au fond de toutes les solitudes, Raoul écoutait bruire et s'agiter doucement tous les bruits mystérieux des églogues de sa jeunesse. Les petits oiseaux chantaient à son oreille ce que l'amour chantait dans son coeur. Il n'y avait pas de petite fleur humble et cachée qui n'eût quelque grand secret à lui dire.

Je ne sais combien d'heures les deux amis coururent ainsi au hasard, laissant leurs âmes s'éparpiller à toutes les harmonies de cette forêt silencieuse. Ils ne se parlaient pas, mais ils avaient les mêmes pensées. Raoul était heureux, et Julien était heureux du bonheur de Raoul. C'était une extase. Mais le bruit d'une voix rompit ce charme.

C'était près d'une clairière entourée de taillis et jetée comme un oasis au milieu du bois touffu.

Sous un chêne centenaire, dont les pieds se cachaient sous la mousse et la verdure, madame de Lillers, en robe blanche, les regards au ciel, était étendue. Armand de Bressoles, couché à ses pieds, les yeux mouillés de pleurs, tenait la main de Sylvanie, et lisait à haute voix _La Tristesse d'Olympio_.

Raoul sentit tout son sang monter à ses joues. Ses yeux semblaient sortir de sa tête. Il était horrible. Il jeta autour de lui un regard farouche et leva son fusil. Julien l'arrêta.

Aussitôt, Raoul devint pâle comme la neige et tomba comme un cadavre dans les bras de Julien.

M. de Bressoles ne reparut plus au château.

Raoul ranimé par les soins de Julien, s'éveilla dans le délire. Le jour même, une épouvantable fièvre cérébrale se déclara. Depuis lors elle ne fit qu'empirer, et bientôt Raoul se trouva à deux doigts de la tombe.

Julien avait expliqué par une chute l'événement de la forêt. Mais quand l'état de son ami ne laissa plus d'espoir, il se décida à parler.

Alors, madame de Créhange alla trouver madame de Lillers.

Il n'y avait rien chez elle de la femme offensée: ni haine ni menace. Humble et vêtue de deuil, c'était une mère suppliante.

--Madame, dit-elle, pardonnez-moi de vous parler ainsi; mais si vous deviniez toutes mes terreurs! Raoul vous aime et vous pouvez le guérir. Sauvez-le, madame, je vous en conjure!

--Madame, répondit froidement la superbe Sylvanie, je ne sais si M. de Créhange m'aime. Je ne puis rien pour le sauver.

--Hélas! pourquoi feindre, reprit madame de Créhange! vous avez toute son âme. Croyez-vous que je vous haïsse pour cela? Non, je vous chérirais, au contraire, je vous bénirais jusqu'au dernier souffle de ma vie! Rendez-moi mon fils! Tenez, je vous prie à genoux!

--Relevez-vous, madame, dit Sylvanie, je ne puis que partager votre affliction.

--Oh! méchante femme! s'écria madame de Créhange éperdue, laissez-moi! Vous me faites horreur.

Une heure après, madame de Lillers était partie et Raoul se mourait.

On le guérit pourtant, mais il ne put recouvrer ni ce teint de roses, ni cette poésie des dix-huit ans, ni toutes ces grâces charmantes qui attestaient encore l'enfance sous sa jeunesse en fleur. Pâle comme un spectre, il résolut de s'attacher comme un remords aux pas de madame de Lillers. Partout elle le retrouvait, inévitable, fatal, et pareil à l'ombre de lui-même. Au bois, il passait près de la calèche de Sylvanie, sombre, les cheveux au vent, et son cheval l'emportait dans un tourbillon de poussière comme les funèbres coursiers des rêves. A l'Opéra, elle le revoyait triste, accoudé à une colonne, et fixant sur elle des regards qui semblaient faire éclater leur colère et leur indignation avec les foudres de l'orchestre.

Madame de Lillers ne s'attristait pas de cet effrayant spectacle. Elle était de ces femmes pour qui le désespoir est un culte et le suicide un hommage. Déjà plusieurs hommes étaient morts pour elle, et lui avaient été une occasion de poses élégiaques et de jolis regards penchés. Elle était Parisienne et savait tout porter avec infiniment de goût.

Tout à coup, elle cessa de voir Raoul, et ne l'aperçut plus nulle part. Elle fut étonnée d'abord, puis elle sentit que le terrible drame de cette douleur lui manquait. Enfin elle s'émut, et l'absence fondit les glaces de son coeur que rien n'avait entraînées. Alors ce fut elle qui chercha Raoul, mais toutes ses recherches furent vaines. Vaincue à la fin, elle foula aux pieds tout son orgueil et osa affronter les mépris de madame de Créhange.

--Oh! dit en la voyant la mère de Raoul, vous êtes cruelle, madame! Venez-vous me tuer tout à fait?

--Oui! j'ai été infâme, répondit humblement Sylvanie; mais, je vous supplie, écoutez-moi, de grâce! vous me chasserez après si vous voulez. Oh! je le sais, j'ai été la cause de tous vos malheurs, mais j'étais folle. Je comprends à présent. Je sais bien que je n'étais pas digne d'être aimée par votre ange! Mais, par grâce, madame, laissez-moi voir Raoul une heure, une minute si vous voulez, ou seulement entendre sa voix! Je mourrai après s'il le faut. Mais l'entendre une dernière fois!

--Quoi, s'écria madame de Créhange, vous le croyez donc ici! Vous ne savez rien?

--Rien.

--Oh!

Madame de Créhange tendit à Sylvanie un papier froissé, flétri par les larmes. C'était une lettre écrite de Venise par Julien de Chantenay. Voici ce que lut, non sans frémir, madame de Lillers:

«A présent que vous avez pleuré vos larmes de sang, à présent que vous avez subi la plus abominable douleur qui puisse crucifier une femme et une mère, je sens bien que vous exigez de moi le récit devant lequel a jusqu'à présent hésité mon courage. Vous voulez savoir quelle a été la dernière heure de celui que nous pleurerons jusqu'à notre dernier souffle. Malheureux! comment aurai-je la force de tracer ces lignes déchirantes? La fièvre, la fièvre affreuse et lente qui brûlait la poitrine de Raoul, avait cessé, et avec elle ces agitations, ces fureurs, ces démences qui me désespéraient. Raoul n'était plus ce cruel malade que j'avais vu se lever de son lit, humide de sueur, pour se jeter dans une gondole en croyant poursuivre sa lâche maîtresse. Depuis huit jours, le calme était revenu, et Raoul savourait d'avance le bonheur ineffable de vous revoir. Comme dans la triste Venise, où le pied des palais se couvre d'une mousse verte, et où les ronces doubles grimpent autour des piliers de marbre, le printemps semblait renaître dans son coeur blessé. Il respirait avec extase l'haleine des jasmins et des chèvrefeuilles fleuris dans les vases des balcons; il s'attendrissait au chant des rossignols prisonniers cachés dans les feuillages. Hélas! il y a trois jours! (est-il possible que trois jours seulement se soient écoulés depuis le moment indicible après lequel j'ai vécu des siècles d'angoisse?) mon cher Raoul avait eu le caprice de suivre en gondole une barque pavoisée qui s'enfuyait sur le Grand-Canal, en éparpillant dans son sillage les enchantements d'une divine musique.--Julien, Julien, me disait-il, crois-tu que je ne puis pas me souvenir des tortures que j'ai souffertes? Non, il me semble que j'ai toujours été heureux comme tu me vois! _Elle-même_, je la retrouve dans ma pensée comme une personne qui m'aurait été étrangère, et je n'éprouve pas d'émotion en revoyant ainsi cette belle figure! Puis il ajoutait:--Vois comme les flots sont blancs d'étoiles, enivre-toi de ces parfums pénétrants et doux; admire avec moi cette nuit de délices! Comme il me parlait ainsi, nous avions presque atteint la barque chargée de musiciens. Je vis que Raoul regardait obstinément au milieu d'eux une jeune femme à la chevelure dorée, dont je ne pus distinguer le pâle visage. Puis, il se redressa violemment: Ce n'est pas elle! cria-t-il. Et il tomba évanoui dans mes bras. Depuis ce moment, Madame, l'horrible fièvre ne l'a pas quitté jusqu'à l'heure de répit suprême où il a reçu les consolations d'un prêtre. En s'éveillant de son long délire, il m'a regardé avec un sourire angélique.--Écoute, m'a-t-il dit, écoute-moi bien: je n'aime que ma mère! Et quand le prêtre l'eut quitté, quand son âme errante voltigeait déjà sur ses lèvres, il ne m'a dit que ces mots:--Julien, ma mère! Il a appuyé sa tête sur ma poitrine, il a contemplé mes traits avec une expression d'une suavité infinie, et il s'est endormi sous mon baiser.

»O noble et chère victime! encore une fois, pardonnez-moi de ne l'avoir pas sauvé, de n'avoir pas su vous le rendre. Tout ce qui est humainement possible, je l'ai fait; mais mon âme est pleine de remords. Si je sens encore en moi quelque énergie, c'est que je dois accomplir les démarches nécessaires pour pouvoir ramener près de vous les restes bien-aimés de Raoul. Je me repens, je m'accuse et je me désespère; je sens en moi comme un désert immense et aride dont rien ne rafraîchira la morne angoisse, priez pour nous deux!»

Dès qu'elle vit les premières lignes de cette lettre, Sylvanie de Lillers devint blanche comme un linge et se sentit chanceler. Pour achever la poignante lecture, elle dut s'accrocher à un meuble, et quand elle eut fini, une sueur froide ruisselait sur son visage. Elle voulut parler, mais aucune parole ne sortit de ses lèvres; elle ne put que jeter vers madame de Créhange un regard suppliant et passionné.

La désolée Noémi tira de son sein un médaillon qui contenait une boucle de cheveux. De ses doigts crispés, elle la sépara en deux et en tendit la moitié à madame de Lillers, en détournant la tête.

--Tenez, lui dit-elle.

Julien est revenu et console madame de Créhange avec l'affection mélancolique d'un amant et la tendresse soumise d'un fils. Il ne parlera jamais de son amour.

Souvent ils vont ensemble à l'Opéra, et cachés dans une baignoire, ils écoutent en silence les airs que Raoul aimait. Ils y rencontrent parfois, dans toute sa gloire, la belle Sylvanie.

Elle est plus à la mode que jamais, et l'année dernière un jeune lord s'est tué pour elle à Naples, en plein carnaval.

C'était un gentilhomme très-singulier et très-célèbre par ses manies. Il était connu au club par son amour exagéré pour les exercices périlleux.

Ce dandy excentrique a légué en mourant, au clown Mathews, une coupe d'or du prix de six cents livres sterling, ciselée à Florence d'après les dessins originaux de Jean Feuchères.

LE FESTIN DES TITANS

Ce jour-là, lord Angel Sidney avait le spleen un peu plus que de coutume, lorsqu'il passa de sa chambre à coucher dans son boudoir.

C'était pitié de voir ce jeune homme, beau comme un demi-dieu et triste comme un chérubin vaincu. L'implacable Satiété éteignait les flammes de ses yeux et les roses de ses lèvres, et à travers les manchettes de mousseline, ses mains, plus pâles que le marbre, se penchaient comme des lys brisés.--O ciel! murmura-t-il avec un soupir, c'en est donc fait, je m'ennuie à jamais! J'ai là, de l'autre côté de la mer, de vertes prairies plus immenses que des océans, et assez de châteaux pour donner pendant cent ans l'hospitalité à tous les rois de l'univers. De tous les coins du monde, cent navires m'apportent le duvet de l'eider, l'ivoire de l'Inde et la pourpre de Kashmyr, et mes flottes couvrent toutes les vagues de la mer. Mais le coin de prairie où sourit l'amour, le flot qui apporte le bonheur et l'oubli, je ne le connais pas!

Dites-moi, pâles Euménides, sombres compagnes de Macbeth et d'Oreste, que me reste-t-il à faire pour passer le temps? Il me semble pourtant que je n'ai rien oublié. J'ai fait courir sur tous les turfs de France et d'Angleterre mille chevaux, nés sans doute d'une flamme et d'une brise, car ils dévoraient l'espace comme des aigles. J'ai été l'amant des six reines occultes de Paris, depuis celle qui porte un nom de bête fauve jusqu'à celle qui s'appelle comme la dame de coeur; depuis celle qui a un _lavabo_ en argent massif, ciselé et doré, jusqu'à celle qui se vante d'avoir été adorée par tous les contemporains illustres, et je m'ennuie!

Il faut cependant prendre un parti. Vais-je sonner mon valet ou ma maîtresse géorgienne?... mon valet plutôt!

A peine la sonnette, éveillée en sursaut, avait chanté sa note d'argent, M. Tobie entra.

--Monsieur Tobie, dit Angel, vous qui avez des cheveux blancs, ne savez-vous rien pour chasser l'ennui qui m'obsède?

--Milord, répondit avec respect le vieux serviteur, il n'y a que Dieu et les poëtes.

--Monsieur Tobie, votre phrase est prétentieuse; faites-moi le plaisir d'ouvrir cette fenêtre et de me nommer les gens qui passent. Peut-être verrai-je le passant de Fantasio, celui qui a un si bel habit bleu! Et d'abord, dites-moi quel est ce grand jeune homme coiffé d'un incendie, qui porte à la main un parapluie rouge?

--Milord, c'est le plus spirituel de nos photographes; celui-là même qui a photographié en ballon la France cadastrale.

--Et celui qui porte un parapluie vert?

--C'est un photographe entomologiste, qui a photographié le parasite du parasite de l'abeille.

--Et celui dont le parapluie est marron?

--C'est un jardinier spécialiste, exclusivement cultivateur de fraises.

--Et ces deux gros messieurs bien vêtus qui passent en calèche avec des dames?

--L'un est le tailleur de milord avec une actrice des Délassements, et l'autre le bottier de milord avec une actrice des Bouffes-Parisiens.

Lord Angel ferma sa fenêtre avec colère.

--Eh! quoi! s'écria-t-il, est-ce donc à ce point-là qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil, et quand on ouvre la fenêtre par un jour de pluie, est-il donc absolument impossible de voir passer autre chose que des portraitistes, des bottiers et des horticulteurs en cravate blanche! Monsieur Tobie, d'ici à huit jours, je veux donner un grand festin, un festin magnifique, comme quand Lucullus dîna chez Lucullus! Il me faut, dussiez-vous égorger madame Chevet, des fruits de l'Inde et de la Guadeloupe. Il me faut un surtout d'or ciselé par Barye, et des bougies à travers lesquelles on puisse regarder à la loupe une miniature d'Isabey. Vous vous arrangerez pour qu'il y ait sur les miroirs et sur les vitres des fleurs peintes par Diaz. Et pour ce jour-là, entendez-vous, monsieur Tobie, vous me trouverez, fût-ce en Chine, des convives qui ne soient ni tailleurs, ni photographes, ni membres de la Société d'horticulture!

Je veux six gaillards au moins! cherchez-les où vous voudrez, exerçant des professions dont je n'aie jamais entendu parler sous aucun prétexte. Si je connais un seul des états que font ces gens-là, ne comptez plus sur mon amitié.

M. Tobie ne répliqua pas. Il savait que les ordres de son maître étaient absolus comme ceux du Destin. Il se contenta d'aller relire _l'Iliade_ et _Le Mariage de Figaro_ pour se donner de l'imagination; car il sentait bien que, cette fois, il fallait vaincre ou mourir.

Mais M. Tobie ne mourut pas. On ne meurt jamais quand on remue à pleines mains l'or, qui contient l'essence de la vie.

A quinze jours de là, une des salles à manger de lord Angel Sidney étincelait de lumière, de fleurs, de cristaux, d'orfèvrerie et de tout ce qui donne aux richesses du luxe leurs enivrantes clartés.

Cette salle à manger, tout entière en bois de noyer, les étoffes en cachemire vert, représentait avec d'ingénieux arrangements de bas-reliefs, de cariatides et de figures en ronde bosse, la guerre des Titans. Les deux immenses cheminées, bien reliées à l'ornementation générale, figuraient les gouffres implacables de l'Etna, et luttaient de flammes ardentes et flamboyantes.

Un magnifique groupe de Géants vaincus et terrassés soutenait le plateau de la table à manger; de telle façon qu'il y avait pour cent mille francs de sculpture à l'endroit où les Anglais passent habituellement l'après-dînée. Les siéges et les consoles étaient à l'avenant; et, dans chaque embrasure de croisée, il y avait, enfermé dans d'épais rideaux, le mobilier doré d'un petit salon de conversation.

Du reste, rien ne manquait à la fête, et M. Tobie avait suivi le programme en décorateur consciencieux. Sur les vitres, des potées de fleurs tombées de la palette de Diaz éteignaient les vraies fleurs des jardinières et faisaient paraître gris les coquelicots réels. Le portrait en pied et en miniature d'une mouche avait été payé dix mille francs à madame Herbelin, et collé la face contre une bougie. Vue au travers de la bougie, cette mouche semblait si bien vivante, que plusieurs fois les convives voulurent la chasser pendant le mémorable repas que je vais raconter. Isabey ne faisant plus de miniatures, M. Tobie avait dû se contenter de cet à-peu-près.

Mais je ne m'arrêterai pas à raconter les magnificences du festin, des bagatelles qu'on a déjà redites mille fois à propos de Trimalcion et des empereurs romains. Il s'agit des convives, que Callot seul eût décrits, et encore pas avec une plume. Ils étaient sept, cinq hommes et deux femmes, attendant dans un petit salon tendu de soie et éclairé par des lampes. Lord Angel ayant dit: six au moins, M. Tobie en avait mis sept, car il avait dans l'esprit cette admirable logique de Cadet-Roussel, raillé à tort par le chansonnier. Et encore, je ne compte pas un enfant de dix-huit ans, beau comme l'Amour, qui semblait fourvoyé dans cette société étrange, car Dieu sait comment ces messieurs portaient l'habillement noir complet que M. Tobie leur avait fait faire chez Dusautoy! Quant aux deux femmes, elles étaient mises comme la Mode elle-même, les jours où la Mode a du goût. Cette antithèse vient simplement de ce qu'un homme de génie se met toujours mal, et une femme de génie toujours bien. Or, comme on va le voir, tous les hôtes de lord Angel avaient du génie à revendre, et ils en revendaient.

Lord Angel Sidney, en grande toilette, avec les plaques de tous ses ordres, entra dans le petit salon, précédé de M. Tobie, qui lui présenta les convives en les prenant l'un après l'autre par la main. Après avoir baisé la main aux dames et salué les hommes comme des pairs d'Angleterre, lord Angel invita tout le monde à passer dans la salle à manger, où les cinq hommes, pareils à des tigres déchaînés, dévorèrent en une heure le dîner de vingt banquiers. C'était un spectacle inouï de voir étinceler ces mâchoires qui semblaient décidées à engloutir l'univers, et qui s'agitaient comme si jamais auparavant elles n'eussent rien broyé entre leurs dents terribles.