Les parisiennes de Paris

Chapter 2

Chapter 23,969 wordsPublic domain

Il faut voir Thérèse rentrer en possession des maisons d'où l'avait exilée le Bonheur. Avec quelle arrogance elle tend des cordes aux murs du salon pour y faire sécher _son_ linge, et comme elle sait dire en tragédienne: «Passez-vous donc de moi!» Regardez-la, menaçante, demi-ivre, avec ses petits yeux, sa bouche fendue à coups de sabre et ses épais cheveux gris! Vient-elle de la nuit du Walpurgis, ou travaillait-elle, en attendant Macbeth, au fameux pot-au-feu des sorcières?

Jamais de comptes avec Thérèse. Elle fournit toujours, elle donne toujours, et elle met tout cela _sur son livre_. Quand on sera heureuse, quand on l'aura chassée avec toutes les plus folles ivresses de la joie, on lui payera la dette tous les mois par à-compte. Thérèse sait avec quel bonheur on la chassera, elle le dit tous les jours, elle s'en vante et elle s'en venge. Ah! quoi qu'en dise un poëte, le seul livre, ce n'est pas l'_Iliade_, c'est le livre de Thérèse!

On sait qu'à la suite de ses folles amours avec un aventurier espagnol, la plus grande cantatrice de l'Europe, cette Luigia qu'on paye quatre mille francs par soirée, avait vu sa fortune presque détruite. Avant de partir pour l'Amérique, pendant les deux derniers mois qu'elle passa à Londres et à Paris, il lui fallut prendre la bonne des grandes occasions, l'immortelle Thérèse.

Entourée d'amis fidèles qui l'avaient accompagnée jusqu'au navire sur lequel elle s'embarquait pour la conquête de la Toison-d'Or, la bonne et joyeuse artiste riait très-gaiement de ses mésaventures. Mais à une pensée soudaine, un nuage passa sur ses yeux, et elle fit l'adorable petite moue que nous aimons tant.

--«Ah! murmura-t-elle en mettant le pied sur le navire, il y a une seule chose qui m'ennuie, c'est le million que je dois à Thérèse!»

Deux jours après le départ de Luigia, un de ceux qui étaient venus lui serrer une dernière fois la main, rencontrait à Paris, sur le boulevard du Temple, la grisette Mousseline, cette violette du printemps.

--«Mon pauvre ami! s'écria la naïve fillette, j'ai été bien malheureuse, allez; vous savez que j'avais vendu mes meubles pour Loredan, qui joue à Batignolles. J'ai tant travaillé que je me suis tirée d'affaire. Mais, dit-elle en baissant ses jolis yeux de pervenche, le malheur, c'est que je dois trois cents francs à Thérèse, sur son livre! Il me faudra au moins deux ans _pour me racquitter_.»

Deux êtres sont liés l'un à l'autre par la fatalité bizarre de leur existence, le jeune F..., qui a accepté à Paris la succession de don Juan, et Thérèse. Depuis dix ans, sans se donner rendez-vous, ils vivent sous le même toit, chez des femmes diverses! Chaque fois qu'ils se rencontrent dans une maison nouvelle, leur regard dit comme au bagne: «Quand sera-ce fini!»

Thérèse a sur les hommes et les choses des appréciations à réveiller un mort. Vous nommez devant elle un de ces personnages dont la haute position et le génie incontesté tiennent l'Europe en éveil.

--«Si je le connais? dit-elle: je le tutoie! Je l'ai vu chez Pélagie, du temps qu'elle le cachait de ses créanciers dans une petite chambre, au septième!»

L'INGÉNUE DE THÉÂTRE

--ÉMÉRANCE--

«_A mademoiselle Jacqueline Bouron, artiste dramatique en représentation à Bourges._

»Mon cher trésor,

»Il paraît que tu as un succès à tout casser, là-bas! et, s'il en était autrement, la ville de Jacques Coeur serait un peu bien difficile, surtout pour une ville qui est morte. Depuis que l'omnibus du chemin de fer brouette à l'hôtel du _Boeuf-Enragé_ des célébrités parisiennes, ils n'ont pas vu souvent, j'imagine, une servante de Molière qui se porte comme celle-là, en vraie fille de Toinon et de Dorine! Si ces trépassés ne s'étaient pas réveillés un peu en voyant tes yeux d'enfer et tes noirs sourcils et tes lèvres que rougissent toutes les ardeurs de la santé et de l'amour, s'ils n'étaient pas restés extasiés devant ce chignon de cheveux noirs, assez lourd pour courber une tête moins fière que la tienne; enfin, comme dit ma tante, _si leur sang n'avait pas fait trois tours_ lorsqu'ils ont entendu ta voix hardie et superbe, c'est qu'ils auraient été glacés et refroidis à jamais, et il n'y avait plus d'espérance. Mais quoi! la nature a eu soin de te poser sur la joue une mouche assassine que t'envient toutes les femmes réelles; partout où il y aura un homme, prince ou charbonnier, tu triompheras et vaincras par ce signe!

»Donc, c'est convenu, à Bourges comme partout, tu es enviée, fêtée, applaudie, et, ce qui vaut mieux, aimée, et, ce qui vaut mieux, heureuse! Rapporte-nous des tombereaux de fleurs et surtout beaucoup d'argent, et même, si tu veux, des souvenirs. Mais, ô Jacqueline fortunée entre toutes les comédiennes, est-ce que tu as le temps d'avoir des souvenirs, toi déesse et reine de l'heure présente, toujours occupée à presser dans le cristal de ta coupe quelque grappe fraîchement cueillie!

»D'ailleurs, ce n'est pas de toi, mais de moi que je veux te parler aujourd'hui. Je t'écrirai une lettre tout égoïste, et j'ai besoin de te confier tout, car aussi bien j'étouffe, et je me meurs d'ennui, de dégoût et de désespoir. Oui, ma chérie! et, si ça n'était pas trop bête, je crois que j'irais me jeter à l'eau comme une grisette; mon âme est triste jusqu'au suicide et jusqu'au réchaud de charbon des repasseuses. Ce n'est pas que je sois lasse de vivre, non! mais, tu le sais, toi qui me connais jusque dans la moelle des os, au contraire, je suis lasse de ne pas vivre, de m'agiter dans une éternelle fiction et d'être rivée à un mensonge qui ne finit pas. Oh! Jacqueline, quel sort!

»Ne prends pas le temps de t'étonner, écoute-moi bien. Je t'écris après une rupture, encore! après une rupture lâche, assassine, entourée d'hypocrisie comme tout ce qui est ma vie. Mon coeur est déchiré en deux, et personne ne peut me plaindre pour la catastrophe d'un amour que je n'ai avoué à personne, et que d'ailleurs j'ai brisé moi-même. Il y a bien ma mère qui sait tout; mais, ma mère!...

»Hein, les poëtes qui se sont plu à raconter les destinées ironiques et à mettre des pleurs dans les yeux de Triboulet, s'ils connaissaient la vie d'une ingénue de théâtre!... Mais, excepté nous deux, qui la connaîtrait? Oui, tout saigne en moi, et il faut que je te fasse toucher une à une toutes mes blessures; je veux te montrer le calice que j'épuise goutte à goutte, grand Dieu! depuis dix années.

»Pour une femme qui joue les ingénues, _les petites grues_, comme tu dis si bien, ces anges domestiques, Rose, Emma, Adèle, douées par les auteurs de toutes les grâces enfantines, on croit que la comédie est finie quand le rideau est baissé; hélas, c'est là qu'elle commence! Avoir pris pendant quatre heures des inflexions et des moues de petite fille, avoir couru après les papillons en menaçant de s'envoler soi-même, avoir caché son coeur et sa gorge sous cette robe de mousseline blanche et sous ce ridicule tablier de soie à bretelles qui au théâtre sont le symbole de la jeunesse, ce n'est rien encore!

»Le public est féroce et veut plus que cela. Je gagne quinze mille francs, soit; et les journaux proclament que je suis, depuis mademoiselle Anaïs Aubert, la première et la seule ingénue; sais-tu à quel prix? Tu te rappelles dans la _Physiologie du Mariage_ ces phrases décisives comme le couteau de la guillotine, au-dessus desquelles Balzac écrit le mot _Axiomes_ en lettres capitales? Eh bien, écoutes-en une comme ça; celle-là, je suis payée pour pouvoir la faire!»

AXIOME:

«_La réputation de talent d'une ingénue au théâtre, est en raison directe de sa réputation d'ingénuité à la ville._»

«Ces quelques mots ne te disent-ils pas toute l'horreur de ma vie?

»Si elle a plus de dix-sept ans,

»Si elle prend un amant,

»Si elle se marie,

»Si elle se montre coiffée à la Russe,

»Si elle cesse une minute de s'habiller en baby et de parler _gnan-gnan_,

»Si ses cheveux brunissent,

»S'il lui vient, comme à tout le monde, des bras et des épaules, et le reste; si ses mains s'achèvent,

»Si on la rencontre dans la rue donnant le bras à un ami de son père (ce qui arrive aux plus honnêtes jeunes filles),

»Enfin,

»Si elle est soupçonnée d'en savoir plus qu'Agnès,

»Et d'avoir lu autre chose que les _Contes de Perrault_ et _Paul et Virginie_,

»L'ingénue n'existe plus, le théâtre n'en veut plus, les auteurs n'en veulent plus, les journaux n'en veulent plus, elle n'a qu'à faire ses malles et à aller jouer les duègnes en province!

»Pour les autres comédiens, quand la pièce est finie, tout est fini. M. Beauvallet n'est pas forcé d'être terrible, ni M. Hyacinthe bouffon lorsqu'ils se promènent sur le boulevard; moi, je ne peux jamais quitter mon masque, et je couche avec! Toi, n'est-ce pas? tu as vingt-deux ans, tu l'avoues, et tu te pares de ton éclatante jeunesse. Ces magnifiques sourcils dont je te parlais, et qui sont une de tes beautés, tu les vois sans crainte épaissir encore et se rejoindre en arc, comme ceux d'une femme amoureuse et jalouse. En s'achevant, tes formes sont devenues luxuriantes et splendides comme celles de la maîtresse de Titien, et Molière ne s'en plaint pas. A seize ans, tu as aimé, et pour ceux qui te voyaient, pareille à une poétique bacchante des anciens âges, ardente et franche Bourguignonne de Joigny, fille de vignerons à la noire chevelure, il aurait pour ainsi dire semblé monstrueux qu'il en fût autrement. Mais moi! je le répète, j'ai dix-sept ans et il faut que j'aie dix-sept ans; j'y suis condamnée. Mais, me diras-tu, pendant combien de temps? pendant toujours! Mais si on se souvient que j'avais dix-sept ans l'année dernière, et que depuis cela il s'est écoulé une année? Ah! oui, question terrible! Eh bien! voilà la réponse, il ne faut pas qu'on s'en souvienne. Mais si mon coeur parle, si mon coeur bat? Il ne faut pas qu'il batte! Rose, Emma et Adèle n'ont pas de coeur chez M. Scribe, et moi je suis Rose, je suis Emma, je suis Adèle! Tout au plus peuvent-elles répondre en baissant les yeux aux madrigaux murmurés par un fiancé qui est leur cousin ou par un cousin qui est leur fiancé, sur l'air de _La Robe et les Bottes_, et c'est ce que je peux faire comme elles si le coeur m'en dit, car ma mère m'a déniché pour cela un cousin qui est né avec des gants, et qui copie ses habits, ses cravates, son sourire et jusqu'à ses moustaches absentes et à ses airs de tête sur ceux de M. Berton, du Gymnase!

»Sans ironie, à présent, Jacqueline, voici la réalité de mon atroce existence. Je me nomme, sur mon acte de naissance, Henriette-Cécile, de beaux noms, comme tu vois, et pour avoir une allure enfantine, il m'a fallu accepter le ridicule nom d'Émérance, emprunté à un roman de madame Ancelot. Il m'a fallu conserver à mes bandeaux, par quels procédés! cette nuance enfantine de blond pâle avec des lumières d'or femelle que nul enfant ne garde passé quatre ans, quoi qu'il arrive! Ces cheveux qui, soignés comme d'autres, auraient vécu quarante ans, et qui meurent de sécheresse, je vois ce qu'il en reste après le démêloir, tous les jours! Je porte une natte. Enfin, ô Jacqueline! j'ai vingt-quatre ans! Sous cette fausse enfance que je fais durer avec épouvante et à force d'intrigues, je sens poindre des rides qui ne pardonneront pas. Chez ma mère, comme au théâtre, crois-tu que j'aie jamais eu le droit de quitter les absurdes petits ouvrages au crochet et de prendre un livre sérieux qui m'instruirait, ou un beau roman qui me raconterait les pensées et la vie des autres, puisque moi je ne puis ni penser ni vivre! Non, car on peut venir, et il faut qu'on me trouve vêtue du tablier de soie à bretelles, parlant _gnan-gnan_, et même dans le salon de ma mère, courant après les papillons de M. Scribe! Surtout et avant tout, à tout ce qu'on dit et à tout ce qu'on nomme, il faut que je baisse les yeux et que je rougisse, et pour cela, je te prie de le croire, je n'ai pas de peine, car mon sang m'étouffe!

»Pourtant, j'ai aimé; ce n'est pas avec toi que je ferai la bégueule! Deux fois, hélas, oui! deux fois déjà j'ai essayé d'oublier mon enfer dans les illusions de ce rêve! J'ai connu l'amour, mais non pas comme toi, en avouant fièrement celui que j'avais choisi et en me glorifiant d'une passion sincère. C'est hypocritement, en mentant, en me cachant, que j'ai prêté mon coeur sans le donner, avec l'arrière-pensée que je tentais une chose impossible. Ces douces confidences, qui s'échangent aux clartés amies de la nuit et parmi ses ombres silencieuses, c'est le jour que je les ai faites, au grand soleil qui les effare, dans une maison où j'entrais voilée, et d'où je sortais tremblante, masquée avec effroi de ma pudeur jouée et de mon enfance d'emprunt. Et pourtant, chaque fois que j'ai essayé ainsi d'échapper à ma solitude j'espérais bien que ce serait pour toujours; mais chaque fois il m'a fallu rompre en me laissant juger comme la dernière des femmes sans coeur, car tu connais notre situation?

»Dix mille francs au moins par année pour la toilette de théâtre et la toilette de ville, c'est ce que je dépense au bas mot pour être pauvrement vêtue au milieu des grandes actrices, parmi lesquelles je compte. Reste donc cinq mille francs pour vivre, ma mère, ma tante et moi, dans un appartement qui en coûte déjà deux mille, et pour payer la pension de ma petite soeur. Il arrive toujours un moment où les dettes s'accumulent au point de rendre la vie impossible. Alors il faut avoir recours à ces ressources mortelles que la vie de théâtre nous impose, et accepter cet or que le Vice et la Richesse nous vendent si cher. Mais, comme je suis une ingénue! on obtient de notre _sauveur_ que tout se passera mystérieusement et qu'il ne fera pas trophée de ma défaite. On obtient un congé du directeur, et _je vais passer quelques semaines chez une parente_.

»_C'est là_ que je suis en ce moment; chez quelle parente? dois-je te la peindre? Dans un nid doré de Villeneuve-Saint-Georges, qui a coûté deux millions à embellir! Et, comme je te le disais, c'est pour venir chez cette parente que j'ai rompu le seul amour pour lequel j'aurais pu vivre; j'ai affronté le mépris du seul homme qui fût digne de moi. Hélas! Jacqueline, il aimait ton Émérance comme sa soeur--et comme son enfant; il m'apprenait à penser, il me redonnait la force de lever les yeux au ciel. Pour sa figure, pour son esprit, je ne t'en parlerai pas; il m'avait apporté toute son âme, je pouvais à mon gré la fouler sous mes pieds dédaigneux ou la réchauffer sous mes lèvres. Comment je l'ai quitté, lui, lui à qui je m'étais vraiment donnée, c'est une histoire qui te ferait lever le coeur. Ma mère a joué, avec mon consentement, l'éternelle et honteuse comédie que tu connais, et... elle ne m'a plus quittée dans les coulisses! Je suis partie sans qu'il ait pu me dire un mot, et moi, que lui aurais-je répondu? O ciel! quel mensonge aurais-je osé ajouter à tous mes mensonges? Ami déjà tant pleuré et que je n'ai pas même le droit de pleurer! Maintenant, je pense, avec mille remords, qu'il peut ne pas se consoler, et j'ai une idée plus douloureuse encore: je songe qu'il peut se consoler et m'oublier, comme ce serait justice!

»Imagine ce que nous sommes l'une et l'autre, ma mère et moi, et ce que j'éprouve quand elle me dit comme à un enfant: «Tenez-vous droite!» A présent je dois être un monstre à tes yeux, mais ne fallait-il pas que tu me visses telle que je suis pour m'aimer un peu encore, malgré tout, afin qu'il me reste au monde une affection que je n'aie pas volée?

»Quant à ma mère, mon rôle d'ingénue à la ville lui imposait l'obligation de me parler toujours sévèrement, comme à une petite fille élevée à la mode anglaise, et elle a pris le sien assez au sérieux pour me tracasser encore les portes fermées, et comme si elle croyait réellement ce que tout le monde croit. Ce que je subis de tourments est inénarrable, et moi, dont le passé cache déjà tant de regrets, je suis surveillée et gouvernée comme si j'avais quatre ans!

»Pourtant cette position n'est pas sans remède, ma mère me le prêche tous les jours, et c'est heureux, car, pour vivre plus longtemps de la sorte, je ne le pourrais pas. Il y a une chose que l'on pardonne à une ingénue dont la réputation est faite, comme la mienne l'est, c'est de changer d'état par un coup de foudre, et assez brillamment pour éblouir tout Paris d'un luxe princier. Alors on reste _ingénue_, et on passe _grande artiste_, n'est-ce pas mon seul recours à moi qui ai si peu de talent, et qui le sais si bien! Avec ma famille et mes dettes, et pour ne rien perdre de mon auréole artistique, c'est quelque chose comme un demi-million qu'il nous faut; or, je sais un homme qui peut et qui veut me le donner. Mais cet homme..... ô Jacqueline! quel dénoûment pour une figure que tous les poètes lyriques ont chantée! quelle chute pour une jeune fille que Delacroix et Ary Scheffer ont idéalisée en Ophélie et en Juliette! Cet homme, c'est..... ô ma jeunesse! mes rêves de printemps dorés! O serrements de mains! O premières angoisses de ma beauté que rien n'avait profanée! O nos baisers de jeunes filles et nos confidences à mi-voix sous les tilleuls! Cet homme, c'est.... eh bien! oui..... un droguiste! Un droguiste de la rue des Lombards, à casquette rouge! _Qu'est-ce que_ tu me conseilles? Réponds vite avec ton âme passionnée et avec ton suprême bon sens à celle qui est,

»A toi pour la vie,

»ÉMÉRANCE.»

IV

LA MAÎTRESSE QUI N'A PAS D'AGE

--HENRIETTE DE LYSLE--

En relisant Balzac, et en voyant avec quelle insistance ce grand historien a fait de Paris et de la Province deux mondes absolument divers, aussi différents et aussi éloignés l'un de l'autre que Jupiter et la Lune, les provinciaux se frottent aujourd'hui les mains et secouent la tête en souriant.

«Bien, disent-ils, pour l'époque ancienne que décrivait le poëte de _La Comédie humaine_, pour ces rapides années de la Restauration, envolées aussi loin de nous déjà que ces âges où la reine Berthe filait, et où, comme dans la _Gabrielle_ de M. Emile Augier, la suprême vertu d'une femme du monde était de raccommoder les chaussettes! Mais nous, aujourd'hui! regardez nos champs et nos villes. Nous connaissons comme vous le linge à bon marché, le vin à bon marché et les objets d'art en zinc! Comme le premier Parisien venu, nous savons nous faire de faux mobiliers artistiques avec de faux meubles de Boule et de fausses marqueteries, et marier le faux damas antique avec le noyer et le chêne sculptés par des charpentiers! Nos femmes elles-mêmes ne font plus étinceler et ondoyer autour d'elles ces charivaris d'étoffes brillantes qui les faisaient ressembler à des potées de fleurs écloses sous les brosses d'Hippolyte Ballue ou de Narcisse Diaz. Bien plus, nous avons renoncé à la bijouterie du Palais-Royal et aux cannes à pommes de turquoises! Nous faisons des _mots_ d'après _Le Piano de Berthe_ et _La Vie de Bohême_, et, depuis les chemins de fer, on voit, sur les enseignes de nos marchands, des lettres qui n'ont pas été, comme autrefois, peintes par des charcutiers. De sorte que Paris est devenu province et que la Province est devenue Paris, et cela pour toujours, et décidément, et si bien qu'en nous voyant passer tous vêtus de noir, provinciaux et Parisiens, on ne sait plus si c'est la Maison-d'Or qui est à Carpentras, ou si c'est la Cannebière qui est le boulevard des Italiens!»

Les provinciaux se trompent, et la province sera la province et Paris sera Paris, _tant qu'entier le monde durera!_

Regardez bien, ici et là-bas, dans cette Chine non découverte encore et dans cette Athènes luxuriante, ville de Périclès et d'Alcibiade, il semble au premier abord que ces hommes-là et ces hommes-ci se livrent à une occupation rigoureusement identique. Depuis l'heure où l'Aurore aux ongles roses fait glisser sur leurs tringles d'or les portières de l'Orient, jusqu'à cette heure enchantée où la Concepcion Ruiz lance son dernier entrechat et son dernier sourire, tous ces mortels ont l'esprit tendu vers le même point. Ils tentent de gagner, d'acquérir, de trouver, de mendier, de déterrer, de décrocher, de gratter, d'empoigner, d'entasser, d'empiler l'or, l'argent, le cuivre monnoyé, les billets de banque, les bons au porteur, les coupons d'action, les promesses d'action, les coupons de rente, les créances, les titres, les valeurs, les champs de blé, les arpents de forêts, les vergers, les jardins, les coteaux de vignes, les droits d'auteur et le laurier d'or, le prix de la copie et le salaire du travail manuel, tout ce qui se vend, tout ce qui se place, tout ce qui s'escompte, tout ce qui se négocie et ce qui se monnoie, depuis les millions de l'Usure jusqu'aux quatre sous de la Poésie lyrique, depuis les baisers de la Torpille, qui valent mille écus la pièce, jusqu'aux paillettes d'Arlequin, qui se vendent vingt-cinq sous le mille au passage de l'Ancre!

Tous s'appliquent à devenir riches. Et puis? Et puis, rien. Seulement, voici justement le point important et la différence capitale, cette Chimère aux ailes chatoyantes, si désespérément poursuivie dans une chasse enragée; la divine et céleste Opulence que deviendra-t-elle entre les mains de celui qui parviendra à accrocher un mors de diamant dans sa bouche sanglante? Aura-t-elle là-bas ou ici la même destinée? Voilà où l'erreur serait grossière!

En province, la richesse est le but; à Paris, elle est le moyen. En dehors des fortifications, on s'enrichit pour pouvoir dire: «Mes forêts, mon château, mes vignes!» A Paris, ce qu'on veut pouvoir dire, c'est... mais ceci demande une autre explication.

O spectateur de ce beau drame shakspearien aux cent actes appelé la Vie Parisienne, Paris vous trompe et se trompe lui-même! Vous le croyez occupé de chanter, de penser, de travailler, de rebâtir ses palais, de tendre des fils électriques dont l'autre bout ira s'attacher sur les bords du Mississipi, à quelque pont de palmiers et de lianes? Paris ne songe pas à tout cela. Il n'a qu'une pensée, il n'a qu'un rêve, il n'a qu'une idée fixe.

Paris, écoutez, je n'en rabattrai rien! Paris tout entier vit dans une folie ardente, inguérissable, féconde, sublime, nourrice d'oeuvres et d'efforts: la folie de l'Amour.

Être aimé, aimer au milieu du luxe, tel est l'Idéal auquel sont gaiement sacrifiées toutes ces existences que broie l'impitoyable meule du Travail incessant. A Paris, derrière le milieu qu'on ambitionne, il y a toujours une figure de femme qui sourit et qui vous appelle avec le geste délicieux des sirènes.

Dans les villas et dans les châteaux qu'on veut gagner au prix des innombrables martyres de l'Art et de l'Industrie, d'avance on dresse pour elle un berceau de feuillage et un banc de verdure! D'avance, dans le boudoir où doivent marcher ses pieds délicats, on étend sous ses pas les tapis d'Aubusson, et on cloue sur le mur les soieries de la Chine aux mille oiseaux!

Ici les femmes savent comme nous quel est le but de la vie. A Paris seulement, elles sont déesses, adorées bien plutôt qu'aimées, et aussi elles ont la confiance et le respect de leur divinité. Sans cesse embellies et lavées à l'immortelle Jouvence, elles osent s'aimer elles-mêmes, et tâchent de gravir marche à marche l'escalier de cristal de la Perfection.

Et, pour nommer un chat un chat, voilà pourquoi l'homme qui possède, soit à titre de mari, soit à titre d'amant, une vraie femme, envié, admiré, célébré, haï, chansonné, traîné dans la boue et porté aux nues, est ici un personnage comme le savant, comme le millionnaire, comme le grand poëte, et plus que ces gens-là ensemble, puisqu'il se promène en pantoufles dans l'Eldorado qu'ils entrevoient à peine entouré de fossés et fermé de grilles, là-bas, là-bas, au bout de leur route.