Les Parisiennes d'à présent

Part 2

Chapter 23,794 wordsPublic domain

... Elle se coucha: elle attendit. Les amants, au rendez-vous de ses draps, se hâtaient d’accourir, la mort est plus capricieuse. Au petit jour, elle s’étonna de vivre et en fut charmée. L’amie stupéfaite, manda un médecin. Paris, plusieurs fois dans cette journée, fit prendre des nouvelles. Elle sourit à tout ce dont elle avait dit avoir la nausée, remercia les rivaux sans jalousie de son cercle d’adorateurs, s’amusa des dépits que sa fausse sortie lui fit connaître. Elle reparut aux flambeaux du festin peut-être un peu plus pâle, mais soulagée d’un gros poids: elle avait vomi.

Pour ces natures délicates, le désespoir a du bon. Elles se suicident et n’en meurent pas; mais elles se purgent.

=7 Juin.=--C’est une chose bien connue des étalagistes. Les mêmes objets par le groupement gagnent en intérêt. Une boîte de sardines isolée n’est rien: des boîtes de sardines alignées, c’est une féerie. Une petite Barrison toute seule, c’est aimable sans plus; cinq sœurs Barrison ensemble, c’est ravissant.

Cette grâce de la multiplication avait échappé aux mathématiciens, non aux impressionnistes. Cinq têtes blondes qui dodelinent, cinq jupes qui se retroussent, cinq paires de jambes qui jacassent, cinq paires d’yeux qui marivaudent, cinq bouches qui sourient juste et ne chantent pas de même. Mais surtout, j’imagine, cinq femmes qui s’accordent--c’est pour mettre une salle en délire.

Quel homme eut l’idée géniale d’exploiter l’attrait de la similitude? Son nom? Son nom: M. Fleron flaira le succès dans les rues de New-York en voyant passer cinq petites filles vêtues toutes de même. C’étaient les sœurs Barrison.--Déjà!--Il fit des propositions à la famille, obtint d’exhiber ces enfants. Il leur enseigna auparavant le pouvoir d’un bas bien tiré, d’un pantalon bouffant aux bons endroits, d’une chemise dont l’épaulette retombe et s’arrête à temps. Il les produisit. On applaudit.

Elles grandirent, et leur perversité innée de fillettes puisa dans sa science une grâce toujours plus ingénue. Il épousa alors l’aînée, Lona, et fut le barnum des quatre autres, Sophia, Inger, Olga et Gertrude.

Tous les soirs, dans les coulisses, sa vigilance précieuse s’attarde aux plus minutieux détails. Rien n’échappe à son œil attendri. Il remonte une jarretière, descend un fichu, fait répéter le geste du jupon dont la dentelle encadrera l’encre des bas et la sauce crevette du maillot, qu’il veut très fidèlement tendu sur les cuisses.

N’est-ce point sa femme? Sont-ce point ses belles-sœurs? Direz-vous encore que l’esprit de famille se perd?

=6 Juin.=--On ne porte que du bleu. Le bleu est décrété. C’était du moins l’opinion à midi. Mais il est le quart, et l’on édicte que le rouge--tel rouge d’un ton précis de truite et d’orangeade--est seul admis aux honneurs du chic. Le vert, cependant, marié au violet...

--Où cours-tu si vite, jeune modiste?

--Je me hâte toujours à l’aller, Monsieur, de crainte que la mode du chapeau que je livre ne passe en chemin.

=7 Juin.=--Ce jour-là fut livré, en un bois situé à Boulogne, près Paris, un combat mémorable.

On s’attendait à un engagement sérieux dans l’après-midi. Les curieux étaient venus en grand nombre, alléchés par le spectacle de la lutte. L’affaire promettait d’être chaude, surtout qu’il faisait 25 degrés à l’ombre. La prévoyance des assaillants avait installé d’énormes dépôts de munitions. Vers quatre heures se dessinèrent les premiers mouvements de troupes. Alors, chacun de se dire: «Tout à l’heure, ce ne sera pas tout roses.» Ce qui était d’autant plus exact qu’il devait y avoir d’autres fleurs.

La lutte était circonscrite entre les troupes à pied, celles à cheval et celles en voiture. Il n’était que cinq heures quand le premier projectile décrivit une courbe élégante, à trajectoire qui sentait bon. Il atteignit en plein corsage une admirable jeune fille, victime du devoir, dont le nom est resté inconnu.

L’élan était donné, l’assaut fut impétueux. On se criblait avec un zèle infatigable. Les troupes féminines se faisaient remarquer par la maladresse charmante de leur tir et par leur grâce. Un vieux stratégiste constatait--lorgnette à l’œil--qu’il n’est pas nécessaire qu’il pleuve toute la nuit pour que les troupes soient fraîches.

Quelles étaient jolies et joliment équipées. La vieille garde même, à défaut d’admiration, imposait le respect pour sa vaillance et sa tenue.

Le champ de bataille présenta bientôt l’aspect d’un véritable champ de carnage. On se battait presque corps à corps. Quelle lutte est plus excitante, quand les deux sexes sont en présence! Pivoines cramoisies, timides bleuets, obèses hortensias, délicates roses rosées, étoilées marguerites: c’était un feu roulant.

Les munitions s’épuisaient, les assaillants aussi. Puis le jour baissait. On avait aux lèvres la prière de Josué: «Soleil, arrête-toi sur la vallée du Bas-Meudon».

Mais ce fut la lutte qui s’arrêta. Elle avait duré trois heures. La victoire resta au Bien. Mais la terre était jonchée des cadavres sanglants des roses, et les œillets blessés agonisaient...

=16 Juin.=--Une femme vieille, laide et sordide a été assassinée sur un grabat.

En 1840 parut un livre intitulé: _les Belles Femmes de Paris_, chapelet de laudatifs en l’honneur des jolies Parisiennes de ce temps-là. Il y est parlé d’une nouvelle venue dans la capitale qui est baronne et bas-bleu. Lancée dans l’émancipation, amie de George Sand, elle passe pour écrire des vers et des œuvres en prose. Les thuriféraires qu’elle prie à souper disent son esprit et sa beauté. Ils tiennent sa noblesse pour irréductible. N’a-t-elle pas pour oncle l’ancien ministre de Charles X? C’est un Montbel; il l’ignore, mais elle ne l’ignore pas. Elle porte, jeune fille, ce nom de Montbel; son mari y joint le sien aussi ronflant, M. de Valley. Personne ne s’avise de gratter le blason de l’époux. Sa femme est baronne, va pour baronne. Une jolie femme, à Paris, a les titres qu’elle veut,--il lui suffit de les prendre.

Rentrons chez la vieille assassinée, morte dans la sanie, rongée de vermine, hideuse.

La loi sait son nom. Cette morte, étranglée par une société d’adolescents, est la baronne de Montbel-Valley. C’est la muse au salon littéraire qui fut, par ses charmes, reine de Paris sous Louis-Philippe.

Que de traités superflus sur l’art d’être belle, quand il n’en est point sur l’art de vieillir!

=14 Juin.=--On ne savait pas saint Médard si parfaitement acquis aux courses. Pour le Grand Prix, il a cru devoir suspendre le jeu de ses œuvres et de ses pompes. Aurait-il d’autres tuyaux que des tuyaux d’arrosage? Pas d’eau! Les femmes n’ont fleuri l’hippodrome que de parasols.

Foule inouïe, empressée et élégante. Le monde officiel au grand complet; il ne manque pas un bouton de guêtre... présidentiel. Est on venu pour le gagnant? C’est douteux. Il n’est plus le héros de jadis dont le nom se répercutait dans une acclamation sans fin. On en parle comme d’un personnage ordinaire. Les heureux qui ont eu le nez de sa veine le traitent comme un billet de loterie sorti au tirage. Cette année, ils sont courroucés. «Quoi! ont-ils l’air de dire, nous avons aventuré la forte somme sur un candidat si médiocre, et c’est tout ce qu’il rapporte! Jouez donc des veaux!»

Ce n’est pas le noble coursier qui nous vengeait de Waterloo. D’ailleurs, les Anglais s’abstiennent. Le Jardin de Paris s’en plaint. L’insulaire qui augmentait les tarifs, prodigue dans le gain et généreux dans la perte, ne franchit plus la Manche. Tout s’en va, jusqu’au respect montré au vainqueur. Qui se soucie de ses traits? Qui colle à la muraille le portrait de sa monte. Autrefois, il suffisait de l’avoir bouchonné pour être illustre. Un palefrenier de Gladiateur faisait un beau mariage. Approcher du vainqueur, le flatter, passer sur sa croupe en sueur ses gants frais étaient une faveur insigne. Les femmes n’adoptaient de couleurs que les siennes. Qui d’elles portera cette année les couleurs d’Arreau? Victorieux à peine applaudi, célèbre une seconde, qui passe, qui est déjà passé...

=25 Juin.=--Lona Barrison s’est détachée du peloton. Elle se montre seule, montée sur un bidet blanc. Elle chante d’une voix acidulée comme un bonbon anglais.

A pied ou à cheval, les petites Barrison inspirent des folies. Un gentilhomme autrichien s’est suicidé. Avant de mourir, il exprima le vœu que l’une des cinq sœurs Barrison accompagnât son convoi. Il a été exaucé. La gazouillante oiselle a déposé sur son cercueil un bouquet d’oranger. Cette fleur était le commentaire du refus dont l’amoureux était mort. C’était «l’impossible, mille regrets» des demandes sympathiques qui excèdent la mesure.

=8 Juillet.=--Devant la beauté sans voile de la femme, M. Pierre Loys a chanté un cantique renouvelé de la volupté grecque. Hymne des pamoisons et des enlacements, chœur des fatalités charnelles, prière des lèvres d’elles à elles incendiées, en la symphonie littéraire qui a pour titre _Aphrodite_, il a donné aux Parisiennes le regret de n’aller ni assez amoureuses, ni assez nues.

Ces éphèbes sont sévères; ce sont des ingrats. Au vrai, son pastiche des anciennes est conçu d’après les modèles que la vie plaça à portée de ses sens. Ce qu’il sait de l’Aphrodite antique est ce qu’amoureuses et nues, apprirent à ses curiosités printanières les divers Chryséis que héla son baiser.

_Aphrodite_: c’est l’antiquité vue par le trou de serrure d’une chambre d’hôtel du quartier Latin.

=10 Juillet.=--La Parisienne adopte en marchant un nouveau geste. De la main gauche, elle saisit largement l’étoffe des jupes dont elle se ballonne. La marche accuse ce moulage callipyge dont on devine que la fermeté n’est pas exempte de douceur.

Henry Somm qui, par ses croquis au jour le jour, continue La Mésangère, remarque que le mouvement de coquetterie, chez la femme, s’est déplacé depuis cent ans. Le XVIIIe siècle était tout à la gorge qui était nue et s’offrait. La femme aujourd’hui n’est préoccupée que de sa croupe. La croupe est le centre de sa toilette, et par là même de ses préoccupations.

=13 Juillet.=--Sous la protection du comte Robert de Montesquiou, Douai a rendu un délicat hommage à une femme, Marceline Desbordes Valmore.

Ce fut une âme aimante qui souffrit. Elle souffrait de qui souffrait. Elle avait mal à la douleur d’autrui. Trop haute pour être d’un parti, elle fut avec les vaincus de tous les partis, et, insouciante de ses propres blessures, se pencha sur tous les blessés. En poésie, elle n’était pas parmi ces ciseleurs qui n’oublient, leur coupe ciselée, que d’y exprimer le sang des grappes. Mais en la sienne elle se plut à n’exprimer que le sang de ses veines.

Paris l’a connue et méconnue. Cette muse éplorée l’exaspérait. Quoi, toujours des sanglots, des demandes de secours et des appels à la pitié! L’importune qui troublait la noce! Toutefois, il a voulu que sa pierre s’ajoutât à l’édifice douaisien. Il ne l’a pas apporté d’une main pieuse, il l’a lancée avec sa fronde. Il s’est acharné à démontrer pour la circonstance que l’épouse du pauvre Valmore avait flirté avec M. de Latouche. Ce scandale fut la souscription de Paris. C’est bien parisien.

Coppée, Anatole France, Sarah Bernhardt ont racheté cette action laide en parlant, tour à tour, devant l’image qui représente la poétesse, «la tête inclinée à gauche, a dit Coppée, pour écouter son cœur».

=14 Juillet.=--On prenait la Bastille. On prend les tailles. Ici l’on danse; la cordialité des accueils et leur facilité établissent l’allégresse. On est en confiance; il n’est jour où l’on s’aime plus vite et pour le seul plaisir de s’aimer. La galanterie le sait et fait relâche. La Vénus Cloacine se donne congé et se répand dans la foule, toute pensée commerciale bannie. La gaîté est énorme et communicative. Elle décide les bouderies qui capitulent à la lueur sautillante des lampions. Il y a du tutoiement dans l’air. Familiarité charmante qui rapproche et fusionne. Les sages-femmes l’ont remarqué: c’est le jour où le plus de petits citoyens datent leur entrée dans le monde. Combien de femmes avouent, confuses de l’impromptu: «J’avais rencontré son père à un bal du 14 juillet!»

Les mères de famille n’en prendront point qu’alarmes. Il ne s’ébauche pas au son du piston, les valses alternant avec la _Marseillaise_, que des idylles douloureuses, mais aussi de sûres fiançailles. On boit, on hurle, on danse. Les événements se précipitent. Et l’amour prend la Bastille.

=21 Juillet.=--La vogue des vogues, qui la dira? Pourquoi sont-elles si tyranniques et si brèves! Pourquoi cette indifférence aujourd’hui pour ce qui, hier, nous enfiévrait? La satiété ne serait-elle que la limite de nos désirs?

Nous avons eu les déshabillés au théâtre: des petites femmes qui faisaient devant nous ce qu’elles font chez chacun de nous. Elles ôtaient leurs bas, dégrafaient leur corset, changeaient leur chemise. Elles se levaient, se couchaient, se tubaient. A ce spectacle, d’une banalité échouant dans la bassesse, nous avions des frissons dont le diagnostic eût été humiliant. Les moralistes criaient: «C’est la fin d’une race.» Aux moralistes on disait: «C’est le plein d’une mode; vous vous indignerez encore qu’elle n’existera plus.» Elle n’existe plus. Sommes-nous meilleurs? Sommes-nous corrigés de l’obscène? Sommes-nous plus purs? Le lit a quitté le théâtre. Le paravent est replié. Les spectateurs sont revenus à la vertu pratique de simplement s’être aperçus qu’ils n’étaient que sots de payer à l’orchestre pour ne pas voir ce qu’ils voient chez eux sans payer.

=27 Juillet.=--«Vous avez fait une étude sur les _Déshabillés au théâtre_, me dit un député, M. Georges Berger. C’est bien. Trouvez-vous point qu’il serait légitime de la faire suivre d’une étude sur celles qui les vinrent voir? On se plaît à décrire des états d’âme: vous tenterait-il point, l’état d’âme de cette femme honnête, curieuse de filles en chemise et de chansons toutes nues? Elle est souffletée dans sa pudeur et s’en amuse. Elle a des minauderies pour les baladins des tréteaux qui l’outragent dans sa féminité. Elle ne tolérerait point qu’en son salon, fût-ce par inadvertance, un homme lui manquât d’égards; et un malotru, sur les petites planches, qui l’insulte et l’assimile aux prostituées, la fait sourire. Dans des bouges où des filles la tutoient, elle se frôle à des pierreuses et à des ivrognes. Elle n’a pas même cette hypocrisie qui était un hommage rendu par le vice à la vertu. Elle va bravement, front découvert. A quoi bon? elle ne rougit plus. Quelle âme est l’âme de cette femme? Vous avez déshabillé l’interprète: déshabillez la spectatrice.»

Elle ne nous révélerait pas une femme inédite, mon cher pays. La femme moderne est celle d’hier et de demain. Nos aïeules allaient aux Porcherons, et l’éloquence triviale de Ramponneau n’ajoutait pas à leur fard le rouge de la confusion.

Vadé les surprit au cabaret, apostrophées par les blanchisseuses.

Quand zon va boire à l’Écu, Tant pas tant tortiller des ... Quand zon va boire à l’Écu Tant pas tant tortiller du ...

La Bruyère, avant lui, les avait coudoyées sur les berges, pendant la saison des bains. En ces temps candides, un costume mythologique était admis: c’était les déshabillés à la Seine. La Bruyère, aux promeneuses, de qualité, et seulement assidues de ce lieu quand des tritons s’y ébattaient, La Bruyère vit des éventails. Il n’en fut pas dupe. Il en savait la soie transparente. On appelait ces éventails pour nudités: «des lorgnettes».

L’état d’âme d’une époque, serait-ce pas, mon cher député, une très simple vieillerie qui s’appelle l’âme de tous les temps?

=7 Août.=--Paris a fui--mais ne s’est pas fui. A quatre heures de la Madeleine, il a porté ses vices, ses caprices, ses obligations, ses contraintes, ses tics, le conventionnel de ses mœurs et sa vie compliquée. Cet exode s’appelle déplacement. Ce n’est que cela: il s’est déplacé, il a changé de place.

Les habitudes empilées aux bagages avec les robes de ces dames suivaient de toute la vitesse du train.

=10 Août.=--La cantinière du 2e zouaves, morte à Vichy, est bien connue partout; mais elle est inconnue au 2e zouaves. La mère Ibrahim, disent les zouzous, quès aco? On consulte les vieux à qui ce nom ne rappelle rien: les anciennes cantinières de l’armée d’Afrique n’en ont pas souvenir.

On presse l’enquête qui ne livre pas la clef du mystère. Il semble acquis que la mère Ibrahim, cantinière au 2e zouaves, et décorée, n’était ni Ibrahim, ni cantinière, ni du 2e zouaves, ni décorée. C’était une jongleuse, qui vivait de ses tours. Le dernier est bon.

Sa légende héroïque est cependant à peine ébranlée.

Les légendes sont indestructibles. Nous avons douté de l’authenticité de cette histoire. Quelqu’un viendra demain qui réparera ce grand acte d’iniquité et prouvera que la mère Ibrahim n’a jamais mystifié ses contemporains.

Elle aura un jour sa statue, faite avec le bronze des canons qu’elle n’a ni pris--ni versés.

=15 Août.=--La mer ne se flatte pas d’être aimée pour ses beaux yeux glauques. La mer se sait un prétexte et ne s’en fâche pas. Elle monte sur la plage: sa grande voix y est couverte par les potins. Il y a près des cabines des gens dont elle n’a jamais lavé les pieds et qui lui tournent le dos. Ils sont occupés au défilé des demoiselles sur les «planches»--ce trottoir de Trouville. Elle s’estime alors simple intruse et redescend avec un air de murmurer, très confuse et timide: «Si je vous gêne, faut le dire?»

=17 Août.=--Il a des ailes, il est frivole, il est léger. De celle qui rêve, accoudée dans la fraîcheur du soir, il approche. Elle le chasse, il revient. Sorti par la porte, il rentre par la croisée, ironique et dansant.

Femme, qui que tu sois, il est, sera ou fut ton maître. Sa flèche est acérée. Là! te voilà prise. Irritée et confuse, tu pleures, tu souffres, tu enfles.

--C’est l’amour qui l’a atteinte?

--Non, c’est un moustique qui l’a piquée. L’existence est empoisonnée par toutes sortes de ces petits cousins insinuants et perfides, friands de nudités, et ne donnant aux filles que des caresses qui leur laissent des rougeurs.

=25 Août.=--Une petite boutique d’horlogerie faubourg Saint-Honoré, provinciale, grise et discrète. Entrons. Au comptoir, une vieille dame, comme on en voit dans les images un peu passées. Elle est d’avenante et digne figure; le front sans ride est couvert de neige. A travers ses lunettes, elle examine, mécontente, l’arrivant: c’est peut-être un client, et cette espèce qui erre, tatillonnant, d’un objet à l’autre, et liarde, l’exaspère. «Vous désirez?--Madame, rien...»

Elle se rassérène. «Je venais vous parler de Musset.--De M. Musset; asseyez-vous.»--Et sa figure s’éclaire, indulgente et attentive.

L’horlogère, au Bottin dame Martelet, fut jadis cette Adèle Collin, qui a été la bonne de Musset. «Sa gouvernante», précise-t-elle. Elle l’a assisté dans ses crises dernières; elle lui a fermé les yeux. Elle parle du maître qui n’est plus avec une admiration humble, abondante en souvenirs, amoureuse de la chère mémoire à laquelle elle continue ses soins de servante dévouée.

La chronique est pleine depuis quelques jours du scandale de Venise. Elle a connu George Sand à travers la souffrance du poète; elle lui est hostile. Elle ne dit rien de nettement accusateur. Elle n’a que guetté son grand homme aux petites choses. Ce qu’elle souligne, ce sont les allées et venues dans la maison. Elle a compté les belles dames et soupçonné les extases, mais c’étaient des extases très comme il faut. M. Musset n’aimait pas les dévergondées de sentiment. Sa volupté avait ses pudeurs.

Sur Elle quelquefois, Lui s’est appesanti dans ses fièvres: plaintes très douces comme des plaintes d’enfant. Elle se les rappelle, et elle est dure à celle qui tortura le plus ce grand nerveux, ignorant qu’en l’amour il aimait surtout la torture d’aimer. Adèle n’alla pas à Venise. Ce qu’elle connaît de la liaison tourmentée, c’est la confidence des scènes triviales; ces scènes de brouille dans des chambres d’auberge, où l’amour se promène en marmotte et le chandelier au poing. Il était plein de ces souvenirs ridicules, le poète, quand la muse lui dit: «Prends ton luth!» Et il fit la _Nuit d’Octobre_.

La bonne dame, dans les paperasses et les lointains de sa mémoire, remue devant nous, ces cendres. Musset en sort plus grand. Par quel effort admirable nous donna-t-il, avec la bassesse et la banalité de ses propres disgrâces, l’illusion des maux sublimes et, tout en étant inhumains, plus qu’humains?

=28 Août.=--Trois veuves vivaient en paix; l’ennui survint, et voilà les feux d’un cercle allumés.

Ces veuves, riches de loisir, disposant d’un hôtel superflu contigu au leur, ont eu l’idée d’ouvrir, rue Duperré, un cercle de femmes: _Ladies club_.

C’est un nid capitonné, élégant, froufroutant. Il est spacieux et intime. Une table d’hôte offre ses succulences à la gourmandise, péché mignon des jolies bouches, et surtout péché tardif. Rien n’est omis de ce qui est indispensable. Les cabinets de toilette sont à souhait machinés pour les ablutions. Le cercle a bibliothèques, vaporisateurs et poudre de riz.

On lira. Comme on ne s’est pas bâti un refuge pour bâiller sur ses lectures, les journaux de mode seront abondants. La forme des ouvrages préoccupera plus ces dames que celle du gouvernement. Leur isolement n’est pas une déclaration de guerre ou de principe. Lysistrata n’est point de la fondation. On ne revendique pas, on se délasse. La porte sera fermée au nez des émancipatrices, pour ce qu’on s’estime émancipée assez, ayant licence de vivre à sa guise. On chantera, on fera de la musique, on contera des choses futiles, on médira d’autrui: on restera de son sexe.

Un sceptique a dit que ce serait un bon moyen de ramener les maris au foyer: ils seraient sûrs de n’y rencontrer que rarement leurs femmes. Mais les femmes de ce cercle ne devront pas avoir de maris.

C’est le wagon des dames seules.

=30 Août.=--L’institution du café-concert, atteinte, chancelle. Le cabaret tue le beuglant. Les femmes qui décident de la soirée de ces messieurs ne sont plus empressées à garnir les avant-scènes d’où elles souriaient à Fragson et applaudissaient Yvette. On va à Montmartre, où l’on entend le chansonnier Chose dans ses chansons rosses et le bon poète Machin dans ses œuvres. Oh! ses œuvres! Le Chat-Noir, en mourant, a laissé toute une portée de petits chats, diablement miauleurs, plaisants et farces, qui ont des gentillesses paresseuses et de félines attitudes: ils griffent aussi et mordent. D’aucuns, chats de gouttière, effrontés et le poil droit, sont plutôt incongrus.

Une tendance s’indique dans cette cacophonie de matous; un art de demain s’annonce qui rénovera la chanson et dépouillera la revue de ses oripeaux flétris, en la ramenant à la parade par les tréteaux du cabaret.

Que la femme, plus qu’à la tabagie montmartroise, était désirable, l’été, sous les arbres en feu, dans la verdure secouée de frissons, sous les platanes aux ramures baignées d’une lumière de songe! On chantait, et c’était pour faire s’évanouir le prestige de ce jardin d’Armide. Mais les sages s’abîmaient dans la seule vision et, pour ne point altérer la sérénité de l’heure, laissaient les cabots chanter et n’écoutaient que leur rêve...

=31 Août.=--Trouville: petits chevaux; Deauville: grands chevaux. Et les mêmes types de joueurs, de sportmen, de books. Le monde de là-bas rencontré ici, même les mendiants qui font leur saison. J’ai reconnu mon Clopin Trouillefou de la rue des Martyrs. Il n’a pas manqué la grande semaine.