Les Pardaillan — Tome 06 : Les amours du Chico
Chapter 19
--Me direz-vous, monsieur, si toutefois je ne suis pas curieux, à quoi riment ces écoeurantes exhibitions?
Quelque chose comme un pâle sourire vint effleurer les lèvres d'Espinosa.
--J'ai voulu, fit-il doucement, que vous fussiez bien pénétré de cette pensée qu'irrémissiblement condamné, tout ce que vous venez de voir n'est rien auprès de ce qui vous attend. J'ai fait pour vous ce que je n'aurais fait pour nul autre. C'est une marque d'estime que je devais à votre caractère intrépide, que j'admire plus que quiconque, croyez-le bien.
--Fort bien, monsieur. Je me tiens pour dûment averti. Et, maintenant, faites-moi reconduire dans mon cachot... ou ailleurs... A moins que vous n'en ayez pas fini avec les spectacles du genre de ceux que vous venez de me montrer.
--C'est tout... pour le moment, fit d'Espinosa impassible.
Et, se tournant vers les moines:
--Puisqu'il le désire, reconduisez M. le chevalier de Pardaillan à sa chambre. Et n'oubliez pas que j'entends qu'il soit traité avec tous les égards qui lui sont dus.
Et, revenant à Pardaillan, il ajouta avec un air de grande sollicitude:
--Allez donc, monsieur de Pardaillan, et surtout mangez. Mangez et buvez... Ne faites pas comme ce matin, où vous n'avez rien pris. La diète est mauvaise dans votre situation. Si ce qu'on vous sert n'est pas de votre goût, commandez vous-même ce que vous désirez. Rien ne vous sera refusé. Mais, pour Dieu, mangez!
--Monsieur, dit poliment Pardaillan, sans rien montrer de l'étonnement que lui causait cette affectueuse insistance, je ferai de mon mieux. Mais j'ai un estomac fort capricieux. C'est lui qui commande, et je suis bien obligé de lui obéir.
--Espérons, dit gravement d'Espinosa, que votre estomac se montrera mieux disposé que ce matin.
--Je n'ose trop y compter, dit Pardaillan en s'éloignant au milieu de son escorte de moines-geôliers.
Lorsqu'il se retrouva quelques instants plus tard dans sa chambre, Pardaillan se mit à marcher de long en large avec agitation.
«Pouah! songeait-il, la venimeuse bête! Comment ai-je pu résister à la tentation de l'étrangler de mes mains?
Et, avec un sourire qui eût donné le frisson au grand inquisiteur, s'il l'avait vu:
«Bah! il l'a bien dit: il était gardé de près. Je n'aurais pas eu le temps de l'atteindre. Et j'y aurais gagné de me voir enchaîner. Mes mains restent libres. Qui sait si une occasion ne se présentera pas? Alors...
Et son sourire se fit plus aigu.
Las de s'agiter, il se jeta dans le fauteuil et se mit à réfléchir profondément, repassant dans son esprit les scènes qui venaient de se dérouler, jusque dans leurs plus petits détails, évoquant les moindres gestes, les coups d'oeil les plus furtifs, se rappelant les paroles les plus insignifiantes en apparence, et s'efforçant de tirer la vérité de ses observations et de ses déductions.
Deux moines lui apportèrent son dîner. Avec des yeux luisants de convoitise, ils étalèrent amoureusement les provisions sur la table, alignèrent respectueusement les flacons aux formes diverses, et, au lieu de se retirer, comme ils faisaient d'habitude, ils restèrent en contemplation devant la table, semblant attendre que le chevalier fît honneur à ce repas soigné. Voyant qu'il ne se décidait pas, un des deux moines demanda:
--Monsieur le chevalier ne veut donc pas manger?
Surmontant la répulsion que lui inspiraient ses deux gardiens, Pardaillan répondit doucement:
--Tout à l'heure, peut-être... Pour le moment, je n'ai pas faim.
Les deux moines échangèrent un furtif coup d'oeil que Pardaillan surprit au passage.
--Monsieur le chevalier désire-t-il qu'on lui fasse autre chose? insista le moine.
--Non, mon révérend, je ne désire rien qu'une chose...
--Laquelle? fit le moine avec empressement.
--Que vous me laissiez seul, dit froidement Pardaillan.
Les deux moines échangèrent encore le même coup d'oeil furtif que Pardaillan surprit encore, puis ils contemplèrent une dernière fois les mets appétissants dont la table était chargée, et sortirent enfin en étouffant un gros soupir.
Dès qu'ils furent dehors, Pardaillan s'assura d'un coup d'oeil que le judas de la porte était bien fermé. Il s'approcha alors de la table et contempla les plats, nombreux et variés, qui la garnissaient. Il en prit quelques-uns au hasard et se mit à les sentir avec une attention soutenue.
«Je ne sens rien d'anormal, se dit-il en posant les plats à leur place. En revanche, mordieu! je sens que j'étrangle de faim et de soif!...
Il prit un flacon.
«Hermétiquement bouché! dit-il. Mais qu'est-ce que cela prouve!»
Il le déboucha et le flaira comme il avait flairé les mets.
«Rien! je ne sens rien!»
Et lentement, à regret, il reposa le flacon sur la table.
«Ne rien boire, ne rien manger, durant trois jours, a dit le billet du Chico. Poison foudroyant... Mort-diable! je puis bien patienter.
Il tourna le dos à la table pour s'arracher à la tentation et s'en fut vers le coffre où il avait enfermé le reste de ses provisions de la veille. Il fit une piteuse grimace et grommela:
--C'est maigre!
Résolument, il prit une tranche de pâté et la porta à sa bouche. Mais il n'acheva pas le geste.
--Qui me dit, songea-t-il, qu'on n'a pas pénétré ici pendant la promenade que m'a fait faire cet inquisiteur que la foudre écrase!... Qui me dit que ces mets, inoffensifs hier soir, ne sont pas mortels maintenant?
Il replaça la tranche où il l'avait prise et referma le coffre. Il traîna le fauteuil devant la fenêtre et s'assit, le dos tourné à la table tentatrice. En même temps, pour se donner la force de résister, il murmura:
«Je n'ai plus guère que deux jours et demi à patienter. Que diable! deux jours sont bientôt passés!
Et, par un puissant effort de volonté, il réussit à se soustraire à cette obsession et se mit à repasser tout ce que lui avait dit d'Espinosa.
Des bribes de phrases lui revenaient plus particulièrement: «On lui fait boire une potion... Ce breuvage agit sur le cerveau qu'il engourdit... Il sent son intelligence s'obscurcir... Toutefois, ce n'est pas encore la folie.»
Et un détail, que nous avons omis de signaler, lui revenait obstinément à la mémoire: au premier repas qu'il avait fait dans cette chambre, à ce même repas où il avait absorbé un narcotique qui devait le tenir endormi plusieurs jours, il avait tout de suite remarqué sur la table une bouteille de vieux vin de Saumur, pour lequel il avait un faible, et l'avait mise de côté, la réservant pour la bonne bouche. Or, à la fin de son repas, lorsqu'il voulut attaquer la bonne bouteille, il s'était senti pris d'un subit malaise. C'était le narcotique qui faisait son effet.
Cela avait été très passager. Mais il n'en fallait pas plus pour éveiller ses soupçons. Avant de vider le verre qu'il venait de remplir, il le porta à ses narines et le flaira longuement.
Cet examen ne lui ayant pas paru suffisant, il trempa son doigt dans le verre, laissa tomber quelques gouttes du liquide léger et mousseux sur sa langue et se mit à le déguster avec tout le soin d'un parfait connaisseur qu'il était. Le résultat de cette dégustation avait été qu'il avait déposé le verre sur la table, sans y toucher davantage. Son repas était achevé. Il n'avait plus ni faim ni soif.
Tout à coup, une inspiration soudaine lui était venue. Il s'était levé et était allé vider le verre et tout le contenu de la bouteille de ce Saumur, qui lui paressait suspect, dans le bassin de cuivre qui contenait encore l'eau sale rougie de son sang, qu'il y avait laissée après s'être convenablement débarbouillé. Puis, il était revenu s'asseoir à table, reposant la bouteille et le verre à leur place. Quelques instants plus tard, la tête lourde, pris d'un sommeil irrésistible, il s'était endormi aussitôt.
Pourquoi avait-il agi ainsi? Il n'aurait su le dire. Pourquoi ce détail qu'il avait presque oublié lui revenait-il maintenant obstinément à la mémoire? Pourquoi rapprochait-il cet incident des paroles prononcées par d'Espinosa? Pourquoi le dialogue de Fausta et du grand inquisiteur, parlant de sa folie, ce dialogue qui lui était tout à coup revenu à la mémoire, dans ce qu'il appelait déjà la «galerie des supplices», pourquoi ce dialogue lui revenait-il de nouveau à la mémoire?
Quelles conclusions tirait-il de l'incident de la bouteille de vin de Saumur vidée dans une cuvette d'eau sale, des paroles d'Espinosa, des paroles de Fausta, de la vision de la cage des fous? C'est ce que nous ne saurions dire. Mais toujours est-il que, peu à peu il s'assoupit dans son fauteuil et que, dans son sommeil agité, il avait aux lèvres un sourire narquois, et, de temps en temps, il bredouillait des mots sans suite, parmi lesquels revenait fréquemment celui-ci: FOLIE.
Le soir venu, les moines, consternés de voir qu'il n'avait pas touché au dîner, non plus qu'au déjeuner, lui servirent un souper plus soigné encore que les précédents repas. Malgré leur insistance, Pardaillan refusa de manger.
Les moines durent se retirer sans être parvenus à le décider et, dès qu'il se vit seul, il se hâta de se mettre au lit pour se soustraire à la tentation de la table étincelante. Et il faut convenir qu'il lui fallut une force de volonté peu commune, car la faim se faisait cruellement sentir. Peut-être l'eût-il moins sentie s'il avait pu détacher complètement son esprit de cette pensée.
Mais les moines revenaient obstinément avec leur table chargée de mets appétissants. Et, sous prétexte que, peut-être plus tard, il voudrait faire honneur à ce repas, ils laissaient devant lui cette table et tout ce qu'elle supportait de bonnes choses. Or, si Pardaillan réussissait, à force de volonté, à chasser la faim, un regard tombant par hasard sur la table suffisait à réveiller son estomac qui se mettait aussitôt à hurler famine.
Le lendemain, le même supplice se renouvela, avec aggravation de repas augmentés. En effet, les moines, impitoyables, lui servirent un petit et un grand déjeuner, un dîner, une collation et un souper.
Cinq fois dans la même journée, il eut à résister à l'abominable tentation d'une table qui se faisait de plus en plus recherchée, de plus en plus abondante et délicate, de plus en plus chargée des crus les plus rares et les plus renommés.
Le troisième jour, Pardaillan, la gorge sèche, la tête en feu, sentant ses jambes se dérober sous lui, se disait pour se donner du courage:
«Plus que ce jour à passer. Par Pilate! il se passera comme les deux autres! Et après?... Bah! nous verrons bien. Arrive qu'arrive.
Il cherchait toujours un moyen de s'évader. Il ne trouvait rien. Et maintenant, peut-être par suite de la faiblesse qu'il éprouvait et qui le privait d'une partie de ses moyens, maintenant il en arrivait à compter sur le Chico, à espérer que, peut-être, il réussirait à le tirer de là, et il passait la plus grande partie de son temps à guetter par la fenêtre, espérant toujours apercevoir la fine silhouette du petit homme, espérant recevoir un nouveau billet de lui. Mais le Chico ne se montra pas, ne donna pas signe de vie.
Ce jour-là, ses deux gardiens se montrèrent particulièrement affectés de son obstination à refuser toute nourriture. Jusqu'au jour de la visite de d'Espinosa, ces deux moines avaient gardé un silence si scrupuleux qu'il eût pu les croire muets.
A dater de la visite de leur chef suprême, ils se montrèrent aussi bavards qu'ils avaient été muets jusque-là. Et, comme leur grande préoccupation était de voir que le prisonnier confié à leurs soins ne voulait rien prendre, les dignes révérends n'ouvraient la bouche que pour parler mangeaille et beuverie.
L'un recommandait particulièrement tel plat, dont il donnait la recette, l'autre prônait tel entremets sucré, délicieux, disait-il, à s'en lécher les doigts; l'un sommait le chevalier de goûter au mets qu'il vantait, l'autre l'adjurait de n'en rien faire, jurant par la Vierge et par tous les saints que goûter à cette pitance c'était s'exposer bénévolement à un empoisonnement certain.
Ces disputes, devant un homme qui se laissait lentement mourir de faim, avaient quelque chose de hideux et grotesque à la fois.
Pardaillan aurait pu imposer silence aux deux enragés bavards et les prier de le laisser tranquille. Ils eussent obéi. Mais Pardaillan était persuadé que les deux moines jouaient une abominable comédie, pour l'amener à absorber le liquide ou l'aliment qui contenait le poison destiné à le foudroyer.
Il était persuadé que, s'il avait voulu les chasser, les moines n'eussent tenu aucun compte de ses ordres et se fussent obstinés à le harceler de plus belle. Dans ces conditions, il n'y avait qu'à se résigner.
Or, Pardaillan se trompait. Les deux moines ne jouaient nullement la comédie. Ils étaient bien sincères. C'était deux pauvres diables de moines, d'esprit plutôt borné, qui ne devaient la mission de confiance dont ils étaient chargés qu'à leur force herculéenne.
On leur avait confié la garde de Pardaillan, on leur avait ordonné d'accéder à tous ses désirs, et, hormis de lui ouvrir la porte et de le laisser aller, d'obéir à ses ordres.
On leur avait surtout recommandé de faire tous leurs efforts pour l'amener à prendre un peu de nourriture. Ils s'acquittaient très consciencieusement de leur tâche et n'en cherchaient pas plus long.
Comme on les savait quelque peu gourmands et ne détestant nullement de vider une bonne bouteille, on leur avait défendu, sous menace des châtiments les plus exemplaires, d'accepter quoi que ce fût de leur prisonnier, fût-ce une simple goutte d'eau.
Enfin--et ceci montre que d'Espinosa ne laissait rien au hasard et savait habilement utiliser les passions de ceux qu'il employait--on leur avait dit que, s'ils amenaient leur prisonnier à goûter à un seul des innombrables plats dont la table était garnie, à avaler, ne fût-ce qu'une gorgée de vin ou d'eau, les restes de la magnifique table leur reviendraient intégralement et qu'ils pourraient boire et manger tout leur soûl et se griser à en rouler par terre, ayant d'avance absolution pleine et entière.
Pardaillan ignorait tout cela, et pour cause. Cependant, à différentes reprises, et pour avoir le coeur net il avait placé devant les moines un des plats pris au hasard, il avait lui-même rempli à ras bord un verre d'un vin généreux et:
--Tenez, mon révérend, avait-il dit, vous seriez heureux de me voir manger, dites-vous... Eh bien, goûtez une bouchée seulement de ce plat, et je vous jure que j'en mangerai après vous; goûtez une seule gorgée de ce vin au fumet délicat et je vous promets de vider la bouteille ensuite.
--Impossible de vous satisfaire, disait d'un air navré un des moines.
--Pourquoi? demandait Pardaillan.
--Hélas! mon frère, on nous a formellement interdit d'accepter rien de vous.
--Sous peine de la discipline, ajoutait l'autre.
--La discipline et autres châtiments corporels, et l'_in pace_, et la diète forcée et...
--N'en parlons plus, interrompait Pardaillan.
Et, en lui-même, il ajoutait:
«Pardieu! ils n'auraient garde d'y goûter: les sacripants savent que ces mets sont empoisonnés.»
Dans ce troisième jour, frère Bautista et frère Zacarias (pourquoi ne ferions-nous pas connaître les noms des deux moines gardiens?) se montrèrent plus affectés que jamais, affectés et furieux; navrés, parce qu'ils enrageaient de voir tant de si succulentes choses; furieux, parce qu'ils n'étaient pas éloignés de croire que leur prisonnier s'obstinait ainsi uniquement pour leur faire pièce. Or, voici qu'à l'heure du dîner les deux moines se présentèrent devant Pardaillan comme d'habitude. Seulement, au lieu de dresser le couvert dans la chambre, frère Bautista, qui paraissait radieux ainsi que son digne acolyte Zacarias, annonça d'une superbe voix de basse:
--Si monsieur le chevalier veut bien passer au réfectoire, nous aurons l'honneur de lui servir le dîner.
Pardaillan fut ébahi de cette annoncé: Que signifiait cette fantaisie et quelle surprise douloureuse ou quel piège dissimulait-elle?
A voir les mines béates et radieuses de ses deux gardiens, à leurs sourires entendus, aux coups d'oeil malicieux qu'ils échangeaient, il crut comprendre qu'il se tramait quelque chose de louche contre lui. Il répondit donc sèchement:
«Mon révérend, je vous ai dit une fois pour toutes que je ne voulais point manger. Vous n'aurez donc pas l'honneur de me servir le dîner, attendu que je suis résolu à ne point bouger d'ici.
Ayant dit, il se jeta dans son fauteuil et leur tourna le dos.
Les deux moines se regardèrent consternés.
Cependant, frère Bautista, qui était le plus inconscient des deux, partant le plus disposé à se mettre en avant, fit une tentative désespérée, et, sur un ton qui n'admettait pas de réplique:
--Il faut venir cependant, trancha-t-il.
Pardaillan, frappé de ce ton, presque menaçant, se redressa aussitôt, et, avec un sourire narquois, il goguenarda:
--Il faut?... Pourquoi?
--C'est l'ordre, dit plus doucement frère Zacarias.
--Et si je refuse d'obéir à l'ordre? railla Pardaillan.
--Nous serons forcés de vous porter.
Pardaillan fit rapidement deux pas en avant. Il n'avait rien pris depuis bientôt trois jours, mais il sentait bien qu'il était encore de force à mettre facilement à la raison les deux insolents frocards. Il allait donc projeter ses deux poings en avant lorsqu'une réflexion subite arrêta le geste ébauché.
«Niais que je suis, songea-t-il. Qui sait si je ne trouverai pas l'occasion cherchée de fausser compagnie à tous ces moines, que l'enfer engloutisse!»
Le résultat de cette réflexion fût qu'au lieu de frapper comme il en avait eu l'intention il répondit paisiblement, avec son plus gracieux sourire:
--Soit! j'irai donc de plein gré, à seule fin de vous éviter la peine de me porter.
Les deux moines eurent une grimace de satisfaction.
--A la bonne heure, mon gentilhomme, fit joyeusement frère Bautista, vous voilà raisonnable. Et, par saint Baptiste, mon vénéré patron, vous verrez que vous ne regretterez pas de faire connaissance avec le réfectoire où nous vous conduisons!
--Allons donc, mon révérend, puisque, aussi bien, c'est l'ordre, comme dit si élégamment votre digne frère. Mais je vous préviens: cette fois-ci, pas plus que les autres, vous ne réussirez à me faire absorber la moindre nourriture.
Les deux moines firent la grimace. Ils échangèrent un coup d'oeil inquiet, tandis que leur front se rembrunissait.
--Bah! fit frère Bautista, allons toujours. Nous verrons bien si vous aurez l'affreux courage de vous dérober devant les délices de la table qui vous attend.
Dans le couloir, ils trouvèrent une escorte de six moines robustes qui entourèrent le chevalier et le conduisirent jusqu'à la porte du réfectoire, située dans le même couloir.
L'escorte resta dehors, et Pardaillan pénétra avec ses deux gardiens ordinaires. Derrière lui il entendit grincer les verrous. Il jeta autour de lui un regard investigateur qui embrassait d'un seul coup jusqu'aux moindres détails et demeura tout émerveillé devant le spectacle réjouissant qui s'offrait à ses yeux.
La salle elle-même était carrée, haute de plafond, vaste de dimensions. Le plafond, le plancher, les boiseries qui la recouvraient entièrement, des essences les plus rares, étaient de véritables merveilles de mosaïque et de sculpture. Quatre tapisseries flamandes ornaient deux côtés de la salle et représentaient les quatre saisons. Mais, si le décor de chacune de ces tapisseries variait, suivant la saison qu'il représentait, dans une intention qui sautait aux yeux, le fond du sujet était le même partout.
C'était une profusion de fruits, de victuailles variées, de flacons, que des personnages, hommes et femmes, engloutissaient gloutonnement.
Une cheminée monumentale occupait à elle seule les deux tiers d'un côté. L'intérieur de cette cheminée était garni d'arbustes, de plantes rares, de fleurs aux parfums très doux, rangés en corbeille autour d'une vasque de marbre dont le jet d'eau retombait en pluie fine, avec un murmure caresseur, et rafraîchissant l'air, saturé de parfums. Deux fenêtres aux rideaux de velours hermétiquement clos; dix fauteuils de dimensions colossales s'espaçaient le long des boiseries; deux bahuts se faisaient vis-à-vis. Bien qu'il fît grand jour au-dehors, aux quatre angles, quatre torchères énormes, chargées de cire rose et parfumée, qui se consumaient lentement et dont les volutes de fumée bleuâtre répandaient dans la salle ce parfum spécial qu'on y respirait.
Voilà ce que vit Pardaillan d'un coup d'oeil.
Tout, dans cette salle, semblait avoir été aménagé en vue de la glorification de la gourmandise. Tout semblait avoir été conçu en vue de l'inciter à faire comme les personnages des tableaux et tapisseries, c'est-à-dire à bâfrer sans retenue.
Au centre de la salle, une table était dressée, autour de laquelle vingt personnes eussent pu s'asseoir à l'aise. Une nappe d'une blancheur éblouissante et d'une finesse arachnéenne; des chemins de table en dentelles précieuses, des surtouts d'argent massif, des cristaux enchâssés de métal précieux, une vaisselle d'or et d'argent, des flambeaux aux cires allumées et des jonchées de fleurs. Tel était le décor prestigieux destiné à encadrer dignement les innombrables plats, les fruits savoureux, les entremets, les pâtisseries, les compotes et les gelées et l'escadron des flacons de toutes formes et de toutes dimensions, rangés en bon ordre devant la ligne des bouteilles ventrues, vénérablement poussiéreuses.
Au milieu de cette table, surchargée de provisions qui eussent suffi à rassasier vingt personnes douées du plus solide appétit, un couvert, un seul, était mis. Et, devant cet unique couvert, un vaste fauteuil semblait tendre ses bras rigides à l'heureux gourmet à l'intention duquel on avait fait cette débauche de richesses gastronomiques.
Voilà ce que désignaient de la main les frères Zacarias et Bautista. Et leurs yeux clignotants, leur énorme bouche qui s'arrondissait en cul de poule, leurs larges narines qui reniflaient non les parfums répandus dans la salle, mais le fumet des plats, leur air de fausse modestie, tout dans leur attitude semblait dire que tout cela était leur oeuvre à eux, tout implorait un compliment que Pardaillan ne leur refusa pas.
--Admirable! dit-il simplement, d'un air très convaincu.
--N'est-ce pas? rayonna frère Bautista. Et que direz-vous, mon frère, quand vous aurez goûté aux délicieuses choses qui figurent sur cette table!
Les deux moines se regardaient d'un air triomphant.
Hélas! leur joie fut de courte durée, car Pardaillan ajouta aussitôt:
--Merveilleux! Mais vous vous êtes donné beaucoup de peine bien inutilement, car je ne toucherai à rien des merveilles entassées là.
La consternation des moines confina au désespoir. Pour un peu, ils l'eussent battu.
--Ne blasphémez pas, dit sévèrement frère Bautista. Asseyez-vous plutôt dans ce moelleux fauteuil qui vous tend les bras.
--Mais puisque je vous dis que je ne veux rien prendre... Rien, entendez-vous?
--C'est l'ordre! dit doucement frère Zacarias.
Pardaillan lui jeta un coup d'oeil de côté.
--Vous l'avez déjà dit, fit-il avec son air narquois. Vous ne variez pas souvent vos formules.
--Puisque c'est l'ordre! répéta naïvement frère Zacarias.
--Asseyez-vous, mon frère, supplia Bautista, faites-le pour l'amour de nous... Nous sommes déshonorés si vous résistez à tous nos efforts.
Pardaillan eut-il pitié de leur désespoir très sincère? Comprit-il que la résistance serait inutile et que, rigoureux observateurs de la consigne reçue, ses deux gardiens ne lui laisseraient aucun répit, tant qu'il ne se serait pas assis à cette table somptueuse? Nous ne saurions dire, mais toujours est-il que, de son air railleur, il condescendit:
--Eh bien, soit. Pour l'amour de vous, je veux bien m'asseoir là... Mais vous serez bien fins si vous réussissez à me faire ingurgiter la moindre des choses.
Et il s'assit brusquement, avec un air qui eût donné fort à réfléchir aux dignes moines s'ils avaient été plus physionomistes ou s'ils avaient mieux connu leur prisonnier.