Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue

Chapter 6

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--Ne jurez rien!... Estimez-vous heureux que je ne vous remette au bras séculier! Allez, mon frère, allez. Mettez-vous à réciter les psaumes de la Pénitence.

Jacques Clément baissa la tête: il comprenait que, le coup étant manqué, Henri III n'ayant pas été tué, le digne prieur voulait garder le silence sur cette tentative... Il supposa que le prieur le renvoyait dans sa cellule pour y faire pénitence, mais, dans l'antichambre, il trouva une douzaine de moines, solides gaillards, qui l'entourèrent. Alors seulement Jacques Clément comprit que non seulement on voulait lui imposer silence, mais encore qu'on le punissait d'avoir manqué le coup!... Il voulut pousser un cri, se débattre... car le cachot de pénitence était une oubliette dont rarement on sortait vivant... mais il fut bâillonné, lié, entraîné...

Le cachot de pénitence se trouvait au-dessous des caves du couvent. On y descendait par un escalier de quarante marches en spirale. Il y avait seulement une vieille cruche que Jacques Clément trouva pleine d'eau et un pain.

Ainsi, sa mise au cachot était décidée avant qu'il n'eût vu le prieur!...

Il avait été délié et débâillonné au moment où il avait été poussé dans le cachot de pénitence. Il était donc libre de ses mouvements. Mais l'obscurité était opaque. Jacques Clément demeura donc immobile, s'accroupit dans cet angle où du pied il avait heurté la cruche et le pain, et, la tête sur les genoux, se mit à méditer.

Il y avait trois êtres en Jacques Clément: le visionnaire, l'amoureux, le vengeur. C'était la triple manifestation d'un coeur passionné.

La vision, l'amour et la vengeance étaient parfaitement d'accord dans son esprit, son coeur et son âme.

Henri III, tyran de la religion catholique parce qu'il ne consentait pas à recommencer la Saint-Barthélémy, Henri III, fils de Catherine de Médicis, ne devait mourir que de sa main.

Après les premiers mouvements irraisonnés et nerveux de la répulsion qu'il éprouvait à se trouver dans cette tombé, il se dit qu'il n'avait rien à redouter puisque le roi était encore vivant... Puisqu'il était, lui, désigné pour tuer Henri III, rien ne pouvait l'atteindre tant que l'acte ne serait pas accompli.

Quelques heures s'écoulèrent, au bout desquelles il se sentit faim et soif. Il mangea donc une moitié du pain qu'on lui avait laissé, et but à la cruche.

Il finit par s'endormir d'un sommeil sinon paisible, du moins exempt de crainte. Lorsqu'il se réveilla, il eut encore faim et soif; il mangea le reste du pain et but une partie de l'eau qui restait dans la cruche. Cependant les heures s'écoulèrent sans qu'il entendît le moindre bruit.

Un moment vint où il n'y eut plus une goutte d'eau dans la cruche... Il avait faim et soif. Mais ce n'était pas encore la souffrance véritable qui tord les entrailles.

Depuis des heures, déjà, il marchait autour du cachot. Les ténèbres étaient toujours aussi complètes, aussi absolues. Mais, par le toucher, par le frôlement de son épaule contre les murailles, par la régularité des pas toujours posés de même, il avait pris connaissance de son cachot et il y marchait avec une certaine assurance. Cette marche monotone finit par le briser de fatigue, et, une fois encore, il s'endormit. Cette fois, son sommeil fut peuplé de rêves...

--Oh! que j'ai soif! râla Jacques Clément en se réveillant.

Il se leva et, pour tromper la soif, il voulut se remettre à marcher. Et, alors, il s'aperçut que ses jambes lui refusaient tout service. Et, alors, il comprit l'horrible vérité: il était en train de mourir de faim et de soif!...

Il se traîna vers l'endroit où il savait que se trouvait la porte, et essaya de frapper; mais ses poings heurtèrent à peine le chêne... il retomba épuisé... Alors, la souffrance se déclara avec une sorte d'impétuosité... Puis, au bout d'un temps qu'il ne put apprécier, les souffrances s'apaisèrent, et il n'éprouva plus qu'une infinie faiblesse.

Combien d'heures demeura-t-il ainsi, pantelant et râlant, étendu en travers des dalles?... Il n'eût su le dire... Il lui sembla enfin qu'il s'endormait, et perdit la notion des choses. Dans cette sorte de sommeil, ou plutôt d'évanouissement, son rêve prit une forme. C'était Marie de Montpensier qui lui apparaissait.

Il se trouvait dans un appartement où régnait une exquise fraîcheur. Il distinguait confusément qu'il était étendu dans un lit d'une rare magnificence. Dans cette chambre. Marie de Montpensier allait et venait, légère, gracieuse comme une apparition qu'elle était.

Du fond de son rêve, Jacques Clément la suivait des yeux, extasié, tremblant de se réveiller bientôt, ainsi qu'il arrive souvent dans ces songes où l'esprit se dédouble.

--Tout à l'heure, songea-t-il, je vais recommencer à souffrir... puisque tout ceci n'est qu'un rêve.

Et il recommença à regarder Marie de Montpensier... Il fit un effort pour joindre les mains et, dans ce mouvement, il s'aperçut que ses mains froissaient réellement une étoffe très fine et très fraîche; dans le même instant, il s'aperçut que ses yeux étaient réellement ouverts et que cette étoffe c'étaient les draps du lit...

Il ne rêvait pas!... Et il n'était plus sur les dalles du vieux tombeau!... Comment se trouvait-il dans cette chambre?... Quand, comment y avait-il été transporté?...

A ce moment, et comme il venait de joindre les mains. Marie se rapprocha de lui en souriant. Elle tenait à la main un gobelet d'or, tandis que de l'autre elle soulevait légèrement la tête pâle, ascétique et pourtant belle encore du jeune moine.

--Buvez un peu, dit-elle d'une voix de tendresse et de pitié, en présentant à ses lèvres les bords du gobelet.

A mesure qu'il buvait, Jacques Clément sentait une fraîcheur suave l'envahir, en même temps qu'il se ranimait et que la faiblesse se dissipait.

Lorsque sa tête retomba sur les doubles oreillers il voulut balbutier un mot... Mais elle plaça sa main sur sa bouche comme pour lui recommander le silence. Et, sur cette main, il déposa un baiser qui la fit frissonner.

--Dormez maintenant, reprit-elle doucement.

Il obéit... il ferma les yeux, et presque aussitôt tomba dans un profond sommeil.

Quand il se réveilla, il se sentit fort, l'esprit dégagé, les membres souples. Sur un fauteuil, près de lui, il aperçut les vêtements de cavalier qu'il avait lorsqu'il avait fait la route de Chartres à Paris. Il s'habilla promptement et alors chercha des yeux son poignard; mais le poignard avait disparu.

Il n'eut pas le temps de s'inquiéter de cette disparition, car à ce moment ses yeux tombèrent sur une table toute servie où deux couverts étaient dressés, et presque aussitôt une porte s'ouvrit. Marie de Montpensier parut. Avec cette démarche sautillante qui lui servait à dissimuler sa boiterie et qui était un charme de plus chez elle, la soeur du duc de Guise s'approcha et lui dit en souriant:

--Eh bien, messire, comment vous trouvez-vous?

--Madame, balbutia le moine, suis-je au ciel? L'éternel bonheur a-t-il commencé pour moi?...

--Hélas! non. Ce n'est pas ici le paradis!... C'est tout bonnement l'hôtel de Montpensier... et l'ange que vous voyez, messire, bien loin d'être un ange, n'est qu'une pauvre pécheresse qui a bien besoin d'indulgence... Mais, asseyez-vous là... et moi ici...

La table était admirablement servie en mets et friandises de haut goût, en vins généreux. Nul n'était là pour servir les deux convives: c'était la duchesse elle-même qui, avec une dextérité savante et gracieuse, découpait pâtés, venaison de chevreuil, remplissait les verres de ses blanches mains chargées de diamants.

C'était comme un rêve qu'eût fait le jeune homme. Il mangeait et buvait sans s'en apercevoir, et peu à peu l'ivresse montait à son cerveau. Mais cette ivresse provenait surtout du spectacle merveilleusement impur qu'il avait sous les yeux. En effet. Marie de Montpensier portait un costume que lui eût envié quelque opulente ribaude. C'est à peine si les gazes légères qui flottaient autour d'elle dissimulaient ses formes délicates. Un rire pervers, une volonté malicieuse étincelaient dans ses yeux. Cependant, dès l'instant où ils s'étaient assis, ils s'étaient mis à causer de choses qui ne se rattachaient pas à leur principale pensée en ce moment--pensée de séduction chez la duchesse, pensée de délire, d'enivrement et de défense chez le moine. Toute la scène était pour la séduction. Les paroles n'étaient là qu'un prétexte.

--Je suis bien heureuse, disait Marie de Montpensier, que vous soyez revenu à la vie, et à la santé. Vous voici maintenant hors d'affaire. Mais depuis neuf jours que vous êtes ici... que de fois j'ai tremblé!...

--Neuf jours!...

--Sans doute!... Ne vous en souvenez-vous plus?... Au surplus la fièvre a dû vous faire oublier...

--Je ne me souviens de rien, madame.

--Quoi! vous ne vous souvenez même pas de l'instant où je vous ai trouvé à demi-mort... dans la Cité, derrière Notre-Dame. Il était environ dix heures du soir. Je regagnais mon hôtel en sortant d'une maison que vous connaissez... Soudain, un de mes porte-torches s'écria qu'il y avait un gentilhomme évanoui ou mort sur la chaussée. Je me penchai de ma litière... Je vous reconnus... Je descendis et, comme je me penchais sur vous, vous revîntes au sentiment, et vous me dites que des truands vous avaient traqué et laissé pour mort...

--Je vous ai dit?... je vous ai vue?... je vous ai parlé?

--La preuve, c'est que je vous fis placer dans ma litière et transporter ici...

Jacques Clément était stupéfait. Mais, au fond, il admettait sans discussion l'événement, le miracle. L'ange l'avait enlevé du cachot de pénitence et déposé sur la route où Marie de Montpensier devait infailliblement passer.

Jacques Clément passa lentement une de ses mains sur son front: le rêve le reprenait.

Ou bien le cachot était un rêve, ou bien c'était l'heure présente qui ne pouvait être qu'une illusion!...

En effet, Marie de Montpensier affirmait qu'elle l'avait trouvé évanoui dans la Cité le lendemain soir de la procession, c'est-à-dire au moment où il entrait au cachot de pénitence où il avait séjourné au moins une semaine!...

--Madame, s'écria-t-il, frappé d'une sourde terreur, je vous supplie de rappeler exactement vos souvenirs... C'est bien le lendemain de la procession de Chartres que vous m'ayez trouvé?...

--Exactement, messire; le lendemain de ce jour où Valois devait mourir!

Jacques Clément tressaillit. Ceci, du moins, n'était pas une illusion!... Le roi devait mourir!...

--Et vous m'avez trouvé dans la Cité? reprit-il.

--Privé de sens, étendu de votre long, non loin de l'auberge du Pressoir-de-Fer.

--La reconnaissance déborde de mon coeur, dit ardemment Jacques Clément; mais il n'est pas besoin de cette gratitude pour vous assurer que la vie de Valois est seulement prolongée de quelques jours... Ce qui ne s'est pas fait à Chartres, madame, se fera ailleurs...

Marie de Montpensier pâlit. Son rire frais et sonore se figea sur ses lèvres, et un éclair funeste jaillit de ses yeux. Elle quitta vivement sa place, repoussa la table et vint s'asseoir sur les genoux de Jacques Clément dont elle entoura le cou de ses bras. Ils étaient ainsi placés comme dans la nuit où le duc de Guise avait surpris sa femme dans les bras du comte de Loignes...

Jacques Clément, comme alors, sentait la double ivresse du vin et de l'amour monter à son front brûlant. Son coeur battit à grands coups sourds; la passion le faisait vibrer tout entier, et, au fond de son âme, la terreur, la honte, le remords du péché mortel grondaient...

--Vraiment? murmura la séductrice, la jolie fée aux ciseaux d'or... vraiment? vous seriez prêt à frapper?... Ce n'est donc pas la peur qui vous a retenu à Chartres?...

--La peur! gronda Jacques Clément. Non, non, madame, ce n'est pas la peur qui m'a empêché de frapper Valois. Ce n'est pas la pitié non plus, car ni lui ni les siens n'ont eu pitié des miens...

--Alors... pourquoi? fit Marie d'une voix mourante et en resserrant son étreinte.

--Pourquoi?... Ah! madame, je dois penser que Dieu a voulu prolonger la vie du tyran dans un but que seule connaît sa suprême sagesse, car il a placé sur mon chemin le seul être qui pouvait saisir mon bras et me dire: «Clément, je ne veux pas que tu frappes aujourd'hui!...» Cet homme, madame! c'est le seul qui puisse disposer de ma volonté et de ma vie... car, lorsque ma mère souffrait la plus effroyable agonie, cet homme est le seul qui ait eu pitié d'elle!

--Pardaillan! s'écria Marie de Montpensier avec une soudaine inspiration.

--Je n'ai pas dit que ce fût lui! fit sourdement Jacques Clément. Seulement, l'homme dont je parle a étendu sa main sur le roi de France, et dès lors le roi m'est sacré... Mais, bientôt, cette protection s'effacera, et alors, je le jure, le roi de France mourra de ma main!...

--Je vous crois, fit Marie frissonnante, je vous crois...

Et comme si, dès lors, elle n'eût eu plus rien à dire, elle se leva vivement et disparut. Jacques Clément demeura seul, en proie à un trouble inexprimable.

La journée se passa sans que la duchesse ne reparût. Il avait essayé de sortir, mais il avait trouvé les portes fermées. Peu à peu il reprit son sang-froid, n'ayant plus qu'une inquiétude: celle de retrouver le poignard sacré qui lui avait été confié par l'ange dans la chapelle des jacobins.

Vers le soir, il se sentit quelque appétit; La table était encore là, offrant en vins et en mets des restes estimables. Jacques Clément dîna donc tout seul, puis, n'ayant rien de mieux à faire, se mit au lit et tomba rapidement dans un profond sommeil... Rêve peut-être?... Chimère!... Il lui sembla tout à coup qu'une étrange sensation le réveillait... dans le lit, près de lui, se glissait une femme qui l'enlaçait de ses bras... il sentait, il reconnaissait son parfum préféré!... et, soudain, il eut sur les lèvres l'impression violente et douce à en mourir d'un baiser d'amour...

Alors, il entrouvrit les yeux... et reconnut les yeux rieurs et malicieux de Marie de Montpensier.

Il voulut balbutier quelques mots: elle étouffa ses paroles sous ses baisers...

Lorsqu'il redescendit sur terre, il portait au coeur un souvenir impérissable, et il se murmurait à lui-même que, pour une autre nuit semblable, pour retrouver celle que ses mains brûlantes de fièvre cherchaient encore, il donnerait plus que sa vie... Il damnerait son âme.

Marie, en effet, avait disparu.

Une soif ardente desséchait la gorge de Jacques Clément. Près du lit, près de lui, sur une petite table, il vit le gobelet d'or, le saisit et but, reconnaissant le goût et la reposante fraîcheur de la boisson qu'elle lui avait versée pendant son délire. Presque aussitôt après avoir bu, il retomba lourdement sur les oreillers et perdit la connaissance des choses...

De rêve en rêve!... Jacques Clément vivait sans doute une partie d'existence dans le fantastique. Rêve ou réalité?... oh! où était le rêve?... Où était la réalité?...

Il venait de se réveiller... Une étrange torpeur engourdissait sa pensée... Il venait d'ouvrir les yeux qu'il promenait sur ce qui l'entourait... Et ce n'était plus le cachot de pénitence!... Mais ce n'était plus le lit à colonnes d'ébène... la chambre de délice et de volupté... Il était dans un lit étroit, sur une dure couchette. Les murs étaient nus. Il apercevait seulement un crucifix, une petite table chargée de livres... Et il tressaillit violemment: sur cette table, cet objet qui jetait une vive lueur... c'était son poignard!... Et il reconnut qu'il était dans sa cellule du couvent des jacobins.

Il se leva, s'habilla de son froc jeté au pied du lit sur un escabeau. D'un geste rapide, il saisit le poignard et le baisa... Puis il le remit dans la gaine qu'il trouva sur la table et l'accrocha à sa ceinture, sous le froc.

A ce moment la porte de sa cellule, entrebâillée selon la règle, s'ouvrit tout à fait, et le prieur Bourgoing parut.

--Deo gratias! fit le prieur en entrant. Recevez ma bénédiction, mon frère. Cette mauvaise fièvre vous a, donc quitté?... Ah! depuis dix jours que vous êtes rentré au couvent, que de soucis nous avons eus!...

--Depuis dix jours? fit Jacques Clément.

--Certainement, mon frère. C'est-à-dire depuis le soir où vous êtes revenu de ce voyage à Chartres, que vous aviez entrepris pour la plus grande gloire du Seigneur...

--Ainsi, reprit le moine, je suis dans le couvent depuis mon retour de Chartres?...

--Et vous n'avez pas bougé de votre cellule, mon frère... Seulement, le délire ne vous a pas quitté; mais, grâce au ciel, je vois que c'est fini...

--Tout à fait fini, mon digne père, répondit Jacques Clément pensif. Permettez-moi seulement de vous poser une question... Avant mon entrée au cachot... je veux dire avant mon délire, votre haute bienveillance m'avait accordé certaines libertés compatibles avec un projet dont je crois me rappeler que je vous ai fait part...

--Je ne me souviens nullement de ce projet, dit Bourgoing.

--Et bien, mon digne père, je voudrais savoir si je jouis encore des mêmes privilèges... des mêmes libertés...

--Toujours, mon frère, toujours! s'écria le prieur. Vous êtes libre d'aller et de venir le jour ou la nuit, de vous absenter du couvent, et même sans m'en prévenir en cas de nécessité urgente. Venez donc, mon frère, venez... Tous nos frères sont rassemblés à la chapelle afin de louer Dieu de votre heureux retour à la santé et à la raison...

Jacques Clément suivit le prieur à la chapelle et alla s'agenouiller à sa place habituelle. Mais, tandis que les moines attaquaient un cantique d'actions de grâce, lui, prosterné, sa tête pâle dans ses mains, se murmurait:

«Où est le rêve?... Où est la réalité?...»

VIII

LE CALVAIRE DE MONTMARTRE

Nous avons laissé le chevalier de Pardaillan et le duc d'Angoulême sur la route de Chartres à Paris, arrêtés dans une pauvre auberge pour s'y restaurer de leur mieux. La halte dura deux heures, au bout desquelles ils se remirent en selle et poursuivirent leur chemin.

En somme, le voyage à Chartres n'avait donné aucun résultat, du moins en ce qui concernait l'amour du pauvre petit duc. En effet, la Fausta n'avait pu donner aucune indication sur Violetta. Pardaillan avait raconté à Charles la scène de la cathédrale, et flegmatiquement ajouté qu'il n'avait aucune raison de supposer que Fausta avait menti. Donc toute trace de la petite bohémienne était perdue.

--Ah! ça, monseigneur, dit à un moment Pardaillan, pourquoi tant de tristesse?... Faites attention, monseigneur, que naguère vous étiez enfermé à la Bastille, et que moi-même j'étais dans la nasse de Mme Fausta... Or, nous voici chevauchant, sains de corps et d'esprit, parfaitement capables de réaliser l'impossible, même de retrouver Violetta... Que vous faut-il de plus?

--Retrouver Violetta! dit amèrement le petit duc. Comme vous dites, Pardaillan, il faudrait pour cela réaliser l'impossible!...

--Et qui vous dit que c'est une oeuvre impossible que de retrouver une jeune fille qui, de son côté, ne demande qu'à voler vers vous?

--Nous n'avons aucune indication. Où tourner nos pas?...

--Nous irons simplement où va Maurevert, dit Pardaillan.

Charles ignorait encore l'étrange mariage qui s'était accompli dans l'église Saint-Paul. Il ignorait que Maurevert eût sur Violetta des droits de mari.

--Maurevert, reprit Pardaillan, c'est l'âme damnée du duc de Guise. Or, vous pouvez tenir pour certain que Guise est pour quelque chose dans la disparition de votre jolie petite bohémienne. Pouvons-nous directement nous attaquer à Guise, qui ne sort jamais sans une imposante escorte?...

--C'est vrai, Pardaillan, c'est vrai... mais Maurevert?...

--Eh bien, nous rentrons à Paris! nous retrouvons facilement Maurevert; nous l'attirons dans un endroit à l'abri de tout regard indiscret: et, quand nous le tenons, nous lui mettons la dague sur la gorge et nous lui disons: «Mon ami, vous passerez de vie à trépas si vous ne nous dites pas ce que votre illustre maître a fait de Mlle Violetta.» Que dites-vous de mon plan?

--Je dis, cher ami, que vous êtes le coeur le plus généreux, le bras le plus terrible, l'esprit le plus fécond en ressources...

--Fiez-vous donc à moi, reprit Pardaillan, du soin de mettre la main sur Maurevert. Je sens que le moment approche où je vais pouvoir liquider avec lui une vieille dette.

Les deux cavaliers, en devisant ainsi, continuaient à marcher au pas ou au trot de leurs chevaux, sans se hâter. Le lendemain, ils entraient dans Paris et filaient tout droit sur la Devinière, où ils arrivèrent sans encombre sur le coup de midi. Huguette était dans la cuisine, surveillant, en dépit de son chagrin, les allées et venues des domestiques, jetant un coup d'oeil sur les casseroles, encourageant le tournebroche.

Elle était fort pâle et triste, la bonne hôtesse de la Devinière, Elle croyait Pardaillan toujours à la Bastille. Pour le sauver, elle avait essayé une tentative désespérée. Cette aventure avait avorté comme on va le voir. Et la pauvre Huguette se désespérait.

Elle passa dans la grande salle pour veiller à ce que tout fût en bon ordre, et ce fut en passant cette inspection qu'el-le aperçut tout à coup Pardaillan, qui la regardait aller et venir avec un sourire attendri. Huguette demeura pétrifiée et se mit à trembler. Pardaillan se leva, alla à elle, lui saisit les mains.

--Ah! monsieur le chevalier, murmurait Huguette toute pâle, je n'ose en croire mes yeux.

--Croyez-en donc alors ces deux baisers, fit Pardaillan qui l'embrassa sur les deux joues.

Huguette se mit à rire en même temps que les larmes coulaient de ses yeux.

--Ah! monsieur, reprit-elle, vous voilà donc libre!... Mais comment avez-vous pu sortir de la Bastille?

--C'est bien simple, ma chère hôtesse, j'en suis sorti par la grande porte...

--M. de Bussi-Leclerc vous fit donc grâce?...

--Non, Huguette. C'est moi qui ai fait grâce à M. de Bussi-Leclerc!

Rassérénée, joyeuse, épanouie par ce sentiment où il y avait peut-être autant l'affection d'une mère retrouvant son enfant que l'humble amour d'une amante dévouée, elle courait à la cave et en rapportait bientôt une vénérable bouteille couverte de poussière authentique.

--C'est de celui que préférait Monsieur vôtre Père, dit Huguette; il n'en reste plus maintenant que cinq bouteilles...

Pardaillan déboucha la bouteille, remplit trois verres et avança un siège pour l'hôtesse.

Huguette pâlit de plaisir.

--Ma chère Huguette, reprit Pardaillan lorsque les verres furent vides, vous me parliez tout à l'heure du sire de Bussi-Leclerc. Vous connaissez donc ce digne gouverneur de la Bastille?

Huguette devint pourpre. Le chevalier nota cet émoi.

--Pourquoi rougissez-vous?

--M. de Bussi-Leclerc, balbutia Huguette, est souvent venu ici avec des maîtres d'armes qu'il traitait magnifiquement après les avoir battus en quelque passe d'escrime,..

--Voilà qui est d'un galant homme... Et alors?

--Alors... murmura Huguette, je comptais sur lui... pour vous délivrer... Il m'a si souvent affirmé...

--Quoi donc, chère amie?... Vous savez qu'on peut tout me dire, à moi...

--Qu'il était tout prêt... à se mésallier!...

Elle redressa la tête fièrement.

--Veuve, reprit-elle avec plus de fermeté, sans enfants, libre de ma personne, sinon de mon coeur, j'eusse pu accepter la proposition qu'il me fit à diverses reprises et m'engager à être une épouse fidèle... Ma vie en eût été un peu plus triste, voilà tout...

Huguette disait ces choses très simplement, n'ayant pas conscience de ce qu'il y avait de sublime dans son dévouement. Le chevalier la considérait avec un inexplicable attendrissement.

Donc, reprit-il, vous êtes allée trouver ce Bussi-Leclerc?

--Oui, mais, le premier jour que j'y allai, je ne pus entrer à la Bastille. Une sorte d'émeute venait de se produire à Chartres, avec la procession de M. de Guise... J'attendais son retour.

--Il doit être rentré, fit Pardaillan, et cette fois, vous le trouverez sûrement.

--Pour quoi faire, puisque vous voilà libre? dit Huguette.