Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue
Chapter 25
--Eh bien, fit le passeur après une courte hésitation, la vérité, c'est que je l'ai passé et qu'il est entré dans Beaugency où je sais qu'il a passé la nuit au Lion-d'Or.
--Ramène-moi au bord! fit Pardaillan d'une voix rauque.
--Vers Beaugency?...
--Oui!...
Quelques minutes plus tard, sans plus s'inquiéter du passeur, Pardaillan courait vers la ville et se mettait en quête de l'auberge du Lion-d'Or. Il apprit qu'elle était située à l'extrémité de la ville dans la direction de Châteaudun. Pardaillan traversa Beaugency au pas de course. Nul, d'ailleurs, ne fit attention à lui; la ville, depuis quelques instants, s'était emplie de rumeurs; la nouvelle venait de s'y répandre que le duc de Guise avait été tué.
Pardaillan atteignit enfin l'auberge du Lion-d'Or. Là, comme dans toute la ville, l'émotion était à son comble. Pardaillan se dirigea droit sur l'hôtesse, vigoureuse commère qui pérorait au milieu d'un groupe de bourgeois.
--Madame, dit-il, j'arrive de Blois, où le duc de Guise a été tué...
Aussitôt, Pardaillan, entouré et supplié de donner des détails, raconta en quelques mots le meurtre de Guise. Il ajouta qu'il était chargé de courir après l'un des meurtriers, et fit une description si exacte de Maurevert que l'hôtesse s'écria:
--Mais cet homme était là, il n'y a qu'un quart d'heure... Ah! le misérable! Je comprends pourquoi il s'est enfui précipitamment à cheval!...
--Comment cela?
--Oui: deux hommes, deux de ses complices, sans doute, sont venus lui parler mystérieusement et aussitôt il a fait seller son cheval.
Pardaillan comprit que ces deux complices n'étaient autres que ceux qui l'avaient arquebuse.
--Madame, s'écria le chevalier, il faut que je rattrape cet homme. Quelle direction a-t-il prise?...
--La route de Châteaudun...
--Avez-vous un bon cheval contre les cinquante écus de six livres que voici?...
--Et un fameux, qui file comme le vent!...
Quelques instants plus tard, Pardaillan s'élançait sur un cheval que, d'un coup d'oeil, il reconnut bon coureur.
Bientôt, il vit se dessiner à l'horizon les premiers plans d'une masse d'arbres dépouillés de leur feuillage et dont les branches nues se tordaient dans le ciel triste, comme des bras éplorés. C'était la forêt de Marchenoir, qu'il lui fallait traverser d'un bout à l'autre.
Il y avait vingt minutes qu'il était entré sous bois. La forêt de hêtres et d'ormes s'animait, autour de lui, d'une vie fantastique. Les bouleaux fuyaient derrière lui, pareils à des fantômes blancs. En avant! Le cheval bondissait, fendait l'air et dévorait l'espace.
Soudain, Pardaillan frissonna des pieds à la tête et devint pâle comme un mort: à une faible distance devant lui, derrière un tournant du bois, il entendit un hennissement... Deux minutes plus tard, il aperçut le cavalier qui courait devant lui, et un sourire terrible, féroce, effrayant, tordit ses lèvres... Ce cavalier, c'était Maurevert!...
Maurevert galopait sans tourner la tête. Il se savait poursuivi. Il savait qu'il allait mourir!... Il galopait, ou plutôt se laissait entraîner par son cheval qu'il ne frappait même plus...
Son visage, d'une pâleur de cadavre, avait parfois d'effrayantes contractions... et, parfois aussi, il lui semblait que son coeur s'arrêtait de battre, puis, brusquement, ce coeur se mettait à frapper des coups terribles dans sa poitrine et bondissait, affolé, éperdu...
Depuis seize ans, Maurevert avait peur... peur de Pardaillan! Non pas peur de la mort, mais peur de la mort que lui donnerait Pardaillan; non pas peur de se battre, mais peur de se battre avec Pardaillan.
Tout à coup, son cheval, qu'il ne soutenait plus, buta et tomba. Maurevert ne se fit pas de mal en tombant. Il put se relever.
Il n'avait plus aucune idée, aucune pensée. Ses lèvres blanches tremblaient convulsivement. Il vit Pardaillan, à trente pas de lui, qui mettait pied à terre.
Cette vue ranima en lui une étincelle d'énergie; il se baissa vivement, tira un pistolet des fontes de sa selle, mit un genou à terre et visa Pardaillan. Le chevalier marcha sur lui, tout droit, d'un bon pas, et, quand il fut à dix pas, il dit:
--Tire, mais tu vas me manquer...
Maurevert le regarda une seconde. Pardaillan lui apparut dans une sorte de nuage flamboyant où il ne distinguait que l'éclair des deux yeux et l'effrayante menace du sourire. Il fit feu... Et il vit qu'il avait manqué Pardaillan!...
Un arbre se trouva derrière lui. Il s'appuya au tronc, et demeura immobile, ses yeux exorbités fixés sur Pardaillan.
--Lors de notre rencontre sur les pentes de Montmartre, je t'avais fait grâce, dit Pardaillan. Pourquoi as-tu essayé encore de m'assassiner?...
Maurevert ne répondit pas. Pardaillan reprit:
--Assassin de Loïse, toi qui as payé l'aubergiste des Quatre-Chemins pour m'égorger, payé des gens pour m'arquebuser, payé le passeur pour me noyer, réponds, assassin de Loïse, que te ferai-je pour toute la souffrance injuste que tu m'as infligée? Je te laisse le soin de déterminer ton châtiment Réponds.
Maurevert ne vivait plus... il était en agonie... Pardaillan le considéra un instant.
--Puisque tu ne réponds pas. c'est moi qui choisirai ton supplice. Et le voici...
A ces mots, Pardaillan toucha du bout du doigt la poitrine de Maurevert, à l'endroit où il voyait battre le coeur. A ce contact, ce coeur eut un sursaut terrible. Maurevert ouvrit la bouche toute grande, et ses yeux se révulsèrent... Il demeura appuyé au tronc d'arbre, sur ses jambes fléchissantes, et il semblait n'être plus maintenu que par le doigt de Pardaillan appuyé sur sa poitrine.
--Ton supplice, continua le chevalier, le voici: il durera des années, il durera tant que tu vivras; c'est un supplice de honte; toute ta vie, tu te diras que, t'ayant haï, t'ayant poursuivi, t'ayant atteint, t'ayant tenu en mon pouvoir, je t'ai méprisé assez pour te laisser vivre!... Maurevert, tu ne mourras pas!... Assassin de Loïse, voici ton châtiment, Pardaillan te fait grâce!
A ce moment, Maurevert, n'étant plus soutenu, s'inclina sur le côté et s'affaissa mollement...
Pardaillan tressaillit, se pencha sur lui avec une sorte d'étonnement mystérieux, et alors, seulement, il vit que Maurevert était mort!...
Mort!...
Maurevert ne venait pas de mourir lorsque Pardaillan s'était reculé... Maurevert était mort depuis quelques instants déjà... Maurevert était mort à l'instant précis où le doigt de Pardaillan s'était appuyé sur sa poitrine... ce contact avait foudroyé son coeur...
Un médecin qui eût disséqué le corps de Maurevert eût sans doute trouvé qu'il avait succombé à la rupture de quelque vaisseau sanguin. Quant à nous, nous dirons simplement que Maurevert était mort de peur.
XXXVIII
UN SPECTRE QUI S'ÉVANOUIT
Pardaillan demeura une heure immobile près de ce cadavre. Une profonde rêverie l'emportait vers les lointains horizons de sa jeunesse. C'était Maurevert qu'il avait sous les yeux et c'était Loïse qu'il voyait.
Il la voyait telle qu'il l'avait vue à la minute de sa mort, au moment où la pauvre petite avait, dans un dernier effort, jeté ses bras autour de son cou et avait fixé sur lui ses yeux désespérés et radieux... contenant tout le rayonnement de l'amour le plus pur et tout le désespoir de l'éternelle séparation...
Et, maintenant, l'assassin de Loïse gisait à ses pieds. Maurevert était mort!...
Alors, il sembla à Pardaillan qu'il n'avait plus rien à faire dans la vie. Mortes ses amours, mortes ses haines, il se voyait seul, affreusement seul, n'ayant plus rien pour le soutenir...
Un instant, l'image de Fausta passa devant ses yeux, mais, cette image, il la regarda passer avec une morne indifférence. Puis, ce fut Violetta, le petit duc d'Angoulême, et quelque chose comme un triste sourire erra sur ses lèvres...
Puis, ce fut le doux visage de Huguette, de la bonne hôtesse, et Pardaillan murmura:
--Là, peut-être, trouverai-je réellement la pierre où le voyageur repose sa tête fatiguée...
Le pas alourdi d'un bûcheron le tira de sa rêverie.
Il se réveilla, se secoua, et appelant le bûcheron, le pria de lui prêter sa pioche, et lui offrit un écu en récompense. Le bûcheron, apercevant le cadavre, obéit en tremblant. Pardaillan creusa une fosse dans la terre dure de gelée. Quand elle fut assez profonde, il y plaça le cadavre de son ennemi, le recouvrit avec la couverture de selle du cheval de Maurevert; puis il combla la fosse et rendit la pioche au bûcheron, qui lui dit:
--Ce cheval est fourbu... Puis-je le prendre?
--Oui, dit Pardaillan, car son cavalier n'en a plus besoin.
Il se dirigea alors vers son propre cheval, que cette halte prolongée avait reposé; il passa la bride sous son bras; et, à pied, suivi par la bête, suivit la route; une lieue plus loin, il se remit en selle et, d'un temps de trot, gagna Châteaudun.
Il s'arrêta dans une bonne auberge et y passa la nuit.
Le lendemain matin, étant remonté à cheval, il reprit le chemin de Blois, où la première figure qu'il vit en entrant fut celle de Crillon, le brave Crillon, occupé à refouler une foule de bourgeois qui criaient à tue-tête:
--Mort à Valois! Vengeons notre duc!...
--Eh! monsieur de Crillon! cria Pardaillan lorsqu'il vit que la besogne était terminée et que la rue était libre.
Crillon aperçut Pardaillan et, poussant vers lui son cheval, lui tendit la main.
--J'ai un service à vous demander, fit Pardaillan.
--Dix, si vous voulez!
--Un suffira, mais je vous en serai dix fois reconnaissant. On a arrêté l'autre jour, dans l'hôtel de la signora Fausta, deux pauvres filles qui n'y doivent rien comprendre. Je voudrais obtenir leur liberté...
--Dans une heure, elles seront libres, dit Crillon.
--Merci. Voulez-vous avoir l'obligeance de leur dire qu'on les attend à Orléans, elles savent où...
--Ce sera fait, dit Crillon. Mais vous, mon digne ami, prenez garde à Larchant.
--Bah! Il veut donc être éclopé des deux jambes?...
--D'ailleurs, reprit Crillon, Sa Majesté vous protégerait au besoin. Venez, je vais vous présenter...
--Pourquoi faire?...
--Mais, fit Crillon stupéfait, parce que le roi veut vous voir et récompenser celui qui...
--Oui, mais, moi, je ne veux pas voir le Valois. Il a une triste figure. Monsieur de Crillon, si on vous parle de moi, rendez-moi le service de dire que vous ne m'avez pas vu.
--Soit! fit Crillon ébahi.
Ils se serrèrent la main, et Pardaillan gagna tranquillement l'intérieur de la ville, où régnait un grand silence.
Pardaillan se dirigeait vers l'auberge du Château où on se rappelle qu'il avait loge. Il y chercha Jacques Clément, et ne l'y trouva pas.
--Bon! pensa-t-il, il sera parti pour Paris...
Et il reprit la chambre qu'il avait occupée précédemment, avec l'idée de se remettre en route après deux jours de halte.
Pardaillan se donnait à lui-même comme prétexte qu'il avait besoin de repos. En réalité, il avait surtout besoin de réfléchir, de se retrouver, de voir clair en lui-même et de prendre une décision d'où il sentait que sa vie à venir allait dépendre.
En ce jour, Pardaillan apprit que la duchesse de Montpensier avait pu fuir, que le duc de Mayenne s'était également échappé de Blois, ainsi que tous les seigneurs de marque qui avaient afflué dans la ville au moment des états généraux. Ainsi, Henri III n'avait pas profité de sa victoire.
Seul, le cardinal de Guise avait succombé; il avait été lardé de coups de poignard le jour même où Pardaillan rentra dans Blois.
Le surlendemain de sa rentrée à Blois, Pardaillan apprit que le roi était parti pour Amboise.
Pardaillan, lui, après s'être promis de partir au bout de quarante heures, resta. D'abord parce qu'il était indécis, irrésolu, et qu'il écartait de sa pensée ce point d'interrogation formidable qui l'obsédait:
--Irai-je ou n'irai-je pas à Florence?
Quelques jours s'écoulèrent. La fin de l'année se passa dans une tranquillité relative. Cependant, on apprit, le 3 janvier, que Mayenne avait réuni une armée et qu'il se dirigeait sur Paris, acclamé tout le long du chemin par les populations révoltées. Crillon avait environ dix mille hommes de troupe campés sous Blois. Il se tint prêt à tout événement... mais le roi ne rentrait toujours pas.
Cependant, le 5 au matin, Pardaillan, étant descendu dans la grande salle pour se rendre ensuite au château où, tous les jours, il allait voir Crillon, apprit que le roi était revenu dans la nuit. Du moins, c'était la rumeur qui courait dans l'auberge. Comme il allait sortir, il vit entrer par la porte du fond de la salle, qui communiquait avec l'escalier du premier étage, un moine qui, le capuchon rabattu sur le visage, s'avançait vers la porte de sortie.
«Je connais cette tournure-là!» fit en lui-même Pardaillan, qui tressaillit.
Et il se plaça devant le moine qui traversait la salle. Le moine s'arrêta un instant, puis murmura:
--Venez...
Pardaillan reconnut la voix de Jacques Clément!...
--Diable! songea-t-il, je crois que je vais assister à quelque grand événement. Il y a sous cette robe de bure un poignard qui, en prenant contact avec la poitrine de Valois, pourrait bien changer l'histoire de la monarchie. Il faut que je voie cela!
Et il se mit à suivre Jacques Clément, qui était sorti. Sur la place, à vingt pas du porche du château, Jacques Clément s'arrêta.
--Ainsi, dit Pardaillan en l'abordant, vous êtes revenu à Blois?
--Je ne suis pas revenu, dit le moine d'une voix sombre; je ne me suis pas éloigné un instant de ma chambre; je savais que vous étiez dans l'auberge; mais j'ai voulu être seul... Pardaillan, l'heure est venue... Rien ni personne ne pourra m'empêcher de tuer Valois ce matin. Voilà quinze jours que je guette son retour... Dieu me l'envoie enfin!... Et Dieu a voulu aussi vous faire rester à Blois afin que vous m'aidiez... Pardaillan, il faut que vous me fassiez entrer au château. Présentez-moi à Crillon comme un de vos amis, faites ce que vous voudrez, mais il faut que j'entre...
--Ainsi, vous avez compté sur moi pour vous aider à tuer le roi?
Pardaillan devint grave et réfléchit une minute, non sur la décision qu'il allait prendre, mais sur la manière de communiquer cette décision à Jacques Clément.
--Mon cher ami, dit-il enfin, écoutez-moi bien. Si vous me disiez: «Tout à l'heure, je me bats en duel, veuillez vous aligner avec le témoin de mon adversaire», je vous répondrais: «Très bien, allons nous couper la gorge avec cet inconnu.» Si vous étiez attaqué, fût-ce par dix rois, et que vous m'appeliez à l'aide, je tomberais sur les dix rois à bras raccourcis, et, si Valois était dans le tas, peut-être aurait-il à se repentir d'avoir porté la main sur vous. Mais vous me demandez de vous conduire par la main jusqu'à celui que vous voulez tuer. Cela me dérange de mes habitudes...
--Vous refusez?
--De vous aider dans un assassinat, oui!
Jacques Clément demeura atterré.
--Malédiction! murmura-t-il sourdement.
A ce moment précis, Pardaillan vit Crillon sortir du porche et avancer vivement vers lui.
--Vous connaissez ce révérend père? dit le capitaine en rejoignant le chevalier.
--Je le connais, dit Pardaillan.
--Cela suffit, reprit Crillon. Mon père, ajouta-t-il en se tournant vers Jacques Clément, le chapelain n'est pas au château. La reine mère, malade, demande un confesseur à l'instant même. Suivez-moi, je vous prie...
Jacques Clément saisit le bras de Pardaillan stupéfait, et, d'une voix qui le fit frissonner:
--C'est Dieu qui m'envoie!...
Et le moine, à grands pas, suivit Crillon.
Jacques Clément entra dans le château à la suite de Crillon, qui, rapidement, se dirigeait vers l'appartement de Catherine de Médicis, situé au rez-de-chaussée.
Chose étrange: personne ne semblait se préoccuper de cette maladie de la vieille reine, qui, pourtant, devait être bien grave, puisque Catherine voulait un confesseur.
Ce fut une chose effrayante que cette indifférence de tous devant l'agonie de Catherine de Médicis. Seul, Ruggieri lui demeura fidèle jusqu'au bout.
Cette femme, qui avait fait trembler la France, qui avait tenu dans sa main la destinée du royaume, s'éteignait sans que nul songeât à elle...
Jacques Clément, en approchant de l'appartement de la reine, remarqua parfaitement cette solitude, cette indifférence, tandis que le reste du château retentissait du bruit des armes, des conversations et même d'éclats de rire.
Crillon avait introduit le moine dans une pièce obscure où pesait une infinie tristesse. Bien qu'il fît jour au dehors, les rideaux étaient fermés et un flambeau de cire se consumait sur la cheminée.
Au bout de quelques instants, le moine vit un lit... et, dans ce lit, une femme vieille, ridée, livide, qui le regardait de ses grands yeux étrangement lumineux.
Autour du lit, il y avait comme une magnifique irradiation de terreur, et les ténèbres amoncelées dans les angles vibraient de l'épouvante. Mais Jacques Clément était alors inaccessible à la peur... Il songeait seulement ceci:
La mère de Henri III meurt; et celui qui la voit mourir, c'est le fils d'Alice de Lux...
Cependant, un mouvement de la vieille reine l'arracha brusquement à sa rêverie. D'un geste lent de sa main affaiblie, Catherine lui faisait signe d'approcher. Elle murmura:
--Plus près, mon père, plus près...
Il vint à pas lents et s'arrêta tout contre elle, au chevet du lit. Catherine de Médicis le regarda, et, dans son souffle haletant, reprit:
--Vous n'êtes pas le chapelain du château...
--Non, madame, le chapelain est absent; je passais par hasard, et c'est moi qu'on a appelé...
--Mon fils? demanda la mourante. Où est mon fils?...
--Le roi est à Amboise, madame...
Elle demeura une minute silencieuse, les yeux fermés. De ces paupières soudées descendaient des larmes qui suivaient le sillon des rides... Et elle dit:
--Je ne le verrai donc plus?... Je meurs, et mon fils n'est pas là...
Puis elle se mit à parler d'une voix rapide et indistincte. Le moine, penché sur elle, ne put saisir au passage que quelques mots, des noms plutôt...
--Diane de France... Montgomery... ce n'est pas vrai... puis, vous, Coligny... je ne veux pas... écoute, Maurevert...
Jacques Clément écoutait ardemment. Tout à coup, Catherine s'arrêta. Elle ouvrit des yeux étonnés et, s'arrangeant sur ses oreillers, dans un retour d'énergie vitale:
--Qu'ai-je dit? demanda-t-elle rudement.
--Rien, madame, fit le moine. J'attends qu'il plaise à Votre Majesté de me confier les secrets de son âme.
La vieille reine se souleva, avec un long frisson. Elle fixa sur le confesseur un regard ardent:
--Mon père, dit-elle, si je me repens de mes fautes, Dieu me les pardonnera-t-il?...
--Si vous les avouez, oui!
--Écoutez donc, puisqu'il le faut.
Le moine se recueillit, s'immobilisa, à demi penché pour recueillir les suprêmes aveux de la reine.
--Voilà, dit l'agonisante dans un râle, à peine perceptible, j'ai tué ou fait tuer quelques douzaines de pauvres diables, qui s'obstinaient à ne pas écouter mes avis... la hache, la corde, les oubliettes, le poison, j'ai dû employer tous ces moyens. J'avoue que J'eusse pu éviter ces meurtres, mais au détriment du bon gouvernement de l'Etat...
--Passez, madame, dit le moine, ceci est peu de chose...
Catherine tressaillit de joie. Elle reprit avec plus d'hésitation:
--Montgomery tua mon époux Henri deuxième... j'avoue que ce coup de lance malheureux n'était pas tout à fait dû au hasard...
--Le roi votre époux vous a fait subir mille avanies; quelque énorme que soit le crime, il se conçoit et je crois que vous pouvez passer à d'autres événements...
Catherine respira, soulagée.
--Jeanne d'Albret, continua-t-elle, est morte d'une fièvre qui la prit soudain au Louvre; j'avoue que, si je ne lui avais pas envoyé certaine boîte de gants, la fièvre n'eût peut-être pas été mortelle...
--Passez, madame! gronda le moine.
--Mon fils, haleta la mourante, mon fils Charles IX eût peut-être longtemps vécu si je n'avais eu un ardent désir de voir Henri sur le trône...
Un sanglot expira sur les lèvres de la reine en même temps qu'elle prononçait le nom d'Henri...
--Coligny, continua-t-elle d'une voix plus faible, plus lointaine; oh! que de gens l'entourent; ils sont des centaines... mon père... ils sont des milliers... c'est moi qui les fis mourir... mais c'était pour sauver l'Eglise!
--Ensuite? demanda le moine.
--C'est tout! râla Catherine, dont la tête se perdait. C'est tout!...
--Ensuite! gronda le moine en se redressant.
--C'est tout! Je le jure, pantelait la vieille reine, en essayant de se soulever, mon père, par grâce! par pitié!... L'absolution, ou je meurs maudite!...
--Meurs donc maudite! rugit le moine. Meurs maudite, sous mes yeux! Meurs sans absolution! Meurs pour subir les affres éternelles de l'éternel châtiment!...
--Miséricorde! murmura la reine dans le hoquet de l'agonie. Que dit ce moine!... Damnée! Maudite!
--Damnée et maudite à jamais! Car, de tous les crimes plus nombreux que les grains de sable dont parle l'Evangile, de tous tes forfaits qui font de ton âme une cour des Miracles de la scélératesse, écoute, reine! tu as oublié le plus hideux, le plus atroce!...
--Oh! hurla la reine, démente de terreur et d'angoisse, qui es-tu?... Au nom de quel spectre viens-tu?... Que m'annonces-tu?...
--Ce que je t'annonce! tonna le moine, plus livide que la mourante. Je t'annonce ceci: que ton fils, ton bien-aimé Henri, va mourir!... Mourir de ma main! Mourir maudît comme toi!...
Un cri déchirant, lugubre, insensé, jaillit des lèvres de l'agonisante. Elle tenta un suprême effort pour se jeter sur le moine, et retomba, avec un hoquet funèbre.
--Au nom de qui je viens! continua le moine, parvenu au paroxysme de l'exaltation. Au nom de l'une de tes victimes! La plus belle! la plus innocente! Celle dont tu as broyé le coeur, celle que tu as assassinée par la plus effroyable torture... Alice de Lux!... Qui je suis! acheva Clément en rabattant son capuchon. Regarde! Je suis celui qui, seul, pouvait te refuser l'absolution, te déclarer maudite et damnée au nom du Dieu vivant, et te conduire par la main jusqu'aux portes de l'enfer. Catherine de Médicis, je suis le justicier! Je suis le vengeur de ma mère! Je suis Jacques Clément, fils d'Alice de Lux!...
Un cri plus effrayant jaillit de la gorge de la vieille reine... Dans le sursaut de l'agonie, elle se leva presque droite, retomba sur le lit, le visage convulsé par le délire des angoisses sans nom; elle balbutia:
--Seigneur... tu es grand... tu es juste!... Seigneur, j'ai mérité cette expiation! Seigneur, je meurs... je meurs maudite...
Une faible secousse agita la reine. Puis elle se tint à jamais immobile. Catherine de Médicis était morte...
Henri III revint à Blois le lendemain. Lorsqu'on lui apprit la mort de sa mère, il répondit:
--Ah! Eh bien, qu'on l'enterre.
Un chroniqueur du temps rapporte qu'il ne prit aucun soin des funérailles, et que, pendant la nuit, elle fut jetée comme une charogne (sic) dans un bateau. On creusa une fosse dans un coin obscur, et on y enterra la reine mère. Ce ne fut qu'en 1609 que son corps fut retiré de là, transporté à Saint-Denis et placé dans le magnifique tombeau que Catherine s'était fait construire dans la basilique.
Jacques Clément, lorsqu'il eut vu que la vieille reine était morte, sortit de la chambre funèbre. A ce moment, un homme y entra, s'agenouilla près du lit, et se prit à sangloter. C'était Ruggieri... le seul qui eût aimé Catherine de Médicis. Le soir même de ce jour, l'astrologue quitta Blois, et personne n'en eut plus jamais de nouvelles.
Jacques Clément sortit du château sans être inquiété. Sur la place, il retrouva Pardaillan, qui ne lui posa aucune question et se contenta de lui dire:
--Le roi n'est pas à Blois...
--Je sais: il est encore à Amboise, dit Jacques Clément.
--Oui! mais ce que vous ne savez pas et ce que vient de m'apprendre Crillon, c'est que l'armée royale va se mettre en marche sur Paris et tâcher de rencontrer l'armée de Mayenne.
--J'irai donc à Paris, fit simplement le moine.