Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour

Chapter 17

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--Moi? Non..., murmura Catho.

--Alors... c'est entendu? nos robes...

--Oui, fit machinalement Catho, vous les aurez, allons, laissez-moi... Et vous dites que la chose est pour dimanche?

--Dimanche matin... mais nous devons aller au Temple samedi soir...

--Ah!... samedi soir...

--Mais oui, voyons! M. de Montluc nous attend à souper samedi soir, à huit heures... tu comprends?

--Oui, oui, balbutia Catho... Allez-vous-en, maintenant.

Les deux ribaudes embrassèrent leur bonne amie et se retirèrent.

Catho, alors, plaça ses deux coudes sur la table sa tête dans ses mains, et murmura:

«Dimanche! Dimanche matin!...»

Et, alors, elle se prit à sangloter.

Il n'est pas inutile de rappeler ici que la torture devait être appliquée aux Pardaillan non pas le dimanche, comme le croyaient Pâquette et la Roussette mais bien le samedi matin. Marc de Montluc, après avoir promis aux deux ribaudes de les faire assister à la hideuse scène, s'était repris à temps. Mais, comme il tenait à s'assurer leur visite, il leur avait affirmé que la chose se ferait le dimanche: au moment de tenir sa promesse après la bonne nuit qu'il se promettait, il en serait quitte pour leur dire que la question avait été avancée d'un jour.

Ceci établi, revenons à Catho.

Comme on a pu le voir, c'était une fille énergique.

L'explosion de sa douleur fut donc rapide. Et après les premiers sanglots, elle frappa du poing sur la table en disant de ce ton farouche qui indique les résolutions inébranlables:

«C'est bien. Il faut que, dans la nuit de samedi à dimanche, j'entre au Temple!»

Au moment où elle prit cette résolution, des cris retentirent dans la grande salle.

Catho essuya ses yeux, frotta ses joues avec son tablier pour y ramener quelque couleur et pénétra dans le cabaret en grondant:

--Que se passe-t-il encore?

--Un meurtre! On vient de tuer une pauvre vieille femme!

--C'est la Roussette et Pâquette!

Trois ou quatre ribaudes venaient de jeter cette affirmation: c'étaient des ennemies acharnées des deux filles, jalouses de leur succès et de leur beauté.

Aussi faisaient-elles grand tapage de ce meurtre qui, en d'autres circonstances, les eût laissées parfaitement indifférentes.

--Cette pauvre vieille! glapissait l'une. C'est abominable!

--J'ai toujours dit que Pâquette avait un mauvais regard! criait une autre.

--Il faut les dénoncer à la prévôté! hurlait une troisième.

La Roussette et Pâquette pleuraient, sanglotaient, juraient de leur innocence.

--Silence, toutes et tous! commanda Catho.

Le silence se rétablit à l'instant.

--Où est la vieille femme tuée? demanda Catho.

--Dans la rue, en face, ah! la pauvre vieille!... Cela fait pitié, j'en ferai une maladie...

Celle qui venait de parler ainsi était une grosse fille à tignasse jaune, aux yeux bouffis, qui jetaient des regards terribles sur les deux pauvrettes abasourdies, épouvantées par la soudaine accusation qui pesait sur elles.

--Voyons, Jehanne, raconte ce que tu sais, dit Catho.

La grosse fille mit ses poings sur ses hanches, se balança un instant et commença:

--Donc, nous venions de sortir, il y a cinq minutes, moi et Jacques le Manchot, avec la grande Blonde, Fifine-aux-soldats et Léonarde. A peine dehors, voilà Jacques le Manchot qui crie: «Tiens! qu'est-ce qu'il y a là?»

--Faut voir, que dit Fifine.--Allons-y, que je dis. Alors, Jacques le Manchot en avant, nous allons toutes voir. Et qu'est-ce que nous voyons? La Roussette et Pâquette accroupies sur une vieille femme qu'elles achevaient d'étrangler. Pas vrai, dites?

--C'est vrai! s'écrièrent Léonarde, la grande Blonde et Fifine-aux-soldats.

--C'est pas vrai! dit la Roussette. La vieille était déjà morte.

--Déjà morte! Déjà morte! Même qu'elle remuait encore!

Pâquette et la Roussette éclatèrent en sanglots et jurèrent qu'elles s'étaient heurtées dans la nuit à ce cadavre et qu'elles avaient voulu voir seulement s'il n'y avait rien de bon à emporter.

--Pas vrai! affirma Jehanne en roulant ses gros yeux. Moi, d'abord, je vais prévenir la prévôté! Viens Manchot!

Catho saisit la fille par le bras.

--Voilà bien des histoires, dit-elle simplement, pour une vieille qui est venue mourir à ma porte. C'est-il la première fois? Qu'as-tu à dire? Va chercher la prévôté, ma fille, et je me charge de lui dire ce qu'est devenu ce sergent qu'on n'a jamais retrouvé; et toi Manchot, j'en sais long sur ton compte... et vous toutes hein?

Il y eut un frémissement de terreur parmi la clientèle du cabaret.

--Par la mort-Dieu! reprit Catho, c'est la première fois qu'on parle de m'amener la prévôté. Qu'elle vienne donc, et elle en entendra de belles!...

--Catho! Catho! s'écrièrent quelques truands.

--Mais Catho a raison! C'est la faute à Jehanne!

La grosse fille fit amende honorable et assura qu'elle avait voulu plaisanter en parlant de dénoncer la Roussette et Pâquette. La paix se rétablit. Deux truands se chargèrent d'emporter le cadavre au loin, afin d'écarter tout soupçon du cabaret des Deux-morts-qui-parlent. Puis la société se dispersa.

Au moment où Pâquette et la Roussette allaient s'éloigner à leur tour, Catho les retint:

--Restez, je veux vous parler! dit-elle.

L'auberge fut fermée; les lumières s'éteignirent.

Catho conduisit ses deux amies jusqu'à une chambre et, là, elle leur dit:

--Alors, ce n'est pas vous qui avez tué la vieille?

--Catho! est-il possible que tu nous soupçonnes?...

--Eh bien, moi, dit Catho, je crois que c'est vous! Ne criez pas, ne pleurez pas, c'est inutile. Je crois que c'est vous. Et, quand même ce ne serait pas vous, tout vous dénonce. Il y a des témoins pour prouver que vous avez tué la vieille... Vous avez entendu Jehanne? Silence, donc! pas de pleurnicheries, nous allons nous entendre... écoutez-moi!

Pâquette joignit les mains. La Roussette baissa la tête. Elles tremblaient de terreur.

--Écoutez-moi, reprit Catho, si vous m'obéissez, je ne dis rien. Si vous ne m'obéissez pas, je vous dénonce. Choisissez.

--Commande! dirent-elles en claquant des dents.

--Voilà. Je vous demande cinq jours d'obéissance, pas une heure de plus; c'est facile.

--Que faut-il faire?

--Je vous le dirai au moment voulu. Mais, pour le moment, vous allez coucher ici. De cinq jours vous ne sortirez pas de chez moi. N'ayez pas peur, vous savez qu'on y dort bien et qu'on y mange mieux.

--On t'obéira, Catho. On sera sages et on ne se montrera pas.

--C'est tout ce qu'il faut. Mais songez-y. Si l'une de vous me quitte d'ici à samedi soir, je cours chez le grand prévôt.

--Et samedi soir, qu'arrivera-t-il?

--Eh bien, samedi soir, je vous rends la liberté. Je vous habille comme des filles de bourgeoises, et tout simplement vous vous rendez au Temple.

XX

LA DERNIÈRE FARCE DE L'ONCLE GILLES

Pendant que ces choses se passaient à l'auberge des Deux-morts-qui-parlent, une scène grotesque et macabre se déroulait à l'hôtel de Mesmes.

Ainsi, trois points de Paris, en cette soirée qui suivit le mariage d'Henri de Béarn et de Margot, en cette nuit où se déchaîna le violent orage que nous avons signalé, trois points, disons-nous, sollicitent notre curiosité, sans parler du Louvre où éclatait le faste d'une fête dont les annales du temps parlent comme d'un événement magnifique; sans parler de l'hôtel de Montmorency où la disparition inexpliquée des deux Pardaillan avait jeté le trouble, la crainte et la douleur; sans parler des recoins obscurs où grouillaient des ombres préparant on ne sait quel cataclysme...

Ces trois points, ce sont: l'auberge de Catho que nous venons de quitter; l'église Saint-Germain-l'Auxerrois où nous devons revenir sur le coup de minuit; et enfin, l'hôtel de Mesmes.

L'hôtel du duc de Damville était désert: toute la maison du maréchal s'était transportée rue des Fossés-Montmartre. Il y avait à cela un double motif. Le premier, le plus important peut-être, c'est qu'Henri de Montmorency redoutait une attaque de son frère; la visite du vieux Pardaillan n'avait fait qu'exaspérer cette crainte.

«Prévenu à temps, se disait Damville, j'ai pu attendre cet homme de pied ferme et m'emparer de lui; mais qui sait si François, dans un coup de désespoir, ne viendra pas lui-même à la tête de ses gentilshommes?

Le deuxième motif, c'est que le maréchal, ayant obtenu la surveillance de toutes les portes de Paris, en avait profité pour placer des hommes à lui à la porte Montmartre. Qu'une catastrophe se produisît, que Catherine de Médicis fût informée de la conspiration de Guise, comme Maurevert le laissait entendre, que Paris fût envahi par les troupes des provinces en marche, et il n'avait qu'un bond à faire pour fuir par la porte Montmartre.

L'hôtel de Mesmes était donc abandonné.

Cependant, ce soir-là, deux hommes s'y étaient introduits, et vers neuf heures, ils achevaient de souper dans l'office, en devisant entre eux: c'étaient Gilles et son neveu Gillot.

--Encore un bon coup de ce vieux vin, disait Gilles au moment où nous pénétrons auprès des deux compères.

Et il remplit le gobelet de Gillot. Le gobelet se trouva vide à l'instant même.

--Jamais je n'ai bu de vin pareil, fit Gillot d'une voix pâteuse.

Il avait la figure enluminée et les yeux brillants.

--Tiens, mon enfant, va donc prendre ce flacon, là, dans cette armoire ouverte, et tu en boira? du meilleur.

Gillot se leva et obéit sans trop trébucher.

«Il n'est pas encore à point», murmura Gilles.

Et il versa à son neveu une nouvelle rasade.

--Ainsi, reprit-il, tu ne veux plus retourner à l'hôtel Montmorency?

--Retourner là-bas! s'écria Gillot en levant les bras au ciel. Vous n'y pensez pas, mon oncle! Savez-vous que la maison est sens dessus dessous depuis la disparition du vieux coupeur de langues?

--Coupeur de langues? interrogea Gilles.

--Oui... le damné Pardaillan!...

Gillot, renversé sur le dossier de son fauteuil, se mit à rire aux éclats. Gilles fit chorus. Mais son rire, à lui, grinçait comme une vieille girouette et eût donné le frisson au neveu, si le neveu n'eût pas été occupé à ses agréables pensées.

--Or, continua Gillot, tout le monde, là-bas, se méfiait de moi. On devait soupçonner que j'étais pour quelque chose dans cette bonne farce; je vous le dis, mon oncle, il était temps que je m'en allasse... j'y eusse laissé ma tête... et je tiens à ma tête, moi...

Au souvenir de la mutilation qu'il avait subie, Gillot porta les deux mains à sa tête, soit pour s'assurer que cette tête était bien toujours à sa place, soit en signe d'adieu à ses oreilles défuntes. Il frissonna et parut se dégriser.

L'oncle se hâta de remplir son gobelet.

--Pour une farce, reprit Gillot après avoir bu, c'est une bonne farce! Le Pardaillan avait en moi une confiance! Et quand je lui ai assuré qu'il trouverait monseigneur tout seul... il a failli m'embrasser... Pauvre diable!

--Oui, mais il a voulu te couper les oreilles!

--C'est vrai! L'infâme!...

--Et la langue!

--Oui-da!... Qu'il y vienne, maintenant!...

Gillot saisit un couteau et voulut se lever. Mais il retomba pesamment assis et se mit à rire.

--En sorte, reprit Gilles, que tu es content?

--Content, mon oncle!... c'est-à-dire qu'il me semble que je rêve!... Quand je pense que, sur l'ordre de notre bon seigneur, vous m'avez octroyé mille écus!

--Et tu es bien décidé à ne plus retourner là-bas? dit Gilles.

--Vous êtes, fou, mon oncle!...

--Imbécile! Puisque Pardaillan n'est plus là!

--Mais puisque je l'ai trahi!... Il me couperait la langue, voyez-vous! Je veux jouir de mes mille écus, moi!... Je veux boire, moi! Et comment ferais-je pour boire sans langue?

Gillot, à partir de ce moment, devint larmoyant.

--Tu les as là, tes écus? demanda l'oncle. Fais voir un peu...

Gillot vida sa ceinture sur la table; les écus roulèrent; les yeux de Gilles brillèrent.

--C'est pourtant moi qui t'ai donné cela! fit-il d'un étrange accent, tandis que ses doigts osseux caressaient les écus et commençaient à les empiler...

--Sans compter..., balbutia Gillot, ce que vous... devez encore... me donner... Ça, mon oncle, c'est pour boire... vous me l'avez dit... mais maintenant... vous devez... me donner le reste...

--Quel reste? haleta Gilles.

--Le maréchal a dit... trois mille écus... trois mille...

--Bois donc, imbécile!

Gillot obéit. Son gobelet vide roula sur le carreau.

L'oncle s'était levé. Il était hagard. La vue des piles d'écus lui donnait le vertige.

--Imbécile! gronda-t-il. Trois mille écus d'or! à toi? Tu es ivre, je pense!

--Monseigneur... l'a dit!... Hé là! mon oncle!... Payez... ou je me plains... au maréchal...

--Payer!... rugit le vieillard... Et si je ne veux pas, moi!... Misérable! tu veux donc me ruiner?...

--Bon, bon! grommela Gillot en essayant vainement de se lever, nous allons voir... ce que monseigneur...

--Prends garde, Gillot, ricana l'oncle.

--Ah!... quel drôle de rire... vous avez... j'ai peur...

Gilles riait de son effroyable rire. Il était livide. La pensée d'avoir à livrer trois mille écus d'or l'affolait. Et la pensée que Gillot pourrait le dénoncer au maréchal, s'il ne s'exécutait pas, lui paraissait non moins effrayante.

--Ecoute, Gillot, dit-il tout à coup, veux-tu me donner de bon coeur cet argent dont tu ne saurais que faire?

--Fou! bégaya Gillot, mon pauvre oncle est devenu fou...

Gillot ne put achever. Le vieillard s'était précipité sur lui et, d'un tour de main, l'avait bâillonné. Puis, saisissant une corde que sans doute il avait préparée d'avance, il le lia sur son fauteuil.

Cela s'était fait si vite que Gillot, soudain dégrisé par l'épouvante, se vit dans l'impossibilité de faire un mouvement en même temps qu'il voulut essayer de se défendre.

Quant au vieillard, il marmottait des mots sans suite, allant et venant comme un lutin, plaçant dans une armoire les écus que Gillot avait jetés sur la table, sauf un petit tas. Quand cette opération fut terminée, quand il eut refermé l'armoire, Gilles se retourna vers son neveu et le débaillonna.

Gillot en profita pour se mettre à hurler; Gilles attendit patiemment. Quand son neveu eut compris que ses lamentations étaient inutiles, quand il se tut, Gilles lui dit paisiblement:

--Te voilà enfin raisonnable. Tiens, tu vois ce tas? C'est ta part: cinquante écus. Le reste est pour moi.

Le vieillard sourit et se versa un verre de vin.

--Avec ces cinquante écus, tu t'en iras chercher fortune ailleurs, et tâche que je ne t'y reprenne plus, ou sans ça, cette fois, plus de pitié: je t'occis.

La résolution de Gillot fut vite prise. Il simula la plus grande résignation:

--Puisque vous le voulez ainsi, mon oncle... je m'en irai...

--Et où iras-tu?

--Je ne sais pas... je quitterai Paris...

--Oui, j'y compte. Mais, avant de quitter Paris, tu iras bien un peu me dénoncer au maréchal, hein?... Si fait! Je te connais.

--Je me tairai, mon oncle, je vous le jure!

--Oui, mais moi, je veux en être sûr. Et, pour cela, je vais te couper la langue!

Gilles éclata de son rire démoniaque et ajouta:

--C'est toi qui m'en as donné l'idée. Comme tu m'avais déjà donné l'idée de te couper les oreilles. Bonnes idées, mon garçon, fameuses idées!

Quant à Gillot, son épouvante et son horreur furent telles qu'il renversa la tête, exhala un soupir d'angoisse et s'évanouit.

Gilles, paisible et rapide, se mit à affûter un coutelas de cuisine.

Puis, saisissant une forte tenaille dans un tiroir, il s'approcha de l'infortuné.

Mais, alors, il s'aperçut qu'il était plus difficile d'arracher une langue que de couper des oreilles. Il demeura un instant perplexe, sa tenaille d'une main, son coutelas de l'autre.

«Bah! grommela-t-il, j'en viendrai bien a bout... Le pauvre Gillot, tout de même!»

Il se mit à pouffer en se figurant la tête qu'aurait son neveu.

Il était sinistre.

Dehors, la tempête faisait rage autour de l'hôtel et, par moment, s'engouffrait en gémissant dans les couloirs.

Tout à coup, Gillot rouvrit les yeux.

Les hésitations de Gilles cessèrent à l'instant même. Gillot n'eut pas le temps de pousser jusqu'au bout le cri de terreur et de supplication que déjà l'horrible vieux lui enfonçait sa tenaille dans la bouche, ou plutôt il cherchait à la lui enfoncer.

Le malheureux, les yeux sanglants, les veines du front gonflées par l'effort, serrait les dents, en une crise de désespoir.

Cette lutte muette était effroyable.

Gillot eut soudain une sorte de grognement bref, puis une longue, une hideuse clameur stridente, frénétique; la tenaille avait saisi la langue! La tenaille venait de couper cette langue!

«Tant pis! murmura Gilles. S'il ne s'était pas débattu, j'eusse coupé proprement la chose avec mon couteau!»

Et comme il commençait son ricanement de démon, comme un coup de vent furieux ouvrait soudain sa fenêtre et éteignait le flambeau sur la table, Gilles, lui aussi, se mit tout à coup à hurler d'épouvante. Gillot venait de le saisir à la gorge!

Dans le paroxysme de souffrance, Gillot s'était raidi d'un effort étrange, Gillot avait cassé la corde qui attachait son bras, Gillot, à demi mort, mais rendu fou furieux par l'atroce douleur, s'était levé et, se laissant lourdement retomber sur son oncle, Gillot épouvantable. sanglant, monstrueux, enlaça le vieillard, ses doigts s'incrustèrent dans sa gorge, tous deux roulèrent sur le carreau...

Lorsque le jour vint, lorsque le soleil pénétra par la fenêtre ouverte, il éclaira deux cadavres enlacés, dont l'un, la figure rouge de sang, serrait encore l'autre à la gorge.

XXI

DIEU LE VEUT!

Panigarola priait, agenouillé, prostré sur les marches du maître-autel de Saint-Germain-l'Auxerrois. Il priait, c'est-à-dire qu'il discutait avec lui-même, dans un tragique et silencieux corps à corps. Il semblait de pierre.

Il n'implorait ni la bonté ni la puissance de la divinité: il cherchait dans son âme tourmentée une lueur de vérité.

Voici quelle fut la prière, ou plutôt la méditation, du moine, dans la silencieuse église, que la tempête extérieure battait de ses ailes géantes, tandis que Catherine de Médicis, embusquée à la petite porte, guettait l'arrivée d'Alice de Lux, l'arrivée du comte de Marillac, tandis que les cinquante nobles ribaudes, les cinquante belles demoiselles, attendaient, le poignard à la main.

«Pourquoi suis-je ici? Que viens-je faire? Et qu'ai-je fait?... Ce que j'ai fait est terrible: pour atteindre un homme, j'ai fait passer ma haine dans l'âme des multitudes à qui j'ai parlé au nom de Dieu, c'est-à-dire au nom de ce qui est, pour les hommes, la Bonté, le Pardon, la Justice. Donc, au nom de la Justice, j'ai indiqué qu'il fallait être injuste envers une foule de malheureux, au nom du Pardon, j'ai soutenu qu'il fallait exterminer ceux qui ne croient pas comme les catholiques; au nom de la Bonté, j'ai déchaîné la haine... J'ai voulu tuer Marillac. J'ai voulu emporter cette femme! J'ai voulu conquérir un baiser et, pour ce baiser, j'ai mis le feu aux quatre horizons du monde!... Or, où en suis-je maintenant? Voici: aujourd'hui, l'envoyée de Catherine m'est venue dire: «Ce soir, un peu avant minuit, soyez à Samt-Germain-l'Auxerrois: Alice vous attend.» Oui, voila bien ce qui m'a été dit... Et lorsque j'arrive, ayant oublié Marillac, lorsque j'arrive chercher l'amour, c'est encore à ma haine que je me heurte, et Catherine est là pour me dire que Marillac va se trouver devant moi!... O sombre génie, ô ténébreuse conspiratrice! qu'attends-tu de moi?... Ce que tu attends de moi, reine, c'est que je mette dans l'âme de cet homme autant de douleur, autant de haine qu'il y en a dans la mienne Et c'est cela que j'ai promis! Cette lettre, ce papier qui se tord dans ma main, je dois le faire lire à cet homme! Et voilà à quoi aboutit ma vengeance!... à cette chose ignoble et basse, vile et hideuse, que moi, marquis de Pani Garola, moi, qu'au-delà des monts on appelait le loyal, le fier, le probe gentilhomme, oui, moi, je vais lâchement tuer un homme, non pas en combat singulier comme jadis, non pas au soleil, mais dans l'ombre, après l'avoir attiré au plus infâme guet-apens, non pas les armes à la main, mais par un papier, par une forfaiture!... Voilà ce que je vais faire! Et cela pour qu'une femme qui ne m'aime pas soit à moi!

Une main s'appesantit sur l'épaule du moine.

Il frissonna.

«L'heure terrible est venue!» murmura-t-il.

Telle fut la pensée suprême du moine, à l'instant où le comte de Marillac et Alice de Lux, les mains enlacées, l'âme ravie, s'approchaient à pas lents et s'arrêtaient au pied de l'autel.

Catherine anxieuse, attentive, sans un geste de trop, concentrée dans l'attente, dit d'une voix calme:

--Voici celui qui va vous unir...

Les fiancés levèrent leur regard vers le moine qui lentement se redressait, rabattait son capuchon sur ses épaules et se tournait vers eux...

L'angoisse de cet instant fut inexprimable.

Alice vit Panigarola. Ses lèvres devinrent blanches. Un tremblement convulsif la saisit. Ses yeux rivés à ceux du moine exprimèrent une surhumaine horreur.

Dans cette inappréciable seconde, elle comprit l'affreux guet-apens.

Son regard de folie se détacha du moine, se posa sur Catherine avec une telle intensité d'épouvante que la reine recula d'un pas, puis sur son fiancé, et, cette fois, avec une si profonde pitié que Marillac chancela, puis, enfin, à nouveau sur le moine.

Marillac sentait ses pensées se disloquer avec le fracas d'un monument qui tombe.

Rien au monde ne pouvait lui faire savoir... mais il devinait, il voyait avec une aveuglante clarté que ce devait être quelque chose de monstrueux, d'impossible et pourtant de certain, quelque chose d'énorme et de fabuleusement hideux...

Le moine ne voyait qu'Alice... Alice seule!

Cela ne dura pas en tout deux secondes...

Mais ces deux secondes furent dans l'âme de Panigarola une éternité de désespoir. Il y avait dans l'attitude d'Alice un tel amour, si grand, si vrai, si pur, que, dans l'ombre, elle en paraissait illuminée...

Ah! ses grands yeux bruns tournés vers le moine! Comme ils parlèrent! Quelle ineffable et sublime supplication jaillit de leur double rayon de lumière!

«Tuez-moi, disaient ces yeux, infligez-moi les tortures qu'il vous plaira, mais lui! Ah! si vous n'êtes pas plus bourreau que le bourreau, ne lui faites pas de mal!...»

Cette prière muette de l'amante, cette synthèse d'atroce douleur, cette intense supplication, pénétraient dans l'âme du moine.

Il était debout par un miracle de volonté.

Et, lorsque après ces deux secondes il se retrouva, lorsqu'il put jeter en lui-même un regard d'étonnement, il n'y découvrit plus qu'une immense pitié...

Il leva les bras vers les voûtes noires, comme s'il eût voulu prendre à témoin de son sacrifice d'invisibles puissances, puis ses yeux, avec une expression de miséricorde où il sembla que son âme entière fût passée; l'instant d'après, tandis qu'Alice de Lux étouffait une clameur de joie, d'espoir et de gratitude, le moine s'affaissa, évanoui.

Le sacrifice avait brisé ses forces.

Marillac éperdu, livide, s'arracha à l'étreinte d'Alice et fit deux pas vers Catherine.

--Madame, fit-il d'une voix rude, que se passe-t-il? Quel est cet homme? Ah! ce n'est pas un prêtre! Voyez, voyez... sous sa robe de moine, c'est un gentilhomme qui apparaît!...

La robe s'était en effet écartée. Le brillant costume de Panigarola se montrait en partie. Dans sa main crispée, le moine tenait encore un papier chiffonné.

--Viens! haletait Alice, viens, partons, fuyons!...

--Madame, rugit le comte, quel est cet homme?...

Catherine répondit:

--Je ne sais... Mais, tenez, ce papier nous le dira peut-être...

Au même moment la reine s'écria:

--Oh! mais je le reconnais! C'est le marquis de Pani-Garola! Que fait-il ici à la place du prêtre qui m'attendait?...

Marillac s'était penché; de la main crispée du moine, il avait arraché le papier, ou du moins une partie du papier, et, d'un geste fébrile, de ses doigts qui tremblaient, il le dépliait, le défripait...