Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour

Chapter 13

Chapter 133,792 wordsPublic domain

--Qui a donné l'ordre? dit Catherine en fronçant le Sourcil.

--Sa Majesté le roi. Je crois que ce jeune homme est accusé de rébellion. En tout cas, on sait qu'il a résisté par deux fois aux soldats du roi.

--Ah! madame, s'écria Marillac, je vais vous dire en quelles circonstances...

--Chut! fit la reine. C'est bien, Nancey.

Le capitaine se retira.

--Mon cher enfant, reprit alors Catherine, je vais vous donner une preuve de... ma bienveillance... telle que mes fils Henri et François pourraient seuls en attendre de moi... Demeurez ici jusqu'à mon retour.

Marillac s'inclina profondément. Il tremblait. Un bouleversement se faisait dans son esprit. La conviction entrait en lui profonde, indéracinable, que la reine avait pour lui une affection profonde, une affection de mère.

Coupable? criminelle? hypocrite? cette femme qui le regardait avec une pareille douceur, qui lui parlait avec cette agitation que lui seul pouvait comprendre!

Et il n'était pas jusqu'à cette confiance illimitée de la reine qui ne lui inspirât une gratitude dont se gonflait son coeur, confiance que la soupçonneuse Catherine n'eût peut-être pas témoignée au roi lui-même.

En effet, la reine le laissait seul! Et là, devant lui, se trouvaient les lettres qu'elle écrivait, secrets d'État sans aucun doute!

Ah! plutôt que d'essayer de lire, plutôt que de jeter un regard sur ces secrets augustes, il se fût aveuglé sur l'heure.

Catherine demeura absente une demi-heure pendant laquelle elle ne perdit pas de vue un instant le comte de Marillac.

Un seul point demeurait obscur dans l'esprit du comte.

Maurevert lui avait déclaré que Pardaillan était arrêté par ordre de la reine mère.

Et la reine paraissait avoir oublié jusqu'au nom du chevalier!

Nancey affirmait que l'ordre venait du roi.

Simples contradictions, après tout!

Soudain, Catherine rentra: elle rayonnait.

--Nous avons cause gagnée! fit-elle gaiement.

--Ah! madame, murmura Marillac d'une voix que l'émotion rendait sourde. Ainsi, mon ami... le chevalier de Pardaillan... il est libre?

--J'ai la parole du roi. J'avoue que je ne la lui ai pas arrachée sans peine. Il paraît que votre ami conspire avec M. le maréchal de Montmorency.

--Lui!... Ah! madame, tenez, puisque l'occasion s'en présente, laissez-moi vous dire ce que le maréchal...

--Silence, comte... Ce ne sont pas là mes affaires, et puis, si M. de Pardaillan a quelque chose à me dire au sujet du maréchal, il me le dira lui-même.

--Comme vous êtes un grande reine! fit Marillac avec une expression de tendresse.

--Hélas! je suis simplement une femme qui a souffert, et la douleur, mon cher comte, est la bonne école de l'indulgence... Je ne veux pas savoir si votre ami conspire ou non. Je veux savoir seulement qu'il est votre ami. Dites-lui que, s'il a quoi que ce soit à me demander pour lui-même ou pour le maréchal, je le recevrai après-demain matin, à dix heures, lorsque le roi aura achevé de l'interroger...

--Sa Majesté désire donc interroger le chevalier?

--Oui, j'ai pu obtenir cette énorme dérogation à toutes les procédures. Au lieu d'être interrogé par un juge, votre ami le sera par le roi... et, si ses réponses sont satisfaisantes, s'il explique pourquoi il demeure renfermé dans l'hôtel de Montmorency... on le tiendra quitte de tout le reste, c'est-à-dire de la triple affaire du Louvre, du cabaret incendié et de la bataille rue Montmartre.

--Ah! madame, s'écria Marillac radieux, l'explication est des plus simples! Pardaillan et le maréchal ne demandent qu'à quitter Paris... si vous saviez!... il n'y a sous tout cela qu'une affaire d'amour...

--Eh bien, trouvez-vous après-demain matin au lever du roi, et vous emmènerez vous-même votre ami.

--Madame, il ne quittera pas le Louvre sans avoir déposé à vos pieds l'hommage de sa reconnaissance... Quant à moi, ma vie vous appartient.

Un éclair flamboya dans les yeux de Catherine. Mais Marillac ne vit pas cet éclair qui l'eût épouvanté, penché qu'il était devant la reine.

--Adieu, comte, dit celle-ci. A demain soir, d'abord... dans Saint-Germain-l'Auxerrois... puis, au Louvre, après-demain matin...»

Le comte sortit enivré.

Il se rendit à pied jusqu'au couvent. Comme il y arrivait, un cavalier en sortait, montait à cheval et disparaissait dans la direction du Louvre. Le comte demanda à être introduit auprès de l'abbé, ou tout au moins auprès du prieur. Ce fut le prieur qui le reçut au parloir.

--Monsieur, demanda-t-il, et ce terme fit faire la grimace au révérend prieur, y a-t-il inconvénient à ce que vous me disiez si M. le chevalier de Pardaillan est encore dans votre couvent?

--Aucun inconvénient; ce jeune homme est encore ici. Il devait être transféré à la Bastille. Mais je viens de recevoir un ordre du Louvre, qui m'enjoint de le garder jusqu'à mardi matin dans la meilleure chambre du couvent: je lui ai cédé la mienne; c'est tout ce que je pouvais faire.

--Et mardi matin, qu'arrivera-t-il? demanda Marillac palpitant.

--J'ai ordre de remettre ce jeune homme en liberté, en lui disant simplement que le roi veut lui parler à son lever et qu'une auguste personne compte sur son honneur de gentilhomme pour...

--Il ira! Je vous en réponds, moi! s'écria Marillac transporté. Mais ne pourrais-je voir le chevalier quelques instants?

--Monsieur, je n'y verrais pour ma part aucun obstacle. Mais je n'ai pas reçu d'ordre à ce sujet.

--Oui, oui, fit Marillac en souriant... Je n'insiste pas. Du moins, vous pouvez dire au chevalier que je serai ici mardi matin pour l'accompagner au Louvre.

--Oh! quant à cela, chose facile, dit le prieur avec bonhomie. La commission sera faite dans cinq minutes.

Le comte salua et se retira, l'âme ravie...

Et pourtant, il sentait peser sur lui une indéfinissable angoisse qui ressemblait vaguement à de la terreur.

--C'est la joie, s'affirma-t-il. Voyons, récapitulons tout mon bonheur. Demain matin, c'est le mariage du roi Henri à Notre-Dame. Bon. Après cela, je suis libre. Je demande un congé jusqu'au moment de l'entrée en campagne. Demain soir, à minuit... ma mère, oui, ma mère elle-même daigne conduire mon Alice à l'autel, et un prêtre m'unit enfin à celle qui est toute ma vie... Un prêtre! Bah! je puis bien faire cela pour ma mère!... Et puis, j'ai l'exemple du roi sous les yeux... Bon! Après-demain matin, je vais prendre Pardaillan, je le conduis au Louvre, j'obtiens pour le maréchal et sa famille une autorisation de franchir les portes... Nous partons tous!... Ah! ma mère! qui m'eût dit, il y a quelques mois, que je vous devrais tant de bonheur!»

Des groupes silencieux traversaient les rues. Il y avait, dans les profondeurs obscures de Paris, des rumeurs inaccoutumées...

«Les Parisiens se préparent aux grandes fêtes qui commenceront demain!» songea Marillac.

Le prieur avait menti en disant que le chevalier se trouvait encore dans son couvent; depuis plus d'une heure déjà, une escorte de vingt cavaliers, commandée par Maurevert, était arrivée: le chevalier, tout ligoté, avait été porté dans une voiture fermée. Et la voiture s'était élancée au galop, entourée par les cavaliers.

Elle s'arrêta devant la prison du Temple.

Le vaste enclos conservait encore, à cette époque, le nom qu'il avait reçu jadis au temps où les moines-soldats qu'on appelait les Templiers l'avaient habité. Il se nommait Villeneuve du Temple, comme s'il eût été une ville dans la ville.

Pourtant, depuis plus de deux siècles, les Templiers avaient été exterminés, et les chevaliers de Malte, qui les avaient remplacés, s'étaient dispersés depuis longtemps.

La plupart des bâtiments tombaient en ruine dès cette époque.

Il ne restait plus guère de solide que la vieille tour où, deux cent vingt ans plus tard, Louis XVI devait être enfermé avant d'être conduit à l'échafaud.

En 1572, la Tour du Temple servait déjà de prison. Et déjà même François Ier l'avait employée à cet usage.

Le gouverneur s'appelait Marc de Montluc; c'était le fils de ce Blaise de Montluc qui, en Guyenne, tailla les huguenots avec tant d'ardeur qu'on l'appela le Boucher royaliste.

Marc de Montluc avait la tournure et l'âme d'un geôlier. C'était un homme de trente-cinq ans, cheveux roux en broussaille, encolure de taureau, visage flétri par les vices, regard sanglant--une belle brute qui ne s'apaisait que devant un flacon de vin ou devant une fille.

Le vieux Blaise de Montluc avait servi sous le connétable de Montmorency d'abord, puis sous le maréchal de Damville. Et c'était à Damville qu'il avait recommandé son fils. Le maréchal lui avait obtenu cette fonction de gouverneur du Temple.

Lorsque Damville se fut emparé du vieux Pardaillan, il l'expédia donc tout droit au Temple: il se méfiait de la Bastille, dont le gouverneur Guitalens, bien que de ses amis, ne lui semblait pas assez énergique.

Puis il rendit compte de sa capture à la reine Catherine, et s'en prévalut naturellement comme d'un grand service.

Le maréchal se réservait de questionner lui-même le vieux routier.

Son plan devait être renversé par Maurevert qui, ayant capturé le chevalier de Pardaillan, fut chargé, par Catherine, de procéder à l'opération de la question. On a vu que la reine avait l'intention d'assister, cachée, à cette opération.

On a vu, en outre, que la reine avait fixé au samedi 23 août, dans la matinée, la torture des deux Pardaillan.

Et cette torture, qui devait être la vengeance de Maurevert, elle l'avait présentée au bravo comme la récompense de l'assassinat de Coligny.

Maurevert donnait un cadavre à la reine. La reine lui en donnait deux. C'était royalement payé.

Depuis l'instant où il avait été transporté dans le couvent, le chevalier n'avait pas ouvert les yeux. Il songeait. Le visage immobile, un pli d'ironie au coin des lèvres, il attendait le coup mortel. Car il ne doutait pas que Maurevert ne fût décidé à le tuer.

«Je voudrais bien savoir pour quel compte ce Maurevert m'assassine. Je ne crois pas qu'il ait gardé rancune du coup d'épée à revers dont je le souffletai; il n'en a gardé que la marque. Voyons, qui me fait tuer? La grande Catherine? Peut-être! Pourquoi? Parce que j'ai refusé de lui tuer son fils. Pauvre ami! Je crois que nous allons mourir ensemble... Loïse épousera le comte de Margency, voilà tout!»

Il fit un violent effort pour briser ses liens en se raidissant, en s'arc-boutant sur la tête et les pieds. Les cordes tinrent bon et il retomba en soufflant fortement.

Et, toutes les fois que le nom de Loïse revint dans son triste monologue, le même effort le tordit dans un spasme impuissant.

Une dizaine d'hommes entrèrent tout à coup. Pardaillan rouvrit les yeux, voulant regarder en face ses assassins. A sa grande surprise, il ne vit pas Maurevert, et ceux qui venaient d'entrer se contentèrent de le soulever et de l'emporter jusqu'à une voiture où il fut jeté tout ligoté. Au bout de vingt minutes, il comprit que la voiture passait sur un pont-levis. Puis il entendit le bruit grinçant d'une porte qu'on referme. Puis on le tira de sa prison roulante, et il reconnut qu'il était dans la cour du Temple. Il vit Maurevert qui causait avec un homme de haute taille, fort comme un hercule. Derrière cet homme, vingt gardes étaient alignés. Près de lui, deux geôliers portaient des flambeaux, car il faisait nuit.

--Monsieur de Montluc, disait Maurevert, vous êtes responsable de ces deux hommes jusqu'à samedi.

«Deux hommes? se demanda le chevalier. Pourquoi jusqu'à samedi?... Deux hommes! Ah! oui, Marillac...»

--C'est bon, monsieur de Maurevert, dit le gouverneur en riant; j'en aurai tellement soin qu'ils ne voudront jamais me quitter. J'en réponds donc jusqu'à samedi. Et alors, samedi?...

--Lisez ceci.

--Ah! ah! ricana le gouverneur. Question ordinaire...

--Et extraordinaire, monsieur de Montluc.

Le chevalier frissonna longuement.

«Pour samedi, à dix heures, bon!»

--Prévenez le tourmenteur juré pour dix heures, dit Maurevert.

--Et les fossoyeurs pour midi! acheva Montluc avec son rire épais d'ivrogne.

Alors toute cette vision disparut, la cour noire, la face rouge du gouverneur, les torches, les gardes... Saisi par cinq ou six geôliers, Pardaillan fut entraîné dans l'antre formidable de la Tour carrée. On monta un escalier. Une porte fut ouverte. Le chevalier fut rapidement délié, puis poussé dans une sorte de cachot; la porte se referma.

--Bonsoir, messieurs! dit une voix que le chevalier reconnut pour celle de Montluc.

--Pourquoi messieurs? se demanda-t-il.

A ce moment, quelqu'un le saisit à pleins bras, quelqu'un qu'il ne put reconnaître dans la profonde obscurité. Mais ce quelqu'un, l'ayant embrassé en poussant force soupirs, finit par dire d'une voix rauque de douleur:

«Toi!... Toi ici!... Toi dans cet enfer!

--Mon père! s'écria le chevalier qui eut une seconde de joie intense.

Et, tendrement, il serra à son tour le vieux routier dans ses bras.

--Nous sommes perdus, cette fois, reprit Pardaillan père. Pour moi, le mal n'est pas grand. Mais toi! toi, mon pauvre chevalier!...

--Bon! Vous saviez bien que notre destinée était de mourir ensemble!

--Et vous aurez satisfaction, ricana derrière la porte la voix de Maurevert. C'est grâce à moi, messieurs, que vous êtes ici dans la même chambre; c'est grâce à moi que vous subirez la même torture; c'est grâce à moi que vous mourrez ensemble! Voilà votre coup de cravache payé!...

--Misérable! hurla le vieux routier en se jetant sur la porte.

Le chevalier n'avait pas bronché.

--Viens! reprit Pardaillan en prenant son fils par la main. Viens t'asseoir, mon pauvre enfant...

Et, comme il connaissait le cachot qu'il habitait depuis quelques jours, il conduisit le chevalier dans un coin où se trouvait entassée de la paille, à la fois siège et couchette des habitants de ce lieu sinistre.

Le chevalier allongea sur la paille ses membres endoloris par la pression des cordes. Le premier moment de joie instinctive passé, il éprouvait maintenant une douleur plus accablante qu'au moment où il avait été arrêté. Vaguement, sans se le dire, il avait compté sur son père pour sauver Loïse! Lui mort, le vieux serait encore là pour protéger la jeune fille et la mettre en sûreté.

Tout était fini! Le vieux Pardaillan était prisonnier comme lui.

Et alors une nouvelle angoisse vint le saisir à la gorge...

Quoi! Son père! Il allait le voir torturer sous ses yeux! Il allait entendre les horribles cris du pauvre vieux qu'il avait tant aimé!

Le chevalier éclata en sanglots. Il saisit dans ses bras la tête vénérée du vieux routier.

--O mon père! bégaya-t-il... mon pauvre père!...

Pardaillan demeura tout saisi, tout bouleversé d'entendre pleurer son fils.

C'était la première fois!...

Oui! Si loin qu'il remontât dans sa vie, jamais il n'avait vu pleurer le chevalier... Lorsque, tout enfant, il lui était arrivé de le corriger d'une taloche--bien rare du reste--le petit lui tournait le dos après l'avoir fièrement regardé, mais il ne pleurait pas!... Plus tard, lorsque, après de longues années passées ensemble sur les routes, à travers les mêmes aventures et les mêmes périls, il s'était décidé à partir seul de Paris, il avait bien surpris dans l'oeil du chevalier quelque chose comme une humide buée... mais il ne pouvait dire qu'il eût réellement pleuré! Lorsque le jeune homme éperdu d'amour avait eu cette conviction que sa Loïse ne serait jamais à lui, il n'avait pas pleuré encore!

Ces larmes brûlantes qui tombaient sur ses cheveux blancs lui causèrent une inexplicable sensation d'étonnement douloureux.

--Jean, dit-il d'une voix basse et tremblante, Jean, mon fils, je cherche vainement dans mon coeur des paroles de consolation... Comme tu dois souffrir, mon pauvre enfant!... Si jeune, si beau, si brave... Si je pouvais mourir deux fois, et que cela suffise aux misérables... mais non! c'est à toi qu'ils en veulent... Ils ne m'ont pris que pour t'atteindre plus sûrement... Pleure, mon petit Jean, pleure avec ton vieux père qui se maudit de n'avoir que des larmes à t'offrir dans ce suprême moment... pleure ta jeune existence brisée...

--Mon vénéré père, vous vous trompez. Je mourrai sans faiblir et saurai faire honneur à votre nom.

--C'est donc ta petite Loïson que tu pleures?

--Non, mon père... Loïse m'aime... je le sais... et mourir avec cette certitude, voyez-vous, c'est mourir avec le paradis dans le coeur... Mais tenez, ne parlons plus de ce moment de faiblesse que je viens d'avoir... conservons toutes nos forces pour l'instant... où...

Le chevalier ne put achever et se mordit violemment les lèvres. Le vieux Pardaillan s'était levé et, habitué déjà à l'obscurité, arpentait furieusement le cachot.

--Chevalier, grondait-il, je ne suis qu'un sot! Si je n'avais pas commis la folie d'aller me jeter dans la gueule du loup, je serais libre, et, fût-ce même en mettant le feu à cette vieille tour, je te délivrerais!

Il raconta alors comment il s'était rendu à l'hôtel de Mesmes, croyant y trouver le maréchal seul et le forcer à se battre avec lui. De son côté, le chevalier raconta la scène de son arrestation. Enfin, brisé de fatigue, le jeune homme finit par s'endormir et sommeilla quelques heures.

Quand il ouvrit les yeux, il constata qu'une sorte de faible jour éclairait assez le cachot pour qu'il y pût voir.

Sa première idée fut d'examiner soigneusement la porte, puis l'étroite lucarne par où passait la lumière. Le vieux routier le laissa faire en secouant la tête. Lorsque le chevalier eut achevé son inspection, il se tourna vers son père.

--Ce que tu viens de faire, dit celui-ci, je l'ai fait pendant la première journée de mon emprisonnement. Et voici ce que j'ai pu apprendre: si nous parvenions à ouvrir la porte--et il nous faudrait pour cela dix à quinze jours de travail--nous tomberions dans un couloir qui n'a qu'une issue, laquelle est gardée par une trentaine d'arquebusiers...

--Et la lucarne? fit le chevalier avec un calme terrible.

--Regarde. Il faudrait desceller trois ou quatre de ces blocs cimentés pour arriver jusqu'aux barreaux, et alors il faudrait descendre dans la cour toujours pleine de gardes...

--N'y a-t-il donc aucun moyen? aucun espoir?...

--Aucun moyen d'évasion, dit le vieux routier. Et, quant à l'espoir, il ne nous en reste qu'un: celui de ne pas trop souffrir en mourant et de ne pas faire une trop vilaine grimace.

Avant de quitter le Temple, revenons pour quelques instants à cette violente figure de Montluc que nous n'avons fait qu'entrevoir. Après avoir fait conduire son nouveau prisonnier au cachot, le gouverneur du Temple était rentré dans son appartement. L'arrivée de Maurevert l'avait surpris en plein dîner; le prisonnier dûment verrouillé, Montluc reprenait tout simplement son dîner où il l'avait laissé.

--A boire! fit-il en se laissant tomber dans un fauteuil.

La salle à manger était vaste et riche. Au milieu de cette salle se trouvait une table bien éclairée, chargée de venaisons diverses et surtout de flacons de toutes dimensions. Trois couverts étaient mis: celui de Marc de Montluc et ceux de deux jeunes femmes qui, en le voyant entrer, lourd et pesant comme un homme qui ne veut pas tituber, se hâtèrent de remplir son gobelet, vaste récipient d'étain qui contenait une demi-pinte.

Ces deux femmes étaient à peine vêtues; leurs seins nus débordaient de leurs corsages ouverts; elles avaient les cheveux dénoues et le visage peint. Elles étaient jolies, malgré la flétrissure de la débauche; c'étaient deux fortes gaillardes, l'une rousse, d'un roux ardent comme une bête fauve, l'autre brune, avec une magnifique chevelure d'Espagnole.

La rousse se nommait tout simplement la Roussette, et elle-même ne se connaissait pas d'autre nom.

La brune s'appelait Pâquette.

Toutes deux étaient douées, inoffensives, très bêtes, même pas fières de la splendeur un peu fanée de leurs chairs, dociles et passives.

Marc de Montluc vida d'un trait le large et profond gobelet qui venait de lui être présenté, puis il répéta:

--A boire! J'ai l'enfer dans la gorge.

--Ce doit être ce jambon, observa la Roussette.

--Ou plutôt les épices de ce quartier de chevreuil riposta Pâquette déjà jalouse.

--Quoi que ce soit, j'enrage, mes mignonnettes, j'enrage de soif et d'amour.

--Buvez donc, monseigneur! dirent ensemble les deux ribaudes qui, saisissant chacune un flacon, se mirent à verser en même temps dans le fameux gobelet.

Ce repas, cette orgie plutôt, fut ce qu'il devait être Montluc qui était déjà ivre lorsque Maurevert était arrivé, eut de plus en plus soif. Les ribaudes, à force de boire, se firent bacchantes. Vers dix heures, elles avaient fini par laisser tomber les robes légères qui les couvraient encore; elles étaient entièrement nues et Montluc, faune formidable, s'amusait dans son énorme gaieté à les porter toutes les deux à bras tendus, la Roussette, à cheval sur le bras droit. Raquette, à cheval sur le bras gauche. Puis il s'amusa encore à les envoyer au plafond comme des balles et à les recevoir dans ses bras. Elles riaient, écorchées d'ailleurs et toutes contuses. Pâquette avait une plaie au front. La Roussette saignait du nez. La gaieté de Montluc devenait du délire. Parmi les vaisselles brisées, les flacons renversés, il imagina alors de lutter contre les deux ribaudes.

--Si je suis vaincu, hurla-t-il, je vous promets une récompense rare. Tête et ventre! La reine mère en serait jalouse!

La lutte commença aussitôt. Les deux ribaudes attaquèrent le colosse. Les trois nudités s'étreignirent en des enlacements furieux et formèrent un groupe cynique dont les attitudes furent des chefs-d'oeuvre d'insolente impudeur.

Le mâle se laissa terrasser, accablé de baisers, de morsures et de coups de griffe, remplissant la salle du tonnerre de son rire.

--Voyons la récompense! crièrent en choeur la Roussette et Pâquette.

--La récompense, bégaya Montluc, ah! oui...

--Est-ce le beau collier que vous nous fîtes voir?

--Non, par le diable, c'est mieux que cela!

--Doux Jésus, s'écria la Roussette, cette ceinture toute en soie bleue passementée d'or?

--Mieux encore, fit l'ivrogne en cherchant à rassembler ses idées, je veux... vous mener... écoutez, mes brebis...

--Voir les baladins! s'écrièrent les ribaudes en frappant des mains.

--Non... voir torturer!...

La Roussette et Pâquette se regardèrent inquiètes, dégrisées, un peu pâles.

Montluc assena sur la table un coup de poing qui renversa un flambeau.

--A boire! dit-il. Je veux... vous mener... à la question... vous verrez le chevalet... et comme on enfonce... les coins... ah! ah!... ce sera beau, par saint Marc! Il y aura deux questionnés... ils n'en sortiront pas vivants. A boire!

--Qu'ont-ils fait? demanda Raquette en frissonnant.

--Rien, dit Montluc.

--Sont-ils jeunes? vieux? gentilshommes?

--Un vieux... monsieur de Pardaillan... et un jeune... monsieur de Pardaillan... le père et le fils...

Les deux ribaudes firent le signe de croix.

--Et quand verrons-nous appliquer la question, monseigneur?

--Quand? fit Montluc. Ah! voilà... Attendez...

Un travail confus se fit dans la cervelle épaissie de l'ivrogne. Une lueur de raison lui fit entrevoir les conséquences que pourrait avoir pour lui la fantaisie qui venait de lui passer par la tête. Il risquait sa place, un procès peut-être!...

Une idée soudaine l'illumina, et, comme la question devait être appliquée le samedi matin, il bredouilla:

--Dimanche, mes brebis... venez dimanche... à la première heure... n'oubliez pas... dimanche!...

XIV

LA REINE MARGOT

Ce lundi matin 18 août de l'an 1572, dès huit heures, les cloches de Notre-Dame se mirent à sonner à toute volée, les cloches des églises voisines ne tardèrent pas à repondre, en sorte que bientôt, dans l'air pur et léger de la claire matinée d'été, ce fut un vaste vacarme des voix de bronze qui mugissaient, toutes joyeuses.