Les origines de la Renaissance en Italie
Part 9
comme dit un contemporain de Dante, Francesco da Barberino. Mais les poëtes se faisaient attendre. L'Italie était toute à l'action; l'âge chevaleresque ne lui inspirait aucune grande œuvre originale; toute sa vie intellectuelle se portait du côté de l'antiquité latine et du droit romain. Ses premières chansons populaires n'ont pas été écrites et se sont perdues. Cependant, le germe d'une langue commune se développait sourdement au sein de cette confusion, langue _parlée_, dont les premiers monuments écrits n'apparaissent pas avant le XIe siècle, mais dont l'usage est certain dans la classe lettrée dès le Xe siècle[224]. Les relations commerciales, les prédications errantes des moines, le concours de la jeunesse aux universités, les rapports politiques et les ligues gibelines ou guelfes étaient autant de causes favorables à la croissance de cette langue naissante, _lingua vulgaris_, _vulgare latinum_, _latium vulgare_ (Dante), _latino volgare_ (Boccace), qui, plus tard, quand Florence sera la maîtresse dans l'art de la parole, s'appellera _lingua Toscana_, que les étrangers nommaient aussi _lombarde_, mais qu'on désigne déjà du temps d'Isidore du nom de _lingua italica_[225]. Langue _italienne_, c'est-à-dire formée d'éléments premiers communs aux dialectes provinciaux de l'Italie, langue _latine_, c'est-à-dire ramenée au latin de plus près qu'aucun de ces dialectes, tels sont les deux traits dominants de cette création longtemps inconsciente de la péninsule. Dante, qui lui donne son dernier achèvement, la décore des noms d'_illustre_, de _cardinale_, d'_aulique_ et de _curiale_[226]: elle ne sort, dit-il, d'aucune province ni d'aucune ville particulière; les Toscans sont bien fous de s'en attribuer la paternité; Guittone d'Arezzo, Bonagiunta de Lucques, Gallo de Pise, Brunetto de Florence n'ont point écrit en langue _curiale_ ou noble, mais en langue _municipale_[227]. De même pour les autres cités; il y a un dialecte propre à Crémone, et un dialecte commun à la Lombardie, et un troisième, plus général encore, commun à toute la partie orientale de l'Italie. La langue supérieure, qui appartient à l'Italie entière, est le _latin vulgaire_[228]. C'est elle qu'ont employée les savants illustres qui ont écrit des poëmes en langue vulgaire, Siciliens, Apuliens, Toscans, Romagnols, Lombards, poëtes des deux Marches.
[224] DIEZ, _Grammaire_, t. I. Introd., _Domaine italien_.--CARLO BAUDI DI VESME, _Di Gherardo da Firenze e di Aldobrando da Siena_, p. 64.--CAIX, _Saggio della Stor. della ling. e dei dialet. d'Ital._ Parma, 1872. _Nuova Antologia_, XXVII, 1874, et t. III, de l'_Italia_ de HILLEBRAND.
[225] XII, 7, 57. L'épitaphe de Grégoire V, à la fin du Xe siècle, porte: _Usus francisca, vulgari et voce latina_,--_Instituit populos eloquio triplici_. Ap. DIEZ, op. cit.
[226] _De Vulgari Eloq._, lib. I, cap. XVII, XVIII. _Convito_, lib. I.
[227] _Quorum dicta si rimari vacaverit, non curialia, sed municipalia tantum invenientur._ _De Vulg. Eloq._, cap. XIII.
[228] _Istud quod totius Italiæ est, latinum vulgare vocatur._ _De Vulg. Eloq._, cap. XIX.--VILLANI, sur Dante: «_Con forte e adorno latino e con belle ragioni riprova a tutti i volgari d'Italia_», lib. IX, 136.--BOCCACE, dans la Fiammetta: «_Una antichissima storia... in latino volgare... ho ridotta_».
II
La pure langue aulique, qui était réservée, selon le grand gibelin, à la civilisation et à la cour de l'Empereur romain, eut cependant sa complète éclosion parmi ces Toscans mêmes «grossièrement enfoncés dans leur idiome barbare[229]», auxquels il a refusé un tel honneur. Il reconnaît, il est vrai, que ses compatriotes, Guido Cavalcanti, Lapo Gianni, Cino da Pistoja et lui-même, ont écrit en langue _vulgaire_. Mais des préjugés politiques l'empêchent peut-être d'aller jusqu'à cette notion qu'un écrivain des premiers temps du XIVe siècle, Antonio da Tempo, exprime avec précision: «_Lingua tusca magis apta est ad literam sive literaturam quam aliæ linguæ, et ideo magis est communis et intelligibilis_[230].» Antonio ajoute: «_Non tamen propter hoc negatur quin et aliis linguis aut prolationibus uti possimus._» La formation de l'italien, et, plus justement, de la poésie italienne, fut, en effet, essayée en plusieurs centres qu'il convient d'indiquer ici afin de déterminer plus clairement ce que l'Italie dut à la Toscane. A la fin du XIIIe siècle, la savante Bologne, capitale du droit romain, peuplée de dix mille étudiants, semblait à Dante la première des villes pour l'avancement de son dialecte particulier[231], tempéré, dit-il, par la douceur molle d'Imola et le gazouillement babillard de Ferrare et de Modène. Cette langue municipale est peut-être la meilleure de l'Italie, mais elle n'est pas l'italien. Autrement, Guido Guinicelli et toute l'école bolonaise n'auraient-ils point écrit en bolonais pur, au lieu de rechercher des expressions étrangères à leur idiome maternel? La critique de Dante est juste. La langue de Guido, par sa souplesse, sa libre allure, sa correction, marque un grand effort du poëte pour s'élever au-dessus du dialecte local; la première, en Italie, selon Laurent de Médicis, elle fut «_dolcemente colorita_[232]». Guido échappe déjà à l'influence provençale qui domine dans ces écoles primitives; ses images, le tour de sa pensée sont bien à lui; ses vers, selon Fauriel, «pourraient être regardés comme les premiers beaux vers qui aient été faits en langue italienne[233]». Mais il paraît obscur à ses compatriotes, tels que Bonagiunta de Lucques, qui, disciples plus fidèles des Provençaux, sont déconcertés par la subtilité philosophique de Guido. Celui-ci, en effet, par sa langue, est presque un Toscan; par son mysticisme raffiné, il est presque un devancier de Dante; mais, dans sa province, il est seul.
[229] _In suo turpiloquio obtusi._ Ibid., cap. XIII.
[230] _Trattato delle rime volgari_ (1332). Bologna, 1869. Opinion reprise par Machiavel, qui pense que l'italien n'est autre chose que le florentin perfectionné: «_Non per commodità di sito, nè per ingegno... meritò Firenze essere la prima a procreare questi scrittori, se non per la lingua comoda a prendere simile disciplina, il che non era nelle altre città_». _Dial. sulla Lingua._
[231] _Forte non male opinantur qui Bononienses asserunt pulcriori locutione loquentes._ _De Vulg. Eloq._, lib. I, cap XV.
[232] _Écrit à Frédéric d'Aragon._ _Poesie di Lorenzo_, Firenze, 1814.
[233] _Dante_, t. I, p. 342.
Au centre même de la péninsule, la langue populaire de l'Ombrie a, durant le XIIIe siècle, sa vive expression dans l'école des poëtes franciscains. Elle commence par les cantiques enthousiastes et candides de saint François, et finit par les satires de Jacopone de Todi[234]. Assurément, la langue de saint François n'est autre chose que l'idiome vulgaire d'une contrée isolée au sein de ses montagnes, où le latin reparaît encore çà et là presque intact, mais où, d'autre part, les mots sont parfois violemment dépouillés de leur nature latine[235]. Saint François connaissait nos troubadours et il les imitait[236]. Jacopone de Todi a étudié les lois à Bologne; en ce temps, il se laissait charmer par la «mélodie» de Cicéron; puis, il se rapprocha de Rome et se joignit aux Colonna pour guerroyer contre Boniface VIII. Sa langue est déjà plus vigoureuse et plus variée que celle du fondateur d'Assise; mais son génie n'est pas assez grand pour y fondre harmonieusement les dialectes auxquels sa vie aventureuse a touché; l'incohérence de son style est étonnante: il passe brusquement des formules de l'École ou des délicatesses provençales à la grossièreté des chevriers et des bûcherons[237].
[234] OZANAM, _Poët. franciscains_.
[235] Ex., dans le _Cantique au Soleil_: _la nocte_, _fructi_, _homo_, _herbe_;--_la honore_, _nûi_ pour _noi_, _humele_ pour _umile_. Ce texte a été d'ailleurs souvent retouché.
[236] J. GÖRRES, _Der heilige Franciskus von Assisi, ein Troubadour_.
[237] OZANAM, _Poët. franciscains_, p. 142, 215.
L'inégalité, l'indécision, tel est le caractère de ces premières ébauches de la langue commune. Ciullo d'Alcamo, vers le milieu du XIIIe siècle, est un pur Sicilien[238]; sa fameuse _Canzone_ appartient à un idiome très-particulier, dont le voisinage des Grecs, des Arabes et des Normands avait achevé l'originalité. Mais il n'est pas bien sûr que cette chanson ne soit pas, à quelque degré, une imitation d'après le provençal[239]. Au moins n'est-elle pas assez italienne de langue et d'inspiration, pour que l'on puisse saluer, avec Amari, dans la Sicile, «le berceau des muses de l'Italie[240]». L'éducation française affina la langue et le goût des poëtes méridionaux du XIIIe siècle, Frédéric II, Pierre des Vignes, Guido delle Colonne, le roi Enzo; mais pour le fond, cette poésie est généralement «un centon» tiré du provençal[241], d'une inspiration monotone, quelquefois empreint d'une grâce mélancolique; pour la langue, on y trouve, à travers d'assez nombreux sicilianismes et quelques retouches postérieures, le plan, de plus en plus arrêté, de cet idiome général, que les lettrés de chaque province adoptent tour à tour, le pur toscan, selon Fauriel, dont l'opinion semble excessive[242]; le _latin vulgaire_, selon Dante, c'est-à-dire la forme latine dont l'empreinte est enfin rendue à la matière profondément transformée et longtemps déformée du langage.
[238] V. GRION, _Il sirventese di Ciulo d'Alcamo_. Padova, 1858.
[239] D'ANCONA et COMPARETTI, _le antiche rime volgari secondo la lezione del codice vaticano 3793_. Appendice VIII. Bologna, 1875.--CAIX, ouvr. cit.
[240] _Storia dei Musulm. in Sicil._, t. III, p. 889.
[241] FAURIEL, _Dante_, t. I. p. 329.
[242] FAURIEL, _Dante_, t. I, p. 370.
Cependant, durant les deux premiers siècles de la littérature italienne, s'élaborait, au nord de la péninsule, concurremment avec la langue commune des autres provinces, une sorte d'idiome littéraire fondé sur les dialectes de la Lombardie, et qui aurait pu, si les circonstances l'avaient favorisé, devenir une septième langue romane[243]. On y trouve beaucoup de réminiscences latines, et des élégances qui ne sont proprement ni provençales, ni françaises, ni toscanes, mais qui appartiennent également à tous les idiomes néo-latins du moyen âge. Un manuscrit de la bibliothèque de Saint-Marc renferme un grand nombre de poésies qui se rattachent à cette langue, mais dont le français, mêlé au dialecte vénitien, forme la base. Cette langue, si une littérature l'avait fixée, aurait différé de l'italien vulgaire, selon M. Mussafia, plus profondément encore que le catalan ne diffère du provençal[244]. L'unité linguistique de l'Italie aurait peut-être été rompue, si Florence n'avait accompli l'entreprise essayée depuis plusieurs siècles entre les Alpes et l'Etna.
[243] DIEZ, _Grammaire_, t. I, p. 83.
[244] _Monum. antichi di Dialet. ital. pubblicati da Ad. Mussafia._ Vienna, 1864, et _Mém. de l'Acad. de Vienne_, XLII, 277.
III
Une école très-ancienne de poëtes toscans a été découverte en ces dernières années, qui permet d'observer, au XIIe siècle, dans le cercle de Florence, la formation de l'italien. Dans le mémoire qu'il consacre à Gherardo de Florence et à ses disciples Aldobrando de Sienne, Bruno de Thoro et Lanfranco de Gênes, le comte Carlo Baudi de Vesme met en lumière les commencements d'une tradition au terme de laquelle a dominé le génie de Dante[245]. Plusieurs documents tirés de la bibliothèque d'Arboréa, en Sardaigne, de l'_Archivio Centrale_ de Florence et des archives de Sienne, ont fourni, soit les pièces poétiques, soit les indications biographiques sur lesquelles se fonde la thèse de M. Baudi de Vesme[246]. La diversité de ces sources est un argument très-fort en faveur de l'authenticité des pièces, sur lesquelles des doutes ont été cependant élevés[247]. Ces vieilles poésies, si longtemps enfouies, ne remplissent pas les conditions morales des ouvrages apocryphes; elles ont dormi modestement, et leur réveil n'ajoute pas un chapitre bien curieux à l'histoire littéraire. Toutefois, la date des manuscrits, qui remontent à la première moitié du XVe siècle, permet au moins d'expliquer une singularité qui n'a pas attiré l'attention du savant éditeur, et d'en modifier le jugement sur un point considérable. Arrêtons-nous donc particulièrement près des deux maîtres de ce groupe singulier, Gherardo et Aldobrando.
[245] _Di Gherardo da Firenze e di Aldobrando da Siena, Poeti del Secolo_ XII, _e delle origini del volgare illustre italiano._ Torino. Stampa Reale, 1866.
[246] V. l'état paléographique de la question, p. 7-24 du _Mém._
[247] V. D'ANCONA, _le Ant. Rime volg._ Append.--DIEZ, _Grammaire_, t. I, p. 72, enregistre le _Mém._ de M. de Vesme, sans se prononcer.
Gherardo était né à Florence, à la fin du XIe siècle. Il y tint école vers 1120. A cette époque, il y avait dans cette cité beaucoup de «personnes doctes». Gherardo était du nombre. «_Fuit poeta etiam in dicto sermone italico._» Son élève Bruno l'appelle: «_O famoso Cantor, meo Maestro e Duce!_» Mais ses disciples l'ont bien dépassé. Lanfranco vint jeune à Florence, et vieillit en Sardaigne, où il mourut, en 1162, dans les bras de son ami Bruno. Celui-ci, né en Sardaigne, élevé à Pise par son père[248], puis auditeur de Gherardo à Florence, accompagna en Terre-Sainte son patron, le juge ou tyran d'Arboréa; il passa d'ailleurs presque toute sa vie dans son île natale, où il mourut en 1206. Aldobrando naquit à Sienne en 1112, et mourut exilé à Palerme, en 1186. Après être sorti de l'école de Gherardo, il enseigna les lettres à Florence. Le vieux biographe ajoute: «_Jam ab juventute magno amore exarsus ob suam linguam italicam, ad eam incubuit, magnam operam ob id ponens; ita quod, carmina latina spernens, in quibus valde peritus erat, italico sermone varia carmina scripsit_.» Il était versé dans les Saintes Écritures et la théologie. «_Cognovit peroptime linguam latinam, et studuit etiam propriam sue patrie, quam auxit, expurgavit, ornavit et expolivit, ita quod superavit magistrum suum Gherardum, et omnes suos coevos._» Mais sa vie fut des plus agitées. Il était contemporain de la Ligue lombarde, et mêlé au parti guelfe. C'est peut-être pourquoi l'irascible Dante a oublié son nom. Il chanta la victoire de Legnano (1176) et le triomphe d'Alexandre III, son compatriote.
«... _Infra cittadi tutte la sorbella (bellissima) Dolce mia patria Sena._»
[248] «_De Ætaliana lingua ki bene conoskebat_». _Cron. di Mariano de Lixi._
Il traita le «bon Barberousse» de Dante d'«_infernale fero dragon brutale_» et de «_volpone_» (_volpe_). Il flétrit, en fidèle serviteur du Saint-Siége, la mémoire d'Arnaud de Brescia:
«_Or del fellon Arnaldo già vicina Prevedeste la ruina, E manti pur toglieste all'infernale Sentina d'onne male._»
Mais le tumulte du XIIe siècle ne l'a pas empêché d'aimer, d'écrire des sonnets d'amour, et de chanter la grâce des jeunes filles:
«_Venti e più vidi giovane giojose In dilettoso giardino ameno, Ove, poi colte le vermiglie rose, Ed altri fiori, ne abellavan seno._»
La langue de son maître Gherardo, dont les exemplaires sont moins nombreux, était autrement archaïque et rude: il faut, pour l'entendre, en recomposer d'abord les mots, en débrouiller l'orthographe, enfin, la traduire. Ainsi, ces vers:
«... _Magioini chesti Lifiori racatar se meza atica Ese pan confuso acuta guisa_,»
sont lus par M. Baudi de Vesme:
«... _Ma giorni chesti Li Fiori racatar semenza antica, E separan confuso a tutta guisa_;»
et traduits: «_Ma in questi giorni Firenze racquistò l'antica semenza, e in ogni maniera separa ciò che confodesti._»
Nous avons ici un type, soit du toscan parlé par les «doctes» au commencement du XIIe siècle, soit de l'italien vulgaire de la même époque. Ce qu'il importe d'y signaler, c'est la nature latine des racines. La loi de Max Müller, _la corruption phonétique et le renouvellement dialectal_, a agi ici souverainement, mais le fond dernier est demeuré latin. Certains mots gardent même dans Gherardo une physionomie latine qu'ils perdirent plus tard. Il écrit _seniore_ pour _signore_, _vittore_ pour _vincitore_. Mais, le plus souvent, ses vocables renferment des altérations dont ils ont été purifiés depuis. Ainsi: _cora_ pour _cura_, _criare_ pour _creare_, _dispiagenza_ pour _dispiacenza_, _nigrigenza_ pour _negligenza_, etc. Mais, chez Aldobrando, ce retour au génie latin des mots est tout à fait méthodique. Le progrès de sa langue sur celle de son maître est même si considérable, il est si fort en avance sur le XIIe siècle, et même sur plusieurs écrivains en prose du XIVe que la sincérité du texte actuel mérite d'être suspectée. Sans aucun doute, ces poésies ont été retouchées plus tard, comme le furent les chansons siciliennes de l'époque souabe. Le remaniement a pu se faire au XIVe siècle, et nos manuscrits, qui sont du XVe, ont reproduit simultanément l'édition améliorée. De plus, la forme régulière du sonnet, chez les deux poëtes, si longtemps avant Dante da Majano, est un fait singulier qu'il faut signaler. Mais quelle que soit, sur Aldobrando, l'œuvre du correcteur, le mérite de sa langue est, pour le moins, de s'être prêtée, plus docilement que celle de Gherardo, à la correction. Nous avons réellement affaire au lettré dont parlent les manuscrits, qui, de la science du latin, passa à la culture réfléchie de l'italien. Ricordano Malispini, chroniqueur florentin du XIIIe siècle, et Villani changent, à la toscane, l'_e_ en _a_: _avidente_, _sanatore_, _spargiatore_, _piatosa_; Aldobrando écrit: _spergitore_, _pietoso_. Malispini met l'_i_ pour l'_e_: _risistere_, _ristituire_; Aldobrando rétablit l'_e_, ex.: _negligente_ pour _nigrigente_, _rechere_ pour _richere_. Dino Compagni écrit _vettoria_, Malispini, _ipocresia_, Aldobrando, _vittoria_, _ipocrisia_. Le florentin populaire, qui répugne à _l_ après _c_ ou _g_, dit _grolia_ pour _gloria_: Aldobrando rétablit _gloria_, _glorioso_, et Lanfranco _clemenza_. Aldobrando remplace _ninferno_ par _inferno_, _paradiso diliziano_ par _dilettoso paradiso_. _R_, en toscan et dans les autres dialectes, souffre les plus grandes anomalies, tantôt remplacé par _l_, tantôt substitué à cette lettre: Malispini et Compagni disent _affritto_, _albitro_, _fragello_; Aldobrando, _afflitto_, _arbitrio_, _flagello_. Enfin, la grave altération florentine, l'_o_ remplaçant l'_a_ à la troisième personne du pluriel de l'indicatif présent ou prétérit des verbes en _are_: _cessorono_, _rovinorono_ (Malispini), _ruborono_, _andorono_ (Compagni), _eron_, _abondono_, _cascono_ (Politien), cette forme toute populaire que Dante, Pétrarque et Boccace ont rejetée, est déjà ramenée par Aldobrando à l'état régulier: _trovaro_, _membraro_, _imploraron_.
Le XIIIe siècle continua de marcher dans la voie ouverte par l'école du vieux Gherardo, mais d'un pas parfois indécis ou inégal. Dante lui-même a reproché à plusieurs de ses prédécesseurs toscans de n'avoir pas su s'affranchir tout à fait de leurs dialectes municipaux. Les poésies de Guittone d'Arezzo sont, en effet, parfois d'un idiome très-pur, parfois aussi incorrectes et d'une langue disparate pleine de provençalismes; le style de ses lettres est plus inculte encore[249]. Ce n'était pas, comme le pense M. Baudi di Vesme, à qui fait illusion la langue si rapidement mûrie d'Aldobrando, que l'italien entrât dès lors dans une sorte de décadence que rien n'expliquerait[250]; mais la langue _illustre_, qu'aucun grand monument n'avait encore fixée, était, pour ainsi dire à la merci de quiconque s'en servait; les personnes très-lettrées, telles que l'avaient été Aldobrando et ses correcteurs, savaient seules la redresser selon la règle canonique du latin. L'école de Brunetto Latini, d'où sortirent les prédécesseurs immédiats et les contemporains de Dante, Guido de' Cavalcanti, Guido Orlandi, Dante da Majano, Lappo Gianni, Bonagiunta Monaco, Brunellesco, Dino de' Frescobaldi, cette école acheva, aux environs de 1280, l'évolution de la langue italienne. «On ne peut parler, écrit Diez, d'un _vieil italien_ dans le sens du _vieux français_; la langue du XIIIe siècle ne se distingue de la langue moderne que par quelques formes ou expressions surtout populaires, aucunement par sa construction grammaticale[251].»
[249] FAURIEL, _Dante_, t. I, p. 348.
[250] _Mém._ cité, p. 156.
[251] _Grammaire des Lang. rom._, t. I, p. 72.--V. sur l'origine toscane de l'italien vulgaire, CASTIGLIONE, _Cortegiano_, lib. I, XXXII.
IV
Ainsi, l'italien littéraire a mis cent ans pour arriver à Dante. Celui-ci ne l'a pas inventé comme un sculpteur forme sa statue; mais la marque de son génie est si profonde sur l'œuvre ébauchée par ses devanciers, que c'est justice de le proclamer le père de la langue italienne.
Celle-ci, en effet, n'avait, avant lui, fait ses preuves que dans des compositions poétiques fort courtes, imitées presque toutes des Provençaux, où l'inspiration manque souvent d'originalité ou d'élan. Le jour où l'influence provençale aurait quitté l'Italie, l'italien _illustre_ pouvait passer tout d'un coup à l'état de langue savante, respectueusement étudiée par les lettrés en même temps que la poésie raffinée des troubadours nationaux, mais dont l'excellence n'avait point été démontrée pour l'expression complète de l'esprit national. Dante fit cette démonstration. Il donna à l'Italie un poëme extraordinaire, où les visions d'un mysticisme transcendant ont été rendues, où des rêves grandioses ont été contés, où des passions furieuses ou suaves ont été chantées; dans la _Divine Comédie_, il n'est aucune scène de damnation, aucun soupir d'amour, aucun éclat de colère qui ne trouve sa forme, sa couleur ou sa note précise: cette langue est, avec celle de Shakespeare, la seule au monde qui atteigne d'un coup d'aile aussi libre au comble de l'horreur ou à celui de la grâce. Pétrarque est un poëte de premier ordre; mais il n'a pas dépassé, en douceur idéale, certaines strophes de son maître[252], et l'Italie n'a plus entendu, même dans les pièces les plus vigoureuses de Léopardi, une langue d'un accent aussi tragique: _Tuba mirum spargens sonum_.
[252] _Era già l'ora, che volge'l disio A naviganti e intenerisce il cuore, Lo di c'han detto à dolci amici addio;_
_E che lo nuovo peregrin d'amore Punge, se ode squilla di lontano, Che paia'l giorno pianger che si muore._
_Purgat._ VIII.
Mais l'expression de l'enthousiasme, de l'extase ou de la haine et le trait saisissant de la description, ne prouvent point encore, d'une façon irrésistible, qu'une langue réponde à tous les besoins, à toutes les formes de l'esprit humain. Il faut, pour cela, qu'elle ait traversé d'abord l'épreuve de la prose, c'est-à-dire qu'elle se montre assouplie pour le récit, capable de raisonnement et propre à l'analyse. Lorsque Dante, dans sa _Vita Nuova_, eut raconté l'histoire de ses jeunes amours et décrit les joies et les angoisses de la passion la plus douloureuse et la plus subtile qui fût jamais; lorsque, dans son _Convito_, il eut demandé à l'exercice de sa raison appliquée aux problèmes de la philosophie morale une consolation pour ses souffrances[253], la langue vulgaire conquit pour toujours son droit de cité en Italie.
[253] «_Io che cercava di consolare me, trovai non solamente alle mie lagrime rimedio, ma vocaboli d'autori e di scienze e di libri, li quali considerando, giudicava bene che la filosofia, ch'era donna di questi autori, di queste scienze e di questi libri, fosse somma cosa._» Trattato II, cap. XIII.