Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent

Part 21

Chapter 213,730 wordsPublic domain

--Je te défie, je te crache au visage!... Pâle et misérable couard, je te jette mon gant, en présence de ces nobles seigneurs... C'est sans péché que j'aurais pu t'enfoncer ce couteau dans la poitrine; car on a le droit de prendre la vie à qui veut vous ravir l'honneur. Et quand, enflammé de colère, je recours, toutefois, au remède, et que, loyalement, je te provoque, tu te refuses à me rendre raison... Tu te fais garder par tes valets! Tu les appelles à ton secours!... Toi, un Grand-Duc?... Lâche hypocrite! Un enfant ramassé n'importe où!... Tu aurais plus de peine à démontrer que le grand-duc Fédor est ton père, que moi à prouver qu'il est le mien!

--Vous diriez aussi bien tout cela à ces rochers, répliqua Floris, qu'à un homme qui vous dédaigne. Je ne me bats pas avec l'un des gens de ma maison.

--Misérable! cria le sculpteur. Que le démon prenne ton âme!

Et se précipitant sur le Grand-Duc, il le saisit d'une main à la gorge. Des clameurs s'élevèrent de toutes parts:

--Séparez-les!

--Giano, Giano...

--Monseigneur...

--Messieurs, calmez-vous!

Tous parlaient au milieu du tapage, entourant, retenant Giano, qui continuait de vociférer.

--Soit! je me battrai! s'écria Floris... Oh! je ne sais pourquoi, en vérité, je me refusais cette fête... Des pistolets! des pistolets!... Quelqu'un a-t-il des pistolets, ici?

--Qu'allez-vous faire, Monseigneur? dit vivement le baron Mamula. Un tel duel est impossible.

--Pourquoi?... Parce que l'on prétend qu'il est le fils de mon père?... Allons, n'est-ce pas, au contraire, depuis Abel et son frère Caïn, la plus vieille querelle du monde?... On ne hait que les siens, Mamula... Des pistolets! des pistolets!

--Une si grave affaire, repartit le baron, ne saurait se régler de la sorte. Prenez au moins jusqu'à demain pour réfléchir.

--Que j'attende un instant de plus! cria le Grand-Duc. Quoi! ne l'entendez-vous pas piailler ses bravades et ses forfanteries?

Et à Giano, impétueusement:

--Morbleu! tout ce que tu voudras!... Veux-tu l'épée? veux-tu le pistolet? veux-tu une seule arme chargée? veux-tu que le duel soit à mort, et que l'on jette le vaincu dans le marais? Je le veux, je consens à tout!... Viens-tu ici pour parader et pour exhaler ton emphase? Sois sanguinaire, si cela te plaît, je le serai aussi, moi!... Et, puisque tu bavardes de vengeance, j'irai chercher la mienne au fond de ta poitrine, dans le sang le plus précieux de ton cœur!

Le vieux comte Stankovitch intervint:

--Apaisez-vous, Monseigneur. Ce duel...

--Silence! exclama le Grand-Duc. Ma résolution est irrévocable... Assez de paroles, messieurs. Allons-nous bavarder plus longtemps, comme des niais ou des lâches?... Le comte Stankovitch réglera le combat. Qu'il nous mette à vingt pas, à dix pas!

--A vingt pas, répliqua le vieux comte. Une seule balle échangée...

--Holà! des torches! cria Floris. Plus de lumières, plus de lumières!... Vous tous, messieurs, vous pourrez témoigner de la loyauté du combat... Que ser Piero Angiulliero veuille bien mesurer la distance.

--Bah! ils vont se manquer tous les deux, souffla Stankovitch à l'oreille du baron Mamula. La colère leur fera trembler la main.

Alors, personne ne parla plus, tandis que messer Angiulliero comptait vingt pas dans l'enceinte. Toutes les dames avaient disparu; le campement semblait abandonné. A la lueur des pots à feu qui brûlaient çà et là, en crépitant, on distinguait, parmi les cyprès gigantesques et les rocs éboulés du plateau, une vingtaine de pavillons, tendus à la manière des Turcs. Irrégulièrement disposés et bariolés de couleurs vives, ils laissaient entre eux des rues, des places, d'étroits passages, qu'illuminaient lugubrement des lamperons d'argile rougeâtre et des veilleuses de cristal. Les plus grands, en se déployant à l'orient, au nord et au midi, renfermaient une très vaste enceinte, semée de roches et de cyprès, et taillée à pic, du côté des tourbières de San-Cosimo. C'était sur cette plate-forme que le duel allait avoir lieu. Elle s'ouvrait à l'occident, en perspective sur la mer, au-dessus des colonnes romaines et de la première terrasse; et une haute croix de granit, où pendait un Christ décharné, placé là, dans les siècles pieux, pour chasser la démone Vénus des antiques ruines de son temple, se dressait sur un bloc colossal, au centre même de l'esplanade.

--Monseigneur, reprit Stankovitch, qui posa une marque sur la terre, voici l'endroit où vous devez vous mettre.

--C'est bien, monsieur... Tout est-il prêt?

--Messer Angiulliero, continua le vieillard, allez porter ce pistolet à ser Giano, et vous, Monseigneur, recevez le vôtre... N'avez-vous rien de plus à dire?

--Rien, monsieur... Faites votre office.

Suivant la coutume dalmate, vestige encore vivant aujourd'hui des antiques «jugements de Dieu», le baron Mamula, témoin de Floris, s'avança au milieu de la lice, et il dit d'une voix solennelle:

--Floris Fédorovitch, grand-duc de Russie, se présente ici, afin de prouver son bon droit... Et puisse Dieu lui être en aide!

Messer Piero Angiulliero, à son tour, marcha jusqu'au milieu de l'enceinte, et, haussant la voix:

--Ici se tient Giano de Sabioneira, pour soutenir la justice de sa cause... Et puisse Dieu lui être en aide!

Alors, tandis que les laquais élevaient en l'air de grosses torches, le vieux comte alla se poster à trois pas en avant des témoins. Les pavillons restaient toujours déserts; seul, par moments, quelque valet glissait aux alentours, d'un pas furtif, puis disparaissait aussitôt. Les assistants, rangés sur une ligne, laissaient vide un très large espace, au milieu duquel attendaient, debout, les deux adversaires immobiles. Tous retenaient leur haleine: et, dans le silence profond, il semblait que l'on eût entendu palpiter les lointaines étoiles.

--Haut les armes! cria le comte.

La grande flammèche d'un falot traversa l'enceinte des roches.

--Feu!

Les coups partirent en même temps.

--Je l'ai manqué! exclama Giano, lançant son pistolet par terre. Malédiction sur vos duels!... Et c'est moi, moi qui suis sûr de toucher une baïoque à cinquante pas, c'est moi qui ai reçu du plomb!... Malédiction! Est-ce qu'il n'a rien?

--Quoi! es-tu blessé? dit Angiulliero, qui accourut près du sculpteur.

--Non! rien, rien, une égratignure. La balle m'a éraflé le bras... Malédiction sur vos duels réglés!... Ainsi donc, voilà mon salaire, pour l'affreux outrage que j'ai reçu!... Déshonoré et blessé par surcroît!... C'est bien! je pars. Donne-moi ma cape, Piero... Il faudra y pourvoir autrement.

--Tu ne saurais partir ainsi! répliqua le comte. On va querir un chirurgien.

--Non, non, non, ce n'est rien, je te dis... J'ai des compères à Stagno... Malédiction sur vos duels! Moi, moi, être blessé par un homme à qui j'ai vu manquer des buts aussi larges qu'un porche d'église!

Et se tournant vers le grand crucifix qui se dressait au milieu de l'esplanade, Giano poursuivit, la toque à la main:

--O bon, juste et divin Seigneur, c'est toi, de qui la justice est sans égale, que j'atteste et je prends à témoin de l'horrible injure qui m'est faite! Tu sais que, jusqu'à ce jour, grâce à ta toute-puissante protection, je n'en ai jamais supporté. Ne souffre pas, ô vrai Fils de Dieu, si tu m'as reçu dans tes bonnes grâces, que l'offense qu'on m'a infligée devant tes yeux, et sous l'arbre saint où tu es cloué, demeure impunie.

Il marcha jusqu'à l'entrée du sentier; puis, se retournant, il cria:

--Au revoir, mon frère!

--Messieurs, reprit alors le Grand-Duc, je vous remercie de votre assistance. J'ai troublé votre fête, ce soir, mais l'occasion était impérieuse. Il est des maux, vous le savez, qui exigent le fer et le feu. Il me fallait faire ce que j'ai fait, ou bien laisser s'accomplir un acte déshonorant pour ma maison... Si je pouvais tout vous raconter, vous verriez avec quelle patience j'ai supporté les insolences de cet homme... Je prends congé de vous, maintenant. Sander, mène-moi à mon pavillon.

Floris se jeta sur son lit et s'endormit d'un pesant sommeil. Il s'agitait, balbutiait; des gouttes de sueur lui roulaient du front. Tout à coup, il se réveilla, en poussant un cri. Le flambeau de cire, à son chevet, faisait vaciller de grandes ombres sur les tapis bariolés, tendus tout autour de la chambre, et sur les peaux de bêtes qui tapissaient le sol.

--Non! ce n'était qu'un rêve, dit-il, une monstrueuse apparition... Est-ce Sander qui a crié, ou moi? Peut-être a-t-il vu quelque chose... Sander! Sander! Holà!... Où est-il donc?

La pièce voisine se trouvait vide; Floris souleva une tapisserie. Le grand air pur le frappa au visage.

La nuit était obscure et tranquille; pas une étoile ne brillait. Bien qu'au loin tout se tînt immobile, on devinait, à une sorte de confuse palpitation, la mer énorme sous la falaise; et de ses profondeurs ténébreuses arrivait une haleine salée, avec un vague murmure. Les pavillons faisaient des masses sombres, dans la nuit; quelques fanaux les éclairaient, plantés en terre. Le Grand-Duc, à pas lents, s'avança jusqu'à l'extrémité des roches, du côté de Stagno. La vue plongeait de là sur une lande, triste, dévastée et sauvage, où des flammes bleues, à ras du sol, jetaient une lueur effrayante. C'étaient les tourbières de San-Cosimo, que la foudre avait allumées, et qui brûlaient depuis deux ans, d'un feu solide, tout mêlé de fumée et d'éclairs, et qu'on voyait dès le soleil couché.

Mais Floris, en se détournant, aperçut une lumière rougeâtre, qui s'échappait de l'un des pavillons. Dressé sous un cyprès colossal, vis-à-vis de la croix de pierre, une torche en éclairait l'entrée; et à son perron bariolé, à ses bandes alternées jaunes et vertes, aux étendards qui le pavoisaient, le Grand-Duc, aussitôt, le reconnut. C'était là que dormait Josine.

--Je veux la voir, pensa-t-il, m'expliquer sur l'heure avec elle... Il suffira de réveiller Barberine, qui m'introduira... Mais où est Sander? C'est étrange!

Il poussa un éclat de rire:

--Si Barberine est où est Sander!... Pourquoi non? Je sais qu'il tâchait d'obtenir les bonnes grâces de la donzelle. Leur accord aura été conclu... Oui, c'est cela! Josine est seule.

Il tressaillit, et ses yeux béants restaient attachés sur la lampe du pavillon.

--Seule! murmura-t-il... Seule!... Quelle pensée ce mot éveille-t-il en moi? Si cette pensée est coupable, d'où vient que jamais, jusqu'à présent, elle ne m'avait induit au mal? J'ai vu cent fois Josine, seul à seul... Si elle est innocente, pourquoi mon sang bout-il dans mes veines, comme une lave? pourquoi mon cœur impétueux heurte-t-il ma poitrine haletante?

Alors, à travers la nuit humide, le Grand-Duc aperçut venir un pâle météore errant, sorti des boues empestées de Stagno, ou de quelque cimetière. Il demeura comme suspendu aux rameaux touffus d'un cyprès, et sa flamme aiguë se tordait, en répandant une lueur sulfureuse. Floris le regardait fixement.

--Mes cheveux se dressent, dit-il; je ne sais quelle horreur glace mes os... Est-ce une face que je vois grimacer, dans ce cercle de blanche lumière?... Va-t'en, va-t'en, démon livide!... Tu souris silencieusement, et de tes yeux verts et bizarres, tu sembles m'indiquer le chemin... Non, non, non, je ne veux pas!... Pour un souffle, un plaisir si court, la palpitation d'un moment!... Elle doit m'être doublement sacrée: d'abord, je suis son parent et son protecteur; ensuite, qui me l'a confiée, si ce n'est celle même à qui j'ai juré fidélité?... Une enfant dont on me nomme le frère!... Oh! cette action soulèverait jusqu'aux pierres des murs contre moi. Comme un cancer hideux, elle rongerait l'honneur, la foi, l'estime, la dignité, tout ce qui fait la vie noble et précieuse. Elle installerait à mon foyer, à ma table, dans mes pensées, au centre même de mon âme, un spectre éternel!

Il reprit, au bout d'un long silence:

--Et cependant, non, non, je le sens, je ne puis renoncer à elle... Que de fois, lorsque ni le lieu, ni l'occasion ne s'offraient alors, mon imagination enflammée a pris plaisir à les créer!... Si je ne la possède pas... Mais je la perds, si je la possède!... Que ferai-je? Le cœur me défaut. Ah! serais-je assez insensé pour souiller, pour déshonorer celle que j'aime, et pour me faire à moi-même un si grand mal?... Laisse cette enfant, misérable! Épargne-la, puisque tu prétends l'aimer... Mais, quoi! ne puis-je donc, sans crime, lui parler, la voir seule quelques instants, et lui expliquer ma conduite?

Il baissa la tête, et, tout frémissant, il restait les yeux fixés sur le sol; puis, soudain, arrachant la torche du bras de fer où elle brûlait, il l'éteignit sous son talon, et vint coller son oreille aux tentures.

--Oui, tout au moins la voir, lui parler!... Le pire sera des reproches, quelques larmes peut-être qu'elle versera... Arrière, craintes puériles!

Et gravissant les marches d'un pas rapide, le Grand-Duc poussa la porte, disparut.

Aux premières lueurs de l'aube, comme il ne se trouvait encore sur l'esplanade que quatre ou cinq valets de meute, avec leurs cors et leurs épieux, un courrier arriva au galop, envoyé par Vassili Manès:--Mort et deuil! mort et deuil! criait cet homme. Toutes les fêtes sont finies! Nous sommes en deuil pour longtemps... Et courant sonner à toute volée la grosse cloche des cuisines, tandis qu'au milieu de la brume, les chiens hurlaient lamentablement, le messager eut bientôt fait de rassembler autour de lui la plupart des chasseurs et des dames, qui apprirent ainsi la nouvelle. Le grand-duc Fédor était mort, cette nuit même, à deux heures.

--A deux heures... répéta lentement le jeune comte Angiulliero... J'ai entendu un cri... C'est étrange!

--Et de plus, reprit le messager, M. Manès a donné l'ordre à tous les Morlachs, jardiniers, serviteurs, officiers du palais, qu'on cachât cette mort, durant quelques jours, à Sa Grâce Tatiana, à cause de la maladie dont il la soigne... Vous voilà prévenus, très nobles hôtes. Le seigneur Vassili vous dira mieux ses raisons, dès votre retour au palais.

Tout le jour, ce ne fut, à Sabioneira, que rumeur, désordre, et fracas de gens qui repartaient, à peine arrivés de Stagno. La double catastrophe qui terminait les fêtes fournissait ample matière aux propos: et hâtés de s'en retourner, chacun, hommes et femmes, s'entassait, sans choix, dans les berlines et les carrosses du palais que, par l'ordre de M. Manès, ser Pistolese avait mis à leur disposition. La débandade fut générale. Sept ou huit invités, au plus, demeurèrent à Sabioneira, et se trouvèrent au dîner, que l'on servit sur les six heures, à bas bruit, dans la Galerie-Verte. Le commencement du repas fut silencieux et contraint. Tous les yeux s'attachaient sur le docteur Ulm, qui, partant le lendemain, de grand matin, était venu dormir au palais. Ce fut lui qui, par ses propos, se mit à réveiller les convives; et l'entretien s'échauffant peu à peu, ce tendre et reconnaissant ami narra si plaisamment divers contes des bizarreries du grand-duc Fédor, que les voilà tous aux éclats de rire. Passés dans le salon voisin, le docteur se mit à faire un brelan avec le vieux Stankovitch et messer della Mammana, en sorte que l'appartement fut bientôt rempli de tables de jeu, et que la soirée s'acheva aussi gaiement qu'elle avait été morne au début.

Isabelle avait dîné seule, après avoir passé l'après-midi en compagnie de Tatiana, assez souffrante ce jour-là. Par deux fois, au sortir de table, la Grande-Duchesse envoya demander si Monseigneur était rentré, et toujours réponse que non. Inquiète de l'absence prolongée de Floris, bien qu'elle le crût chez son père, Isabelle dit à Gina de l'accompagner avec un flambeau, et elle descendit elle-même à l'appartement du Grand-Duc. L'antichambre, le cabinet des Bustes, les salons, tout était désert. Une lampe éclairait l'ancien oratoire de Mme Maria-Pia, petite pièce tapissée de tableaux de dévotion, avec un _Ecce homo_ brodé et, çà et là, quelques reliques sous des verres, suspendues à la tapisserie.

--Je l'attendrai ici, dit Isabelle, je l'attendrai jusqu'à ce qu'il soit rentré... Tu peux remonter, Gina.

--Comme vous voilà pâle! dit la suivante. Oh! vous n'auriez pas dû descendre ainsi.

--Non! je veux voir Monseigneur ce soir même. La mort soudaine de son père l'aura douloureusement frappé... Il faut prier pour le grand-duc Fédor, ne l'oublie pas, bonne Gina!

Il y eut un instant de silence. La femme de chambre reprit:

--J'ai retrouvé la petite croix que vous avez tant cherchée, madame. Elle s'était glissée, je ne sais comment, dans un tiroir du chiffonnier.

--Merci, bonne Gina... C'est la croix que j'avais, lorsque j'étais à ce couvent des Filles de Sainte-Monique et fiancée à Monseigneur... Elle pendait au chevet de mon lit... J'ai si souvent pensé à lui sous cette croix... Lorsque j'accoucherai, Gina, tu me la donneras dans la main... Écoute... Est-ce qu'on n'a pas frappé?

--Non, madame, c'est le vent...

--Si je mourais en accouchant, dit Isabelle, je t'en prie, tu mettrais cette croix dans mon cercueil.

--Fi!... Comment pouvez-vous parler de choses pareilles!... Je vous ferai gronder demain par Sa Grâce Tatiana, avant qu'elle s'en aille à Giunta di Doli.

--Pauvre chère Tatiana! dit Isabelle. M. Manès l'envoie pour quelques jours, dans ce vieux pavillon de chasse... Elle ne savait toujours rien, quand tu l'as quittée?

--Non, elle ne se doute de rien... Ah! madame, Monseigneur!

La porte venait de s'ouvrir, et le Grand-Duc s'arrêta sur le seuil, en apercevant Isabelle... Il avait perdu son manteau, ses gants, son bonnet de fourrure; ses cheveux ruisselaient de sueur: et, plus livide que le marbre, avec les yeux étincelants de fièvre, il se mordait la lèvre d'un air farouche. Gina disparut aussitôt.

--O Dieu! s'écria Isabelle. Qu'y a-t-il? Qu'avez-vous, Floris?

--Ah! toujours vous! fit le Grand-Duc, en lançant dans un coin la houssine qu'il tenait encore à la main... Laissez-moi... Que me voulez-vous?

--O cher Floris, dit Isabelle, partagez avec moi votre chagrin. Mon cœur souffre de vous savoir seul en cette épreuve.

--Du chagrin! ricana-t-il... Moi, du chagrin! Pourquoi en aurais-je?... Parce que mon père est mort?... Ha, ha!... Avez-vous oublié comme il m'a traité?... Retirez-vous dans votre chambre. Allez, allez! Quel tracas! quel tracas!... Toujours des plaintes et des reproches!

--Oh! répondit-elle, mon bon seigneur, je n'ai pas mérité ceci!... Des reproches, jamais je ne vous en ai fait, même dans le secret de mon cœur... Je vous en supplie, cher Floris, dites-moi la cause de votre colère.

--La cause, répliqua le Grand-Duc, c'est vous, la cause, vous, oui, vous!

--Hélas! Monseigneur, ne m'effrayez pas! dit Isabelle... Vous savez que je suis souffrante en ce moment.

--Jamais une heure de répit! exclama Floris, d'une voix stridente. Toujours quelque affliction, quelque torture nouvelle! Mieux vaudrait être avec le mort que l'on va emporter d'ici, que de subir ce perpétuel tourment... Ah! pleurez, si cela vous amuse. Toutes vos pareilles ont dans les yeux des rivières qu'elles prodiguent... Puis, allez vous plaindre de moi à vos servantes et à ma sœur Tatiana!

--Non, non, jamais, mon cher seigneur.

--Allons, répétez cela! s'écria-t-il. Jurez-le bien, pour que je sache à quel point vous pouvez mentir!

--Mentir!... Moi, mentir, Monseigneur!

--Est-ce que je ne connais pas vos façons d'agir?... O femme hypocrite! dit-il. Allez-vous me guetter désormais, chaque fois que je rentrerai? Par la mort! Je ne pourrai bientôt plus poser le pied hors de ma maison, qu'il n'y ait des yeux qui me surveillent!... Pas de reproches! disiez-vous. Vous ne m'avez jamais fait de reproches. Non, mais vous penchez la tête, vous marchez d'un pas languissant, comme si votre âme était de terre, afin qu'on vous plaigne à cause de moi... Oh! vous êtes rusée comme toutes les femmes. Malédiction sur notre mariage! Maudit soit qui me l'a imposé! Maudite l'heure où je vous ai vue! Maudit le prêtre qui a dit la messe des noces!

--Oh! Monseigneur! fit Isabelle avec un cri.

--Parce que vous m'avez apporté votre tas de mottes, vos stupides terres; parce que vous êtes plus riche que moi, vous croyez pouvoir commander ici!... Vous ne m'avez jamais aimé... Quand je voulais aller à Pétersbourg, vous vous y êtes opposée... Et c'est vous que l'on plaint, c'est vous qu'on louange!... Maintenant, il va falloir que je rentre à l'heure chaque jour, comme un petit garçon qu'on fouette... On fera contre moi des enquêtes! On m'épiera jusque dans mon appartement!... Allons, pensez-vous m'attendrir avec vos larmes feintes?... Sortez d'ici! Hors de ma vue, hors de ma vue!

--Je m'en vais, puisque je vous offense, reprit la Grande-Duchesse, en sanglotant. Mais au moins, dites-moi quelle est la faute que j'ai commise, à mon insu.

--Assez! assez! Allez vous plaindre à ma sœur et à votre Gina... Ou bien, ayez soin, en sortant d'ici, de frotter vos yeux, pour qu'ils rougissent. Puis, appelez des témoins, les valets, la maison entière!

--Ah! vous m'avez brisé le cœur, murmura Isabelle. Que vous ai-je fait, Monseigneur?... Hélas! je voudrais être morte! Peut-être alors seriez-vous touché, si ce n'est de votre ancien amour, au moins de quelque compassion... Me laisserez-vous partir ainsi?... O Floris, Floris... Ho! ho! ho!

--Allons, dit-il, retirez-vous... Ne pleurez pas... C'est bien!... Retirez-vous, Isabelle.

--O mon cher seigneur, reprit-elle, je ne saurais me séparer ainsi de vous... Accordez-moi seulement un coup d'œil et des paroles moins amères. Dites que vous ne conservez aucun ressentiment contre moi... Votre regard n'est plus si irrité... Monseigneur... Floris... Par pitié!

Et elle s'avançait pour lui prendre la main, quand le Grand-Duc se reculant avec horreur:

--Ah! Isabelle!... Arrière! arrière! arrière!

Alors, il éclata en sanglots et se laissa tomber sur un fauteuil, la face cachée dans ses mains. De larges râles lui soulevaient la poitrine.

--Hélas! hélas! dit Isabelle, est-ce pour moi, est-ce à cause de moi, que vous pleurez, cher Floris? En quoi ai-je mérité votre déplaisir?... Si vous êtes irrité à cause de Josine que j'ai laissée sous votre garde, sans partager ce soin avec vous, n'attribuez mon apparente négligence qu'à l'état de langueur où je suis...

Il s'était levé d'un bond, au nom de Josine, et s'avançant vers la Grande-Duchesse:

--Assez! cria-t-il d'une voix terrible. Laissez-moi, laissez-moi, vous dis-je!

Isabelle trouva sa suivante qui l'attendait dans le jardin de la Dogaresse, et toutes deux, glacées de frayeur, remontèrent, sans prononcer une parole. Gina dévêtit la Grande-Duchesse, lui passa une robe de nuit, en s'empressant silencieusement; puis, quand elle eut disposé le flambeau dans la veilleuse d'or émaillé:

--Votre Grâce n'a-t-elle plus rien à me commander?

--Quoi?... que dis-tu?

--Revenez à vous, bonne madame... Ne vous tourmentez pas ainsi!

--Que dis-tu?... Ne me parle pas!... Oh! je voudrais pleurer; mon cœur est trop lourd... Ai-je tous les torts qu'il a dits?

--Vous, des torts, chère maîtresse!... Vous qui montrez tant de bonté envers tous, qu'on croirait qu'il habite en vous un ange du paradis!

--Non, non, je n'aurais pas dû l'importuner, dans un tel moment... Laisse-moi... La faute est à moi seule... Monseigneur pouvait croire, en effet, que je venais épier sa conduite...

Un fracas de roues passa sous les fenêtres, avec des voix et des lueurs de torches. C'était le cercueil du Grand-Duc, que Jacinto ramenait de Raguse.

--Le cercueil de Mgr Fédor! dit Isabelle, après un long silence... Oh! plutôt, que n'est-ce le mien!