Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent

Part 19

Chapter 193,836 wordsPublic domain

Tous les convives, dans un joyeux désordre, s'assirent autour de la table, tandis que les valets y posaient des rougets fumants sur des grils d'argent. Le premier service n'était que d'entremets et de fruits de mer. Toutes sortes de coquillages emplissaient des conques de vermeil; d'énormes langoustes, en buisson, enchevêtraient leurs piquants rouges, et des pastèques à pulpe rose, du gingembre, des citrons verts, des fruits confits aux cinq épices et au vinaigre, entouraient trois grands pâtés ouverts qui s'éboulaient sur de monstrueux plats d'argent. Le soleil, passant entre les arbres, envoyait ses derniers rayons tièdes et jaunissants sur la nappe; l'odeur résineuse des pins flottait; un daim ou une biche, par moments, bondissait au loin dans les taillis. Çà et là, autour de la table, les conversations commençaient.

--Eh bien, Giano! s'écria Josine, est-ce ainsi que vous vous faites attendre? Si cela vous arrive encore, je froncerai le sourcil contre vous, je tonnerai comme un Jupiter femelle!

--Il n'y a nul retard, Madonna, répondit le sculpteur, en occupant la seule place vide qui restât, à la gauche de la princesse. Le soleil marque cinq heures à peine.

--C'est bon, c'est bon!... Oui, désarmez-moi, repartit la folle jeune fille. Aujourd'hui, Notre Majesté a l'âme bonne, et veut bien entendre vos excuses... Nous te croyions déjà enlevé par le vieil Ourosch, Giano, dit-elle en riant, puisque, enfin, nous voici tout près de ce fameux village de Sgombro.

--Combien ceux de Zemenico avaient-ils déjà pris de têtes? demanda messer del Piffero, un riche bourgeois ragusain.

--Peuh! je ne sais, laissa tomber Giano, sept ou huit, ou quelque chose d'approchant... Mais pleins d'honneur comme je les connais, ils trouveront bien moyen, croyez-moi, d'en prendre encore quelques-unes.

--Fi, Gianetto! dit Josine... Vous êtes par trop sanguinaire...

--Moi, Madonna, s'écria-t-il, un agneau, un vrai pigeon de douceur!... Toutefois, je l'avoue librement, il ne faut pas qu'on m'offense. Mais qui pourrait supporter un affront?

--Bah! dit Floris, à l'occasion, vous en supporteriez... Allons, allons! vous fileriez doux comme un autre.

--Je dis, reprit le sculpteur, un moment étonné, que je n'en ai jamais souffert, Dieu merci!

--Et moi, je dis, riposta Floris, qu'en cas de besoin, vous en souffririez. Croyez-moi, le monde a déjà vu des choses plus extraordinaires.

--Je n'ai jamais souffert d'injure, affirma Giano, et je suis bien connu pour ça, d'un bout à l'autre de la Dalmatie.

--Eh bien, il peut se faire qu'un jour vous en souffriez, voilà tout! Qui peut savoir, sior Giano, ce que lui réserve le destin? Chaque soleil produit à la lumière d'innombrables événements, auxquels personne ne s'attendait. Nous sommes les jouets du hasard... Voilà pourquoi je dis qu'à l'occasion, vous souffririez une injure, tout comme un autre.

--Monseigneur, répliqua le sculpteur, il est vrai que de bien des gens, je n'endurerais pas ces contradictions. Laissez-moi vous dire, encore une fois, que personne ne peut se vanter de m'avoir jamais molesté, et que je n'ai jamais souffert d'injure. Il se peut que je sois, au contraire, trop irascible de ma nature. Si je voulais raconter en détail tous les merveilleux accidents que ce penchant m'a occasionnés, j'étonnerais les nobles dames qui nous écoutent présentement. Mais, pour ne point paraître me louer, je laisserai cela de côté. Apprenez seulement, Monseigneur, que ce vaillant Ourosch s'est mal trouvé de m'avoir voulu faire tort, et, pourtant, je n'avais que seize ans à cette époque.

Un profond silence tenait l'assemblée entière comme en suspens. Tous les yeux, fichés sur le Grand-Duc ou sur Giano, vis-à-vis de lui, montraient on ne sait quoi d'anxieux, une attente immobile et contrainte. Floris poursuivit d'un ton ironique:

--Et que vous est-il arrivé avec ce terrible Ourosch, signor?

--Je me pris de querelle avec lui, répondit le sculpteur, du temps qu'il était maître de poste. Ce fol et brutal animal prétendait me retenir ma selle, sous le prétexte que j'avais fait galoper une de ses juments de retour, ce qui était faux. Quand je vis qu'il n'écoutait rien, indigné, frémissant de rage, je me retirai, mais je ne pus fermer l'œil de la nuit. Je pensai d'abord à brûler la maison, puis à couper les jarrets aux chevaux que ce veillaque avait dans son écurie. Un médecin qui m'eût tâté le pouls aurait trouvé non le pouls d'un homme, mais celui d'un lion ou d'un dragon. Enfin, voici ce à quoi je m'arrêtai. Je m'esquivai dès l'aube du jour, et dans une prairie d'Ourosch, je mis le feu à quatre de ses meules de foin, dont la belle et admirable clarté me réjouit jusqu'à Sabioneira, où je me fis saigner en arrivant. Ainsi, même du plus vil coquin, je n'ai jamais souffert la moindre injure.

--Allons, c'est fort bien! dit le Grand-Duc... Pour Cirillo, on sait ce qui lui advint.

--On sait si j'ai eu tort ou non, repartit Giano. Du jour où il m'eut offensé d'une manière intolérable, mon seul soulagement fut de le lorgner, comme on lorgne une maîtresse. Lorsque je m'avisai enfin que la passion de le voir si souvent m'enlevait le sommeil et l'appétit, et me faisait prendre un mauvais chemin, il me fallut bien me résoudre à en sortir. Je l'appelai donc loyalement, et nous nous battîmes. Je pensais qu'il n'avait reçu que deux ou trois piqûres de puce, quand on vint me dire qu'il était mort... Quoi qu'il en soit, tout ce que j'ai fait n'a été que pour défendre le corps que Dieu m'a prêté.

--Je crois que pas un avocat ne plaide aussi bien, ricana Floris, mais vous avouez qu'il est mort.

--Il est mort honorablement, dit le sculpteur; il a reçu les sacrements, il s'est réconcilié avec l'Église: et moi, fit-il en se frappant le sein du bout du doigt, je suis marqué pour toujours à son cachet, et j'ai passé plus d'une année à Venise, sans que le vieux Fédor m'envoyât un sou.

--Il serait bienséant, je crois, répliqua Floris, que Giano dît: le grand-duc Fédor.

--On me connaît, reprit le sculpteur. Je n'ai pas autre chose à répondre.

--On vous connaît, c'est fort bien! dit le Grand-Duc. Mais l'homme ne se connaît pas lui-même...

--Votre Altesse a beau faire, aucun de ceux qui nous écoutent ne doutera de ma parole.

La princesse Josine intervint:

--Au nom du ciel, Giano, finissez. Qu'est-ce que tout cela signifie?

--Le signor Gianetto, dit Floris, oublie et ce qu'il est, et ce que je suis.

--Je vais vous dire aussi ce que je suis, repartit Giano avec fierté. Je suis un sculpteur, un artiste. Les hommes tels que moi, Monseigneur, sont dignes de parler aux papes, aux empereurs, aux plus puissants rois, et d'en être traités honorablement. J'ai pour modèles et pour maîtres cet illustre Donatello et cet incomparable Michel-Ange, les deux plus nobles créatures que l'on ait vues, depuis les anciens... Vous êtes le fils du Grand-Duc; moi, je suis le fils de mon art. Et les ducs et les fils de grands-ducs, on les rencontre par douzaines, à chaque porte, tandis que ceux de ma taille, on n'en trouverait peut-être pas cinq, à cette heure, dans le monde entier.

--Bien, parlez tant qu'il vous plaira, reprit Floris. Je vous laisse.

--Etes-vous fou, mon frère? exclama Josine... Allons, allons, allons, rasseyez-vous... Mais nous oublions pendant ce temps que le crépuscule descend. Messer, donnez ordre qu'on nous éclaire...

Le majordome frappa dans ses mains, et aussitôt sept ou huit laquais, portant des girandoles enflammées, sortirent de derrière un rocher, et posèrent leurs flambeaux sur la table, tandis que d'autres allumaient des lampes attachées aux pins çà et là, et faites en façon de tourelles et de galères argentées. En même temps, parut dans la clairière, au milieu des rires et du brouhaha, un petit cortège de masques. C'étaient un More, la trousse au dos et le cimeterre en écharpe, un Tartare couvert de mousses et de miroirs, un Homme sauvage, de qui l'habit était garni de feuilles de chêne en velours vert, enfin un Chinois, tout brodé de fleurs, naturellement représentées. Ils portaient un jardin vert plein de roses, et le plaçant devant Josine, en retirèrent un large bassin de vermeil, où s'entassaient, avec leurs pampres, force grappes de raisin muscat de Céphalonie.

--Oh! du muscat! s'écria la princesse. Je n'en avais pas encore vu cette année... Qui nous fait ce présent? Est-ce toi, Giano?

--Votre Grâce est libre de le croire, répondit le sculpteur. La tartane du vieux Panagiotti est mouillée à Zemenico.

--Merci, merci, mon bon Giano, dit Josine. Il est merveilleusement beau... Maladroit de Damiano, qui n'en a pas à Sabioneira!... Tu t'es rappelé, bon Giano, combien j'en désirais, l'autre jour. Il n'y a que toi qui penses à me faire plaisir.

--Monseigneur se lève! dit Mamula.

Il y eut un sourd frémissement, et tous les yeux se tournèrent vers Floris. L'abbé Lancelot demanda:

--Votre Altesse se trouve-t-elle mal?

--Non! repartit le Grand-Duc, d'une voix rauque... Messieurs, de grâce, demeurez... Ce n'est rien! Une incommodité à laquelle je suis sujet... Sander, Sander!

--Quelques tours d'allée vous remettront, dit Josine.

--Oui, oui! Un éblouissement, pas autre chose... Mes excuses, messieurs. Bonsoir à tous!

Floris s'en revint, au clair de lune. La forêt tranquille dormait. On n'entendait que le galop des chevaux, avec leur souffle haletant, et parfois, tout au loin, le glapissement d'un renard, ou le cri lamentable d'un oiseau de nuit.

Une fois seul dans son appartement, la fièvre du Grand-Duc tomba.--Que signifie tout ceci? pensa-t-il. C'est ce Giano qui m'exaspère, avec ses bravades et ses vanteries... Puis, s'arrêtant tout à coup:--Ah! vais-je me mentir à moi-même? Hypocrite, allons, ose l'avouer. Dis tout haut ce secret qui te brûle!... Oui! je suis jaloux de Josine.

Il poursuivit à demi-voix, et marchant à pas lents, dans la chambre:

--Comment cela est-il arrivé? D'elle ou de moi, qui est le coupable?... Ah! ce n'est pas elle, assurément. Elle ne voulait pas me tenter... C'est moi qui souille une innocente de mes désirs criminels... Se peut-il que l'on voie le mal, que l'on sache que c'est le mal, et cependant qu'on s'y précipite? Si je n'aime plus Isabelle, n'y a-t-il pas d'autres femmes au monde, et faut-il que je convoite l'amour de sa sœur!... Oh! quel démon me tente ainsi? Quel poids me presse et me pousse au crime? Rien que mon cœur, rien que moi-même... Oui! je ferais presque cela, parce que je ne dois pas le faire... Toute pensée de mal est un fœtus hideux qui, une fois conçu, vient forcément à la lumière.

Il s'arrêta devant un admirable profil de femme, copié à la pierre noire, par Giano, d'après Léonard de Vinci. C'était celui que le sculpteur, curieux de ces rapprochements, affirmait ressembler à Josine. Floris avait désiré de le voir, avant qu'on le portât chez la princesse.

--Oui, c'est bien elle, murmura-t-il... Le sourire surtout, et les yeux... Il avait déjà copié de même une tête, d'après Ghirlandajo, je crois, qu'on aurait prise pour Isabelle... Chose étrange qu'il ne se trouve peut-être pas un visage humain qui n'ait déjà paru sur la terre!... Ainsi, sans doute, ce que j'éprouve en ce moment, et crois être le seul à éprouver, le seul à avoir éprouvé, des milliers d'hommes l'ont senti et en ont souffert comme j'en souffre...

Le lendemain, Floris, qui s'était réveillé tard, descendit dans les jardins, vers trois heures. Tout y était silencieux et solitaire, à cet ardent soleil d'après-midi. Il pénétra, pour se mettre à couvert, sous la massive treille florentine de marbre et de charpenterie. Elle faisait un long berceau voûté, où d'énormes grappes pendaient, et que coupaient, de distance en distance, des espèces de pavillons décorés d'obélisques de cuivre ou de vases de porphyre vert. Comme il traversait l'un de ces portiques, le Grand-Duc entendit un bruit de pas derrière lui; et, se retournant, il vit Barberine, la camériste de Josine. Elle marchait rapidement et tenait dans sa main une petite boîte de cuir fauve... Puis, quand elle eut rejoint Floris, tout essoufflée:

--Ah! dit-elle, Sa Grâce aurait tant désiré, ce matin, voir Votre Altesse, pour lui demander combien de nuits on doit coucher à Stagno, et quel sera l'ordre des fêtes!

--Oui, dit le Grand-Duc amèrement, les fêtes que donne mon frère bâtard... Qu'est-ce que ce coffret? reprit-il. Où portez-vous cela, Rina?

--Chez messer Giano, dit la suivante, avec un billet de Sa Grâce.

--Chez Giano!... Comment, comment, comment!... Est-ce que cet homme écrit à la princesse?

--Messer Giano... Non, Monseigneur.

--Je ne comprends pas la conduite de votre maîtresse, Rina... Écrire à ce bâtard insolent!... Que peut contenir ce coffret?

--Je ne sais, Monseigneur... Ah! Sa Grâce voulait aussi vous prévenir que les chiens du seigneur comte Angiulliero sont arrivés.

--Au fait, elle lui donne peut-être des instructions pour quelque mascarade, ou bien c'est un de ses bijoux qu'elle lui envoie à réparer... Pourquoi écrit-elle à ce fou? N'aurait-elle pas pu te charger de lui dire de vive voix?... Donne-moi ce coffret, Rina.

--Monseigneur...

--Que crains-tu? Donne-moi ce coffret, te dis-je!

Il le prit, et d'un doigt frémissant toucha le ressort qui fermait la boîte. Elle s'ouvrit. Sur le capitonnage vert clair, étincelait une bague ancienne, de deux serpents d'or émaillé. Un billet, mais à cachet volant, y était joint. Floris le lut d'un regard:

«_Hier au soir,_ mio caro, _quelque chose vous est tombé dans l'œil, et la marquise Angelelli, désolée de voir pleurer cet œil, la bonne âme! a voulu vous prêter son anneau, disant le remède souverain. Comme je ne saurais souffrir qu'une autre que moi soigne et guérisse mon bouffon, je vous envoie cette bague-ci. C'est un anneau de fiançailles vénitien et du seizième siècle. Portez-le pour l'amour de moi._»

--Lui envoyer un anneau! dit le Grand-Duc, en refermant lentement le coffret... Hum! hum!... Anneau de fiançailles... Bien, Rina! C'est une belle bague... Tu peux la lui porter, mon enfant.

--Votre Altesse paraît fâchée, reprit Barberine.

--Moi, fâché... Pourquoi? Allons donc! Porte-lui ceci, dépêche-toi!... Il doit l'attendre impatiemment... Anneau de fiançailles... ha, ha! Cela dit tout à qui sait comprendre... Dépêche-toi, va-t'en... Anneau de fiançailles! Il faut assurément que sa sœur soit informée de l'aventure. Oui, par le ciel! je vais la lui apprendre... Ha, ha!... Anneau de fiançailles!... Nous verrons ce qu'en dira Isabelle, quelles excuses elle pourra trouver...

Mais au palais, Gina lui répondit que Sa Grâce n'était pas encore revenue du couvent de Sant'Orsola, où elle avait passé la matinée avec la princesse Tatiana; et, d'un air étonné, elle le considérait.

--A Sant'Orsola, dit le Grand-Duc... Mon cheval, vite, mon cheval!

En effet, la veille, au matin, comme Isabelle s'habillait, elle avait reçu une lettre apportée par un messager du couvent. La vue de ce billet l'étonna, dans l'incertitude d'où il venait, et plus encore la signature qui était de Saloména, sous le nom de Sœur Marie des Anges. La jeune fille s'accusait et demandait pardon à la Grande-Duchesse du scandale qu'elle avait causé: mais, ramenée à Dieu par ses remords et les exhortations de Mgr Colloredo, elle espérait, dès le lendemain, de renaître à une vie nouvelle, recevant des mains de la Sainte Église le voile des vierges du Seigneur. Elle osait donc demander, quoique indigne, la faveur et le secours des prières de Mme la Grande-Duchesse, et la conjurait à genoux, avec larmes, de lui pardonner.

--Hélas! pauvre enfant! dit Isabelle; je ne me suis jamais crue offensée.

Une heure après, arriva dans son coche la supérieure de Sant'Orsola. Introduite aussitôt chez Mme la Grande-Duchesse, Mère Incarnation la pria qu'elle voulût bien, le lendemain, assister à cette vêture. Par là tomberaient tous les bruits que l'on avait semés sur le couvent; la calomnie serait confondue; rien n'était de si grande importance: bref, un tel flux de raisonnements, qu'Isabelle promit tout ce que voulut la bavarde Napolitaine.

La cérémonie fut touchante, et Mgr Colloredo, qui se piquait fort d'éloquence, tira des larmes, en développant ces paroles de l'Épître aux Romains: _Induimini Dominum Jesum Christum... Revêtez-vous de Notre-Seigneur Jésus-Christ._ Il partit aussitôt après pour Raguse, où une assemblée de son clergé le réclamait, l'après-midi même. Les princesses demeurèrent au repas, qui fut long, délicat, fastueux et magnifiquement servi dans le grand réfectoire du couvent; et vers trois heures seulement, Isabelle et Tatiana, escortées de toutes les religieuses, dirent adieu à la révérende Mère, et, remontant dans leur carrosse, reprirent, par la plage de mer, la route de Sabioneira.

--Qui m'eût dit, fit soudain l'aveugle, après quelques instants de silence, qui m'eût dit que jamais je t'appellerais abandonnée!

--Oh non! Floris m'aime toujours, s'écria Isabelle.

--Pourquoi alors, répliqua Tatiana, le voit-on si peu avec toi? Pourquoi te salue-t-il à peine, d'un bonjour distrait? Pourquoi a-t-il pris, pour donner des fêtes, le temps où tu n'y peux assister? Est-ce là ce qu'il se doit à lui-même et ce qu'il doit à Isabelle? Ces folies, ces frivolités sont-elles dignes d'un Grand-Duc?... Au reste, poursuivit l'aveugle, ce n'est pas lui seulement que j'accuse. Le mal provient aussi, chère sœur, de ce caprice de notre père qui le retient en Dalmatie, et de l'oisiveté forcée où vit mon frère, à Sabioneira.

--Tu ne le connais pas, dit Isabelle. C'est le cœur le plus fier, le plus noble...

--Je le connais, reprit Tatiana. Je pèse ses moindres paroles, et jusqu'à ses silences même. Il a en lui un appétit d'action qui dévorerait des mondes. Comme dit Gœthe de son Faust, il veut du ciel les plus belles étoiles et de la terre chaque sublime volupté... Mais il est inconstant et léger; je redoute de tels caractères... Comme il a supporté aisément la perte de la Grande-Duchesse! Elle eût donné pour ce fils retrouvé sa vie et son bonheur éternel. De lui, elle n'a obtenu que quelques larmes.

--Floris connaissait peu sa mère, repartit Isabelle. Il l'a noblement regrettée, sans faire montre de sa douleur... Que de fois je t'ai entendue dire, chère sœur, qu'il y avait quelque lâcheté à verser des larmes devant les autres!... Et toi-même, tu n'as pas pleuré.

--Oui, c'est vrai, répondit l'aveugle. Il est indigne d'une âme fière de se fondre en gémissements. J'ai donc caché et dévoré mes pleurs, mais mon cœur reste toujours percé du souvenir sanglant de cette mort... Il me réveille chaque nuit, et, le jour, se mêle sans cesse à mes pensées.

Alors, elles ne parlèrent plus. La brise marine soufflait, les pins bruissaient faiblement, tandis que le carrosse magnifique, au trot de ses quatre chevaux, longeait le golfe uni comme un lac. Mais près du tombeau de Simonetta, la Grande-Duchesse tira son cordon, se fit descendre avec Tatiana, séduites toutes deux par le beau temps, la douceur charmante de l'air: puis, envoyant le carrosse en avant, elles commencèrent de marcher dans l'épais gazon semé de colchiques. Des corneilles, des goélands, des oies marines se jouaient sur les eaux, en battant des ailes. Le ciel, tout tacheté d'argent, resplendissait comme un immense satin bleu.

Soudain, Tatiana tressaillit:

--Est-ce que je n'entends pas, murmura-t-elle, le galop du cheval de Floris?... A nous autres, malheureux aveugles, l'air sonore envoie cent messages qui nous préviennent, à défaut de nos yeux.

--Oui, c'est lui! s'écria Isabelle... Oh! qu'a donc Monseigneur?... Son aspect m'effraye!

Le Grand-Duc, d'un galop furieux, accourait le long de la plage. A vingt pas des princesses, il s'arrêta net, sauta par terre, et blême, les yeux étincelants, Floris s'avança vers Isabelle, qui l'attendait au pied du sépulcre.

--Je voudrais savoir, dit-il d'une voix sourde, jusqu'à quand ceci va durer... Qui est le maître ici, de moi ou de votre sœur?

--Ma sœur, fit Isabelle... Josine!

--Oui, Josine!... Si dans trois jours elle n'est pas partie pour le couvent... Je ne veux plus la voir ni lui parler!

--Qu'a-t-elle fait, Monseigneur, qui vous déplaise? dit Isabelle... Vous à qui elle a toujours marqué tant de tendresse, vous qui étiez son guide en tout, et qu'elle consultait même sur ses joyaux et sa parure, comment se peut-il que, soudain, elle vous ait si grandement offensé?

--Comment cela se peut? exclama-t-il. Ah! ah! Faut-il donc supporter qu'elle coquette avec tout venant, coure les champs du matin au soir, rie insolemment aux uns et aux autres?... Elle se plaît à me braver!

--Cher frère, dit Tatiana...

--Elle fait la cour à Giano, elle lui fait la cour, sur ma vie!... A ce bouffon, à ce gâcheur de terre!... Et lui, comme dans son miroir, lui lance, à la dérobée, des sourires d'intelligence. On les voit chuchoter, se serrer les doigts; ils se fourrent dans les coins noirs; elle lui parle à l'oreille, et ils ricanent... Ah! c'est une honte, vous dis-je, et je ne le souffrirai pas plus longtemps!

--Cher Floris, répondit Isabelle, leur familiarité est trop hardie, sans doute; mais qu'elle soit tout à fait innocente, c'est ce que j'ose bien jurer.

--Innocente!

--Oui, Monseigneur.

--C'est faux, c'est faux, je vous dis que c'est faux, Isabelle. Croyez-vous que je n'aie plus de cervelle, plus d'yeux pour discerner une amitié permise d'avec l'impudence et l'effronterie?... Si vous m'aviez laissé finir... Elle vient de lui envoyer une bague, une bague que j'ai surprise... Un anneau de fiançailles! Ha, ha, ha!... Comprenez-vous ce que cela veut dire?

--Une bague! fit la Grande-Duchesse.

--Oui, oui, oui, oui! Faut-il vous le répéter encore?... Une bague avec un billet, où elle le flatte et le caresse, et le loue, et se jette à sa tête!... C'est une chose honteuse, je vous dis. Une honte, une honte, une honte!

--Vous vous noircissez trop sa faute, repartit Isabelle. Croyez-moi, cher seigneur, Josine est légère, non perverse. Son esprit est capricieux, mais son cœur n'est pas corrompu.

--Ah! persuadez-vous cela, s'écria Floris, et faites des phrases dessus!... Vous raisonnez de cette affaire selon les lieux communs de vos livres; et moi, moi, je la vois, je la sens--il saisit le bras d'Isabelle--comme vous sentez mon étreinte, comme vous voyez la main qui vous touche... Mais je vais chasser ce Giano, continua le Grand-Duc, dans sa fureur; je le jetterai dehors, ainsi qu'un laquais... Qu'il retourne à Venise pétrir la cire! Qu'il aille au diable! Qu'il disparaisse!

--Vous ne ferez pas cela! répliqua Tatiana. Un tel éclat rejaillirait sur notre sœur... Elle en serait flétrie, déshonorée.

--Bah! bah! pas même désolée... Elle se consolerait vite. Est-ce qu'elle ne coquette pas avec Archibald, avec Zeroli, avec le diable, s'il était là?... C'est une nature perverse. Ne l'excusez pas!

--Que de fois vous l'avez excusée jadis! répondit l'aveugle. Vous la vantiez sans cesse, alors. Vous rapportiez ses bons mots, ses saillies...

--Elle a changé! cria le Grand-Duc. Puis-je être encore ce que j'étais, alors qu'elle est toute différente?

--Mais ne tournez-vous pas à mal, dit l'aveugle, des actions innocentes, en somme? Est-ce donc une chose si étrange qu'elle ait offert un petit présent à un familier du palais? Cette liberté de Josine avec Gianettino, qui vous irrite, provient de l'étroite habitude dans laquelle ils vivent, depuis l'enfance... Je m'étonne, mon frère, de votre colère... Qu'y a-t-il là qui ait pu vous émouvoir à ce point?

--C'est par la suite de ses actions qu'il faut la juger, repartit Floris. Vous ne l'avez pas vue, Tatiana... Oh! ses yeux, ses gestes, ses sourires, ont un langage... Chaque regard, chaque mouvement décèle sa coquetterie...

A ce moment, un bruit violent et sourd, pareil à un coup de canon lointain, roula dans les profondeurs de la forêt. C'était la première des salves par lesquelles messer Pistolese annonçait que les gens de la chasse venaient d'arriver à Stagno.