Part 8
--De qui donc parlez-vous?
--De Léo Carral.
--Le mayordomo de l'hacienda del Arenal?
--Lui-même.
--C'est donc à l'hacienda que nous allons, alors?
--Pas précisément, mais dans les environs. J'ai donné au mayordomo un rendez-vous où il doit m'attendre, c'est à ce rendez-vous que nous allons en ce moment.
--Alors tout est pour le mieux, je serai charmé de revoir Léo Carral. C'est un bon compagnon.
--Et un homme de cœur et d'honneur, ajouta Olivier.
X
LE RENDEZ-VOUS
Depuis son arrivée à l'hacienda del Arenal, doña Dolores avait toujours tenu envers le comte de la Saulay une conduite réservée que les projets de mariage faits par leurs deux familles étaient loin de justifier. Jamais la jeune fille n'avait eu, nous ne dirons pas d'entretiens particuliers avec celui qu'elle devait en quelque sorte considérer comme son fiancé, mais seulement la plus légère privauté et la plus innocente familiarité; tout en demeurant polie et même gracieuse, elle avait su, dès le premier jour qu'ils s'étaient vus, élever une barrière entre elle et le comte, barrière que celui-ci ne s'était jamais hasardé à franchir et qui l'avait condamné à demeurer, peut-être contre ses désirs secrets, dans les bornes de la plus sévère réserve.
Dans ces conditions, et surtout après la scène à laquelle il avait assisté la nuit précédente, on comprendra facilement quelle dût être la stupéfaction du jeune homme en apprenant que doña Dolores lui demandait une entrevue.
Que pouvait-elle avoir à lui dire? Pour quel motif lui assignait-elle ce rendez-vous? Quelle raison la poussait à agir de la sorte?
Telles étaient les questions que le comte ne cessait de s'adresser, questions qui demeuraient forcément sans réponse.
Aussi l'inquiétude, la curiosité et l'impatience du jeune homme étaient-elles poussées au plus haut degré, et ce fut avec un sentiment de joie, dont lui-même ne se rendit pas bien compte, qu'il entendit enfin sonner l'heure du rendez-vous.
S'il se fût trouvé en France, à Paris, au lieu d'être au Mexique dans une hacienda, certes, il aurait su d'avance à quoi s'en tenir sur le message qu'il avait reçu, et sa conduite eût été toute tracée.
Mais ici, la froideur de doña Dolores à son égard, froideur qui ne s'était pas un instant démentie, la préférence que d'après la scène de la nuit elle semblait donner à une autre personne, tout se réunissait pour éloigner de ce rendez-vous la plus légère supposition d'amour. Était-ce la renonciation du jeune homme à sa main, son éloignement immédiat que doña Dolores allait exiger de lui?
Singulière contradiction de l'esprit humain! Le comte qui éprouvait pour ce mariage une répulsion de plus en plus marquée, dont l'intention formelle était d'avoir le plus tôt possible une explication à ce sujet avec don Andrés de la Cruz, et dont la résolution bien arrêtée était de se retirer et de renoncer à l'alliance depuis si longtemps préparée et qui lui déplaisait d'autant plus qu'elle lui était imposée, se révolta à cette supposition de la renonciation que sans doute doña Dolores allait lui demander; son amour-propre froissé lui fit envisager cette question sous un jour tout nouveau, et le mépris que la jeune fille semblait faire de sa main, le remplit de honte et de colère.
Lui, le comte Ludovic de la Saulay, jeune, beau, riche, renommé pour son esprit et son élégance, un des membres les plus distingués du jockey-club, un des dieux de la mode, dont les conquêtes occupaient à Paris toutes les bouches de la renommée, n'avoir produit sur une jeune fille à demi-sauvage, d'autre impression que celle de la répulsion, n'avoir inspiré d'autre sentiment qu'une froide indifférence; il y avait certes là de quoi se désespérer; un instant même il en vint à se figurer, tant le dépit l'aveuglait, qu'il était réellement amoureux de sa cousine, et il fut sur le point de faire le serment de rester sourd aux prières et aux larmes de doña Dolores et d'exiger, dans le plus bref délai, la conclusion de son mariage.
Mais heureusement l'amour-propre, qui l'avait poussé à cette détermination extrême, lui souffla tout à coup un moyen plus simple, et surtout plus agréable pour lui, de sortir d'embarras.
Après avoir jeté un regard de complaisance sur sa personne, un sourire de hautaine satisfaction illumina son visage; il se trouva physiquement et moralement si fort au-dessus de tout ce qui l'entourait, qu'il n'éprouva plus qu'un sentiment de miséricordieuse pitié pour la pauvre enfant, que la mauvaise éducation qu'elle avait reçue empêchait d'apprécier les innombrables avantages qui lui faisaient l'emporter sur ses rivaux, et de comprendre le bonheur qu'elle trouverait dans son alliance.
Ce fut en roulant toutes ces pensées et bien d'autres dans sa tête, que le comte sortit de chez lui, traversa la cour, et se rendit à l'appartement de doña Dolores.
Il remarqua, sans y attacher grande importance, que plusieurs chevaux sellés et bridés attendaient dans la cour, maintenus par des peones.
A la porte de l'appartement se tenait une jeune Indienne, au minois chiffonné et aux yeux brillants, qui le reçut avec un sourire et une grande révérence en lui faisant signe d'entrer.
Le comte la suivit; la camériste traversa plusieurs salles de plein-pied élégamment meublées, et finalement, elle releva une portière de crêpe de Chine blanc brodé de grandes fleurs de toutes couleurs, et introduisit, sans prononcer un mot, le comte dans un délicieux boudoir, meublé tout en laque de Chine.
Doña Dolores, à demi couchée sur un hamac en fil d'aloès, s'amusait à agacer une jolie perruche grosse comme la moitié du poing en riant comme une folle des cris de colère du petit animal.
La jeune fille était charmante ainsi; jamais le comte ne l'avait vue si belle. Après l'avoir saluée profondément, il s'arrêta sur le seuil de la porte en proie à une admiration mêlée d'une stupéfaction si grande, que doña Dolores, après l'avoir un instant regardé, ne put retenir son sérieux et partit d'un franc éclat de rire.
--Pardonnez-moi, mon cousin, lui dit-elle, mais vous faites une si singulière figure en ce moment, que je n'ai pu m'empêcher...
--Riez, riez ma cousine, répondit le jeune homme, en prenant aussitôt son parti de cette gaîté à laquelle il était si loin de s'attendre, je suis heureux de vous voir d'aussi bonne humeur.
--Ne restez-donc pas là, mon cousin, reprit-elle; tenez, venez vous asseoir ici, près de moi, sur cette butaca, et de son doigt rosé elle lui indiqua un fauteuil.
Le jeune homme obéit.
--Ma cousine, dit-il, j'ai l'honneur de me rendre à l'invitation que vous avez daigné me faire.
--Ah! C'est vrai, répondit-elle, je vous remercie de votre obligeance et surtout de votre exactitude, mon cousin.
--Je ne pouvais témoigner trop d'empressement à vous obéir, ma cousine; j'ai si rarement le bonheur de vous voir!
--Est-ce un reproche que vous m'adressez mon cousin?
--Oh! Nullement, madame, je ne me reconnais en aucune façon le droit de vous faire ce qu'il vous plaît de nommer des reproches; vous êtes libre d'agir à votre guise, et surtout de disposer de moi à votre gré.
--Oh, oh! Mon cher cousin, quant à ceci je n'en jurerais pas, et s'il me prenait fantaisie de mettre ce beau dévouement à l'épreuve, je crois que j'en serais pour ma courte honte et que vous me refuseriez net.
--Nous y voilà, pensa le jeune homme, et il ajouta tout haut: Mon désir le plus sincère est de vous complaire en tout, ma cousine, je vous en donne ma foi de gentilhomme, et quoique vous exigiez de moi, je vous obéirai.
--J'ai bien envie, don Ludovic, de vous prendre au mot, répondit-elle en se penchant vers lui avec un délicieux sourire.
--Faites, ma cousine, et vous reconnaîtrez à la promptitude avec laquelle je vous obéirai, que je suis le plus dévoué de vos esclaves.
La jeune fille demeura pensive un instant, puis elle replaça sur le perchoir de bois de palissandre, la perruche avec laquelle elle avait joué jusqu'à ce moment, et sautant à bas de son hamac, elle vint s'asseoir sur un siège à peu de distance du comte.
--Mon cousin, lui dit-elle, j'ai un service à vous demander.
--A moi, ma cousine? Enfin je vous serai bon à quelque chose!
--Ce service, continua-t-elle, n'est pas d'une grande importance en lui-même.
--Tant pis.
--Mais je crains qu'il ne vous cause un grand ennui.
--Qu'importe, ma cousine, l'ennui que je puis éprouver, si je vous suis agréable.
--Mon cousin, je vous remercie; voici ce dont il s'agit: il me faut aujourd'hui, dans quelques minutes, faire une course assez longue; pour des raisons que vous apprécierez bientôt, je ne puis et ne veux me faire accompagner par aucun des habitants, maîtres ou valets de l'hacienda. Cependant, comme les routes ne jouissent pas, en ce moment, d'une sécurité parfaite et que je n'ose me risquer seule à les parcourir, il me faut avec moi, pour me protéger et me défendre si le besoin était, un homme dont la présence à mes côtés ne puisse donner lieu à aucune supposition malveillante; j'ai jeté les yeux sur vous pour m'accompagner dans mon excursion. Y consentez-vous, mon cousin?
--Avec bonheur, ma cousine; je dois seulement vous faire observer que je suis étranger en ce pays et que je crains de m'égarer dans des chemins que je ne connais pas.
--Ne vous inquiétez pas de cela, mon cousin, je suis _hija del país_, moi, et à cinquante lieues à la ronde, je suis certaine d'aller sans courir le risque, non pas de me perdre mais seulement de m'égarer.
--S'il en est ainsi, ma cousine, tout est pour le mieux; je vous remercie de l'honneur que vous daignez me faire et je me mets complètement à votre disposition.
--C'est à moi de vous remercier, mon cousin, pour votre extrême obligeance; les chevaux sont sellés, vous portez à ravir le costume mexicain, allez chausser vos éperons, prévenez votre valet de chambre qu'il doit vous accompagner, armez-vous surtout, cela est important, car on ne sait jamais ce qui peut arriver, et revenez dans dix minutes, je serai prête à partir.
Le comte se leva, salua la jeune fille, qui lui répondit par un gracieux sourire et sortit.
--Pardieu, murmura-t-il dès qu'il se trouva seul, voilà qui est charmant, et la mission qu'elle me destine est réjouissante; je me fais l'effet d'accompagner tout simplement ma délicieuse cousine à quelque rendez-vous d'amour! Mais le moyen de lui rien refuser, je ne l'avais pas encore aussi bien vue qu'aujourd'hui. Sur mon âme, c'est un ravissant lutin, et si je n'y prends garde, je pourrais bien finir par en devenir amoureux, si ce n'est fait déjà, ajouta-t-il avec un soupir étouffé!
Il rentra chez lui, ordonna à Raimbaut de se préparer à le suivre, ce que le digne serviteur fit avec cette ponctualité et ce mutisme qui le distinguaient, et après avoir bouclé à ses talons de lourds éperons en argent, jeté un zarapé sur ses épaules, il choisit un double fusil, un sabre droit, une paire de revolvers à six coups et, ainsi armé, il se rendit dans le patio. Raimbaut, à son exemple, s'était muni d'un arsenal complet.
Les deux hommes étaient ainsi sans exagération en mesure de faire face, le cas échéant, à une quinzaine de bandits.
Doña Dolores attendait, déjà en selle, l'arrivée du comte; elle causait avec son père.
Don Andrés de la Cruz se frottait joyeusement les mains; la bonne entente des jeunes gens le ravissait.
--Ainsi vous allez faire une promenade? dit-il au comte, je vous souhaite beaucoup de plaisir.
--La señorita a daigné m'offrir de l'accompagner, répondit Ludovic.
--Elle a parfaitement fait, son choix ne pouvait être meilleur.
Tout en échangeant ces quelques paroles avec son futur beau-père, le comte avait salué doña Dolores et était monté à cheval.
--Bon voyage! continua don Andrés, et surtout prenez garde aux mauvaises rencontres; les cuadrillas de Juárez commencent à rôder aux environs, d'après ce que j'ai entendu dire.
--Soyez sans inquiétude, mon père, répondit doña Dolores; d'ailleurs, ajouta-t-elle avec un charmant sourire à l'adresse du comte, avec l'escorte de mon cousin, je ne crains rien.
--Partez donc alors, et revenez de bonne heure.
--Nous serons de retour avant l'oración, mon père. Don Andrés leur fit un dernier signe d'adieu et ils quittèrent l'hacienda.
Le comte et la jeune fille galopaient côte à côte; Raimbaut, en serviteur bien stylé, suivait à quelques pas en arrière.
--Vous saurez que c'est moi qui vous conduit, mon cousin, dit la jeune fille, lorsqu'ils se trouvèrent à une certaine distance dans la plaine, perdus au milieu des massifs de liquidambars.
--Je ne pourrais désirer un meilleur guide, répondit galamment Ludovic.
--Tenez, mon cousin, reprit-elle en lui jetant un regard de côté, j'ai une confidence à vous faire.
--Une confidence, ma cousine?
--Oui, je vous vois de si bonne composition, que je suis toute honteuse de vous avoir trompé.
--Vous m'avez trompé, vous, ma cousine?
--Indignement, fit-elle en riant, vous allez en juger. Je vous mène dans un endroit où on nous attend.
--Où on vous attend, vous voulez dire.
--Non pas, car c'est vous surtout qu'on veut voir.
--Je vous avoue, ma cousine, que je ne vous comprends plus du tout; je ne connais personne en ce pays.
--En êtes-vous bien sûr, mon cher cousin? demanda-t-elle d'un air railleur.
--Dam, je le crois du moins.
--Bon, voilà que vous doutez.
--Vous paraissez si sûre de votre fait!
--C'est que je le suis en effet; la personne qui vous attend, non seulement vous connaît, mais encore est de vos amis.
--Allons bon, très bien, cela s'embrouille de plus en plus; continuez je vous en prie.
--Je n'ai que peu de mots à ajouter, d'ailleurs dans quelques minutes nous serons arrivés et je ne veux pas vous laisser plus longtemps dans le doute.
--C'est bien aimable à vous, ma cousine, je vous jure. J'attends humblement que vous daigniez vous expliquer.
--Il le faut bien, puisque votre cœur a si peu de mémoire; comment monsieur, vous êtes étranger, jeté depuis quelques jours à peine dans un pays inconnu; dans ce pays, depuis que vous y êtes débarqué, vous n'avez rencontré encore qu'un seul homme qui vous a témoigné quelque sympathie, et cet homme vous l'avez déjà si complètement oublié; cela, permettez-moi de vous le faire observer, mon cher cousin, prouve médiocrement en faveur de votre constance.
--Accablez-moi, ma cousine, je mérite tous vos reproches; vous avez raison, il y a en effet au Mexique un homme pour lequel j'éprouve une sincère amitié.
--Ah, ah! Je ne me trompais donc pas?
--Non, mais j'étais si loin de supposer que ce fût de cet homme dont vous me parliez que je vous avoue...
--Que vous ne vous le rappeliez plus, n'est-ce pas?
--Au contraire, ma cousine, et mon plus vif désir serait de le revoir.
--Et comment nommez-vous ce personnage?
--Il m'a dit que son nom est Olivier, cependant je n'oserais affirmer que ce nom fût bien réellement le sien.
La jeune fille sourit avec finesse.
--Y aurait-il indiscrétion à vous demander pourquoi cette supposition peu favorable?
--Aucunement, ma cousine, mais le señor Olivier m'a paru un personnage assez mystérieux; ses allures ne sont pas celles de tout le monde. Il n'y aurait, il me semble, rien d'extraordinaire à ce que suivant les circonstances...
--Il se parât d'un nom de fantaisie, interrompit-elle; peut-être avez-vous raison, peut-être avez-vous tort, je ne saurais vous répondre là-dessus; tout ce que je puis vous dire, c'est que c'est lui qui vous attend.
--Voilà qui est singulier, murmura le jeune homme.
--Pourquoi donc? Il a sans doute une communication d'importance à vous faire; du moins c'est ce que j'ai cru comprendre.
--Il vous l'a dit?
--Pas précisément, mais en causant cette nuit avec moi, il m'a témoigné le désir de vous voir le plus tôt possible; voilà pour quelle raison, mon cousin, je vous ai prié de m'accompagner dans ma promenade.
Cet aveu fut fait par la jeune fille avec un laisser-aller si naïf que le comte en fut complètement déferré et la regarda un instant comme s'il ne comprenait pas.
Doña Dolores ne remarqua pas son étonnement. La main placée en abat-jour au-dessus de ses yeux, elle interrogeait la plaine.
--Tenez, dit-elle au bout d'un instant en indiquant du doigt une certaine direction, voyez ces deux hommes assis côte à côte à l'ombre de ce massif d'arbres, l'un des deux est don Olivero, la personne qui vous attend; pressons le pas.
--Soit, répondit Ludovic en éperonnant son cheval.
Et ils s'élancèrent au galop vers les deux hommes qui les ayant aperçus s'étaient levés pour les recevoir.
XI
DANS LA PLAINE
Olivier et Dominique après avoir quitté le rancho marchèrent assez longtemps côte à côte sans échanger une parole; l'aventurier semblait réfléchir, de son côté le vaquero malgré son apparente insouciance ne laissait pas que d'être assez préoccupé.
Dominique ou Domingo selon qu'on le nommait en français ou en espagnol, dont nous avons à peu près esquissé le portrait physique dans un précédent chapitre, était, au moral, un singulier mélange de bons et de mauvais instincts, nous devons cependant ajouter que les bons dominaient presque toujours; la vie errante que pendant plusieurs années il avait menée parmi les Indiens indomptés des prairies, avait développé chez lui en sus d'une grande vigueur corporelle, une incroyable puissance de volonté et une énergie de caractère à toute épreuve, mêlé à un courage de lion et une finesse qui parfois pouvait passer pour de la duplicité. Rusé et méfiant comme un Comanche, il avait transporté dans la vie civilisée toutes les pratiques des coureurs de bois; ne se laissant jamais prendre en défaut par les événements les plus imprévus, et opposant un visage impassible aux regards les plus scrutateurs, il feignait une bonhomie naïve à laquelle les gens les plus fins étaient souvent trompés; avec cela, il était la plupart du temps d'une franchise rare, d'une générosité sans bornes, d'une sensibilité de cœur exquise, et poussait pour ceux qu'il aimait le dévouement à ses limites les plus extrêmes, sans réflexion comme sans arrière-pensée, mais par contre il était implacable dans ses haines et d'une véritable férocité indienne.
En un mot, c'était une de ces natures étranges aussi complètes pour le bien comme pour le mal et dont l'occasion peut aussi bien faire des hommes remarquables que de grands scélérats.
Olivier avait profondément étudié le caractère extraordinaire de son protégé; aussi, mieux que lui-même peut-être, il savait de quoi il était capable, et souvent il avait frémi en sondant les replis cachés de cette organisation étrange qui s'ignorait soi-même, et tout en imposant sa volonté à cette indomptable nature et la faisant se courber à sa guise, comme le belluaire imprudent qui joue avec un tigre, il prévoyait le moment où cette lave qui bouillait sourdement au fond du cœur du jeune homme ferait tout à coup irruption au dehors sous le souffle impétueux des passions; aussi, malgré la confiance entière qu'il semblait avoir en son ami, n'était-ce qu'avec une extrême prudence qu'il faisait vibrer en lui certaines cordes, et se gardait-il bien de lui donner la conscience de sa force et de lui révéler l'étendue de sa puissance morale.
Après une course de plusieurs heures, les voyageurs arrivèrent à trois lieues environ de l'hacienda del Arenal, sur la lisière d'un bois assez épais que bordaient les dernières plantations de l'hacienda.
--Arrêtons-nous ici et mangeons, dit Olivier en mettant pied à terre; voici, quant à présent, le but de notre course.
--Je ne demande pas mieux, répondit Dominique; ce diable de soleil qui me tombe d'aplomb sur la tête depuis ce matin, commence, je vous l'avoue, à me gêner, je ne serai pas fâché de m'étendre un peu sur l'herbe.
--Alors ne vous gênez pas, compagnon; la place est belle pour se reposer.
Les deux hommes s'installèrent, entravèrent leurs chevaux auxquels ils enlevèrent la bride afin de les laisser paître à leur guise, et après s'être assis en face l'un de l'autre sous la protection de l'épais feuillage des arbres, ils fouillèrent dans leurs alforjas bien garnies de provisions et se mirent à manger de bon appétit.
Ni l'un ni l'autre des deux hommes n'était grand parleur; aussi expédièrent-ils leur repas silencieusement et ce ne fut que lorsque Olivier eût allumé son puro et Dominique son calumet indien que le premier se décida enfin à adresser la parole au second.
--Eh bien, Dominique, lui dit-il, que pensez-vous de l'existence que depuis quelques mois je vous fais mener dans cette province?
--A dire le vrai, répondit le vaquero en lâchant une épaisse bouffée de fumée, je la trouve absurde et ennuyeuse au possible; il y a longtemps déjà que je vous aurais prié de me renvoyer dans les prairies de l'ouest, si je n'étais pas convaincu que vous avez besoin de moi ici.
Olivier se mit à rire.
--Vous êtes un véritable ami, dit-il en lui tendant la main, toujours prêt à agir sans observations comme sans commentaires.
--Je m'en flatte: l'amitié ne constitue-t-elle pas l'abnégation et le dévouement.
--Oui, et voilà pourquoi il est si rare de la rencontrer parmi les hommes.
--Je plains ceux qui sont incapables d'éprouver ce sentiment, ils se privent d'une grande jouissance; l'amitié est le seul lien réel qui attache les hommes les uns aux autres.
--Beaucoup croient que c'est l'égoïsme.
--L'égoïsme n'est qu'une variété de l'espèce, c'est l'amitié mal comprise et ravalée à des proportions basses et infinies.
--Diable, je ne vous croyais pas d'une force si grande sur les paradoxes. Est-ce parmi les Indiens que vous avez appris ces arguties de langage?
--Les Indiens sont des hommes sages, mon maître, répondit le vaquero hochant la tête; pour eux le vrai est vrai et le faux est faux, au lieu que dans vos villes du centre vous avez si bien réussi à tout embrouiller que le plus fin ne saurait plus s'y reconnaître et que l'homme simple ne tarde pas à perdre le sentiment du juste et de l'injuste. Laissez-moi retourner dans les prairies, mon ami, ma place n'est pas au milieu des luttes mesquines qui ensanglantent ce pays et soulèvent mon cœur de dégoût et de pitié.
--Je voudrais vous rendre votre liberté, mon ami, mais je vous le répète, j'ai besoin de vous, peut-être pour trois mois encore.
--Trois mois, c'est bien long.
--Peut-être trouverez-vous ce laps de temps bien court, dit-il avec une expression indéfinissable.
--Je ne le crois pas.
--Nous verrons bien, mais, je ne vous ai pas encore dit ce que j'attends de vous.
--C'est vrai, encore est-il bon que je le sache afin de bien remplir vos intentions.
--Ecoutez-moi donc, je serai d'autant plus bref que lorsque les personnes que j'attends arriveront je vous donnerai des instructions plus détaillées.
--Bien; parlez, je vous écoute.
--Deux personnes doivent nous joindre ici, un jeune homme et une jeune dame; la dame se nomme doña Dolores de la Cruz, elle est fille du propriétaire de l'hacienda del Arenal, elle a seize ans, et est fort belle, c'est une enfant douce, pure et naïve.
--Fort bien, cela m'importe fort peu, vous savez que je me soucie médiocrement des femmes.
--C'est vrai, je n'insiste donc pas; doña Dolores est fiancée avec don Ludovic qu'elle doit incessamment épouser.
--Grand bien lui fasse, et quel est ce don Ludovic? Un Mexicain quelconque je suppose, bellâtre, sot et orgueilleux, qui piaffe comme la mule d'un chanoine.
--En cela, vous vous trompez; don Ludovic est son cousin, le comte Ludovic de la Saulay, appartenant à la plus haute noblesse de France.
--Ah! Ah! C'est le Français en question?
--Oui; il est arrivé tout exprès d'Europe pour contracter avec sa cousine cette union convenue depuis longtemps entre les deux familles; le comte Ludovic de la Saulay est un charmant cavalier, riche, bon, aimable, instruit, serviable; bref, excellent compagnon, je lui porte le plus sincère intérêt, je désire que vous vous liiez avec lui.
--S'il est tel que vous le dites, mon ami, soyez tranquille, avant deux jours nous serons les meilleurs amis du monde.
--Merci, Dominique, je n'attendais pas moins de vous.