Part 22
--Vous les connaissez bien, ou du moins je le suppose; le premier se nomme don Antonio Cacerbar et le second...
--Don Melchior de la Cruz, interrompit vivement don Felipe...
--Vous le saviez! s'écria don Diego avec une surprise parfaitement jouée.
--L'élévation subite de ces deux individus, le crédit presque illimité dont ils jouissent auprès du président, m'avait déjà donné à réfléchir, nul ne comprend rien à cette faveur si soudaine.
--Aussi, certaines personnes jugent-elles nécessaire d'élucider la question en s'assurant d'une manière positive de ce que sont ces deux hommes.
--Eh bien, s'écria don Felipe, je le saurai, moi, je vous le promets, et les preuves que vous exigez, je vous les donnerai.
--Vous feriez cela?
--Oui, je vous le jure, d'autant plus que je considère comme le devoir d'un honnête homme de prendre ces coquins la main dans le sac; et, ajouta-t-il avec un singulier sourire, nul mieux que moi ne possède les moyens d'obtenir ce résultat.
--Puissiez-vous ne pas vous tromper, colonel! Car si cela arrivait ainsi, je crois pouvoir vous assurer que la gratitude du gouvernement envers vous ne se bornerait pas à la somme dont je vais vous remettre une partie.
Don Felipe sourit avec orgueil à cette transparente allusion au nouveau grade qu'il ambitionnait.
Don Diego, sans paraître remarquer ce sourire, tira d'un grand portefeuille une feuille de papier pliée en quatre et la remit entre les mains du guérillero qui s'en empara avec un geste de joie et une expression de rapacité satisfaite qui donnait à ses traits, cependant assez beaux et assez réguliers, quelque chose de vil et de méprisable.
Ce papier était une traite de dix mille piastres payables à vue sur une grande maison de banque anglaise de la Veracruz.
Don Diego se leva.
--Vous partez? lui dit le colonel.
--Oui, j'ai le regret d'être forcé de vous quitter.
--A bientôt, seigneur don Diego.
Le jeune homme remonta à cheval et s'éloigna rapidement.
--Eh! murmurait-il tout en galopant, je crois que cette fois la souricière est bien tendue et que les misérables y seront pris.
Le colonel s'était de nouveau assis sur le hamac et avait recommencé à racler le jarabe avec plus de force que de justesse.
XXVIII
AMOUR
Dolores et Carmen étaient seules au jardin.
Blotties comme deux craintives fauvettes au fond d'un bosquet d'orangers, de citronniers, et de grenadiers en fleurs, elles caquetaient à qui mieux mieux.
Doña Maria, légèrement indisposée, gardait la chambre; ou, du moins tel était le prétexte qu'elle avait donné aux jeunes filles pour ne pas leur tenir compagnie au jardin; en réalité, elle s'était enfermée afin de lire une lettre importante que don Jaime lui avait fait passer par un homme sûr.
Les jeunes filles, libres de toute surveillance, s'en donnaient à cœur joie, à se confier leurs naïfs et doux secrets; quelques mots avaient suffi pour rendre entre elles toute explication inutile; aussi pas d'arrière-pensées, de faux fuyants; confiance entière et illimitée, union tacitement conclue pour se venir en aide et forcer les cavaliers aimés à rompre enfin un trop long silence et à laisser lire, dans leur cœur, le nom de celle que chacun d'eux préférait.
C'était justement sur ce grave et intéressant sujet que roulait en ce moment l'entretien des jeunes filles.
Bien qu'elles n'en fussent plus à s'avouer leur mutuel amour, cependant par un sentiment de dignité inséparable de toute passion véritable, elles hésitaient et reculaient en rougissant devant la pensée de pousser les jeunes gens à se déclarer.
Doña Carmen et doña Dolores étaient bien réellement de naïves et innocentes enfants, ignorantes de toutes les coquetteries et de toutes les roueries dont chez nous, peuple soi-disant civilisé, les femmes se font un jeu si cruel et parfois si implacable.
Par un de ces hasards étranges comme la vie réelle en crée si souvent, la conversation des jeunes filles était, à quelques légères différences près, la même que celle qui avait précédemment eu lieu entre le comte et son ami sur le même sujet.
--Dolores, disait doña Carmen d'une voix caressante, vous êtes plus brave que moi; mieux que moi vous connaissez don Ludovic, il est votre parent d'ailleurs: pourquoi cette réserve avec lui?
--Hélas, ma chère belle, répondit doña Dolores, cette réserve qui vous étonne m'est commandée par ma position même. Le comte Ludovic est, aujourd'hui que je suis délaissée de tous, mon seul parent; depuis longues années, nous avons été fiancés l'un à l'autre.
--Comment est il possible, s'écria vivement la jeune fille, que des parents osent ainsi enchaîner leurs enfants sans les consulter, et les condamner par avance à un avenir de douleur?
--Ces arrangements sont, dit-on, fréquents en Europe, ma chérie; d'ailleurs, nous autres femmes, notre faiblesse naturelle ne nous rend-elle pas esclaves des hommes qui pour eux ont gardé la suprême puissance; bien que cette intolérable tyrannie nous fasse gémir, il nous faut courber humblement la tête et obéir.
--Oui, cela n'est que trop vrai, cependant il me semble que si nous résistions...
--Nous serions honnies, montrées au doigt et perdues de réputation.
--Enfin, vous comptez donc, malgré votre cœur, conclure ce mariage odieux?
--Que vous dirai-je, chérie, la pensée seule que ce mariage se puisse accomplir, me rend folle de douleur, et pourtant je n'entrevois aucun moyen de m'y soustraire; le comte a quitté la France, il est venu ici, dans le but unique de m'épouser; mon père en mourant lui a fait promettre de ne pas me laisser sans protecteur et de conclure cette union. Vous voyez que voici bien des raisons et des plus graves pour qu'il me semble impossible de me soustraire au sort qui me menace.
--Mais vous, ma chérie, reprit avec feu doña Carmen, pourquoi ne vous expliquez-vous pas clairement avec le comte? Peut être cette explication aplanirait-elle toutes les difficultés.
--C'est possible, mais cette explication ne peut venir de moi, le comte m'a rendu d'immenses services depuis la mort de mon malheureux père, ce serait fort mal le récompenser que de répondre par un refus à une recherche qui, sous tous les rapports, doit m'honorer.
--Oh! Vous l'aimez, Dolores! s'écria-t-elle avec ressentiment.
--Non, je ne l'aime pas, répondit-elle avec dignité, mais peut-être m'aime-t-il, lui; rien ne me prouve le contraire.
--Je suis certaine que c'est moi qu'il aime! s'écria Carmen.
--Ma chérie, dit-elle en souriant, on n'est jamais certain de ces choses-là, même quand on a devers soi les serments les plus solennels, à plus forte raison, quand ni un mot, ni un geste, ni un regard, ne sont là pour certifier qu'on ne se trompe pas. Je reprends donc: de deux choses l'une, ou le comte m'aime, ou il ne m'aime pas et suppose que moi j'ai de l'amour pour lui; dans un cas comme dans l'autre ma conduite est toute tracée, je dois attendre sans la provoquer une explication, qui ne saurait manquer d'avoir lieu entre nous, et qui, j'en suis convaincue, ne tardera pas; alors je vous le jure Carmen, je serai ce que je dois être avec le comte, c'est-à-dire franche et loyale, et si après cette explication il reste quelques doutes dans le cœur du comte, c'est qu'il aura absolument voulu les conserver, et il ne me restera plus qu'à courber tristement la tête, et à me résigner à mon sort. Voilà tout ce qu'il m'est possible de vous promettre, ma chérie; autre chose, je n'oserais le faire, ma dignité de femme, le respect que je me dois à moi-même, m'ont tracé une ligne de conduite dont je crois de mon honneur de ne pas m'écarter.
--Ma chère Dolores, bien que fort affligée de votre résolution, cependant je suis contrainte d'avouer que c'est la seule que dans la circonstance présente il vous convienne d'adopter, ne me gardez donc pas rancune de ma mauvaise tête, je souffre tant.
--Et moi? Croyez-vous donc, chérie, que je sois heureuse? Oh! Détrompez-vous si vous avez cette pensée; peut-être suis-je plus malheureuse que vous encore.
En ce moment on entendit craquer légèrement le sable des allées.
--Voici quelqu'un; dit doña Dolores.
--C'est le comte, dit aussitôt Carmen.
--Comment le sais-tu, mignonne?
La jeune fille rougit.
--Je le devine aux battements de mon cœur, murmura-t-elle doucement.
--Il est seul, je crois.
--Oui, il est seul.
--Mon Dieu, se passerait-il quelque chose de nouveau?
--Oh! Dieu veuille que non.
Le comte parut à l'entrée du bosquet; il était seul en effet, il salua les jeunes filles et attendit qu'elles daignassent l'autoriser à pénétrer plus avant. Doña Dolores lui tendit la main en souriant, tandis que sa compagne s'inclinait pour dissimuler sa rougeur.
--Soyez le bienvenu, mon cousin, dit doña Dolores, vous arrivez tard aujourd'hui.
--Je suis heureux, ma cousine, répondit-il que vous vous soyez aperçue de ce retard involontaire; mon ami don Domingo, forcé d'aller matin de bonne heure à deux lieues de la ville, m'avait chargé d'une commission qu'il m'a fallu remplir avant que d'avoir le bonheur de vous rendre mes devoirs.
--Voici une excuse parfaitement motivée, mon cousin, et nous vous absolvons, Carmen et moi; maintenant asseyez-vous, là, entre nous deux, et causons.
--Avec le plus grand plaisir, ma cousine.
Il entra alors dans le bosquet, et s'assit entre les deux jeunes filles.
--Permettez-moi, doña Carmen, reprit-il, en se penchant avec courtoisie vers la jeune fille, de vous présenter mes respectueux hommages et de m'informer de votre chère santé.
--Je vous suis reconnaissante de cette attention, caballero, répondit-elle; grâce à Dieu, ma santé est fort bonne, je désirerais que celle de ma mère fut dans d'aussi excellentes conditions.
--Doña Maria serait-elle malade? s'écria-t-il vivement.
--J'espère que non, cependant elle est assez gravement indisposée pour garder la chambre.
Le comte fit un mouvement pour se lever.
--Peut-être ma présence ici paraîtrait-elle déplacée dans de telles circonstances, dit-il, et je vais...
--Nullement, demeurez, caballero, vous n'êtes pas un étranger pour nous: votre titre de cousin et de fiancé de ma chère Dolores, ajouta-t-elle avec intention, autorise suffisamment votre présence.
--Autorisée bien plus encore, mon cousin, par les services nombreux que vous nous avez rendus et qui vous donnent droit à notre reconnaissance.
--Aussi quoi qu'il arrive, vous et don Domingo votre ami, serez toujours les bienvenus auprès de nous, caballero, dit en souriant doña Carmen.
--Vous me comblez, señoritas.
--N'aurons-nous pas le plaisir de voir aujourd'hui votre ami?
--Pardonnez-moi, señorita, avant une heure il sera ici; mais vous vous levez, avez-vous donc l'intention de nous quitter, doña Carmen?
--Pour quelques instants seulement, caballero, je vous demande l'autorisation de vous laisser; Dolores vous tiendra compagnie pendant que j'irai voir si ma mère se trouve mieux.
--Faites, señorita, et soyez assez bonne pour informer madame votre mère du vif intérêt que je lui porte, et du chagrin que j'éprouve de la savoir indisposée.
La jeune fille salua en souriant, et s'éloigna légère comme un oiseau.
Le comte et doña Dolores demeurèrent seuls. Leur situation était singulière et surtout fort embarrassante, ils se trouvaient ainsi à l'improviste mis en demeure d'entamer cette explication, devant laquelle tout en en reconnaissant l'urgente nécessité, ils reculaient cependant tous les deux.
S'il est difficile à une femme d'avouer à l'homme qui la courtise, qu'elle ne l'aime pas, cet aveu est bien plus difficile et bien plus pénible encore, lorsqu'il doit sortir de la bouche d'un homme.
Quelques minutes s'écoulèrent, pendant lesquelles les deux jeunes gens ne prononcèrent pas un mot, et se contentèrent de se jeter des regards à la dérobée.
Enfin, comme le temps se passait, et que le comte craignait, s'il laissait échapper cette occasion favorable, de ne pas la voir se représenter avant longtemps, il se décida à prendre la parole.
--Eh bien, ma cousine, dit-il du ton le plus dégagé qu'il put affecter, commencez-vous à vous habituer un peu à cette vie de recluse que les circonstances malheureuses où vous vous êtes trouvée, vous ont faite?
--Je suis parfaitement habituée à cette existence calme et reposée, mon cousin, répondit-elle, si ce n'étaient les tristes souvenirs qui, à chaque instant, me viennent assaillir, je vous avoue que je me trouverais fort heureuse.
--Je vous en félicite, ma cousine.
--En effet, que me manque-t-il ici? Doña Maria et sa fille me chérissent, elles m'entourent de soins et d'attentions, j'ai un petit cercle d'amis dévoués; puis-je désirer autre chose en ce monde, où la véritable félicité ne saurait exister?
--J'envie votre philosophie, ma cousine, cependant mon devoir de parent... et d'ami, ajouta-t-il avec hésitation, m'obligent à vous faire observer que cette situation, si heureuse qu'elle soit, ne saurait être que précaire, vous ne pouvez espérer passer vos jours au sein de cette charmante famille; mille événements imprévus peuvent surgir tout à coup, qui vous en sépareront violemment.
--C'est vrai, mon cousin, murmura-t-elle d'une voix basse et tremblante.
--Vous savez, reprit-il, combien peu, en ce malheureux pays, il est permis de compter sur l'avenir, une jeune fille de votre âge, surtout de votre beauté, ma cousine, est fatalement exposée à mille dangers auxquels il lui est presqu'impossible de se soustraire; je suis, moi, votre parent, sinon le plus proche, du moins le plus réellement dévoué, vous n'en doutez point n'est-ce pas?
--Oh! Dieu m'en garde, mon cousin, croyez bien au contraire que mon cœur vous conserve une profonde reconnaissance pour les services sans nombre que vous m'avez rendus.
--De la reconnaissance seulement, dit-il avec intention, le mot est bien vague, ma cousine.
Elle leva sur lui son charmant et limpide regard.
--Quel autre mot pourrai-je employer? dit-elle.
--J'ai tort, pardonnez-moi, reprit-il; c'est que la situation dans laquelle nous sommes placés, l'un vis-à-vis de l'autre, est si singulière, ma cousine, que je ne sais véritablement comment m'exprimer, en vous parlant toujours; je crains de vous déplaire.
--Non, mon cousin, vous n'avez rien à redouter de pareil, répondit-elle en souriant, vous êtes mon ami, et à ce titre, vous avez le droit de tout me dire, comme moi je puis tout entendre.
--Ce titre d'ami que vous me donnez, dit-il doucement, votre père avait désiré...
--Oui, interrompit-elle avec une certaine vivacité, je sais à quoi vous faites allusion, mon cousin: mon père avait fait pour moi des projets d'avenir, que la mort l'a empêché de réaliser.
--Ces projets, ma cousine, il dépend de vous seule qu'ils se réalisent.
Elle sembla hésiter pendant une minute ou deux, puis elle reprit d'une voix tremblante en pâlissant légèrement:
--Les désirs de mon père sont des ordres pour moi, mon cousin; le jour où il vous plaira d'exiger ma main, je vous la donnerai.
--Ma cousine, ma cousine, s'écria-t-il avec feu, je ne l'entends pas ainsi, j'ai juré à votre père, non seulement de veiller sur vous, mais encore, d'assurer voire bonheur par tous les moyens en mon pouvoir. Cette main que vous êtes prête à me donner, pour obéir à votre père, cette main, je ne l'accepterai que si en même temps elle est accompagnée du don de votre cœur; quels que soient les sentiments que j'éprouve pour vous, jamais je ne vous contraindrai à contracter une union qui vous rendrait malheureuse.
--Merci, mon cousin, murmura-t-elle en baissant les yeux, vous êtes noble et bon.
Le jeune homme lui prit doucement la main.
--Dolores, lui dit-il, permettez-moi de vous donner ce nom, ma cousine, je suis votre ami, n'est-ce pas?
--Oh! Oui, fit-elle faiblement.
--Mais, ajouta-t-il avec hésitation, votre ami seulement?
--Hélas! soupira-t-elle.
--Il suffit, dit-il, il est inutile d'insister davantage, ma cousine vous êtes libre.
--Que voulez-vous dire? s'écria-t-elle avec anxiété.
--Je veux dire, Dolores que je vous rends votre parole, je renonce à l'honneur de vous épouser, tout en me réservant le droit, si vous y consentez, de continuer de veiller à votre bonheur.
--Mon cousin!
--Dolores, vous ne m'aimez pas, votre cœur s'est donné à un autre, un mariage entre nous ferait le malheur de tous deux; pauvre enfant, déjà vous avez assez été éprouvée par l'adversité, à un âge où la vie ne doit être semée que de fleurs; soyez heureuse avec celui que vous aimez! Il ne tiendra pas à moi, que bientôt votre sort soit uni au sien. Ce titre précieux d'ami que vous m'avez donné je le justifierai, en renversant les obstacles, qui peut être s'opposent à l'accomplissement de vos plus chers désirs.
--Ah! s'écria-t-elle, les yeux baignés de larmes en pressant la main qui tenait la sienne, pourquoi n'est-ce pas vous que j'aime, vous si digne d'inspirer de tendres sentiments?
--Le cœur a de ces anomalies, ma cousine; qui sait, peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi; maintenant; séchez vos larmes, ma querida Dolores! Ne voyez plus en moi qu'un ami dévoué, un confident sûr auquel si je ne les connaissais déjà, vous pourriez sans crainte confier tous vos charmants secrets d'amour.
--Eh quoi! fit-elle en le regardant avec surprise, vous sauriez...?
--Je sais tout, ma cousine, rassurez-vous donc; d'ailleurs, lui n'a pas été aussi discret que vous: il m'a tout avoué.
--Il m'aime! s'écria-t-elle, en se levant toute droite; il serait possible?
En ce moment un bruit de pas précipités se fit entendre au dehors.
--Lui-même va vous le dire, reprit le comte.
Au même instant, Dominique entra dans le bosquet.
--Ah! fit-elle en retombant tremblante sur le banc qu'elle avait quitté.
--Mon Dieu! s'écria Dominique en pâlissant, que se passe-t-il donc?
--Rien qui doive vous effrayer, mon ami, répondit en souriant le comte; doña Dolores vous permet de lui adresser ses hommages.
--Il serait vrai! s'écria-t-il en s'élançant vers elle et tombant à ses genoux.
--Oh! Mon cousin, fit la jeune fille d'un ton de doux reproche, pourquoi avoir ainsi abusé d'un secret?
--Que vous ne m'aviez pas confié, mais que j'ai deviné, répondit-il.
--Traître! dit la jeune fille en se levant subitement et en menaçant son cousin du doigt, si vous avez deviné mon secret, j'ai surpris le vôtre.
Et elle disparut, s'envolant légère comme un oiseau, et laissant les deux hommes face-à-face. Dominique, étonné de cette fuite imprévue qu'il ne savait à quel motif attribuer, fit un mouvement pour s'élancer à sa poursuite, mais le comte l'arrêta.
--Demeure, lui dit-il; le cœur des jeunes filles a des mystères qui ne doivent pas être dévoilés. Que veux-tu de plus, maintenant que tu es sûr de son amour?
--Oh! Mon ami, s'écria-t-il en se jetant dans ses bras, je suis le plus heureux des hommes.
--Egoïste, lui dit doucement le comte, qui ne songe qu'à lui lorsque mon âme souffre peut-être sans espoir!
Doña Dolores n'avait fui aussi vite le bosquet que pour rétablir un peu d'ordre dans ses pensées, et se remettre de la trop forte émotion qu'elle venait d'éprouver.
Comme elle allait entrer dans la maison, Carmen en sortit.
Dolores se jeta dans ses bras en fondant en larmes. La jeune fille, effrayée de l'état dans lequel elle voyait son amie, la conduisît doucement jusqu'à sa chambre, où celle-ci se laissa mener machinalement sans opposer la plus légère résistance.
Doña Dolores demeura longtemps avant de pouvoir raconter à son amie ce qui s'était passé dans le bosquet, et comment l'arrivée imprévue de Dominique l'avait pour ainsi dire obligée à laisser échapper l'aveu de son amour.
Doña Carmen, qui était loin de s'attendre à un dénouement si prompt et surtout si heureux, fut au comble de la joie.
Plus de contrainte désormais, plus de malentendus, elles pourraient sans arrière-pensée se livrer à leurs doux rêves d'avenir. Qu'avaient-elles à redouter, maintenant qu'elles étaient sûres de l'amour des deux jeunes gens? Quel obstacle pourrait empêcher leur prompte union?
Ainsi raisonnait doña Carmen, pour rassurer la pudeur un peu effarouchée de son amie par l'aveu qui malgré elle lui avait échappé et la remplissait de honte.
Les jeunes filles sont ainsi, qu'elles consentent à ce que celui qu'elles aiment devine leur amour, mais qu'elles considèrent comme une impardonnable faiblesse d'en convenir devant lui.
Carmen, plus âgée de quelques années que Dolores et par conséquent plus forte contre ses propres émotions, railla doucement son amie de sa faiblesse, et l'amena peu à peu à convenir avec elle que, puisque l'aveu de son amour était fait, elle ne le regrettait pas.
Elles quittèrent alors leur chambrette, et, composant leur visage pour en effacer toute trace d'émotion, elles se rendirent au jardin.
Il était désert.
XXIX
LE COUP DE MAIN
En retournant de quelques pas en arrière, nous raconterons ce qui s'était passé depuis le jour où Miramón avait si _librement_ disposé de l'argent des bons de la Convention déposé au consulat anglais jusqu'à celui où notre histoire est arrivée; car les événements politiques, non seulement ne furent pas étrangers, mais encore précipitèrent le dénouement de l'histoire que nous avons entrepris d'écrire.
Ainsi que don Jaime le lui avait prédit, la façon tant soit peu brutale dont le général Márquez avait exécuté ses ordres, et l'acte même foncièrement illégal de s'emparer des fonds de la Convention, avait fatalement entaché le caractère jusque-là si pur de tout arbitraire et de toute spoliation du jeune président.
En apprenant cette nouvelle, les membres du corps diplomatique, entre autres l'ambassadeur d'Espagne et le chargé d'affaires de France, qui penchaient plutôt pour Miramón que pour Juárez, à cause de la noblesse de son caractère et de l'élévation de ses vues, avaient, dès ce moment, considéré la cause du parti modéré représenté par Miramón comme irrémissiblement perdue, à moins d'un de ces miracles si fréquents en révolution, mais dont rien ne faisait soupçonner la possibilité. D'ailleurs, la somme comparativement fort importante des bons de la Convention, jointe à celle que don Jaime avait fait remettre au président, n'avait pas suffi, non pas à combler le déficit, il était énorme, mais seulement à le diminuer sensiblement.
La plus grande partie de l'argent avait été employée à payer les soldats qui, n'ayant pas touché de solde depuis trois mois, commençaient à faire entendre des cris séditieux et menaçaient de déserter en masse.
L'armée payée ou à peu près, Miramón ouvrit des enrôlements dans le but de l'augmenter, afin de tenter une dernière fois la fortune des combats, résolu à défendre pied à pied le pouvoir qui lui était librement confié par les représentants de la nation.
Cependant, malgré la confiance qu'il affectait, le jeune et aventureux général ne se faisait pas illusion sur ce que sa position avait de déplorable, vis-à-vis des forces de plus en plus considérables et réellement imposantes des _puros_, ainsi que se nommaient eux-mêmes les partisans de Juárez; aussi, avant de jouer sa dernière partie, voulût-il essayer du dernier moyen en son pouvoir c'est-à-dire une médiation diplomatique.
L'ambassadeur d'Espagne, à son arrivée au Mexique, avait reconnu le gouvernement de Miramón; ce fut donc à ce diplomate, qu'en désespoir de cause, s'adressa le président aux abois, dans le but d'obtenir une médiation des ministres résidents afin de tenter par la conciliation d'arriver au rétablissement de la paix, proposant de se soumettre à certaines conditions dont voici les plus importantes:
Premièrement, les délégués choisis par les deux partis belligérants, conférant avec les ministres européens et celui des États-Unis, conviendraient de la façon de rétablir la paix.
Secondement: Ces délégués nommeraient la personne qui devrait conserver le gouvernement de toute la république pendant qu'une assemblée générale résoudrait les questions qui divisaient les Mexicains.
Troisièmement enfin: on déterminerait également la manière de convoquer le Congrès.