# Les Noces Chimiques

## Part 8

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CE QUI EST: _Le Feu, l'Air, l'Eau, la Terre_: AUX SAINTES CENDRES DE NOS ROIS ET DE NOS REINES, _Ils ne pourront l'arracher_. LA TOURBE FIDÈLE OU CHYMIQUE DANS CETTE URNE EST CONTENUE Aò [1].

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[Quod: Ignis, Aer, Aqua, Terra: Sanctis Regum et Reginarum nostrum cineribus, erripere non potuerunt. Fidelis chymicorum Turba in hanc urnam contulit. Aò.]

Je laisse aux savants le soin de chercher si ces inscriptions étaient relatives au sable ou à l'oeuf; je me contente d'accomplir ma tâche en n'omettant rien.

L'incubation se termina ainsi et l'oeuf fut déterré. Il ne fut pas nécessaire d'en percer la coque car l'oiseau se libéra bientôt lui-même et prit joyeusement ses ébats; mais il était tout saignant et difforme. Nous le posâmes d'abord sur le sable chaud, puis la vierge nous pria de l'attacher avant qu'on ne lui donnât des aliments; sinon nous aurions bien des tracas. Ainsi fut fait. On lui apporta alors sa nourriture qui n'était pas autre chose que le sang des décapités dilué avec de l'eau préparée. L'oiseau crût alors si rapidement sous nos yeux que nous comprîmes fort bien pourquoi la vierge nous avait mis en garde. Il mordait et griffait rageusement autour de lui et s'il avait pu s'emparer de l'un de nous, il en serait bientôt venu à bout. Comme l'oiseau--noir comme les ténèbres--était plein de fureur, on lui apporta un autre aliment, peut-être le sang d'une autre personne royale. Alors ses plumes noires tombèrent et des plumes blanches comme la neige poussèrent à leur place; en même temps l'oiseau s'apprivoisa un peu et se laissa approcher plus facilement; toutefois nous le regardions encore avec méfiance. Par le troisième aliment ses plumes se couvrirent de couleurs si éclatantes que je n'en ai vu de plus belles ma vie durant, et il se familiarisa tellement et se montra si doux envers nous que nous le délivrâmes de ses liens, avec l'assentiment de la vierge.

«Maintenant», dit la vierge, «comme la vie et la plus grande perfection ont été donnés à l'oiseau, grâce à votre application, il sied qu'avec le consentement de notre vieillard nous fêtions joyeusement cet événement».

Puis elle ordonna de servir le repas et nous invita à nous réconforter parce que la partie la plus délicate et la plus difficile de l'oeuvre était terminée et que nous pouvions commencer, à juste titre, à goûter la jouissance du travail accompli.

Mais nous portions encore nos vêtements de deuil, ce qui, dans cette joie, paraissait un peu ridicule; aussi nous nous mîmes à rire les uns des autres.

Cependant la vierge ne cessa de nous questionner, peut-être pour découvrir ceux qui pourraient lui être utiles pour l'accomplissement de ses projets. L'opération qui la tourmentait le plus était la fusion; et elle fut bien aise quand elle sut que l'un de nous avait acquis les tours de mains que possèdent les artistes.

Le repas ne dura pas plus de trois quarts d'heure; et encore nous en passâmes la majeure partie avec notre oiseau qu'il fallait alimenter sans arrêt. Mais maintenant il atteignait son développement complet.

On ne nous permit pas de faire une longue sieste après notre repas; la vierge sortit avec l'oiseau, et la cinquième salle nous fut ouverte; nous y montâmes comme précédemment et nous nous apprêtâmes au travail.

On avait préparé un bain pour notre oiseau dans cette salle; ce bain fut teint avec une poudre blanche de sorte qu'il prit l'aspect du lait. Tout d'abord il était froid et l'oiseau qu'on y plongea s'y trouva à son aise, en but, et prit ses ébats. Mais quand la chaleur des lampes commença à faire tiédir le bain, nous eûmes beaucoup de peine à y maintenir l'oiseau. Nous posâmes donc un couvercle sur la chaudière et nous laissâmes passer sa tête par un trou. L'oiseau perdit toutes ses plumes dans le bain de sorte qu'il eut la peau aussi lisse qu'un homme; mais la chaleur ne lui causa pas d'autre dommage. Chose étonnante, les plumes se dissolvèrent entièrement dans ce bain et le teignirent en bleu. Enfin nous laissâmes. l'oiseau s'échapper de la chaudière; il était si lisse et si brillant qu'il faisait plaisir à voir; mais comme il était un peu farouche nous dûmes lui passer un collier avec une chaîne autour du cou; puis nous le promenâmes ça et là dans la salle. Pendant ce temps on alluma un grand feu sous la chaudière et le bain fut évaporé jusqu'à siccité, de sorte qu'il resta une matière bleue; nous dûmes la détacher de la chaudière, la concasser, la pulvériser et la préparer sur une pierre; puis cette peinture fut appliquée sur toute la peau de l'oiseau. Alors ce dernier prit un aspect plus singulier encore; car, à part la tête qui resta blanche, il était entièrement bleu.

C'est ainsi qu'à cet étage notre travail prit fin et nous fûmes appelés par une ouverture dans la voûte au sixième étage, après que la vierge nous eût quittés avec son oiseau bleu; et nous y montâmes.

Là nous assistâmes à un spectacle attristant. On plaça, au centre de la salle, un petit autel semblable en tous points à celui que nous avions vu dans la salle du Roi; les six objets que j'ai déjà décrits se trouvaient sur cet autel et l'oiseau lui-même formait le septième. On présenta d'abord la petite fontaine à l'oiseau qui s'y désaltéra; ensuite il aperçut le serpent blanc et le mordit de manière à le faire saigner. Nous dûmes recueillir ce sang dans une coupe en or et le verser dans la gorge de l'oiseau qui se débattait fortement; puis nous introduisîmes la tête du serpent dans la fontaine, ce qui lui rendit la vie; il rampa aussitôt dans sa tête de mort et je ne le revis plus pendant longtemps. Pendant ces événements, la sphère continuait à accomplir ses révolutions, jusqu'à ce que la conjonction désirée eût lieu; aussitôt la petite horloge sonna un coup. Puis la deuxième conjonction eut lieu et la clochette sonna deux coups. Enfin quand la troisième conjonction fut observée par nous et signalée par la clochette, l'oiseau posa lui-même son col sur le livre et se laissa décapiter humblement, sans résistance, par celui de nous qui avait été désigné à cet effet par le sort. Cependant il ne coula pas une seule goutte de sang jusqu'à ce qu'on lui ouvrit la poitrine. Alors le sang en jaillit frais et clair, telle une fontaine de rubis.

Sa mort nous attrista; cependant comme nous pensions bien que l'oiseau lui-même ne pouvait être utile à grand'chose, nous en primes vite notre parti.

Nous débarrassâmes ensuite le petit autel et nous aidâmes la vierge à incinérer sur l'autel même le corps ainsi que la tablette qui y était suspendue, avec du feu pris à la petite lumière. Cette cendre fut purifiée à plusieurs reprises et conservée avec soin dans une petite boîte en bois de cyprès.

Mais maintenant je dois relater l'incident qui m'arriva ainsi qu'à trois de mes compagnons. Quand nous eûmes recueilli la cendre très soigneusement, la vierge prit la parole comme suit:

«Chers seigneurs, nous sommes dans la sixième salle et nous n'en avons plus qu'une seule au-dessus de nous. Là, nous toucherons au terme de nos peines et nous pourrons songer à votre retour au château pour ressusciter nos très gracieux Seigneurs et Dames. J'aurais désiré que tous ici présents se fussent comportés de manière à ce que je pusse proclamer leurs mérites et obtenir pour eux une digne récompense auprès de nos Très Hauts Roi et Reine. Mais comme, contre mon gré, j'ai reconnu que parmi vous ces quatre--et elle me désigna avec trois autres--sont des opérateurs paresseux et que, dans mon amour pour tous, je ne demande cependant point à les désigner pour leur punition bien méritée, je voudrais cependant, afin qu'une telle paresse ne demeurât point impunie, ordonner ceci: Seuls ils seront exclus de la septième opération, la plus admirable de toutes; par contre on ne les exposera à aucune autre punition plus tard, quand nous serons en face de Sa Majesté Royale».

Que l'on songe dans quel état me mit ce discours! La vierge parla avec une telle gravité que les larmes inondaient nos visages et que nous nous considérions comme les plus infortunés des hommes. Puis la vierge fit appeler les musiciens par l'une des servantes, qui l'accompagnaient toujours en nombre, et on nous mit à la porte en musique au milieu d'un tel éclat de rire que les musiciens eurent de la peine à souffler dans leurs instruments tant ils étaient secoués par le rire. Et ce qui nous affligea particulièrement, ce fut de voir la vierge se moquer de nos pleurs, de notre colère et de notre indignation; en outre, quelques-uns de nos compagnons se réjouissaient certainement de notre malheur.

Mais la suite fut bien inattendue; car à peine eûmes-nous franchi la porte, que les musiciens nous invitèrent à cesser nos pleurs et à les suivre gaiement par l'escalier; ils nous conduisirent sous les combles, au-dessus du septième étage.

Là nous retrouvâmes le vieillard, que nous n'avions pas vu depuis le matin, se tenant debout devant une petite lucarne ronde. Il nous accueillit amicalement et nous félicita de tout coeur d'avoir été élu par la vierge; mais il faillit mourir de rire quand il sut qu'elle avait été notre désolation au moment d'atteindre un tel bonheur.

«Apprenez donc par cela mes chers fils», dit-il, «_que l'homme ne connaît jamais la bonté que Dieu lui prodigue_».

Nous nous entretenions ainsi quand la vierge vint en courant avec le petit coffret; après s'être moquée de nous, elle vida ses cendres dans un autre coffret et remplit le sien avec une matière différente en nous disant qu'elle était obligée de mystifier maintenant nos compagnons. Elle nous exhorta à obéir au vieillard en tout ce qu'il nous commanderait et à ne pas faiblir dans notre zèle. Puis elle retourna dans la septième salle, où elle appela nos compagnons. J'ignore le début de l'opération qu'elle fit avec eux; car, non seulement on leur avait défendu d'une manière absolue d'en parler, mais nous ne pouvions les observer des combles à cause de nos occupations.

Or voici quel fut notre travail. Il fallut humecter d'abord les cendres avec l'eau que nous avions préparée auparavant, de manière à en faire une pâte claire; puis nous plaçâmes la matière sur le feu jusqu'à ce qu'elle fût très chaude. Alors nous la vidâmes toute chaude dans deux petits moules qu'ensuite nous laissâmes refroidir un peu. Nous eûmes donc le loisir de regarder un instant nos compagnons à travers quelques fissures pratiquées à cet effet; ils étaient affairés autour d'un fourneau et chacun soufflait dans le feu avec un tuyau. Les voici donc réunis autour du brasier, soufflant à perdre haleine, bien convaincus qu'ils étaient mieux partagés que nous; et ils soufflaient encore quand notre vieillard nous rappela au travail, de sorte que je ne puis dire ce qu'ils firent ensuite.

Nous ouvrîmes les petites formes et nous y aperçûmes deux belles figurines presque transparentes, comme les yeux humains n'en ont jamais vues. C'étaient un garçonnet et une fillette. Chacune n'avait que quatre pouces de long; ce qui m'étonna outre mesure, c'est qu'elles n'étaient pas dures, mais en chair molle comme les autres hommes. Cependant elles n'avaient point de vie, si bien qu'à ce moment j'étais convaincu que dame Vénus avait été également faite ainsi.

Nous posâmes ces adorables enfants sur deux petits coussins en satin et nous ne cessâmes de les regarder sans pouvoir nous détacher de ce gracieux spectacle. Mais le vieillard nous rappela à la réalité; il nous remit le sang de l'oiseau recueilli dans la petite coupe en or et nous ordonna de le laisser tomber goutte à goutte et sans interruption dans la bouche des figurines. Celles-ci grandirent dès lors à vue d'oeil, et ces petites merveilles embellirent encore en proportion de leur croissance. Je souhaitai que tous les peintres eussent été là pour rougir de leurs oeuvres devant cette création de la nature.

Mais maintenant elles grandirent tellement qu'il fallut les enlever des coussins et les coucher sur une longue table garnie de velours blanc; puis le vieillard nous ordonna de les couvrir jusqu'au-dessus de la poitrine d'un taffetas double et blanc, très doux; ce que nous fîmes à regret, à cause de leur indicible beauté.

Enfin, abrégeons; avant que nous leur eussions donné tout le sang, elles avaient atteint la grandeur d'adultes; elles avaient des cheveux frisés blonds comme de l'or et, comparée à elles, l'image de Vénus que j'avais vue auparavant, était bien peu de chose.

Cependant on ne percevait encore ni chaleur naturelle ni sensibilité; c'étaient des statues inertes, ayant la coloration naturelle des vivants. Alors le vieillard, craignant de les voir trop grandir, fit cesser leur alimentation; puis il leur couvrit le visage avec le drap et fit disposer des torches tout autour de la table.

--Ici je dois mettre le lecteur en garde, afin qu'il ne considère point ces lumières comme indispensables, car l'intention du vieillard était d'y attirer notre attention pour que la descente des âmes passât inaperçue. De fait, aucun de nous ne l'aurait remarquée, si je n'avais pas vu les flammes deux fois auparavant; cependant je ne détrompai pas mes compagnons et je laissai ignorer au vieillard que j'en savais plus long.

Alors le vieillard nous fit prendre place sur un banc devant la table et bientôt la vierge arriva avec ses musiciens. Elle apporta deux beaux vêtements blancs, comme je n'en avais jamais vus dans le château et qui défient toute description; en effet, ils me semblaient être en pur cristal et, néanmoins, ils étaient souples et non transparents; il est donc impossible de les décrire autrement. Elle posa les vêtements sur une table et, après avoir rangé ses vierges autour du banc, elle commença la cérémonie assistée du vieillard et cela encore n'eut lieu que pour nous égarer.

Le toit sous lequel se passèrent tous ces événements avait une forme vraiment singulière; à l'intérieur il était formé par sept grandes demi-sphères voûtées, dont la plus haute, celle du centre, était percée à son sommet d'une petite ouverture ronde, qui était obturée à ce moment et qu'aucun de mes compagnons ne remarqua. Après de longues cérémonies, six vierges entrèrent, portant chacune une grande trompette, enveloppée d'une substance verte phosphorescente comme d'une couronne. Le vieillard en prit une, retira quelques lumières du bout de la table et découvrit les visages. Puis il plaça la trompette sur la bouche de l'un des corps, de telle sorte que la partie évasée, tournée vers le haut, vînt juste en face de l'ouverture du toit que je viens de désigner.

A ce moment tous mes compagnons regardaient le corps, tandis que mes préoccupations dirigeaient mes regards vers un tout autre point. Ainsi, lorsqu'on eut enflammé les feuilles ou la couronne entourant la trompette, je vis l'orifice du toit s'ouvrir pour livrer passage à un rayon de feu qui se précipita dans le pavillon et s'élança dans le corps; l'ouverture se referma aussitôt et la trompette fut enlevée.

Mes compagnons furent trompés par la jonglerie car ils se figuraient que la vie était communiquée aux corps par le feu des couronnes et des feuilles.

Dès que l'âme eut pénétré dans le corps, ce dernier ouvrit et ferma les yeux, mais ne faisait guère d'autres mouvements.

Ensuite une seconde trompette fut appliquée sur sa bouche; on alluma la couronne et une seconde âme descendit de même; et cela eut lieu trois fois pour chacun des corps.

Toutes les lumières furent éteintes ensuite et enlevées; la couverture de velours de la table fut repliée sur les corps et bientôt on étendit et on garnit un lit de voyage. On y porta les corps tout enveloppés, puis on les sortit de la couverture et on les coucha l'un à côté de l'autre. Alors, les rideaux fermés, ils dormirent un long espace de temps.

Il était vraiment temps que la vierge s'occupât des autres artistes; ceux-ci étaient fort contents car, ainsi que la vierge me le dit plus tard, ils avaient fait de l'or. Certes, cela est aussi une partie de l'art, mais non la plus noble, la plus nécessaire et la meilleure. En effet ils possédaient eux aussi une partie de cette cendre, de sorte qu'ils crurent que l'oiseau n'était destiné qu'à produire de l'or et que c'est par cela que la vie devait être rendue aux décapités. Quant à nous, nous restions là en silence, en attendant le moment où les époux s'éveilleraient; il s'écoula environ une demi-heure dans cette attente. Alors le malicieux Cupidon fit son entrée et après nous avoir salués à la ronde, il vola près d'eux sous les rideaux et les agaça jusqu'à ce qu'ils s'éveillassent. Leur étonnement fut grand à leur réveil, car ils pensaient avoir dormi depuis l'heure où ils avaient été décapités. Cupidon les fit connaître l'un à l'autre, puis se retira un instant pour qu'ils pussent se remettre. En attendant il vint jouer avec nous et finalement il fallut lui chercher la musique et montrer de la gaieté.

Bientôt après la vierge revint également; elle salua respectueusement le jeune Roi et la Reine--qu'elle trouva un peu faibles--leur baisa la main et leur donna les deux beaux vêtements; ils s'en vêtirent et s'avancèrent. Deux sièges merveilleux étaient prêts à les recevoir; ils y prirent place et reçurent nos hommages respectueux, pour lesquels le Roi nous remercia lui-même; puis il daigna nous accorder de nouveau sa grâce.

Comme il était près de cinq heures, les personnes royales ne purent tarder davantage; on réunit donc à la hâte les objets les plus précieux et nous dûmes conduire les personnes royales par l'escalier, par tous les passages et corps de garde, jusqu'au vaisseau. Ils y prirent place en compagnie de quelques vierges et de Cupidon et s'éloignèrent si vite que nous les perdîmes bientôt de vue; d'après ce qu'on m'a rapporté, on était venu à leur rencontre avec quelques vaisseaux de sorte qu'ils traversèrent une grande distance sur mer en quatre heures.

Cinq heures étaient sonnés quand on ordonna aux musiciens de recharger les vaisseaux et de se préparer au départ. Mais comme ils étaient un peu lents, le vieux seigneur fit sortir une partie de ses soldats que nous n'avions pas aperçus jusque-là car ils étaient cachés dans l'enceinte. C'est de cette manière que j'appris que cette tour était toujours prête à résister aux attaques. Ces soldats eurent tôt fait d'embarquer nos bagages, de sorte qu'il ne nous restait qu'à songer au repas.

Quand les tables furent dressées, la vierge nous réunit en présence de nos compagnons; alors il nous fallut prendre un air malheureux et étouffer le rire. Ils chuchotaient tout le temps entre eux; cependant quelques-uns nous plaignaient. A ce repas le vieux seigneur était des nôtres. C'était un maître sévère; il n'y eut de parole, si sage fût-elle, qu'il ne sût réfuter, ou compléter, ou du moins développer pour nous instruire. C'est auprès de ce seigneur que j'appris le plus de choses et il serait bon que chacun se rendît près de lui pour s'instruire; beaucoup y trouveraient leur avantage.

Après le repas le seigneur nous conduisit d'abord dans ses musées édifiés circulairement sur les bastions; nous y vîmes des créations naturelles fort singulières ainsi que des imitations de la nature produites par l'intelligence humaine; il aurait fallu y passer une année entière pour tout voir.

Nous prolongeâmes cette visite à la lumière, bien avant dans la nuit. Enfin le sommeil l'emporta sur la curiosité et nous fûmes conduits dans nos chambres; nous fûmes étonnés de trouver dans le rempart non seulement de bons lits mais encore des appartements très élégants tandis que nous avions dû nous contenter de si peu la veille. J'allai donc goûter un bon repos et comme j'étais presque sans soucis et fatigué par un travail ininterrompu, le bruissement calme de la mer me procura un sommeil profond et doux que je continuai par un rêve depuis onze heures jusqu'à huit heures du matin.

SEPTIÈME JOUR

Il était plus de huit heures quand je m'éveillai. Je m'habillai donc rapidement pour rentrer dans la tour, mais les chemins se croisaient en si grand nombre dans le rempart que je m'égarai pendant assez longtemps avant d'avoir trouvé une issue. Le même désagrément arriva à d'autres; pourtant nous finîmes par nous retrouver dans la salle inférieure. Nous reçûmes alors nos Toisons d'or et nous fûmes vêtus d'habits entièrement jaunes. Alors la vierge nous apprit que nous étions Chevaliers de la Pierre d'Or, chose que nous avions ignorée jusque-là.

Ainsi parés nous déjeunâmes; puis le vieillard remit à chacun une médaille en or. Sur l'endroit on voyait ces mots:

AR. NAT. MI

[_Ars naturae ministra_: L'art est le ministre de la nature.]

Au revers:

TEM. NA. F.

[_Temporis natura filia_: La nature est fille du temps.]

Il nous engagea à ne jamais agir au delà et contrairement à l'instruction de cette médaille commémorative.

Nous partîmes alors par delà les mers. Or, nos vaisseaux étaient parés admirablement; à les voir il semblait certain que toutes les belles choses que nous voyions ici nous avaient été envoyées.

Les vaisseaux étaient au nombre de douze, dont six des nôtres, les six autres appartenant au vieillard. Ce dernier remplit ses vaisseaux de soldats de belle prestance puis il prit place dans le nôtre où nous étions tous réunis. Les musiciens, dont le vieux seigneur possédait un grand nombre, vinrent en tête de notre flottille pour nous distraire. Les pavillons battaient les douze signes célestes; le nôtre portait l'emblème de la Balance. Entre autres merveilles, notre vaisseau contenait une horloge d'une beauté admirable qui marquait toutes les minutes.

La mer était d'un calme si parfait que notre voyage était un véritable agrément; mais l'attrait principal était la causerie du vieillard. Il savait nous charmer avec des histoires singulières au point que je voyagerais avec lui ma vie durant.

Cependant les vaisseaux s'avançaient avec une rapidité inouïe; nous n'avions pas navigué pendant deux heures que le capitaine nous avertit qu'il apercevait des vaisseaux en tel nombre que le lac entier en était presque couvert. Nous en conclûmes qu'on venait à notre rencontre et il en était ainsi; car dès que nous fûmes entrés dans le lac par le canal déjà nommé, nous aperçûmes environ cinq cents vaisseaux. L'un d'eux étincelait d'or et de pierreries; il portait le Roi et la Reine ainsi que d'autres seigneurs, dames et demoiselles de haute naissance.

Dès que nous fûmes à proximité, on tira les batteries des deux côtés, et le son des trompettes et des tambours fit un tel vacarme que les navires en tremblèrent. Enfin quand nous les eûmes rejoints, ils entourèrent nos vaisseaux et stoppèrent.

Aussitôt le vieil Atlas se présenta au nom du Roi et nous parla brièvement mais avec élégance; il nous souhaita la bienvenue et demanda si le cadeau royal était prêt.

Certains de mes compagnons étaient grandement surpris d'apprendre que le Roi était ressuscité, car ils étaient persuadés que c'étaient eux qui devaient le réveiller. Nous les laissions à leur étonnement, en faisant semblant de trouver le fait également très étrange.

Après Atlas, notre vieillard prit la parole et répondit un peu plus longuement; il fit des voeux pour le bonheur et la prospérité du Roi et de la Reine et remit ensuite un petit coffret précieux. J'ignore ce qu'il contenait, mais je vis qu'on le confia à la garde de Cupidon qui jouait entre eux deux.

Après ce discours on tira une nouvelle salve et nous continuâmes à naviguer de conserve assez longtemps et nous parvînmes enfin au rivage. Nous étions près du premier portail par lequel j'étais entré tout d'abord. A cet endroit un grand nombre de serviteurs du Roi nous attendaient avec quelques centaines de chevaux.

Dès que nous fûmes à terre, le Roi et la Reine nous tendirent très amicalement la main et nous dûmes tous monter à cheval.

