# Les Noces Chimiques

## Part 7

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Entre temps mes compagnons étaient sortis de leur lit et s'étaient rassemblés dans la salle; je les y rejoignis en faisant semblant de quitter mon lit à l'instant. Cupidon qui avait fermé toutes les portes derrière lui avec soin me demanda de lui montrer ma main. Une gouttelette de sang y perlait encore; il en rit et prévint les autres de se méfier de moi car je changerai sous peu. Nous étions stupéfaits de voir Cupidon si gai; il ne paraissait pas se soucier le moins du monde des tristes événements d'hier et ne portait aucun deuil.

Cependant notre présidente s'était parée pour sortir; elle était entièrement habillée de velours noir et tenait sa branche de laurier à la main; toutes ses compagnes portaient de même leur branche de laurier. Quand les préparatifs furent terminés, la vierge nous dit de nous désaltérer d'abord et de nous préparer ensuite pour la procession. C'est ce que nous fîmes sans perdre un instant et nous la suivîmes dans la cour.

Six cercueils étaient placés dans cette cour. Mes compagnons étaient convaincus qu'ils renfermaient les corps des six personnes royales; mais moi je savais à quoi m'en tenir; toutefois j'ignorais ce qu'allaient devenir les autres cercueils.

Huit hommes masqués se tenaient près de chacun des cercueils. Quand la musique se mit à jouer--un air si grave et si triste que j'en frémis,--ils levèrent les cercueils et nous suivîmes jusqu'au jardin dans l'ordre qu'on nous indiqua. Au milieu du jardin on avait érigé un mausolée en bois dont tout le pourtour était garni d'admirables couronnes; le dôme était supporté par sept colonnes. On avait creusé six tombeaux et près de chacun se trouvait une pierre; mais le centre était occupé par une pierre ronde, creuse, plus élevée. Dans le plus grand silence et en grande cérémonie on déposa les cercueils dans ces tombeaux, puis les pierres furent glissées dessus et fortement scellées. La petite boîte trouva sa place au milieu. C'est ainsi que mes compagnons furent trompés, car ils étaient persuadés que les corps reposaient là. Au sommet flottait un grand étendard décoré de l'image du phénix, sans doute pour nous égarer encore plus sûrement. C'est à ce moment que je remerciai DIEU de m'avoir permis de voir plus que les autres.

Les funérailles étant terminées, la vierge monta sur la pierre centrale et nous fit un court sermon. Elle nous engagea à tenir notre promesse, à ne pas épargner nos peines et à prêter aide aux personnes royales enterrées là afin qu'elles pussent retrouver la vie. A cet effet nous devions nous mettre en route sans tarder et naviguer avec elle vers la tour de l'Olympe pour y chercher le remède approprié et indispensable.

Ce discours eut notre assentiment; nous suivîmes donc la vierge par une autre petite porte jusqu'au rivage, où nous vîmes les sept vaisseaux, que j'ai déjà signalés plus haut, tous vides. Toutes les vierges y attachèrent leur branche de laurier et, après nous avoir embarqués, elles nous laissèrent partir à la grâce de Dieu. Tant que nous fûmes en vue, elles ne nous quittèrent pas du regard; puis elles rentrèrent dans le château accompagnées de tous les gardiens.

Chacun de nos vaisseaux portait un grand pavillon et un signe distinctif. Sur cinq des vaisseaux on voyait les _cinq Corpora Regalia_; en outre, chacun, en particulier le mien, où la vierge avait pris place, portait un _globe_.

Nous naviguâmes ainsi dans un ordre donné, chaque vaisseau ne contenant que deux pilotes.

A || B|| C|| D|| E|| F|| G||

En tête venait le petit vaisseau _a_, où, à mon avis, gisait le nègre; il emportait douze musiciens; son pavillon représentait une pyramide. Il était suivi des trois vaisseaux _b_-_c_-_d_, nageant de conserve. On nous avait distribués dans ces vaisseaux-là; j'avais pris place dans _c_. Sur une troisième ligne flottaient les deux vaisseaux _e_ et _f_, les plus beaux et les plus précieux, parés d'une quantité de branches de laurier; ils ne portaient personne et battaient pavillon de Lune et de Soleil. Le vaisseau _g_ venait en dernière ligne; il transportait quarante vierges.

Ayant navigué ainsi par delà le lac, nous franchîmes une passe étroite et nous parvînmes à la mer véritable. Là, des Sirènes, des Nymphes, et des Déesses de la mer nous attendaient; nous fûmes abordés bientôt par une jeune nymphe, chargée de nous transmettre leur cadeau de noces ainsi que leur souvenir. Ce dernier consistait en une grande perle précieuse sertie, comme nous n'en avions jamais vue ni dans notre monde ni dans celui-ci; elle était ronde et brillante. Quand la vierge l'eut acceptée amicalement, la nymphe demanda que l'on voulût bien donner audience, à ses compagnes et s'arrêter un instant; la vierge y consentit. Elle ordonna d'amener les deux grands vaisseaux au milieu et de former avec les autres un pentagone.

C = B // \\ D E|| || F G \\ // A

Puis les nymphes se rangèrent en cercle autour et chantèrent d'une voix douce:

I

Rien de meilleur n'est sur terre Que le bel et noble amour; Par lui nous égalons Dieu, Par lui personne n'afflige autrui. Laissez-nous donc chanter le Roi, Et que toute la mer résonne, Nous questionnons, donnez la réplique.

II

Qui nous a transmis la vie? L'amour. Qui nous a rendu la grâce? L'amour. Par qui sommes-nous nés? Par l'amour. Sans qui serions-nous perdus? Sans l'amour.

III

Qui donc nous a engendrés? L'amour. Pourquoi nous a-t-on nourris? Par _amour_. Que devons-nous aux parents? L'amour. Pourquoi sont-ils si patients? Par amour.

IV

Qui est vainqueur? L'amour. Peut-on trouver l'amour? Par l'amour. Qui peut encore unir les deux? L'amour.

V

Chantez donc tous, Et faites résonner le chant Pour glorifier l'amour; Qu'il veuille s'accroître Chez nos Seigneurs, le Roi et la Reine; Leurs corps sont ici, l'âme est là.

VI

Si nous vivons encore, Dieu fera, Que de même que l'amour et la grande grâce Les ont séparés avec une grande puissance; De même aussi la flamme d'amour Les réunira de nouveau avec bonheur.

VII

Cette peine, En grande joie, Sera transmuée pour toujours, Y eût-il encore des souffrances sans nombre.

En écoutant ce chant mélodieux, je compris parfaitement qu'Ulysse eût bouché les oreilles de ses compagnons, car j'eus l'impression d'être le plus misérable des hommes en me comparant à ses créatures adorables.

Mais bientôt la vierge prit congé et donna l'ordre de continuer la route. Les nymphes rompirent donc le cercle et s'éparpillèrent dans la mer après avoir reçu comme rétribution un long ruban rouge.--A ce moment je sentis que Cupidon commençait à opérer en moi aussi, ce qui n'était guère à mon honneur; mais, comme de toute manière mon étourderie ne peut servir à rien au lecteur, je veux me contenter de la noter en passant. Cela répondait précisément à la blessure que j'avais reçue à la tête, en rêve, comme je l'ai décrit dans le premier livre; et, si quelqu'un veut un bon conseil, qu'il s'abstienne d'aller voir le lit de Vénus, car Cupidon ne tolère pas cela.

Quelques heures plus tard, après avoir parcouru un long chemin, tout en nous entretenant amicalement, nous aperçûmes la tour de l'Olympe. La vierge ordonna donc de faire divers signaux pour annoncer notre arrivée; ce qui fut fait. Aussitôt nous vîmes un grand drapeau blanc se déployer et un petit vaisseau doré vint à notre rencontre. Quand il fut près de nous accoster, nous y distinguâmes un vieillard entouré de quelques satellites habillés de blanc; il nous fit un accueil amical et nous conduisit à la tour.

La tour était bâtie sur une île exactement carrée et entourée d'un rempart si solide et si épais que je comptai deux cent soixante pas en la traversant. Derrière cette enceinte s'étendait une belle prairie agrémentée de quelques petits jardins où fructifiaient des plantes singulières et inconnues de moi; elle s'arrêtait au mur protégeant la tour. Cette dernière, en elle-même, semblait formée par la juxtaposition de sept tours rondes; celle du centre était un peu plus haute. Intérieurement elles se pénétraient mutuellement et il y avait sept étages superposés.

Quand nous eûmes atteint la porte, on nous rangea le long du mur côtoyant la tour afin de transporter les cercueils dans la tour à notre insu, comme je le compris facilement; mais mes compagnons l'ignoraient.

Aussitôt après on nous conduisit dans la salle intérieure de la tour qui était décorée avec art; mais nous y trouvâmes peu de distractions, car elle ne contenait rien qu'un laboratoire. Là nous dûmes broyer et laver des herbes, des pierres précieuses et diverses matières, en extraire la sève et l'essence et en emplir des fioles de verre que l'on rangea avec soin. Cependant notre vierge si active et si agile, ne nous laissa pas manquer de besogne; nous dûmes travailler assidûment et sans relâche dans cette île jusqu'à ce que nous eussions terminé les préparatifs nécessaires pour la résurrection des décapités.

Pendant ce temps--comme je l'appris ultérieurement--les trois vierges lavaient avec soin les corps dans la première salle.

Enfin quand nos travaux furent presque terminés on nous apporta, pour tout repas, une soupe et un peu de vin, ce qui signifiait clairement que nous n'étions point ici pour notre agrément; et quand nous eûmes accompli notre tâche, il fallut nous contenter, pour dormir, d'une natte qu'on étendit par terre pour chacun de nous.

Pour ma part, le sommeil ne m'accabla guère; je me promenai donc dans le jardin et j'avançai jusqu'à l'enceinte; comme la nuit était très claire, je passai le temps à observer les étoiles. Je découvris par hasard de grandes marches en pierre menant à la crête du rempart; comme la lune répandait une si grande clarté, je montai audacieusement. Je contemplai la mer qui était dans un calme absolu, et, profitant d'une si bonne occasion de méditer sur l'astronomie, je découvris que cette nuit même les planètes se présenteraient sous un aspect particulier qui ne se reproduirait pas avant longtemps.

J'observai ainsi longuement le ciel au-dessus de la mer quand, à minuit, dès que les douze coups tombèrent, je vis les sept flammes parcourir la mer et se poser tout en haut sur la pointe de la tour; j'en fus saisi de peur car, dès que les flammes se reposèrent, les vents se mirent à secouer la mer furieusement. Puis la lune se couvrit de nuages, de sorte que ma joie prit fin dans une telle terreur que je pus à peine découvrir l'escalier de pierre et rentrer dans la tour. Je ne puis dire si les flammes sont restées plus longtemps sur la tour ou si elles sont reparties, car il était impossible de me risquer dehors dans cette obscurité.

Je me couchai donc sur ma couverture et je m'endormis aisément au murmure calme et agréable de la fontaine de notre laboratoire.

Ainsi ce cinquième jour se termina également par un miracle.

SIXIÈME JOUR

Le lendemain, le premier réveillé tira les autres du sommeil et nous nous mîmes aussitôt à discourir sur l'issue probable des événements. Les uns soutenaient que les décapités revivraient tous ensemble; d'autres les contredisaient parce que la disparition des vieux devait donner aux jeunes non seulement la vie mais encore la faculté de se reproduire. Quelques-uns pensaient que les personnes royales n'avaient pas été tuées mais que d'autres avaient été décapitées à leur place.

Quand nous eûmes ainsi conversé pendant quelque temps le vieillard entra, nous salua et examina si nos travaux étaient terminés et si l'exécution en avait été correcte; mais nous y avions apporté tant de zèle et de soins qu'il dut se montrer satisfait. Il rassembla donc les fioles et les rangea dans un écrin.

Bientôt nous vîmes entrer quelques pages portant des échelles, des cordes et de grandes ailes, qu'ils déposèrent devant nous et s'en furent. Alors le vieillard dit:

«Mes chers fils, chacun de vous doit se charger d'une de ces pièces pendant toute la journée, vous pourrez les choisir ou les tirer au sort».

Nous répondîmes que nous préférions choisir.

--«Non», dit le vieillard, «on les tirera au sort».

Puis il fit trois fiches; sur la première il écrivit échelle; sur la seconde: corde, et sur la troisième: ailes. Il les mêla dans un chapeau; chacun en tira une fiche et dut se charger de l'objet désigné. Ceux qui eurent les cordes se crurent favorisés par le sort; quant à moi il m'échut une échelle, ce qui m'ennuya fort car elle avait douze pieds de long et pesait assez lourd. Il me fallut la porter tandis que les autres purent enrouler aisément les cordes autour d'eux; puis le vieillard attacha les ailes aux derniers avec tant d'adresse qu'elles paraissaient leur avoir poussé naturellement. Enfin il tourna un robinet et la fontaine cessa de couler; nous dûmes la retirer du centre de la salle. Quand tout fut en ordre, il prit l'écrin avec les fioles, nous salua et ferma soigneusement la porte derrière lui, si bien que nous nous crûmes prisonniers dans cette tour.

Mais il ne s'écoula pas un quart d'heure, qu'une ouverture ronde se produisit dans la voûte; par là nous aperçûmes notre vierge qui nous interpella, nous souhaita une bonne journée et nous pria de monter. Ceux qui avaient des ailes s'envolèrent facilement par le trou; de même nous qui portions des échelles en comprîmes immédiatement l'usage. Mais ceux qui possédaient des cordes étaient dans l'embarras; car dès que l'un de nous fut monté on lui ordonna de retirer l'échelle. Enfin chacune des cordes fut attachée à un crochet en fer et on pria leurs porteurs de grimper de leur mieux, chose qui, vraiment, ne se passa pas sans ampoules. Quand nous fûmes tous réunis en haut, le trou fut refermé et la vierge nous accueillit amicalement.

Une salle unique occupait tout cet étage de la tour. Elle était flanquée de six belles chapelles, un peu plus hautes que la salle; on y accédait par trois degrés. On nous distribua dans les chapelles et on nous invita à prier pour la vie des rois et des reines. Pendant ce temps la vierge entra et sortit alternativement par la petite porte _a_ et fit ainsi jusqu'à ce que nous eussions terminé.

Dès que nous eûmes achevé notre prière, douze personnes--elles avaient fait fonction de musiciens auparavant--firent passer par cette porte et déposèrent au centre de la salle, un objet singulier, tout en longueur qui paraissait n'être qu'une fontaine à mes compagnons. Mais je compris immédiatement que les corps y étaient enfermés; car la caisse inférieure était carrée et de dimensions suffisantes pour contenir facilement six personnes. Puis les porteurs disparurent et revinrent bientôt avec leurs instruments pour accompagner notre vierge et ses servantes par une harmonie délicieuse.

Notre vierge portait un petit coffret; toutes les autres tenaient des branches et de petites lampes et, quelques-unes des torches allumées. Aussitôt on nous mit les torches en mains et nous dûmes nous ranger autour de la fontaine dans l'ordre suivant:

[NocesChimiques-5.png]

La vierge se tenait en _A_; ses servantes étaient postées en cercle avec leurs lampes et leurs branches en _c_; nous étions avec nos torches en _b_ et les musiciens rangés en ligne droite en _a_; enfin les vierges en _d_, également sur une ligne droite. J'ignore d'où venaient ces dernières; avaient-elles habité la tour, ou y avaient-elles été conduites pendans la nuit? Leurs visages étaient couverts de voiles fins et blancs de sorte que je n'en reconnus aucune.

Alors la vierge ouvrit le coffret qui contenait une chose sphérique dans une double enveloppe de taffetas vert; elle la retira et, s'approchant de la fontaine, elle la posa dans la petite chaudière supérieure; elle recouvrit ensuite cette dernière avec un couvercle percé de petits trous et muni d'un rebord. Puis elle y versa quelques-unes des eaux que nous avions préparées la veille, de sorte que la fontaine se mit bientôt à couler. Cette eau était rentrée sans cesse dans la chaudière par quatre petits tuyaux.

Sous la chaudière inférieure on avait disposé un grand nombre de pointes; les vierges y fixèrent leurs lampes dont la chaleur fit bientôt bouillir l'eau. En bouillant, l'eau tombait sur les cadavres par une quantité de petits trous percés en _a_; elle était si chaude qu'elle les dissolvait et en fit une liqueur.

Mes compagnons ignorent encore ce qu'était la boule enveloppée; mais moi, je compris que c'était la tête du nègre et que c'était elle qui communiquait aux eaux cette chaleur intense.

En _b_, sur le pourtour de la grande chaudière, se trouvait encore une quantité de trous; les vierges y plantèrent leurs branches. Je ne sais si cela était nécessaire pour l'opération, ou seulement exigé par le cérémonial; toutefois les branches furent arrosées continuellement par la fontaine et l'eau qui s'en écoula pour retourner dans la chaudière, était un peu plus jaunâtre.

Cette opération dura près de deux heures; la fontaine coulait constamment d'elle-même, mais peu à peu le jet faiblissait.

Pendant ce temps les musiciens sortirent et nous nous promenâmes ça et là dans la salle. Les ornements de cette salle suffisaient amplement à nous distraire car rien n'y était oublié en fait d'images, tableaux, horloges, orgues, fontaines et choses semblables.

Enfin l'opération toucha à sa fin et la fontaine cessa de couler. La vierge fit alors apporter une sphère creuse en or. A la base de la fontaine il y avait un robinet; elle l'ouvrit et fit couler les matières qui avaient été dissoutes par la chaleur des gouttes; elle récolta plusieurs mesures d'une matière très rouge. L'eau qui restait dans la chaudière supérieure fut vidée; Puis cette fontaine--qui était très allégée--fut portée dehors. Je ne puis dire si elle a été ouverte ensuite et si elle contenait encore un résidu utile provenant des cadavres; mais je sais que l'eau recueillie dans la sphère était beaucoup trop lourde pour que nous eussions pu la porter à six ou plus, quoique, à en juger par son volume, elle n'aurait pas dû excéder la charge d'un seul homme. On transporta cette sphère au dehors avec beaucoup de peine et on nous laissa encore seuls.

Comme j'entendais que l'on marchait au-dessus de nous, je cherchai mon échelle des yeux. A ce moment on aurait pu entendre de singulières opinions exprimées par mes compagnons sur cette fontaine; car, persuadés que les corps reposaient dans le jardin du château, ils ne savaient comment interpréter ces opérations. Mais moi, je rendais grâce à Dieu d'avoir veillé en temps opportun et d'avoir vu des événements qui m'aidaient à mieux comprendre toutes les actions de la vierge.

Un quart d'heure s'écoula; puis le centre de la voûte fut dégagé et on nous pria de monter. Cela se fit comme auparavant à l'aide d'ailes, d'échelles et de cordes; et je fus passablement vexé de voir que les vierges montaient par une voie facile, tandis qu'il nous fallait faire tant d'efforts. Cependant je m'imaginais bien que cela se faisait dans un but déterminé. Quoi qu'il en soit il fallut nous estimer heureux des soins prévoyants du vieillard, car les objets qu'il nous avait donnés, les ailes, par exemple, nous servaient uniquement à atteindre l'ouverture.

Quand nous eûmes réussi à passer à l'étage supérieur, l'ouverture se referma; je vis alors la sphère suspendue à une forte chaîne au milieu de la salle. Il y avait des fenêtres sur tout le pourtour de cette salle et autant de portes alternant avec les fenêtres. Chacune des portes masquait un grand miroir poli. La disposition _optique_ des portes et des miroirs était telle que l'on voyait briller des soleils sur toute la circonférence de la salle, dès que l'on avait ouvert les fenêtres du côté du soleil et tiré les portes pour découvrir les miroirs; et cela malgré que cet astre, qui rayonnait à ce moment au delà de toute mesure ne frappât qu'une porte. Tous ces soleils resplendissants dardaient leurs rayons par des réflexions artificielles, sur la sphère suspendue au centre; et comme, par surcroît, celle-ci était polie, elle émettait un rayonnement si intense qu'aucun de nous ne put ouvrir les yeux. Nous regardâmes donc par les fenêtres jusqu'à ce que la sphère fût chauffée à point et que l'effet désiré fût obtenu. J'ai vu ainsi la chose la plus merveilleuse que la nature ait jamais produite: Les miroirs reflétaient partout des soleils, mais la sphère au centre rayonnait encore avec bien plus de force de sorte que notre regard ne put en soutenir l'éclat égal à celui du soleil même, ne fût-ce qu'un instant.

Enfin la vierge fit recouvrir les miroirs et fermer les fenêtres afin de laisser refroidir un peu la sphère; et cela eut lieu à sept heures.

Nous étions satisfaits de constater que l'opération, parvenue à ce point, nous laissait assez de liberté pour nous réconforter par un déjeuner. Mais, cette fois encore, le menu était vraiment philosophique et nous n'avions pas à craindre qu'on insistât pour nous pousser aux excès; toutefois on ne nous laissa pas manquer du nécessaire. D'ailleurs, la promesse de la joie future--par laquelle la vierge ranimait sans cesse notre zèle--nous rendit si gais que nous ne prenions en mauvaise part aucun travail et aucune incommodité. Je certifierai aussi que mes illustres compagnons ne songèrent à aucun moment à leur cuisine ou à leur table; mais ils étaient tout à la joie de pouvoir assister à une physique si extraordinaire et méditer ainsi sur la sagesse et la toute-puissance du Créateur.

Après le repas nous nous préparâmes de nouveau au travail, car la sphère s'était suffisamment refroidie. Nous dûmes la détacher de sa chaîne, ce qui nous coûta beaucoup de peine et de travail, et la poser par terre.

Nous discutâmes ensuite sur la manière de la diviser, car on nous avait ordonné de la couper en deux par le milieu; enfin un diamant pointu fit le plus gros de cette besogne.

Quand nous eûmes ouvert ainsi la sphère, nous vîmes qu'elle ne contenait plus rien de rouge, mais seulement un grand et bel oeuf, blanc comme la neige. Nous étions au comble de la joie en constatant qu'il était réussi à souhait; car la vierge appréhendait que la coque ne fût trop molle encore. Nous étions là autour de l'oeuf, aussi joyeux que si nous l'avions pondu nous-mêmes. Mais la vierge le fit bientôt enlever, puis elle nous quitta également et ferma la porte comme toujours. Je ne sais ce qu'elle a fait de l'oeuf après son départ; j'ignore si elle lui a fait subir une opération secrète, cependant je ne le crois pas.

Nous dûmes donc nous reposer de nouveau pendant un quart d'heure, jusqu'à ce qu'une troisième ouverture nous livrât passage et nous parvînmes ainsi au quatrième étage à l'aide de nos outils.

Dans cette salle nous vîmes une grande chaudière en cuivre remplie de sable jaune, chauffée par un méchant petit feu. L'oeuf y fut enterré afin d'y achever de _mûrir_. Cette chaudière était carrée; sur l'un de ses côtés, les deux vers suivants étaient gravés en grandes lettres:

O. BLI. TO. BIT. MI. LI. KANT. I. VOLT. BIT. TO. GOLT.

Sur le deuxième côté on lisait ces mots:

SANITAS. NIX. HASTA.

Le troisième côté portait ce seul mot:

F. I. A. T.

Mais sur la face postérieure il y avait toute l'inscription suivante:

