Part 6
Cependant le petit Cupidon vint nous rejoindre de la part de Sa Majesté Royale, sur l'ordre de Qui une coupe circula parmi nous; il pria notre vierge de se rendre près du Roi et nous déclara qu'il ne pouvait rester plus longtemps en notre compagnie pour nous distraire. Mais la gaieté étant communicative, mes compagnons organisèrent rapidement une danse, avec l'assentiment des vierges. Je préférais rester à l'écart et je prenais grand plaisir à les regarder; car, à voir mes mercurialistes se mouvoir en cadence, on les aurait pris pour des maîtres en cet art.
Mais bientôt notre présidente revint et nous annonça que les artistes et les _étudiants_ s'étaient mis à la disposition de Sa Majesté Royale pour donner, avant Son départ, une comédie joyeuse en Son honneur et pour Son plaisir; il serait agréable à Sa Majesté Royale et Elle nous serait gracieusement reconnaissante si nous voulions bien assister à la représentation et accompagner Sa Majesté à la Maison Solaire. En remerciant très respectueusement pour l'honneur qu'on nous faisait, nous _offrîmes_ bien humblement nos faibles services, non seulement dans le cas présent mais en toutes circonstances. La vierge se chargea de cette réponse et revint bientôt avec l'ordre de nous ranger sur le passage de Sa Majesté Royale. On nous y conduisit bientôt et nous n'attendîmes pas la procession royale car elle y était déjà; les musiciens ne l'accompagnaient pas.
En tête du cortège s'avançait la reine inconnue qui avait été parmi nous hier, portant une petite couronne précieuse et revêtue de satin blanc; elle ne tenait rien qu'une croix minuscule faite d'une petite perle, qui avait été placée entre le jeune Roi et sa fiancée ce jour même. Cette reine était suivie des six vierges nommées plus haut qui marchaient en deux rangs et portaient les joyaux du Roi que nous avions vus exposés sur le petit autel. Puis vinrent les trois rois, le fiancé étant au milieu. Il était mal vêtu, en satin noir, à la mode italienne, coiffé d'un petit chapeau rond noir, garni d'une petite plume noire et pointue. Il se découvrit amicalement devant nous, afin de nous montrer sa condescendance; nous nous inclinâmes comme nous l'avions fait auparavant. Les rois étaient suivis des trois reines dont deux étaient vêtues richement; par contre le troisième qui s'avançait entre les deux autres, était tout en noir et Cupidon lui portait la traîne. Puis on nous fit signe de suivre. Après nous vinrent les vierges et enfin le vieil Atlas ferma la procession.
C'est ainsi qu'on nous conduisit par maints passages admirables à la Maison du Soleil; et là nous prîmes place sur une estrade merveilleuse, non loin du Roi et de la Reine, pour assister à la comédie. Nous nous tenions à la droite des rois:--mais séparés d'eux,--les vierges à notre droite, excepté celles à qui la Reine avait donné des insignes. A ces dernières, des places particulières étaient réservées tout en haut; mais les autres serviteurs durent se contenter des places entre les colonnes, tout en bas.
Cette comédie suggère bien des réflexions particulières; je ne puis donc omettre d'en rappeler ici brièvement le sujet.
PREMIER ACTE
Un vieux roi apparaît entouré de ses serviteurs; on apporte devant son trône un petit coffret que l'on dit avoir trouvé sur l'eau. On l'ouvre et on y découvre une belle enfant, puis à côté de quelques joyaux, une petite missive en parchemin, adressée au roi. Le roi rompt le cachet aussitôt et, ayant lu la lettre, se met à pleurer. Puis il dit à ses courtisans que le roi des nègres a envahi et dévasté le royaume de sa cousine, et exterminé toute la descendance royale sauf cette enfant.
Or, le roi avait fait le projet d'unir son fils à la fille de sa cousine; il jure donc une inimitié éternelle au nègre et à ses complices et décide de se venger. Il ordonne ensuite que l'on élève l'enfant avec soin et que l'on fasse des préparatifs de guerre contre le nègre.
Ces préparatifs, ainsi que l'éducation de la fillette--elle fut confiée à un vieux précepteur dès qu'elle eut grandi un peu,--emplissent tout le premier acte par leur développement plein de finesse et d'agrément.
_Entr'acte_
Combat d'un lion et d'un griffon; nous vîmes parfaitement que le lion fut vainqueur.
DEUXIÈME ACTE
Chez le roi nègre; ce perfide vient d'apprendre avec rage que le meurtre n'est pas resté secret et que, de plus, une fillette lui a échappé par ruse. Il réfléchit donc aux artifices qu'il pourrait employer contre son puissant ennemi; il écoute ses conseillers, gens pressés par la famine qui se sont réfugiés près de lui. Contre toute attente la fillette tombe donc de nouveau dans ses mains et il la ferait mettre à mort immédiatement s'il n'était trompé d'une manière fort singulière par ses propres courtisans. Cet acte se termine donc par le triomphe du nègre.
TROISIÈME ACTE
Le roi réunit une grande armée et la met sous les ordres d'un vieux chevalier valeureux. Ce dernier fait irruption dans le royaume du nègre, délivre la jeune fille de sa prison et l'habille richement. On élève ensuite rapidement une estrade admirable et on y fait monter la vierge. Bientôt arrivent douze envoyés du roi. Alors le vieux chevalier prend la parole et apprend à la vierge comment son très gracieux Seigneur, le Roi, ne l'avait pas seulement délivrée une seconde fois de la mort, après lui avoir donné une éducation royale,--et ceci quoiqu'elle ne se soit pas toujours conduite comme elle l'aurait dû--mais encore que Sa Majesté Royale l'avait choisie comme épouse pour son jeune seigneur et fils et donnait ordre de préparer les fiançailles; celles-ci devaient avoir lieu dans certaines conditions. Puis, dépliant un parchemin, il donne lecture de ces conditions, qui seraient bien dignes d'être relatées ici si cela ne nous entraînait trop loin.
Bref, la vierge prête le serment de les observer fidèlement et remercie en outre avec grâce pour l'aide et les faveurs qui lui ont été accordées.
Cet acte se termine par des chants à la louange de Dieu, du Roi et de la vierge.
_Entr'acte_
On nous montra les quatre animaux de Daniel tels qu'ils lui apparurent dans sa vision et tels qu'il les décrit minutieusement. Tout cela a une signification bien déterminée.
QUATRIÈME ACTE
La vierge a repris possession de son royaume perdu; on la couronne et elle paraît sur la place dans toute sa magnificence au milieu de cris de joie. Ensuite les ambassadeurs, en grand nombre font leur entrée pour lui transmettre des voeux de bonheur et pour admirer sa magnificence. Mais elle ne persévère pas longtemps dans la piété car elle recommence déjà à jeter des regards effrontés autour d'elle, à faire des signes aux ambassadeurs et aux seigneurs, et, vraiment, elle ne montre aucune retenue.
Le nègre, bientôt instruit des moeurs de la princesse en tire parti adroitement. Cette dernière, trompant la surveillance de ses conseillers, se laisse aveugler facilement par une promesse fallacieuse, de sorte que, pleine de défiance pour son Roi, elle se livre peu à peu, et en secret, au nègre. Alors celui-ci accourt et quand elle a consenti à reconnaître sa domination, il parvient par elle à subjuguer tout le royaume. Dans la troisième scène de cet acte il la fait emmener, puis dévêtir complètement, attacher au pilori sur un grossier échafaud et fouetter; finalement il la condamne à mort.
Tout cela était si pénible à voir que les larmes vinrent aux yeux à beaucoup des nôtres.
Ensuite la vierge est jetée toute nue dans une prison pour y attendre la mort par le poison. Or ce poison, ne la tue pas mais la rend lépreuse.
Ce sont donc des événements lamentables qui se déroulent au cours de cet acte.
_Entr'acte_
On exposa un tableau représentant Nabuchodonosor portant des armes de toutes sortes, à la tête, à la poitrine, au ventre, aux jambes, aux pieds, etc... Nous en reparlerons par la suite.
CINQUIÈME ACTE
On apprend au jeune roi ce qui s'est passé entre sa future épouse et le nègre. Il intervient aussitôt auprès de son père avec la prière de ne point la laisser dans cette affliction. Le père ayant accédé à ce désir, des ambassadeurs sont envoyés pour consoler la malade dans sa prison et aussi pour la réprimander pour sa légèreté. Mais elle ne veut pas les accueillir et consent à devenir la concubine du nègre. Tout cela est rapporté au roi.
Voici maintenant un choeur de fous, tous munis de leur bâton; avec ces bâtons ils échafaudent une grande sphère terrestre et la démolissent aussitôt. Et cela fut une fantaisie fine et amusante.
SIXIÈME ACTE
Le jeune roi provoque le nègre en combat. Le nègre est tué, mais le jeune roi est également laissé pour mort. Cependant il reprend ses sens, délivre sa fiancée et s'en retourne pour préparer les noces; en attendant il la confie à son intendant et à son aumônier.
D'abord l'intendant la tourmente affreusement, puis c'est le tour du moine qui devient si arrogant qu'il veut dominer tout le monde.
Dès que le jeune roi en a connaissance, il dépêche en toute hâte un envoyé qui brise le pouvoir du prêtre et commence à parer la fiancée pour les noces.
_Entr'acte_
On nous présenta un éléphant artificiel énorme, portant une grande tour, remplie de musiciens; nous le regardâmes avec plaisir.
SEPTIÈME ET DERNIER ACTE
Le fiancé paraît avec une magnificence inimaginable;--je me demande comment on put réaliser cela.--La fiancée vient à sa rencontre avec la même solennité. Autour d'eux le peuple crie: _Vivat Sponsus, vivat Sponsa_.
C'est ainsi que, par cette comédie, les artistes fêtaient d'une manière superbe le Roi et la Reine, et--je m'en aperçus aisément--ils y étaient très sensibles.
Enfin les artistes firent encore quelquefois le tour de la scène dans cette apothéose et, à la fin, ils chantèrent en choeur,
I
Ce jour nous apporte une bien grande joie avec les noces du Roi; chantez donc tous pour que résonne: Bonheur à celui qui nous la donne.
II
La belle fiancée que nous avons attendue si longtemps lui est unie maintenant. Nous avons lutté mais nous touchons au but. Heureux celui qui regarde en avant.
III
Et maintenant qu'ils reçoivent nos voeux. Que votre union soit prospère; elle fut assez longtemps en tutelle. Multipliez-vous dans cette union loyale pour que mille rejetons naissent de votre sang.
Et la comédie prit fin au milieu des acclamations et de la gaieté générale et à la satisfaction particulière des personnes royales.
Le jour était déjà à son déclin quand nous nous retirâmes dans l'ordre de notre arrivée; mais, loin d'abandonner le cortège, nous dûmes suivre les personnes royales par l'escalier dans la salle où nous avions été présentés. Les tables étaient déjà dressées avec art et, pour la première fois, nous fûmes conviés à la table royale. Au milieu de la salle se trouvait le petit autel avec les six _insignes_ royaux que nous avions déjà vus.
Le jeune roi se montra constamment très gracieux envers nous. Cependant il n'était guère joyeux, car, tout en nous adressant la parole de temps en temps, il ne put s'empêcher de soupirer à plusieurs reprises, ce dont le petit Cupidon le plaisanta. Les vieux rois et les vieilles reines étaient très graves; seule, l'épouse de l'un d'eux était assez vive, chose dont j'ignorais la raison.
Les personnes royales prirent place à la première table; nous nous assîmes à la seconde; à la troisième, nous vîmes quelques dames de la noblesse. Toutes les autres personnes, hommes et jeunes filles, assuraient le service. Et tout se passa avec une telle correction et d'une manière si calme et si grave que j'hésite d'en parler de crainte d'en dire trop. Je dois cependant relater que les personnes royales s'étaient habillées de vêtements d'un blanc éclatant comme la neige et qu'elles avaient pris place à table ainsi vêtues. La grande couronne en or était suspendue au-dessus de la table et l'éclat des pierreries dont elle était ornée, aurait suffi pour éclairer la salle sans autre lumière.
Toutes les lumières furent allumées à la petite flamme placée sur l'autel, j'ignore pourquoi. En outre j'ai bien remarqué que le jeune roi fit porter des aliments au serpent blanc sur l'autel, à plusieurs reprises, et cela me fit réfléchir beaucoup. Le petit Cupidon faisait presque tous les frais de la conversation à ce banquet; il ne laissa personne en repos, et moi en particulier. A chaque instant il nous étonna par quelque nouvelle trouvaille.
Mais il n'y avait aucune joie sensible et tout se passait dans le calme. Je pressentis un grand danger et l'absence de musique augmenta mon appréhension, qui s'aviva encore quand on nous donna l'ordre de nous contenter de donner une réponse courte et nette si l'on nous interrogeait. En somme tout prenait un air si étrange que la sueur perla sur tout mon corps et je crois que le courage aurait manqué à l'homme le plus audacieux.
Le repas touchait presqu'à sa fin, quand le jeune roi ordonna qu'on lui remit le livre placé sur l'autel et il l'ouvrit. Puis il nous fit demander encore une fois par un vieillard si nous étions bien déterminés à rester avec lui dans l'une et l'autre fortune. Et quand, tout tremblants, nous eûmes répondu affirmativement, il nous fit demander tristement si nous voulions nous lier par notre signature. Il nous était impossible de refuser; d'ailleurs il devait en être ainsi. Alors nous nous levâmes à tour de rôle et chacun apposa sa signature sur ce livre.
Dès que le dernier eut signé, on apporta une fontaine en cristal et un petit gobelet également en cristal. Toutes les personnes royales y burent, chacune selon son rang; on nous le présenta ensuite, puis pour finir à tous ceux qui étaient présents. Et cela fut l'épreuve du silence [Haustus silentii].
Alors toutes les personnes royales nous tendirent la main en nous disant que, vu que nous ne tiendrions plus à elles dorénavant, nous ne les reverrions plus jamais; ces paroles nous mirent les larmes aux yeux. Mais notre présidente protesta hautement en notre nom, et les personnes royales en furent satisfaites.
Tout à coup une clochette tinta; aussitôt nos hôtes royaux pâlirent si effroyablement que nous avons failli nous évanouir de peur. Elles changèrent leurs vêtements blancs contre des robes entièrement noires; puis la salle entière fut tendue de velours noir; le sol fut couvert de velours noir et on garnit de noir la tribune également.--Tout cela avait été préparé à l'avance.
Les tables furent enlevées et les personnes présentes prirent place sur le banc. Nous nous revêtîmes de robes noires. Alors notre présidente, qui venait de sortir, revint avec six bandeaux de taffetas noir et banda les yeux aux six personnes royales.
Dès que ces dernières furent privées de l'usage de leurs yeux, les serviteurs apportèrent rapidement six cercueils recouverts et les disposèrent dans la salle. Au milieu on posa un billot noir et bas.
Enfin un géant, noir comme le charbon, entra dans la salle; il tenait dans sa main une hache tranchante. Puis le vieux roi fut conduit le premier au billot et la tête lui fut tranchée subitement et enveloppée dans un drap noir. Mais le sang fut recueilli dans un grand bocal en or que l'on posa près de lui dans le cercueil. On ferma le cercueil et on le plaça à part.
Les autres subirent le même sort et je frémis à la pensée que mon tour arriverait également. Mais il n'en fut rien; car, dès que les six personnes furent décapitées, l'homme noir se retira; il fut suivi par quelqu'un qui le décapita à son tour juste devant la porte et revint avec sa tête et la hache que l'on déposa dans une petite caisse.
Ce furent, en vérité, des noces sanglantes. Mais, dans l'ignorance de ce qui allait advenir, je dus dominer mes impressions et réserver mon jugement. En outre, notre vierge, voyant que quelques-uns d'entre nous perdaient la foi et pleuraient, nous invita au calme. Elle ajouta:
«La vie de ceux-ci est maintenant en vos mains. Croyez-moi et obéissez-moi; alors leur mort donnera la vie à beaucoup».
Puis elle nous pria de goûter le repos et de laisser tout souci, car ce qui s'était passé était pour leur bien. Elle nous souhaita donc une bonne nuit et nous annonça qu'elle veillerait les morts. Nous conformant à ses désirs nous suivîmes nos pages dans nos logements respectifs.
Mon page m'entretint avec abondance de nombreux sujets dont je me souviens fort bien. Son intelligence m'étonna au plus haut point; mais je finis par remarquer qu'il cherchait à provoquer mon sommeil; je fis donc semblant de dormir profondément, mais mes yeux étaient libres de sommeil car je ne pouvais oublier les décapités.
Or, ma chambre donnait sur le grand lac, de sorte que de mon lit, placé près de la fenêtre, je pus facilement en parcourir toute l'étendue du regard. A minuit, à l'instant précis où les douze coups sonnèrent, je vis subitement un grand feu sur le lac; saisi de peur, j'ouvris rapidement la fenêtre. Alors je vis au loin sept navires emplis de lumière qui s'approchaient. Au-dessus de chaque vaisseau brillait une flamme qui voletait ça et là et descendait même de temps en temps; je compris aisément que c'étaient les esprits des décapités.
Les vaisseaux s'approchèrent doucement du rivage avec leur unique pilote. Lorsqu'ils abordèrent, je vis notre vierge s'en approcher avec une torche; derrière elle on portait les six cercueils fermés et la caisse, qui furent déposés dans les sept vaisseaux.
Je réveillai alors mon page qui m'en remercia vivement; il avait fait beaucoup de chemin dans la journée, de sorte que, tout en étant prévenu, il aurait bien pu dormir pendant que se déroulaient ces événements.
Dès que les cercueils furent posés dans les navires, toutes les lumières s'éteignirent. Et les six flammes naviguèrent par delà le lac; dans chaque vaisseau l'on ne voyait plus qu'une petite lumière en vigie. Alors quelque cent gardiens s'installèrent près du rivage et renvoyèrent la vierge au château. Celle-ci mit tous les verrous avec soin; j'en conclus aisément qu'il n'y aurait plus d'autres événements avant le jour. Nous cherchâmes donc le repos.
Et, de tous mes compagnons, nul que moi n'avait son appartement sur le lac; et seul j'avais vu cette scène. Mais j'étais tellement fatigué que je m'endormis malgré mes multiples préoccupations.
CINQUIÈME JOUR
Je quittai ma couche au point du jour, aiguillonné par le désir d'apprendre la suite des événements, sans avoir goûté un repos suffisant. M'étant habillé je descendis, mais je ne trouvai encore personne dans la salle à cette heure matinale. Je priai donc mon page de me guider encore dans le château et de me montrer les parties intéressantes; il se prêta volontiers à mon désir, comme toujours.
Ayant descendu quelques marches sous terre, nous nous heurtâmes à une grande porte en fer sur laquelle se détachait en grandes lettres de cuivre l'inscription suivante:
[NocesChimiques-3.png]
Je reproduis l'inscription telle que je l'ai copiée sur ma tablette.
Le page ouvrit donc cette porte et me conduisit par la main dans un couloir complètement obscur. Nous parvînmes à une petite porte qui était entrebâillée, car, d'après mon page, elle avait été ouverte la veille pour sortir les cercueils et on ne l'avait pas encore refermée.
Nous entrâmes; alors la chose la plus précieuse que la nature eût jamais élaborée apparut à mon regard émerveillé. Cette salle voûtée ne recevait d'autre lumière que l'éclat rayonnant de quelques escarboucles énormes; c'était, me dit-on, le trésor du Roi. Mais au centre, j'aperçus la merveille la plus admirable; c'était un tombeau précieux. Je ne pus réprimer mon étonnement de le voir entretenu avec si peu de soins. Alors mon page me répondit que je devais rendre grâce à ma planète, dont l'influence me permettait de contempler plusieurs choses que nul oeil humain n'avait aperçu jusqu'à ce jour, hormis l'entourage du Roi.
Le tombeau était triangulaire et supportait en son centre un vase en cuivre poli; tout le reste n'était qu'or et pierres précieuses. Un ange, debout dans le vase, tenait dans ses bras un arbre inconnu, qui, sans cesse, laissait tomber des gouttes dans le vaisseau; parfois un fruit se détachait, se résolvait en eau dès qu'il touchait le vase et s'écoulait dans trois petits vaisseaux en or. Trois animaux, un aigle, un boeuf et un lion, se tenant sur un socle très précieux supportaient ce petit autel.
J'en demandai la signification à mon page:
«Ci-gît» dit-il, «Vénus, la belle dame qui a fait perdre le bonheur, le salut et la fortune à tant de grands». Puis il désigna sur le sol une trappe en cuivre. «Si tel est votre désir» dit-il «nous pouvons continuer à descendre par ici».
--«Je vous suis» répondis-je; et je descendis l'escalier où l'obscurité était complète; mais le page ouvrit prestement une petite boîte qui contenait une petite lumière éternelle à laquelle il alluma une des nombreuses torches placées à cet endroit. Plein d'appréhension, je lui demandai sérieusement s'il lui était permis de faire cela. Il me répondit: «Comme les personnes royales reposent maintenant je n'ai rien à craindre».
J'aperçus alors un lit d'une richesse inouïe, aux tentures admirables. Le page les entr'ouvrit et je vis dame Vénus couchée là toute nue--car le page avait soulevé la couverture--avec tant de grâce et de beauté, que, plein d'admiration, je restai figé sur place, et maintenant encore, j'ignore si j'ai contemplé une statue ou une morte; car elle était absolument immobile et il m'était interdit de la toucher.
Puis le page la couvrit de nouveau et tira le rideau; mais son image me resta comme gravée dans les yeux.
Derrière le lit je vis un panneau avec cette inscription:
[NocesChimiques-4.png]
Je demandai à mon page la signification de ces caractères; il me promit en riant que je l'apprendrais. Puis il éteignit le flambeau et nous remontâmes.
Examinant les animaux de plus près, je m'aperçus, à ce moment seulement, qu'une torche résineuse brûlait à chaque coin. Je n'avais pas aperçu ces lumières auparavant, car le feu était si clair qu'il ressemblait plutôt à l'éclat d'une pierre qu'à une flamme. L'arbre exposé à cette chaleur ne cessait de fondre tout en continuant à produire de nouveaux fruits.
«Ecoutez» dit le page, «ce que j'ai entendu dire à Atlas parlant au Roi. Quand l'arbre, a-t-il dit, sera fondu entièrement, dame Vénus se réveillera et sera mère d'un roi».
Il parlait encore et m'en aurait peut-être dit davantage, quand Cupidon pénétra dans la salle. De prime abord il fut atterré d'y constater notre présence; mais quand il se fut aperçu que nous étions tous deux plus morts que vifs, il finit par rire et me demanda quel esprit m'avait chassé par ici. Tout tremblant je lui répondis que je m'étais égaré dans le château, que le hasard m'avait conduit dans cette salle et que mon page m'ayant cherché partout m'avait finalement trouvé ici; qu'enfin j'espérais qu'il ne prendrait pas la chose en mal.
«C'est encore excusable ainsi», me dit-il, «vieux père téméraire. Mais vous auriez pu m'outrager grossièrement si vous aviez vu cette porte. Il est temps que je prenne des précautions».
Sur ces mots il cadenassa solidement la porte de cuivre par où nous étions descendus. Je rendis grâce à Dieu de ne pas avoir été rencontrés plus tôt et mon page me sut gré de l'avoir aidé à se tirer de ce mauvais pas.
«Cependant», continua Cupidon, «je ne puis vous laisser impuni d'avoir presque surpris ma mère». Et il chauffa la pointe d'une de ses flèches dans l'une des petites lumières et me piqua à la main. Je ne sentis presque pas la piqûre à ce moment tant j'étais heureux d'avoir si bien réussi et d'en être quitte à si bon compte.