Part 5
«Lorsqu'on a le choix c'est encore acceptable; mais il en était autrement dans mon cas. Dans ma jeunesse, j'aimais une belle et honnête jeune fille du fond de mon coeur et elle me rendait mon amour; cependant nous ne pouvions nous unir à cause d'obstacles élevés par ses amis. Elle fut donc donnée en mariage à un autre jeune homme, qui était également droit et honnête. Il l'entoura d'affection jusqu'à ce qu'elle fit ses couches; mais alors elle tomba dans un évanouissement si profond que tout le monde la crut morte; et on l'enterra au milieu d'une grande affliction. Je pensai alors, qu'après sa mort je pouvais embrasser cette femme qui n'avait pu être mienne durant sa vie. Je la déterrai donc à la tombée de la nuit, avec l'aide de mon serviteur. Or, quand j'eus ouvert le cercueil et que je l'eusse serrée dans mes bras, je m'aperçus que son cour battait encore, d'abord faiblement puis de plus en plus fort au fur et à mesure que je la réchauffais. Lorsque j'eus la certitude qu'elle vivait encore, je la portai subrepticement chez moi; je ranimai son corps par un précieux bain d'herbes et je la remis aux soins de ma mère. Elle mit au monde un beau garçon,... que je fis soigner avec autant de conscience que la mère. Deux jours après je lui racontai, à son grand étonnement, ce qui avait eu lieu et je la priai de rester dorénavant chez moi comme mon épouse. Elle en eut un grand chagrin, disant que son époux, qui l'avait toujours aimée fidèlement, en serait très affligé, mais que par ces événements, l'amour la donnait autant à l'un qu'à l'autre. Rentrant d'un voyage de deux jours, j'invitai son époux et je lui demandai incidemment s'il ferait de nouveau bon accueil à son épouse défunte si elle revenait. Quand il m'eut répondu affirmativement en pleurant amèrement, je lui amenai enfin sa femme et son fils; je lui contai tout ce qui s'était passé et je la priai de ratifier par son consentement mon union avec elle. Après une longue dispute, il dut renoncer à contester mes droits sur la femme; nous nous querellâmes ensuite pour le fils».
Ici la vierge intervint par ces paroles:
--«Je suis étonnée d'apprendre que vous ayez pu doubler l'affliction de cet homme.»
--«Comment,» répondit-il, «je n'étais donc pas dans mon droit?»
Aussitôt une discussion s'éleva entre nous; la plupart étaient d'avis qu'il avait bien fait.
«Non,» dit-il, «je les lui ai donnés tous deux, et sa femme et son fils. Dites-moi, maintenant, chers seigneurs, la droiture de mon action fut-elle plus grande que la joie de l'époux?»
Ces paroles plurent tellement à la vierge qu'elle fit circuler la coupe en l'honneur des deux.
Les énigmes proposées ensuite par les autres furent un peu plus embrouillées de sorte que je ne pus les retenir toutes; cependant je me souviens encore de l'histoire suivante racontée par l'un de mes compagnons: Quelques années auparavant un médecin lui avait acheté du bois dont il s'était chauffé pendant tout l'hiver; mais quand le printemps était revenu il lui avait revendu ce même bois de sorte qu'il en avait usé sans faire la moindre dépense.
--«Cela s'est fait par acte, sans doute?» dit la vierge, «mais l'heure passe et nous voici arrivés à la fin du repas».--«En effet» répondit mon compagnon; «Que celui qui ne trouve pas la solution de ces énigmes la fasse demander à chacun; je ne pense pas qu'on la lui refusera».
Puis on commença à dire le gratias et nous nous levâmes tous de table, plutôt rassasiés et gais que gavés d'aliments. Et nous souhaiterions volontiers que tous les banquets et festins se terminassent de cette manière.
Quand nous nous fûmes promenés un instant dans la salle, la vierge nous demanda si nous désirions assister au commencement des noces. L'un de nous répondit: «Oh oui, vierge noble et vertueuse».
Alors, tout en conversant avec nous, elle dépêcha en secret un page. Elle était devenue si affable avec nous que j'osai lui demander son nom. La vierge ne se fâcha point de mon audace et répondit en souriant:
«Mon nom contient cinquante-cinq et n'a cependant que huit lettres; la troisième est le tiers de la cinquième; si elle s'ajoute à la sixième, elle forme un nombre, dont la racine est déjà plus grande de la première lettre que n'est la troisième elle-même, et qui est la moitié de la quatrième. La cinquième et la septième sont égales; la dernière est, de même égale, à la première, et elles font avec la seconde autant que possède la sixième, qui n'a cependant que quatre de plus que ne possède la troisième trois fois. Et maintenant, seigneurs, quel est mon nom?»
Ce problème me sembla bien difficile à résoudre; cependant je ne m'en récusai pas et je demandai:
«Vierge noble et vertueuse, ne pourrais-je obtenir une seule lettre?»
--«Mais certainement», dit-elle «cela est possible».
--«Combien possède donc la septième» demandai-je.
--«Elle possède autant qu'il y a de seigneurs ici», répondit-elle. Cette réponse me satisfit et je trouvai aisément son nom. La vierge s'en montra très contente et nous annonça que bien d'autres choses nous seraient révélées.
Mais voici que nous vîmes paraître plusieurs vierges magnifiquement vêtues; elles étaient précédées de deux pages qui éclairaient leur marche. Le premier de ces pages nous montrait une figure joyeuse, des yeux clairs et ses formes étaient harmonieuses; le second avait l'aspect irrité; il fallait que toutes ses volontés se réalisent ainsi que je m'en aperçus par la suite. Ils étaient suivis, tout d'abord, par quatre vierges. La première baissait chastement les yeux et ses gestes dénotaient une profonde humilité. La deuxième était également une vierge chaste et pudique. La troisième eut un mouvement d'effroi en entrant dans la salle; j'appris plus tard qu'elle ne peut rester là où il y a trop de joie. La quatrième nous apporta quelques fleurs, symboles de ses sentiments d'amour et d'abandon. Ensuite nous vîmes deux autres vierges parées plus richement; elles nous saluèrent. La première portait une robe toute bleue semée d'étoiles d'or; la seconde était vêtue de vert avec des raies rouges et blanches; toutes deux avaient dans leurs cheveux des rubans flottants qui leur seyaient admirablement.
Mais voici, toute seule, la septième vierge; elle portait une petite couronne et, néanmoins ses regards allaient plus souvent vers le ciel que vers la terre. Nous crûmes qu'elle était la fiancée; en cela nous étions loin de la vérité; cependant elle était plus noble que la fiancée par les honneurs, la richesse et le rang. Ce fut elle qui, maintes fois, régla le cours entier des noces. Nous imitâmes notre vierge et nous nous prosternâmes au pied de cette reine malgré qu'elle se montrât très humble et pieuse, Elle tendit la main à chacun de nous tout en nous disant de ne point trop nous étonner de cette faveur car ce n'était-là qu'un de ses moindres dons. Elle nous exhorta à lever nos yeux vers notre Créateur, à reconnaître sa toute-puissance en tout ceci, à persévérer dans la voie où nous nous étions engagés et à employer ces dons à la gloire de Dieu et pour le bien des hommes. Ces paroles, si différentes de celles de notre vierge, encore un peu plus mondaine, m'allaient droit au coeur. Puis s'adressant à moi: «Toi,» dit-elle, «tu as reçu plus que les autres, tâche donc de donner plus également».
Ce sermon nous surprit beaucoup, car en voyant les vierges et les musiciens nous avions cru qu'on allait danser.
Cependant les poids dont nous parlions plus haut étaient encore à leur place; la reine--j'ignore qui elle était--invita chaque vierge à prendre l'un des poids, puis elle donna le sien qui était le dernier et le plus lourd à notre vierge et nous ordonna de nous mettre à leur suite. C'est ainsi que notre gloire majestueuse se trouva un peu rabaissée; car je m'aperçus facilement que notre vierge n'avait été que trop bonne pour nous et que nous n'inspirions point une si haute estime que nous commencions presque à nous l'imaginer.
Nous suivîmes donc en ordre et l'on nous conduisit dans une première salle. Là, notre vierge suspendit le poids de la reine le premier, tandis qu'on chanta un beau cantique. Dans cette salle, il n'y avait de précieux que quelques beaux livres de prières qu'il nous était impossible d'atteindre. Au milieu de la salle se trouvait un prie-dieu; la reine s'y agenouilla et nous nous prosternâmes tous autour d'elle et répétâmes la prière que la vierge lisait dans l'un des livres; nous demandâmes avec ferveur que ces noces s'accomplissent à la gloire de Dieu et pour notre bien.
Ensuite nous parvînmes à la seconde salle, où la première vierge suspendit à son tour le poids qu'elle portait; et ainsi de suite, jusqu'à ce que toutes les cérémonies fussent accomplies. Alors la reine tendit de nouveau la main à chacun de nous et se retira accompagnée de ses vierges.
Notre présidente resta encore un instant parmi nous; mais comme il était presque deux heures de la nuit elle ne voulut pas nous retenir plus longtemps;--j'ai cru remarquer à ce moment qu'elle se plaisait en notre société.--Elle nous souhaita donc une bonne nuit, nous engagea à dormir tranquilles et se sépara ainsi de nous amicalement, presqu'à contre-coeur.
Nos pages, qui avaient reçu des ordres, nous conduisirent dans nos chambres respectives, et afin que nous puissions nous faire servir en cas de besoin, notre page reposait dans un second lit installé dans la même chambre. Je ne sais comment étaient les chambres de mes compagnons, mais la mienne était meublée royalement et garnie de tapis et de tableaux merveilleux. Cependant je préférais à tout cela la compagnie de mon page qui était si éloquent et si versé dans les arts que je pris plaisir à l'écouter pendant une heure encore, de sorte que je ne m'endormis que vers trois heures et demie.
Ce fut ma première nuit tranquille; cependant un rêve importun ne me laissait pas jouir du repos tout à mon aise, car toute la nuit je m'acharnais sur une porte que je ne pouvais ouvrir, finalement j'y réussis. Ces fantaisies troublèrent mon sommeil jusqu'à ce que le jour m'éveillât enfin.
QUATRIÈME JOUR
Je reposais encore sur ma couche en regardant tranquillement les tableaux et les statues admirables quand j'entendis soudain les accords de la musique et le son du triangle; on aurait cru que la procession était déjà en marche. Alors mon page sauta de son lit comme un fou, avec un visage si bouleversé qu'il ressemblait bien plus à un mort qu'à un vivant. Qu'on s'imagine mon désarroi lorsqu'il me dit qu'à l'instant même mes compagnons étaient présentés au Roi. Je ne pus que pleurer à chaudes larmes et maudire ma propre paresse, tout en m'habillant à la hâte. Cependant mon page fut prêt bien avant moi et sortit de l'appartement en courant pour voir où en étaient les choses. Il revint bientôt avec l'heureuse nouvelle que rien n'était perdu, que j'avais seulement manqué le déjeuner parce qu'on n'avait pas voulu me réveiller à cause de mon grand âge, mais qu'il était temps de le suivre à la fontaine où mes compagnons étaient déjà assemblés pour la plupart. A cette nouvelle je repris mon calme; j'eus donc bientôt achevé ma toilette et je suivis mon page à la fontaine.
Après les salutations d'usage, la vierge me plaisanta de ma paresse et me conduisit par la main à la fontaine. Alors je constatai qu'au lieu de son épée, le lion tenait une grande dalle gravée. Je l'examinai avec soin et je découvris qu'elle avait été prise parmi les monuments antiques et placée ici pour cette circonstance. La gravure était un peu effacée à cause de son ancienneté; je la reproduis ici exactement pour que chacun puisse y réfléchir.
PRINCE HERMÈS, APRÈS TOUT LE DOMMAGE FAIT AU GENRE HUMAIN, RÉSOLU PAR DIEU:
PAR LE SECOURS DE L'ART, JE SUIS DEVENU REMÈDE SALUBRE; JE COULE ICI.
Boive qui peut de mes eaux; s'en lave qui veut; les trouble qui l'ose. BUVEZ, FRÈRES, ET VIVEZ.
[NocesChimiques-2.png]
[ _Hermes Princeps, post tot illata generi humano damna, Dei consilio: Artisque adminiculo, medecina salubris factus; heic fluo. Bibat ex me qui potest; lavet qui vult; bibite Fratres, et vivite._]
Cette inscription était donc facile à lire et à comprendre; aussi l'avait-on placée ici, parce qu'elle était plus aisée à déchiffrer qu'aucune autre.
Après nous être lavés d'abord à cette fontaine, nous bûmes dans une coupe tout en or. Puis nous retournâmes avec la vierge dans la salle pour y revêtir des habits neufs. Ces habits avaient des parements dorés et brodés de fleurs; en outre chacun reçut une deuxième Toison d'or garnie de brillants, et de toutes ces Toisons se dégageaient des influences selon leur puissance opérante particulière. Une lourde médaille en or y était fixée; sur la face on voyait le soleil et la lune face à face; le revers portait ces mots: Le rayonnement de la Lune égalera le rayonnement du Soleil; et le rayonnement du Soleil deviendra sept fois plus éclatant. Nos anciens ornements furent déposés dans des cassettes et confiés à la garde de l'un des serviteurs. Puis notre vierge nous fit sortir dans l'ordre.
Devant la porte les musiciens habillés de velours rouge à bordure blanche nous attendaient déjà. On ouvrit alors une porte--que j'avais toujours vue fermée auparavant,--donnant sur l'escalier du Roi.
La vierge nous fit entrer avec les musiciens et monter trois cent soixante-cinq marches. Dans cet escalier de précieux travaux artistiques étaient réunis; plus nous montions plus les décorations étaient admirables; nous atteignîmes enfin une salle voûtée embellie de fresques.
Les soixante vierges, toutes vêtues richement, nous y attendaient; elles s'inclinèrent à notre approche et nous leur rendîmes leur salut du mieux que nous pûmes; puis on congédia les musiciens qui durent redescendre l'escalier.
Alors, au son d'une petite clochette, une belle vierge parut et donna une couronne de laurier à chacun de nous; mais à notre vierge elle en remit une branche. Puis un rideau se souleva et j'aperçus le Roi et la Reine.
Quelle n'était la splendeur de leur majesté!
Si je ne m'étais souvenu des sages conseils de la reine d'hier, je n'aurais pu m'empêcher, débordant d'enthousiasme, de comparer au ciel cette gloire indicible. Certes, la salle resplendissait d'or et de pierreries; mais le Roi et la Reine étaient tels que mes yeux ne pouvaient soutenir leur éclat. J'avais contemplé, jusqu'à ce jour, bien des choses admirables, mais ici les merveilles se surpassaient les unes les autres, telles les étoiles du ciel.
Or, la vierge s'étant approchée, chacune de ses compagnes prit l'un de nous par la main et nous présenta au Roi avec une profonde révérence; puis la vierge parla comme suit:
«En l'honneur de Vos Majestés Royales, Très Gracieux Roi et Reine, les seigneurs ici présents ont affronté la mort pour parvenir jusqu'à Vous. Vos Majestés s'en réjouiront à bon droit car, pour la plupart, ils sont qualifiés pour agrandir le royaume et le domaine de Vos Majestés, comme Elles pourront s'en assurer en éprouvant chacun. Je voudrais donc les présenter très respectueusement à Vos Majestés, avec l'humble prière de me tenir quitte de ma mission et de bien vouloir prendre connaissance de la manière dont je l'ai accomplie, en interrogeant chacun». Puis elle déposa sa branche de laurier.
Maintenant, il aurait été convenable que l'un de nous dise aussi quelques mots. Mais comme nous étions tous trop émus pour prendre la parole, le vieil Atlas finit par s'avancer et dit au nom du Roi:
«Sa Majesté Royale se réjouit de votre arrivée et vous accorde sa grâce royale, à vous tous réunis ainsi qu'à chacun en particulier. Elle est également très satisfaite de l'accomplissement de ta mission, chère vierge, et, comme récompense, il te sera réservé un don du Roi. Sa Majesté pense cependant que tu devrais les guider aujourd'hui encore car ils ne peuvent avoir qu'une grande confiance en toi».
La vierge reprit donc humblement la branche de laurier et nous nous retirâmes pour la première fois, accompagnés par nos vierges.
La salle était rectangulaire à l'avant, cinq fois aussi large que longue, mais, au bout elle prenait la forme d'un hémicycle, complétant ainsi, en plan, l'image d'un porche; dans l'hémicycle, on avait disposé suivant la circonférence du cercle trois admirables sièges royaux; celui du milieu était un peu surélevé.
Le premier siège était occupé par un vieux roi à barbe grise, dont l'épouse était par contre très jeune et admirablement belle.
Un roi noir, dans la force de l'âge était assis sur le troisième siège; à son côté on voyait une vieille petite mère, non couronnée, mais voilée.
Le siège du milieu était occupé par deux adolescents; ils étaient couronnés de lauriers et au-dessus d'eux était suspendu un grand et précieux diadème. Ils n'étaient pas aussi beaux à ce moment que je me l'imaginais, mais ce n'était pas sans raison.
Plusieurs hommes, des vieillards pour la plupart, avaient pris place derrière eux sur un banc circulaire. Or, chose surprenante, aucun d'eux ne portait d'épée ni d'autre arme; en outre je ne vis point de garde du corps, sinon quelques vierges qui avaient été parmi nous hier et qui s'étaient placées le long des deux bas-côtés aboutissant à l'hémicycle.
Je ne puis omettre ceci: Le petit Cupidon y voletait. La grande couronne exerçait un attrait particulier sur lui; on l'y voyait voltiger et tournoyer de préférence. Parfois il s'installait entre les deux amants, en leur montrant son arc en souriant; quelquefois même il faisait le geste de vous viser avec cet arc; enfin ce petit dieu était si malicieux qu'il ne ménageait même pas les petits oiseaux qui volaient nombreux dans la salle, mais il les tourmentait chaque fois qu'il le pouvait. Il faisait la joie et la distraction des vierges; quand elles pouvaient le saisir il ne s'échappait pas sans peine. Ainsi toute réjouissance et tout plaisir venaient de cet enfant.
Devant la Reine se trouvait un autel de dimensions restreintes mais d'une beauté incomparable; sur cet autel un livre couvert de velours noir rehaussé de quelques ornements en or très simples; à côté une petite lumière dans un flambeau d'ivoire. Cette lumière quoique toute petite brûlait, sans s'éteindre jamais, d'une flamme tellement immobile que nous ne l'eussions point reconnu pour un feu si l'espiègle Cupidon n'avait soufflé dessus de temps en temps. Près du flambeau se trouvait une sphère céleste, tournant autour de son axe; puis une petite horloge à sonnerie près d'une minuscule fontaine en cristal, d'où coulait à jet continu une eau limpide couleur rouge sang. A côté, une tête de mort, refuge d'un serpent blanc, tellement long que malgré qu'il fit le tour des autres objets, sa queue était encore engagée dans l'un des yeux, alors que sa tête rentrait dans l'autre. Il ne sortait donc jamais complètement de la tête de mort, mais quand Cupidon s'avisait à le pincer, il y rentrait avec une vitesse stupéfiante.
En outre de ce petit autel, on remarquait ça et là dans la salle des images merveilleuses, qui se mouvaient comme si elles étaient vivantes avec une fantaisie tellement étonnante qu'il m'est impossible de la dépeindre ici. Ainsi, au moment où nous sortions, un chant tellement suave s'éleva dans la salle que je ne saurais dire s'il s'élevait du choeur des vierges qui y étaient restées ou des images mêmes.
Nous quittâmes donc la salle avec nos vierges, heureux et satisfaits de cette réception; nos musiciens nous attendaient sur le palier et nous descendîmes en leur compagnie; derrière nous la porte fut fermée et verrouillée avec soin.
Quand nous fûmes de retour dans notre salle, l'une des vierges s'exclama:
«Ma soeur, je suis étonnée que tu aies osé te mêler à tant de monde».
--«Chère soeur», répondit notre présidente, «celui-ci m'a fait plus de peur qu'aucun autre».
Et ce disant elle me désigna. Ces paroles me firent de la peine car je compris qu'elle se moquait de mon âge; j'étais en effet le plus âgé. Mais elle ne tarda pas à me consoler avec la promesse de me débarrasser de cette infirmité à condition de rester dans ses bonnes grâces.
Puis le repas fut servi et chacun prit place à côté de l'une des vierges dont la conversation instructive absorba toute notre attention; mais je ne puis trahir les sujets de leurs causeries et de leurs distractions. Les questions de la plupart de mes compagnons avaient trait aux arts; j'en conclus donc que les occupations favorites de tous, tant jeunes que vieux, se rattachaient à l'art. Mais moi, j'étais obsédé par la pensée de pouvoir redevenir jeune et j'étais un peu plus triste à cause de cela. La vierge s'en aperçut fort bien et s'écria:
«Je sais bien ce qui manque à ce jouvenceau. Que gagez-vous qu'il sera plus gai demain, si je couche avec lui la nuit prochaine?»
À ces mots elles partirent d'un éclat de rire et quoique le rouge me montât au visage, je dus rire moi-même de ma propre infortune. Mais l'un de mes compagnons se chargea de venger cette offense et dit:
«J'espère que non seulement les convives, mais aussi tes vierges ici présentes ne refuseront pas de témoigner pour notre frère et certifieront que notre présidente lui a formellement promis de partager sa couche cette nuit».
Cette réponse me remplit d'aise; la vierge répliqua:
«Oui, mais il y a mes soeurs; elles ne me permettraient jamais de garder le plus beau sans leur consentement».
--«Chère soeur», s'écria l'une d'elles, «nous sommes ravies de constater que ta haute fonction ne t'a pas rendue fière. Avec ta permission, nous voudrions bien tirer au sort les seigneurs que voici, afin de les partager entre nous comme compagnons de lit; mais tu auras, avec notre consentement, la prérogative de garder le tien».
Cessant de plaisanter sur ce sujet nous reprenions notre conversation; mais notre vierge ne put nous laisser tranquilles et recommença aussitôt:
«Mes seigneurs, si nous laissions à la fortune le soin de désigner ceux qui dormiront ensemble aujourd'hui?»
--«Eh bien!» dis-je, «s'il le faut absolument nous ne pouvons refuser cette offre».
Nous convînmes d'en faire l'expérience aussitôt après le repas; alors aucun de nous ne voulant s'y attarder plus longtemps, nous nous levâmes de table; de même nos vierges. Mais notre présidente nous dit:
«Non, le temps n'en est pas encore venu. Voyons cependant comment la fortune nous assemblera».
Nous quittâmes nos compagnes pour _discuter_ sur la manière de réaliser ce projet, mais cela était bien inutile et les vierges nous avaient séparés d'elles à dessein. En effet, la présidente nous proposa bientôt de nous placer en cercle dans un ordre quelconque; elle nous compterait alors en commençant par elle-même et le septième devrait se joindre au septième suivant, quel qu'il fût. Nous ne nous aperçûmes d'aucune supercherie; mais les vierges étaient tellement adroites qu'elles parvinrent à prendre des places déterminées tandis que nous pensions être bien mêlés et placés au hasard. La vierge commença donc à compter; après elle, la septième personne fut une vierge, en troisième lieu encore une vierge et cela continua ainsi jusqu'à ce que toutes les vierges fussent sorties, à notre grand ébahissement, sans que l'un de nous eût quitté le cercle. Nous restions donc seuls, en butte à la risée des vierges, et nous dûmes confesser que nous avions été trompés fort habilement. Car il est certain que quiconque nous aurait vu dans notre ordre aurait plutôt supposé que le ciel s'écroulerait que de nous voir tous éliminés. Le jeu se termina donc ainsi et il fallut laisser rire les vierges à nos dépens.