# Les Noces Chimiques

## Part 4

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Sa Majesté Royale, Mon Seigneur, aurait désiré de tout son cour que tous, ici présents eussent parus seulement sur Son invitation, pourvus de qualités suffisantes, pour assister en grand nombre, en Son honneur, à la fête nuptiale. Mais, comme Dieu tout-puissant en avait disposé autrement, Sa Majesté ne devait pas murmurer, mais continuer à se conformer aux usages antiques et louables de ce royaume, quelque fussent les désirs de Sa Majesté. Mais, afin que Sa clémence naturelle soit célébrée dans le monde entier, Elle est parvenue, avec l'aide de Ses conseillers et des représentants du royaume, à mitiger sensiblement la sentence habituelle. Ainsi, Elle voulait, premièrement, que les seigneurs et gouvernants, n'eussent pas seulement la vie sauve, mais même que la liberté leur fut rendue. Sa Majesté leur transmettait Sa prière amicale de se résigner sans aucune colère à ne pouvoir assister à la fête en Son honneur, de réfléchir que Dieu tout-puissant leur avait déjà confié sans cela une charge qu'ils étaient incapables de porter avec calme et soumission et que, d'ailleurs, le Tout-puissant partageait ses biens suivant une loi incompréhensible. De même, leur réputation ne serait pas atteinte par le fait d'avoir été exclus de notre Ordre, car il n'est pas donné à tous d'accomplir toutes choses. D'ailleurs les courtisans pervers qui les avaient trompés ne resteraient pas impunis. En outre, Sa Majesté était désireuse de leur communiquer sous peu un _Catalogue des Hérétiques_ et un _Index expurgatorium_, afin qu'ils pussent discerner dorénavant le bien du mal avec plus de facilités. De plus, comme Sa Majesté avait l'intention d'opérer un classement dans leur bibliothèque et de sacrifier à Vulcain les écrits trompeurs, Elle les priait de lui prêter leur aide amicale à cet effet. Sa Majesté leur recommandait également de gouverner leurs sujets; de manière à réprimer tout mal et toute impureté. Elle les exhortait de même à résister au désir de revenir inconsidérément, afin que l'excuse d'avoir été dupés ne fut reconnue comme mensongère et qu'ils ne fussent en butte à la risée et au mépris de tous. Enfin, si les soldats leur demandaient une rançon, Sa Majesté espérait que personne ne songerait à s'en plaindre et ne refuserait de se racheter soit avec une chaîne, soit avec tout autre objet qu'il aurait sous la main; puis il leur serait loisible de prendre congé de nous, amicalement, et de s'en retourner vers les leurs, accompagnés de nos voeux.

Les seconds qui n'avaient pu résister aux poids, un, trois et quatre, n'en seraient pas quittes à si bon compte, mais afin que la clémence de Sa Majesté leur fut sensible également, leur punition serait d'être dévêtus entièrement et renvoyés ensuite.

Ceux qui avaient été plus légers que les poids deux et cinq, seraient dévêtus et marqués d'un, de deux ou de plusieurs stigmates suivant qu'ils avaient été plus ou moins lourds.

Ceux qui avaient été soulevés par les poids six et sept et non par les autres, seraient traités avec moins de rigueur.

Et ainsi de suite; pour chacune des combinaisons une peine particulière était édictée. Il serait trop long de les énumérer toutes.

Les modestes, qui hier avaient renoncé à l'épreuve de leur plein gré seraient délivrés sans aucune punition.

Enfin, les fourbes qui n'avaient pu contrebalancer un seul poids seraient punis de mort par l'épée, la corde, l'eau ou les verges, suivant leurs crimes; et l'exécution de cette sentence aurait lieu irrévocablement pour l'exemple des autres.

Alors notre vierge rompit le bâton; puis la seconde vierge, celle qui avait lu la sentence, sonna de sa trompette et, s'approchant du rideau blanc; fit une profonde révérence.

Je ne puis omettre, ici, de révéler au lecteur, une particularité relative au nombre des prisonniers: Ceux qui pesaient un poids étaient au nombre de sept; ceux qui en pesaient deux, au nombre de vingt et un; pour trois poids il y en avait trente-cinq; pour quatre, trente-cinq; pour cinq, vingt et un; et pour six, sept. Mais pour le poids sept, il n'y en avait qu'un seul qui avait été soulevé avec peine; c'était celui que j'avais délivré; ceux qui avaient été soulevés aisément étaient en grand nombre. Ceux qui avaient laissé descendre tous les poids à terre étaient moins nombreux.

Et c'est ainsi que j'ai pu les compter et les noter soigneusement sur ma tablette tandis qu'ils se présentaient un à un. Or, chose étrange, tous ceux qui avaient pesé quelque chose étaient dans des conditions différentes. Ainsi ceux qui pesaient trois poids étaient bien au nombre de trente-cinq, mais l'un avait pesé 1, 2, 3, l'autre 3, 4, 5, le troisième 5, 6, 7 et ainsi de suite; de sorte, que par le plus grand miracle il n'y avait pas deux semblables parmi les cent vingt-six qui avaient pesé quelque chose; et je les nommerai bien tous, chacun avec ses poids si cela ne m'était défendu pour l'instant. Mais j'espère que ce secret sera révélé dans l'avenir avec son interprétation.

Après la lecture de cette sentence les seigneurs de la première catégorie exprimèrent une grande satisfaction, car, après cette épreuve rigoureuse, ils n'avaient osé espérer une punition aussi légère. Ils donnèrent plus encore que ce qu'on leur demanda et se rachetèrent avec des chaînes, des bijoux, de l'or, de l'argent, enfin tout ce qu'ils avaient sur eux.

Quoique l'on eût défendu aux serviteurs royaux de se moquer d'eux pendant leur départ, quelques railleurs ne purent réprimer le rire; et, en vérité, il était fort amusant de voir avec quelle hâte ils s'éloignèrent. Toutefois quelques-uns avaient demandé qu'on leur fît parvenir le catalogue promis afin qu'ils pussent faire le classement des livres selon le désir de Sa Majesté Royale, ce qu'on leur avait promis à nouveau. Sous le portail on présenta à chacun la coupe remplie de _breuvage d'oubli_ afin qu'aucun ne fut tourmenté par le souvenir de ces incidents.

Ils furent suivis par ceux qui s'étaient rétractés avant l'épreuve; on laissa passer ces derniers sans encombre, à cause de leur franchise et de leur honnêteté; mais on leur ordonna de ne jamais revenir dans d'aussi déplorables conditions. Toutefois si une révélation plus profonde les y invitait, ils seraient, comme les autres, des convives bienvenus.

Pendant ce temps les prisonniers des catégories suivantes furent dévêtus; et là encore on faisait des distinctions, suivant les crimes de chacun. On renvoya les uns tout nus, sans autres punitions; à d'autres on attacha des sonnettes et des grelots; quelques autres encore furent chassés à coup de fouet. En somme leurs punitions furent trop variées pour que je pusse les relater toutes.

Enfin ce fut le tour des derniers; leur punition demandait plus de temps, car suivant le cas, ils furent ou pendus ou décapités, ou noyés ou encore expédiés différemment. Pendant ces exécutions je ne pus retenir mes larmes, non tant par pitié pour eux--en toute justice, ils avaient mérité leur punition pour leurs crimes,--mais j'étais ému par cet aveuglement humain qui nous amène sans cesse à nous préoccuper avant tout de ce en quoi nous avons été scellés depuis la chute première.

C'est ainsi que le jardin qui regorgeait de monde un instant auparavant se vida, au point qu'il ne resta guère que les soldats.

Après ces événements il se fit un silence qui dura cinq minutes. Alors une belle licorne, blanche comme la neige, portant un collier en or signé de quelques caractères, s'approcha de la fontaine, et, ployant ses jambes de devant, s'agenouilla comme si elle voulait honorer le lion qui se tenait debout sur la fontaine. Ce lion, qui en raison de son immobilité complète m'avait semblé en pierre ou en airain, saisit aussitôt une épée nue qu'il tenait sous ses griffes et la brisa au milieu; je crois que les deux fragments tombèrent dans la fontaine. Puis il ne cessa de rugir jusqu'à ce qu'une colombe blanche, tenant un rameau d'olivier dans son bec, volât vers lui à tire d'ailes; elle donna ce rameau au lion qui l'avala ce qui lui rendit de nouveau le calme. Alors, en quelques bonds joyeux, la licorne revint à sa place.

Un instant après, notre vierge nous fit descendre du gradin par un escalier tournant et nous nous inclinâmes encore une fois devant la draperie; puis on nous ordonna de nous verser de l'eau de la fontaine sur les mains et sur la tête et de rentrer dans nos rangs après cette ablution jusqu'à ce que le Roi se fût retiré dans ses appartements par un couloir secret. On nous ramena alors du jardin dans nos chambres, en grande pompe et au son des instruments, tandis que nous nous entretenions amicalement. Et cela eut lieu vers quatre heures de l'après-midi.

Afin de nous aider à passer le temps agréablement, la vierge ordonna que chacun de nous fût accompagné par un page. Ces pages, richement vêtus, étaient extrêmement instruits et discouraient sur toute chose avec tant d'art que nous avions honte de nous-mêmes. On leur avait donné l'ordre de nous faire visiter le château--certaines parties seulement--et de nous distraire en tenant compte de nos désirs autant que possible.

Puis la vierge prit congé de nous en nous promettant d'assister au repas du soir; on célébrerait, aussitôt après, les cérémonies de la _Suspension des poids_; ensuite, il nous faudrait prendre patience jusqu'à demain, car demain seulement nous serions présentés au Roi.

Dès qu'elle nous eût quittés, chacun de nous chercha à s'occuper selon ses goûts. Les uns contemplèrent les belles inscriptions, les copièrent, et méditèrent sur la signification des caractères étranges; d'autres se réconfortèrent en buvant et en mangeant. Quant à moi, je me fis conduire par mon page par-ci, par-là, dans le château et je me réjouirai toute ma vie d'avoir fait cette promenade. Car, sans parler de maintes antiquités admirables, on me montra les caveaux des rois, auprès desquels j'ai appris plus que ce qu'enseignent tous les livres. C'est là que se trouve le merveilleux phénix, sur lequel j'ai fait paraître un petit traité il y a deux ans. J'ai l'intention de continuer à publier des traités spéciaux conçus sur le même plan et comportant le même développement sur le lion, l'aigle, le griffon, le faucon et autres sujets.

Je plains encore mes compagnons d'avoir négligé un trésor aussi précieux; cependant tout me porte à croire que telle a été la volonté de Dieu. J'ai profité plus qu'eux de la compagnie de mon page, car les pages conduisaient chacun suivant ses tendances intellectuelles, aux endroits et par les voies qui lui convenaient. Or, c'est à mon page qu'on avait confié les clefs et c'est pour cette raison que je goûtai ce bonheur avant les autres. Mais maintenant, quoiqu'il les appelât, ils se figuraient que ces tombeaux ne pouvaient se trouver que dans des cimetières, et là ils les verraient toujours à temps--si toutefois cela en valait la peine. Pourtant ces _monuments_, dont nous avons pris tous deux une copie exacte, ne resteront point secrets à nos disciples méritants.

Ensuite nous visitâmes tous deux l'admirable bibliothèque; elle était encore telle qu'elle avait existé avant la Réforme. Quoique mon coeur se réjouisse chaque fois que j'y pense, je n'en parlerai cependant point; d'ailleurs le catalogue en paraîtra sous peu. Près de l'entrée de cette salle, l'on trouve un gros livre, comme je n'en avais jamais vu; ce livre contient la reproduction de toutes les figures, salles et portes ainsi que des inscriptions et _énigmes_ réunies dans le château entier. Mais quoique j'eusse commencé à divulguer ces secrets, je m'arrête là, car je ne dois en dire davantage, tant que le monde ne sera pas meilleur qu'il n'est.

Près de chaque livre je vis le portrait de son auteur; j'ai cru comprendre que beaucoup de ces livres-là seront brûlés, afin que le souvenir même en disparaisse parmi les hommes de bien.

Quand nous eûmes terminé cette visite, sur le seuil même de la porte, un autre page arriva en courant; il dit quelques mots tout bas à l'oreille de notre page, prit les clefs qu'il lui tendait et disparut par l'escalier. Voyant que notre page avait affreusement pâli, nous l'interrogeâmes et, comme nous insistâmes, il nous informa que Sa Majesté défendait que quiconque visitât ni la _bibliothèque_ ni les tombeaux et il nous supplia de garder cette visite absolument secrète, afin de lui sauver la vie parce qu'il avait déjà nié notre passage dans ces endroits. A ces mots nous fûmes saisis de frayeur et aussi de joie; mais le secret en fut gardé strictement; personne d'ailleurs ne s'en soucia, quoique nous eussions passé trois heures dans les deux salles.

Sept heures venaient de sonner; cependant on ne nous appela pas encore à table. Mais les distractions sans cesse renouvelées nous faisaient oublier notre faim et à ce régime je jeûnerais volontiers ma vie durant. En attendant le repas on nous montra les fontaines, les mines et divers ateliers, dont nous ne pourrions produire l'équivalent avec toutes nos connaissances réunies. Partout les salles étaient disposées en demi-cercle, de sorte que l'on pouvait observer facilement l'Horloge précieuse établie au centre sur une tour élevée et se conformer à la position des planètes qui s'y reproduisait avec une précision admirable. Ceci nous montre à l'évidence par où pèchent nos artistes; mais il ne m'appartient pas de les en instruire.

Enfin je parvins à une salle spacieuse qui avait déjà été visitée par les autres; elle renfermait un Globe terrestre dont le diamètre mesurait trente pieds. Presque la moitié de cette sphère était sous le sol à l'exception d'une petite bande entourée de marches. Ce Globe était mobile et deux hommes le tournaient aisément de telle manière que l'on ne pouvait jamais apercevoir que ce qui était au-dessus de l'Horizon. Quoique j'eusse deviné qu'il devait être affecté à un usage particulier, je n'arrivais cependant pas à comprendre la signification de certains petits anneaux en or qui y étaient fixés ça et là. Cela fit sourire mon page, qui m'invita à les regarder plus attentivement. A la fin je découvris que ma patrie était marquée d'un anneau d'or; alors mon compagnon y chercha la sienne et trouva une marque semblable, et, comme cette constatation se vérifia encore pour d'autres qui avaient réussi dans l'épreuve, le page nous donna l'explication suivante qu'il nous certifia être véridique.

Hier, le vieil _Atlante_--tel est le nom de l'_Astronome_--avait annoncé à Sa Majesté que tous les points d'or correspondaient très exactement aux pays que certains des convives avaient déclarés comme leur patrie. Il avait vu que je n'avais pas osé tenter l'épreuve, _tandis que ma patrie était cependant marquée d'un point_; alors il avait chargé l'un des capitaines de demander que l'on nous pesât à tout hasard, sans risques pour nous, et cela parce que _la patrie de l'un de nous se distinguait par un signe très remarquable_. Il ajouta qu'il était, parmi les pages, celui qui disposait du plus grand pouvoir et que ce n'était pas sans raison qu'il avait été mis à ma disposition. Je lui exprimai ma gratitude, puis j'examinai ma patrie de plus près encore et je constatai qu'_à côté de l'anneau il y avait encore quelques beaux rayons_. Ce n'est pas pour me vanter ou me glorifier que je relate ces faits.

Ce _globe_ m'apprit encore bien des choses que toutefois je ne publierai pas. Que le lecteur tâche cependant de trouver pourquoi toutes les villes ne possèdent pas un _Philosophe_.

Ensuite on nous fit visiter l'intérieur du _Globe_; nous entrâmes de la manière suivante: Sur l'espace représentant la mer, qui prenait naturellement beaucoup de place, se trouvait une plaque portant trois dédicaces et le nom de _l'auteur_. Cette plaque se soulevait facilement et dégageait l'entrée par laquelle on pouvait pénétrer jusqu'au centre en abattant une planche mobile; il y avait de la place pour quatre personnes. Au centre, il n'y avait, en somme, qu'une planche ronde; mais quand on y était parvenu on pouvait contempler les étoiles en plein jour--toutefois à cet instant il faisait déjà sombre.--Je crois que c'étaient de pures escarboucles qui accomplissaient dans l'ordre leur cours naturel et ces étoiles resplendissaient avec une telle beauté que je ne pouvais plus me détacher de ce spectacle; plus tard le page raconta cela à la vierge qui me plaisanta maintes fois à ce sujet.

Mais l'heure du dîner était sonnée et je m'étais tellement attardé dans le _globe_ que j'allais arriver le dernier à table. Je me hâtai donc de remettre mon habit--je l'avais ôté auparavant--et je m'avançai vers la table; mais les serviteurs me reçurent avec tant de révérences et de marques de respect que, tout confus, je n'osai lever les yeux. Je passai ainsi, sans prendre garde, à côté de la vierge qui m'attendait; elle s'aperçut aussitôt de mon trouble, me saisit par mon habit et me conduisit ainsi à table.

Je me dispense de parler ici de la musique et des autres splendeurs, car, non seulement les paroles me manquent pour les dépeindre comme il conviendrait, mais encore je ne saurais ajouter à la louange que j'en ai faite plus haut; en un mot il n'y avait là que les productions de l'art le plus sublime.

Pendant le repas nous nous fîmes part de nos occupations de l'après-midi--cependant je tus notre visite à la bibliothèque et aux monuments.--Quand le vin nous eût rendus communicatifs, la vierge prit la parole comme suit:

"Chers seigneurs, en ce moment je suis en désaccord avec ma soeur. Nous avons un aigle dans notre appartement et chacune de nous deux voudrait être sa préférée; nous avons eu de fréquentes discussions à ce sujet. Pour en finir, nous décidâmes dernièrement de nous montrer à lui toutes les deux ensemble et nous convînmes qu'il appartiendrait à celle à qui il témoignerait le plus d'amabilité. Quand nous réalisâmes ce projet je tenais à la main un rameau de laurier, suivant mon habitude, mais ma soeur n'en avait point. Dès que l'aigle nous eut aperçues, il tendit à ma soeur le rameau qu'il tenait dans son bec et réclama le mien en échange; je le lui donnai. Alors chacune de nous voulut en conclure qu'elle était la préférée; que faut-il en penser?"

Cette question que la vierge nous posa par modestie, piqua notre curiosité, et chacun aurait bien voulu en trouver la solution. Mais tous les regards se dirigèrent vers moi, et l'on me pria d'émettre mon avis le premier; j'en fus tellement troublé que je ne pus répondre qu'en posant le même problème d'une manière différente et je dis:

«Madame, une seule difficulté s'oppose à la solution de la question qui serait facile à résoudre sans cela. J'avais deux compagnons qui m'étaient profondément attachés; mais comme ils ignoraient auquel des deux j'accordais ma préférence, ils décidèrent de courir aussitôt vers moi, dans la conviction que celui que j'accueillirais le premier avait ma prédilection. Cependant, comme l'un d'eux ne pouvait suivre l'autre, il resta en arrière et pleura; je reçus l'autre avec étonnement. Quand ils m'eurent expliqué le but de leur course, _je ne pus me déterminer à donner une solution à leur question et je dus remettre ma décision_, jusqu'à ce que je fusse éclairé sur mes propres sentiments».

La vierge fut surprise de ma réponse; elle comprit fort bien ce que je voulais dire et répliqua: «Eh bien! nous sommes quittes».

Puis elle demanda l'avis des autres. Mon récit les avait déjà éclairés; celui qui me succéda parla donc ainsi:

«Dans ma ville une vierge fut condamnée à mort dernièrement; mais comme son juge en eut pitié, il fit proclamer que celui qui voudrait entrer en lice pour elle, afin de prouver son innocence par un combat serait admis à faire cette preuve. Or elle avait deux galants, dont l'un s'arma aussitôt et se présenta dans le champ clos pour y attendre un adversaire. Bientôt après, l'autre y pénétra également; mais comme il était arrivé trop tard, il prit le parti de combattre et de se laisser vaincre, afin que la vierge eût la vie sauve. Lorsque le combat fut terminé, ils réclamèrent la vierge tous les deux. Et dites-moi maintenant, messeigneurs, à qui la donnez-vous?»

Alors la vierge ne put s'empêcher de dire: «Je croyais vous apprendre beaucoup et me voici prise à mon propre piège; je voudrais cependant savoir si d'autres prendront la parole?»

«Certes,» répondit un troisième. «Jamais on ne m'a raconté plus étonnante aventure que celle qui m'est arrivée. Dans ma jeunesse, j'aimais une jeune fille honnête, et, pour que mon amour pût atteindre son but, je dus me servir du concours d'une petite vieille, grâce à laquelle je réussis finalement. Or, il advint que les frères de la jeune fille nous surprirent au moment où nous étions réunis tous les trois. Ils entrèrent dans une colère si violente qu'ils voulurent me tuer; mais, à force de les supplier, ils me firent jurer enfin _de les prendre toutes les deux à tour de rôle comme femmes légitimes, chacune pendant un an. Dites-moi, messeigneurs par laquelle devais-je commencer, par la jeune ou par la vieille?_»

Cette énigme nous fit rire longtemps; et quoique l'on entendit chuchoter, personne ne voulut se prononcer.

Ensuite, le quatrième débuta comme suit:

«Dans une ville demeurait une honnête dame de la noblesse, qui était aimée de tous, mais particulièrement d'un jeune gentilhomme; comme celui-ci devenait par trop pressant, elle crut s'en débarrasser en lui promettant d'accéder à son désir, s'il pouvait la conduire en plein hiver dans un beau jardin verdoyant, rempli de roses épanouies, et en lui enjoignant de ne plus reparaître devant elle jusque-là. Le gentilhomme parcourut le monde à la recherche d'un homme capable de produire ce miracle et rencontra finalement un petit vieillard qui lui en promit la réalisation en échange de la moitié de ses biens. L'accord s'étant fait sur ce point, le vieillard s'exécuta; alors, le galant invita la dame à venir dans son jardin. A l'encontre de son désir, celle-ci le trouva tout verdoyant, gai et agréablement tempéré et elle se souvint de sa promesse. Dès lors elle n'exprima que ce seul souhait, qu'on lui permît de retourner encore une fois près de son époux; et lorsqu'elle l'eut rejoint elle lui confia son chagrin en pleurant et en soupirant. Or, le seigneur, entièrement rassuré sur les sentiments de fidélité de son épouse, la renvoya à son amant, estimant qu'à un tel prix il l'avait gagnée. Le gentilhomme fut tellement touché par cette droiture que, dans la crainte de pécher en prenant une honnête épouse, il la fit retourner prés de son seigneur, en tout honneur. Mais, quand le petit vieillard connut la probité de tous deux, il résolut de rendre tous les biens au gentilhomme, tout pauvre qu'il était, et repartit. Et maintenant, chers seigneurs, j'ignore laquelle de ces personnes s'est montrée la plus honnête».

Nous nous taisions, et la vierge, sans répondre davantage demanda qu'un autre voulût bien continuer.

Le cinquième continua donc comme suit:

«Chers seigneurs, je ne ferai point de grands discours. Qui est plus joyeux, celui qui contemple l'objet qu'il aime ou celui qui y pense seulement?»

--«Celui qui le contemple» dit la vierge.--«Non,» répliquai-je. Et la discussion allait éclater lorsqu'un sixième prit la parole:

«Chers Seigneurs, je dois contracter une union. J'ai le choix entre une jeune fille, une mariée et une veuve; aidez-moi à sortir d'embarras et je vous aiderai à résoudre la question précédente».

Le septième répondit:

