Les Noces Chimiques

Part 3

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Ces chutes me mirent en gaieté; quand je vis des présomptueux, pleins d'ardeur pour assister aux noces, s'élancer dans les airs, y planer un long moment, puis tomber honteusement en entraînant du même coup quelques voisins, je me réjouis de tout mon cour. Je fus heureux également quand l'un des modestes qui s'était contenté de la terre fut détaché sans bruit, de sorte que ses voisins même ne s'en aperçurent point. Je goûtais ce spectacle avec le plus grand contentement, quand un de mes compagnons me poussa si maladroitement que je m'éveillai en sursaut, fort mécontent. Je réfléchis cependant à mon songe et je le racontai à mon frère qui était également couché près de moi. Il m'écouta avec satisfaction et souhaita que cela fût l'heureux présage d'un secours.

C'est en nous entretenant de cet espoir que nous passâmes le reste de la nuit en appelant le jour de tous nos désirs.

TROISIÈME JOUR

Le jour pointa. Dès que le soleil parut derrière la montagne pour accomplir sa tâche dans la hauteur du ciel, nos vaillants combattants commencèrent à sortir de leur lit et à se préparer peu à peu pour l'épreuve. Ils arrivèrent dans la salle, l'un après l'autre, se souhaitèrent mutuellement le bonjour et s'empressèrent de nous demander si nous avions bien dormi; en voyant nos liens beaucoup nous raillèrent; il leur semblait risible que nous nous fussions soumis par peur, plutôt que d'avoir osé à tout hasard, comme eux; toutefois, quelques-uns dont le coeur ne cessait de battre fort, se gardaient de les approuver. Nous nous excusâmes de notre inintelligence, en exprimant l'espoir qu'on nous laisserait bientôt partir libres et que cette raillerie nous servirait de leçon à l'avenir; puis nous leur fîmes remarquer qu'eux, par contre, n'étaient pas encore libres à coup sûr et qu'il se pourrait qu'ils eussent de grands dangers à surmonter.

Enfin, quand nous fûmes tous réunis, nous entendîmes comme la veille l'appel des trompettes et des tambours. Nous nous attendions à voir paraître le fiancé; mais quant à cela beaucoup ne l'ont jamais vu.

C'était encore la vierge d'hier, vêtue entièrement de velours rouge et ceinte d'un ruban blanc; une couronne verte de lauriers paraît admirablement son front. Sa suite était formée, non plus de lumières, mais d'environ deux cents hommes armés, tous vêtus de rouge et de blanc, comme elle. Se levant avec grâce, elle s'avança vers les prisonniers et, nous ayant salués, elle dit brièvement: «Mon maître sévère est satisfait de constater que quelques-uns parmi vous se sont rendus compte de leur misère; aussi en serez-vous récompensés». Et lorsqu'elle me reconnut à mon habit elle rit et dit: «Toi aussi tu t'es soumis au joug? Et moi qui croyais que tu t'étais si bien préparé! ». Avec ces paroles elle me fit venir les larmes aux yeux.

Sur ce, elle fit délier nos cordes, puis elle ordonna de nous attacher deux par deux et de nous conduire à l'emplacement qui nous était réservé d'où nous pourrions facilement voir la balance; puis elle ajouta: «Il se pourrait que le sort de ceux-ci fût préférable à celui de plusieurs des audacieux qui sont encore libres».

Cependant la balance, tout en or, fut suspendue au centre de la salle; à côté d'elle on disposa une petite table portant sept poids. Le premier était assez gros; sur ce poids on en avait posé quatre plus petits; enfin deux gros poids étaient placés à part. Relativement à leur volume, les poids étaient si lourds qu'aucun esprit humain ne pourrait le croire ou le comprendre.

Puis la vierge se tourna vers les hommes armés, dont chacun portait une corde à côté de son épée et les divisa en sept sections conformément au nombre des poids; elle choisit un homme dans chaque section pour poser les poids sur la balance, puis elle retourna à son trône surélevé.

Aussitôt, s'étant inclinée elle prononça les paroles suivantes:

Si quelqu'un pénètre dans l'atelier d'un peintre, Et sans rien comprendre à la peinture A la prétention d'en discourir avec emphase, Il est la risée de tous.

Celui donc qui pénètre dans l'Ordre des Artistes Et, sans avoir été élu, Se vante de ses ouvres, Est la risée de tous.

Aussi, ceux qui monteront sur la balance Sans peser autant que les poids, Et seront soulevés avec fracas Seront la risée de tous.

Dès que la vierge eut achevé, l'un des pages invita ceux qui devaient tenter l'épreuve à se placer suivant leur rang et à monter l'un après l'autre sur le plateau de la balance. Aussitôt l'un des empereurs vêtu d'un habit luxueux, se décida; il s'inclina d'abord devant la vierge et monta. Alors chaque préposé posa son poids dans l'autre plateau et l'empereur résista à l'étonnement de tous. Toutefois le dernier poids fut trop lourd pour lui et le souleva, ce qui l'affligea au point que la vierge même parut en avoir pitié; aussi fit-elle signe aux siens de se taire. Puis le bon empereur fut lié et remis à la sixième section.

Après lui vint un empereur qui se campa fièrement sur la balance; comme il cachait un grand et gros livre sous son vêtement, il se croyait bien certain d'avoir le poids requis. Mais il compensa à peine le troisième poids et le suivant l'enleva sans miséricorde. Dans sa frayeur il laissa échapper son livre et tous les soldats se mirent à rire. Il fut donc lié et confié à la garde de la troisième section. Plusieurs empereurs lui succédèrent et eurent le même sort; leur échec provoqua le rire et ils furent liés.

Après eux s'avança un empereur de petite taille, portant une barbiche brune et crépue. Après la révérence d'usage il monta également et fut trouvé tellement constant que l'on n'aurait sans doute pas pu le soulever avec plus de poids encore. Alors la vierge se leva vivement, s'inclina devant lui et lui fit mettre un vêtement de velours rouge; elle lui donna en outre une branche de laurier, dont elle avait une provision à côté d'elle et le pria de s'asseoir sur les marches de son trône.

Il serait trop long de raconter comment se comportèrent les autres empereurs, les rois et les seigneurs, mais je ne dois pas omettre de relater que bien peu d'entre eux sont sortis victorieux de l'épreuve. Toutefois, contre mon attente, bien des vertus devinrent manifestes: ceux-ci résistèrent à tel ou tel poids ceux-là à deux, d'autres à trois, quatre ou cinq. Mais bien peu avaient la véritable perfection; et tous ceux qui échouèrent furent la risée des soldats rouges.

Quand les nobles, les savants et autres eurent également subi l'épreuve, et que dans chaque état on eut trouvé tantôt un, tantôt deux justes, souvent aucun, ce fut le tour de messeigneurs les fourbes et des flatteurs, faiseurs de _Lapis Spitalauficus_. On les posa sur la balance avec de telles railleries que, malgré mon affliction, je faillis éclater de rire et que même les prisonniers ne purent s'en empêcher. Car à ceux-là, pour la plupart on n'accorda même pas un jugement sévère; mais ils furent chassés de la balance à coups de fouet et conduits à leurs sections près des autres prisonniers.

De toute cette grande foule il subsista un si petit nombre que je rougirais de le révéler. Parmi les élus il y eut aussi des personnes haut placées mais les unes comme les autres furent honorées d'un vêtement de velours, et d'une branche de laurier.

Quand tous eurent passé par cette épreuve sauf nous, pauvres chiens enchaînés deux par deux, un capitaine s'avança et dit: «Madame, s'il plaisait à votre Honneur, on pourrait peser ces pauvres gens qui avouent leur inaptitude, sans risque pour eux, mais pour notre plaisir seulement; peut-être trouverait-on quelque juste parmi eux».

Tout d'abord cette proposition ne laissa de me chagriner, car, dans ma peine, j'avais au moins la consolation de ne pas être exposé honteusement et chassé de la balance à coups de fouet. J'étais convaincu que beaucoup de ceux qui étaient prisonniers maintenant eussent préféré passer dix nuits dans la salle où nous avions couché que de subir un échec si pitoyable. Mais comme la vierge donna son assentiment il fallut bien se soumettre. Nous fûmes donc déliés et posés l'un après l'autre. Quoique mes compagnons échouassent le plus souvent, on leur épargna les sarcasmes et les coups de fouet et ils se rangèrent de côté, en paix.

Mon camarade passa le cinquième; il persista admirablement à la satisfaction de beaucoup d'entre nous et à la grande joie du capitaine qui avait proposé l'épreuve; il fut donc honoré par la vierge selon la coutume.

Les deux suivants étaient trop légers.

J'étais le huitième. Lorsque tout tremblant je pris place sur la balance, mon camarade, déjà vêtu de son habit de velours m'engagea d'un regard affectueux, et, même, la vierge eut un léger sourire. Je résistai à tous les poids; la vierge ordonna alors d'employer la force pour me soulever et trois hommes pesèrent encore sur l'autre plateau; ce fut en vain.

Aussitôt l'un des pages se leva et clama d'une voix éclatante:

«_C'est lui_».

L'autre page répliqua: «Qu'il jouisse donc de sa liberté». La vierge acquiesça, et, non seulement je fus reçu avec les cérémonies habituelles, mais, de plus, l'on m'autorisa à délivrer un des prisonniers à mon choix. Sans me plonger dans de longues réflexions, je choisis le premier des empereurs, dont l'échec me faisait pitié depuis longtemps. Il fut délié aussitôt et on le rangea près de nous en lui accordant tous les honneurs.

Au moment où le dernier prenait place sur la balance--dont les poids furent trop lourds pour lui--, la vierge aperçut les roses que j'avais détachées de mon chapeau et que je tenais à la main; elle me fit la grâce de me les demander par son page et je les lui donnai avec joie.

C'est ainsi que le premier acte se termina à dix heures du matin; sa fin fut marquée par une sonnerie de trompettes, invisibles pour nous à ce moment.

En attendant le jugement, les sections emmenèrent leurs prisonniers. Le conseil fut composé des cinq préposés et de nous-mêmes, et l'affaire fut exposée par la vierge faisant office de présidente; puis on demanda à chacun son avis sur la punition à infliger aux prisonniers.

La première opinion émise fut de les punir tous de mort, les uns plus durement que les autres, attendu qu'ils avaient eu l'audace de se présenter malgré qu'ils connussent les conditions requises, clairement énoncées.

D'autres proposèrent de les retenir prisonniers. Mais ces propositions ne furent approuvées ni par la présidente ni par moi. Finalement on prit une décision conforme à l'avis émis par l'empereur que j'avais délivré, par un prince, par mon camarade et par moi: les premiers, seigneurs de rang élevé, seraient conduits discrètement hors du château; les seconds seraient congédiés avec plus de mépris; les suivants seraient déshabillés et mis dehors tout nus; les quatrièmes seraient fouettés par les verges ou chassés par les chiens; mais ceux qui avaient reconnu leur indignité et renoncé à l'épreuve hier soir, repartiraient sans punition. Enfin, les audacieux qui s'étaient conduits si honteusement au repas d'hier, seraient punis de prison ou de mort selon la gravité de leurs forfaits.

Cet avis eut l'assentiment de la vierge et fut accepté définitivement; on accorda en outre un repas aux prisonniers. On leur fit part aussitôt de cette faveur et le jugement fut fixé à douze heures de l'après-midi. Cette décision prise, l'assemblée se sépara.

La vierge se retira avec les siens dans sa retraite coutumière; on nous fit servir une collation sur la première table de la salle avec la prière de nous contenter de cela jusqu'à ce que l'affaire fut complètement terminée; ensuite on nous conduirait devant le saint fiancé et la fiancée, ce que nous apprîmes avec joie.

Cependant les prisonniers furent amenés dans la salle; on les plaça selon leur rang avec la recommandation de se conduire plus décemment qu'auparavant; mais cette exhortation était superflue car ils avaient perdu leur arrogance. Et je puis affirmer, non par flatterie, mais par amour de la vérité, que les personnes de rang élevé savaient en général mieux se résigner de cet échec inattendu, car, quoique assez dure, leur punition était juste. Les serviteurs leur restaient invisibles, tandis qu'ils étaient devenus visibles pour nous; cette constatation nous fut une grande joie.

Mais, quoique la fortune nous eût favorisés, nous ne nous estimions cependant pas supérieurs aux autres et nous les engagions à reprendre courage en leur disant qu'ils ne seraient pas traités trop durement. Ils auraient voulu connaître la sentence; mais nous étions tenus au silence de sorte qu'aucun de nous ne pouvait les renseigner. Cependant nous les consolions de notre mieux et nous les invitions à boire avec nous dans l'espoir que le vin les égayerait.

Notre table était recouverte de velours rouge et les coupes étaient en or et argent; ce qui ne laissait d'étonner et d'humilier les autres. Avant que nous eussions pris place à table, les deux pages vinrent présenter à chacun de nous, de la part du fiancé, une Toison d'or portant l'image d'un Lion volant, en nous priant de nous en parer pour le repas. Ils nous exhortèrent à maintenir dûment la réputation et la gloire de l'Ordre;--Car S. M. nous conférait l'Ordre dès cet instant, et nous confirmerait bientôt cet honneur avec la solennité convenable.--Nous reçûmes la Toison avec le plus grand respect et nous nous engageâmes à exécuter fidèlement ce qu'il plairait à Sa Majesté de nous ordonner.

En outre, le page tenait la liste de nos demeures; je ne chercherais pas à cacher la mienne si je ne craignais qu'on ne me taxât d'orgueil, péché, qui cependant ne peut surmonter l'épreuve du quatrième poids.

Or, comme nous étions traités d'une manière merveilleuse, nous demandâmes à l'un des pages s'il nous était permis de faire porter quelques aliments à nos amis prisonniers, et, comme il n'y avait aucun empêchement à cela, nous leur en fûmes porter abondamment par les serviteurs, toujours invisibles pour eux. Ils ignoraient donc, de ce fait, d'où leur venaient les aliments; c'est pourquoi je voulus en porter moi-même à l'un d'eux; mais aussitôt l'un des serviteurs qui se trouvaient derrière moi m'en dissuada amicalement. Il m'assura que si l'un des pages avait compris mon intention, le roi en serait informé et me punirait certainement; mais comme personne ne s'en était aperçu, sinon lui, il ne se trahirait point. Toutefois, il m'invita à mieux garder le secret de l'Ordre dorénavant. Et en me parlant ainsi, le serviteur me rejeta si violemment sur mon siège, que j'y restai comme brisé pendant longtemps. Néanmoins je le remerciai de son avertissement bienveillant, dans la mesure où mon trouble et mon effroi le permirent.

Bientôt les trompettes sonnèrent; comme nous avions remarqué que cette sonnerie annonçait la vierge, nous nous apprêtâmes à la recevoir. Elle apparut sur son trône, avec le cérémonial habituel, précédée de deux pages qui portaient, le premier une coupe en or, l'autre un parchemin. Elle se leva avec grâce, prit la coupe des mains du page et nous la remit par ordre du Roi afin que nous la fassions circuler en son honneur. Le couvercle de cette coupe représentait une Fortune exécutée avec un art parfait; elle tenait dans sa main un petit drapeau rouge déployé. Je bus; mais la vue de cette image me remplit de tristesse car j'avais éprouvé la perfidie de la fortune.

La vierge était parée, comme nous, de la Toison d'or et du Lion, je présumai donc qu'elle devait être la présidente de l'Ordre. Quand nous lui demandâmes le nom de cet Ordre, elle nous répondit, qu'elle ne nous le révélerait qu'après le jugement des prisonniers et l'exécution de la sentence; car leurs yeux étaient encore fermés pour la lumière de cette révélation, et les événements heureux qui nous étaient survenus ne pouvaient être pour eux que pierres d'achoppement et objets de scandale, quoique les faveurs que l'on nous avait accordées ne fussent rien en comparaison des honneurs qui nous étaient réservés.

Puis, des mains du second page, elle prit le parchemin; il était divisé en deux parties. S'adressant alors au premier groupe de prisonniers la vierge lut à peu près ce qui suit: Les prisonniers devaient confesser qu'ils avaient ajouté foi trop aisément aux enseignements mensongers des faux livres; qu'ils s'étaient cru beaucoup trop méritants; de sorte, qu'ils avaient osé se présenter dans ce palais où ils n'avaient jamais été conviés; que, peut-être, la plupart comptaient y trouver de quoi vivre ensuite avec plus de pompe et d'ostentation; en outre, qu'ils s'étaient excités mutuellement pour s'enfoncer dans cette honte et qu'ils méritaient une punition sévère pour tout cela.

Et ils le confessèrent avec humilité et soumission.

Puis le discours s'adressa plus durement aux prisonniers de la deuxième catégorie. Ils étaient convaincus en leur intérieur d'avoir composé de faux livres, trompé leur prochain et abaissé ainsi l'honneur royal aux yeux du monde. Ils n'ignoraient pas de quelles figures impies et trompeuses ils avaient fait usage. Ils n'avaient même pas épargné la _Trinité Divine_; bien plus, ils avaient tenté de s'en servir pour duper tout le monde. Mais maintenant les procédés qu'ils avaient employés pour tendre des pièges aux vrais convives pour leur substituer des insensés, étaient mis à découvert. En outre, nul n'ignorait qu'ils se plaisaient dans la prostitution, l'adultère, l'ivrognerie et autres vices qui sont tous contraires à l'ordre public de ce royaume. En somme, ils savaient qu'ils avaient abaissé, auprès des humbles, la Majesté Royale même; ils devaient donc confesser qu'ils étaient des fourbes, des menteurs et des scélérats notoires, qu'ils méritaient d'être séparés des honnêtes gens et d'être punis sévèrement.

Nos gaillards ne convinrent pas volontiers de tout cela; mais, comme la vierge les menaçait de mort, tandis que le premier groupe les accusait véhémentement et se plaignait d'une seule voix d'avoir été dupé par eux, ils finirent par avouer, pour échapper à de plus grands maux. Cependant ils prétendaient que l'on ne devait pas les traiter avec une rigueur excessive car les grands seigneurs, désireux d'entrer dans le château les avait alléchés par de belles promesses pour obtenir leur aide; cela les avait amenés à ruser de mille manières pour happer l'appât, et, de fil en aiguille, ils avaient été entraînés jusque-là. Ainsi donc, à leur avis, ils n'avaient pas démérité plus que les seigneurs, parce qu'ils n'avaient pas réussi. Car les seigneurs auraient dû comprendre qu'ils ne se seraient pas exposés à de grands dangers en escaladant les murs avec eux, contre une faible rémunération, s'ils avaient pu entrer en toute sécurité. D'autre part, certains livres avaient été édités si fructueusement que ceux qui se trouvaient dans le besoin se crurent autorisés à exploiter cette source de bénéfices. Ils espéraient donc que, si l'on voulait rendre un jugement équitable et, sur leur demande pressante, examiner leur cas avec soin, l'on chercherait en vain une action blâmable à leur charge, car ils avaient agi en serviteurs des seigneurs.--C'est avec, de tels arguments qu'ils cherchaient à s'excuser.

Mais on leur répondit que Sa Majesté Royale était décidée à les punir tous, toutefois avec plus ou moins de sévérité; car les raisons qu'ils invoquaient étaient, en effet, véridiques en partie, c'est pourquoi les seigneurs ne resteraient point sans punition. Mais ceux qui, de leur propre initiative avaient proposé leurs services, et ceux qui avaient circonvenu et entraîné des ignorants malgré leur volonté, devaient se préparer à mourir. Le même sort serait réservé à ceux qui avaient lésé Sa Majesté Royale par leur mensonges, ce dont ils pouvaient se convaincre eux-mêmes par leurs écrits et leurs livres.

Alors ce furent des plaintes lamentables, des pleurs, des supplications, des prières et des prosternations, qui cependant demeurèrent sans effet. Et je fus étonné de voir que la vierge supporta cela si vaillamment, tandis que, pleins de commisération, nous ne pûmes retenir nos larmes, quoique beaucoup d'entre eux nous eussent infligé maints peines et tourments. Loin de s'attendrir elle fit chercher par son page tous les chevaliers qui s'étaient rangés près de la balance. On leur ordonna de s'emparer de leurs prisonniers et de les conduire en file dans le jardin, chaque soldat devait se placer à côté de son prisonnier. Je remarquai, non sans étonnement, avec quelle aisance chacun reconnut le sien. Ensuite mes compagnons de la nuit précédente furent autorisés à sortir librement dans le jardin pour assister à l'exécution de la sentence.

Dès qu'ils furent sortis, la vierge descendit de son trône et nous invita à nous asseoir sur les marches afin de paraître au jugement. Nous obéîmes sans tarder en abandonnant tout sur la table, hormis la coupe que la vierge confia à un page. Alors le trône se souleva tout entier et s'avança avec une telle douceur qu'il nous sembla planer dans l'air; nous arrivâmes ainsi dans le jardin et nous nous levâmes.

Le jardin ne présentait aucune particularité; toutefois des arbres avaient été distribués avec art et une source délicieuse y jaillissait d'une fontaine, décorée d'images merveilleuses, d'inscriptions et de signes étranges; j'en parlerai plus amplement dans le prochain livre s'il plaît à Dieu.

Un amphithéâtre en bois orné d'admirables décors avait été dressé dans ce jardin. Il y avait quatre gradins superposés; le premier, d'un luxe plus resplendissant était masqué par un rideau en taffetas blanc; nous ignorions donc si quelqu'un s'y trouvait à ce moment. Le second était vide et à découvert; les deux derniers étaient de nouveau cachés à nos regards par des rideaux de taffetas rouge et bleu.

Lorsque nous fûmes près de cet édifice la vierge s'inclina très bas; nous en fûmes très impressionnés, car cela signifiait clairement que le Roi et la Reine n'étaient pas loin. Nous saluâmes donc également. Puis la vierge nous conduisit par l'escalier au second gradin, où elle prit la première place, les autres conservant leur ordre.

Je ne puis raconter à cause des méchantes langues, comment l'empereur que j'avais délivré se comporta envers moi, tant à cet endroit que précédemment à table; car il se rendait facilement compte dans quels soucis et tourments il attendrait l'heure du jugement, tandis que maintenant, grâce à moi, il était parvenu à cette dignité.

Sur ces entrefaites, la vierge qui m'avait apporté jadis l'invitation et que je n'avais plus aperçu depuis, s'approcha de nous; elle sonna de sa trompette et, d'une voix forte, elle ouvrit la séance par le discours suivant: