Les Noces Chimiques

Part 2

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A ce moment seulement, je me rendis compte que j'avais agi sans réflexion; j'étais entré dans une voie qu'il m'était interdit d'abandonner dorénavant sous peine d'une punition sévère. Je m'en serais consolé si je n'avais regretté vivement d'avoir laissé ma besace et mon pain au pied de l'arbre sans pouvoir les reprendre; car dès que je voulais me retourner, le vent me fouettait avec tant de violence qu'il me jetait aussitôt à terre; par contre en poursuivant mon chemin je ne sentais plus la tourmente. Je compris alors que m'opposer au vent, c'était perdre la vie.

Je me mis donc en route en portant patiemment ma croix, et, comme le sort en était jeté, je pris la résolution de faire tout mon possible pour arriver au but avant la nuit. Maintes fausses routes se présentaient devant moi; mais je les évitai grâce à ma boussole, en refusant de quitter d'un pas le méridien, malgré que le chemin fût fréquemment si rude et si peu praticable que je croyais m'être égaré. Tout en cheminant, je pensais sans cesse à la colombe et au corbeau, sans parvenir à en comprendre la signification.

Enfin je vis au loin un portail splendide, sur une haute montagne; je m'y hâtais malgré qu'il fût très, très éloigné de ma route, car le soleil venait de se cacher derrière les montagnes sans que j'eusse pu apercevoir une ville au loin. J'attribue cette découverte à Dieu seul qui aurait bien pu me laisser continuer mon chemin sans m'ouvrir les yeux, car j'aurais pu le dépasser facilement sans le voir.

Je m'en approchai, dis-je, avec la plus grande hâte et quand j'y parvins les dernières lueurs du crépuscule me permirent encore d'en distinguer l'ensemble.

Or c'était un Portail Royal admirable, fouillé de sculptures représentant des mirages et des objets merveilleux dont plusieurs avaient une signification particulière, comme je l'ai su plus tard. Tout en haut le fronton portait ces mots:

LOIN D'ICI, ÉLOIGNEZ-VOUS PROFANES. [_Procul hinc, procul ite prophani_]

avec d'autres inscriptions dont on m'a défendu sévèrement de parler.

Au moment où j'arrivai au portail, un inconnu, vêtu d'un habit bleu du ciel, vint à ma rencontre. Je le saluai amicalement et il me répondit de même en me demandant aussitôt ma lettre d'invitation. Oh! combien fus-je joyeux alors de l'avoir emportée avec moi car j'aurais pu l'oublier aisément, ce qui, d'après lui, était arrivé à d'autres. Je la lui présentai donc aussitôt; non seulement il s'en montra satisfait, mais à ma grande surprise, il me dit en s'inclinant: «Venez, cher frère, vous êtes mon hôte bienvenu». Il me pria ensuite de lui dire mon nom, je lui répondis que j'étais le frère de la _Rose-Croix Rouge_, il en témoigna une agréable surprise. Puis il me demanda: «Mon frère, n'auriez-vous pas apporté de quoi acheter un insigne?» Je lui répliquai que je n'étais guère fortuné mais que je lui offrirais volontiers ce qui pourrait lui plaire parmi les objets en ma possession. Sur sa demande, je lui fis présent de ma fiole d'eau, et il me donna en échange un insigne en or qui ne portait que ces deux lettres: S.C. [_Sanctitate constantia, Sponsus Charus, Spes Charitas_: Constance par la sainteté; Fiancé par amour; Espoir par la charité.] Il m'engagea à me souvenir de lui dans le cas où il pourrait m'être utile. Sur ma question il m'indiqua le nombre des convives entrés avant moi; enfin, par amitié, il me remit une lettre cachetée pour le gardien suivant.

Tandis que je m'attardais à causer avec lui, la nuit vint; on alluma sous la porte un grand falot afin que ceux qui étaient encore en route pussent se diriger. Or le chemin qui conduisait au château se déroulait entre deux murs; il était bordé de beaux arbres portant fruits. On avait suspendu une lanterne à un arbre sur trois de chaque côté de la route et une belle vierge vêtue d'une robe bleue venait allumer toutes ces lumières avec une torche merveilleuse; et je m'attardais plus qu'il n'était sage à admirer ce spectacle d'une beauté parfaite.

Enfin l'entretien prit fin et après avoir reçu les instructions utiles je pris congé du premier gardien. Tout en cheminant je fus pris du désir de savoir ce que contenait la lettre; mais comme je ne pouvais croire à une mauvaise intention du gardien je résistai à la tentation.

J'arrivai ainsi à la deuxième porte qui était presque semblable à la première; elle n'en différait que par les sculptures et les symboles secrets. Sur le fronton on lisait:

DONNEZ ET L'ON VOUS DONNERA. [_Date et dabitur vobis_.]

Un lion féroce, enchaîné sous cette porte, se dressa dès qu'il m'aperçut et tenta de bondir sur moi en rugissant; il réveilla ainsi le second gardien qui était couché sur une dalle en marbre; celui-ci me pria d'approcher sans crainte. Il chassa le lion, prit la lettre que lui je tendis en tremblant et me dit en s'inclinant profondément: «Bienvenu en Dieu soit l'homme que je désirais voir depuis longtemps». Ensuite il me présenta un insigne et me demanda si je pouvais l'échanger. Comme je ne possédais plus rien que mon sel, je lui offris et il accepta en me remerciant. Cet insigne ne portait encore que deux lettres: S. M. [_Studio merentis; Sal memor; Sponso mittendus; Sal mineralis; Sal menstrualis:_ Désir de mériter; Sel du souvenir; Produit par le fiancé; Sel minéral; Sel des menstrues.]

Comme je m'apprêtais à converser avec lui également, on sonna dans le château; alors le gardien me pressa de courir de toute la vitesse de mes jambes, sinon tout mon travail et mes efforts seraient vains car on commençait déjà à éteindre toutes les lumières en haut. Je me mis immédiatement à courir, sans saluer le gardien car je craignais d'arriver trop tard, non sans raison.

En effet, quelque rapide que fût ma course, la vierge me rejoignait déjà et derrière elle on éteignait toutes les lumières. Et je n'aurais pu rester dans le bon chemin si elle n'avait fait arriver une lueur de son flambeau jusqu'à moi. Enfin, poussé par l'angoisse, je parvins à entrer juste derrière elle; à cet instant même les portes furent refermées si brusquement que le bas de mon vêtement fut pris; et je dus l'y abandonner car ni moi ni ceux qui appelaient à ce moment au dehors, ne pûmes obtenir du gardien de la porte qu'il l'ouvrît de nouveau; il prétendit avoir remis les clefs à la vierge, qui les aurait emportées dans la cour.

Je me retournai encore pour examiner la porte; c'était un chef-d'oeuvre admirable et le monde entier n'en possédait pas une qui l'égalât. A côté de la porte se dressaient deux colonnes; l'une d'elles portait une statue souriante, avec l'inscription: CONGRATULATEUR [_Congratulor._]; sur l'autre la statue cachait sa figure tristement et au-dessous on lisait: JE COMPATIS [_Condoleo_]. En un mot, on voyait des sentences et des images tellement obscures et mystérieuses que les plus sages de la terre n'eussent pu les expliquer; mais, pourvu que Dieu le permette, je les décrirai tous sous peu et je les expliquerai.

En passant sous la porte il m'avait fallu dire mon nom, qui fut inscrit le dernier sur le parchemin destiné au futur époux. Alors seulement le véritable insigne de convive me fut donné; il était un peu plus petit que les autres mais beaucoup plus pesant. Les trois lettres suivantes y étaient gravées: S.P.N.[_Salus per naturam; Sponsi praesentandus nuptiis_: Santé par la nature; offert aux noces du fiancé.]; ensuite on me chaussa d'une paire de souliers neufs, car le sol entier du château était dallé de marbre clair. Comme il m'était loisible de donner mes vieux souliers à l'un des pauvres qui s'asseyaient fréquemment mais très décemment sous la porte, j'en fis présent à un vieillard.

Quelques instants après, deux pages tenant des flambeaux, me conduisirent dans une chambrette et me prièrent de me reposer sur un banc; ce que je fis, tandis qu'ils disposaient les flambeaux dans deux trous pratiqués dans le sol; puis ils s'en allèrent, me laissant seul.

Tout à coup, j'entendis près de moi un bruit sans cause apparente et voici que je me sentis saisi par plusieurs hommes à la fois; ne les voyant pas je fus bien obligé de les laisser agir à leur gré. Je ne tardai pas à m'apercevoir qu'ils étaient perruquiers; je les priai alors de ne plus me secouer ainsi et je déclarai que je me prêterais à tout ce qu'ils voudraient. Ils me rendirent aussitôt la liberté de mes mouvements et l'un d'eux, tout en restant invisible, me coupa adroitement les cheveux sur le sommet de la tête; il respecta cependant mes longs cheveux blanchis par l'âge sur mon front et sur mes tempes.

J'avoue que, de prime abord, je faillis m'évanouir; car je croyais que Dieu m'avait abandonné à cause de ma témérité au moment où je me sentis soulevé si irrésistiblement.

Enfin, les perruquiers invisibles ramassèrent soigneusement les cheveux coupés et les emportèrent; les deux pages revinrent alors et se mirent à rire de ma frayeur. Mais à peine eurent-ils ouvert la bouche qu'une petite clochette tinta, pour réunir l'assemblée ainsi qu'on me l'apprit.

Les pages me précédèrent donc avec leurs flambeaux et me conduisirent à la grande salle, à travers une infinité de couloirs, de portes et d'escaliers. Une foule de convives se pressait dans cette salle; on y voyait des empereurs, des rois, des princes et des seigneurs, des nobles et des roturiers, des riches et des pauvres et toutes sortes de gens; j'en fus extrêmement surpris en songeant en moi-même: «Ah! suis-je assez fou! pourquoi m'être tant tourmenté pour ce voyage! Voici des compagnons que je connais fort bien et que je n'ai jamais estimés; les voici donc tous, et moi, avec toutes mes prières et mes supplications, j'y suis entré le dernier, et à grand'peine!»

Ce fut encore le diable qui m'inspira ces pensées et bien d'autres semblables, malgré tous mes efforts pour le chasser.

De ci et de là, ceux qui me connaissaient m'appelaient: «Frère Rosencreutz, te voilà donc arrivé aussi?»--«Oui, mes frères». répondis-je, «La grâce de Dieu m'a fait entrer également». Ils rirent de ma réponse et me trouvèrent ridicule d'invoquer Dieu pour une chose aussi simple. Comme je questionnais chacun sur le chemin qu'il avait suivi--plusieurs avaient dû descendre le long des rochers,--des trompettes invisibles sonnèrent l'heure du repas. Alors chacun se plaça selon le rang auquel il croyait avoir droit; si bien que moi et d'autres pauvres gens avons trouvé à peine une petite place à la dernière table.

Alors les deux pages entrèrent, et l'un d'eux récita de si admirables prières que mon coeur en fut réjoui; cependant quelques-uns des grands seigneurs n'y prêtaient aucune attention, mais riaient entre eux, se faisaient des signes, mordillaient leurs chapeaux et s'amusaient avec d'autres plaisanteries de ce genre.

Puis on servit. Quoique nous ne pussions voir personne les plats étaient si bien présentés qu'il me semblait que chaque convive avait son valet.

Lorsque ces gens-là furent rassasiés et que le vin leur eût ôté la honte du coeur, ils se vantèrent tous et prônèrent leur puissance. L'un parla d'essayer ceci, l'autre cela, et les plus sots crièrent les plus fort; maintenant encore je ne puis m'empêcher de m'irriter, quand je me rappelle les actes surnaturels et impossibles que j'ai entendu raconter. Pour finir ils changèrent de place; ça et là un courtisan se glissa entre deux seigneurs, et alors ceux-ci projetaient des actions d'éclat telles que la force de Samson ou d'Hercule n'eût pas suffi pour les accomplir. Tel voulait délivrer Atlas de son fardeau, tel autre parlait de retirer le _Cerbère_ tricéphale des enfers; bref chacun divaguait à sa manière. La folie des grands seigneurs était telle qu'ils finissaient par croire à leurs propres mensonges et l'audace des méchants ne connut plus de bornes, de sorte qu'ils ne tinrent aucun compte des coups qu'ils reçurent sur les doigts comme avertissement. Enfin, comme l'un d'eux se vanta de s'être emparé d'une chaîne d'or, les autres continuèrent tous dans ce sens. J'en vis un qui prétendait entendre bruisser les cieux; un autre pouvait voir les _Idées Platoniciennes_; un troisième voulait compter les _Atomes de Démocrite_ et bien d'autres connaissaient le mouvement perpétuel.

A mon avis, plusieurs avaient une bonne intelligence, mais, pour leur malheur, ils avaient trop bonne opinion d'eux-mêmes. Pour finir, il y en avait un qui voulait tout simplement nous persuader qu'il voyait les valets qui nous servaient, et il aurait discuté longtemps encore, si l'un de ces serveurs invisibles ne lui avait appliqué un soufflet sur sa bouche menteuse, de sorte que, non seulement lui, mais encore bon nombre de ses voisins, devinrent muets comme des souris.

Mais, à ma grande satisfaction, tous ceux que j'estimais, gardaient le silence dans ce bruit; ils n'élevaient point la voix, car ils se considéraient comme gens inintelligents, incapables de saisir le secret de la nature, dont, au surplus, ils se croyaient tout à fait indignes. Dans ce tumulte, j'aurais presque maudit le jour de mon arrivée en ce lieu, car je voyais avec amertume que les gens méchants et légers étaient comblés d'honneurs, tandis que moi, je ne pouvais rester en paix à mon humble place; en effet, un de ces scélérats me raillait en me traitant de fou achevé. Comme j'ignorais qu'il y eût encore une porte par laquelle nous devions passer, je m'imaginais que je resterais ainsi en butte aux railleries et au mépris pendant toute la durée des noces; je ne pensais cependant pas avoir tellement démérité du fiancé ou de la fiancée et j'estimais qu'ils auraient pu trouver quelqu'un d'autre pour tenir l'emploi de bouffon à leurs noces. Hélas! c'est à ce manque de résignation que l'inégalité du monde pousse les coeurs simples; et c'est précisément cette impatience que mon rêve m'avait montrée sous le symbole de la claudication.

Et les vociférations augmentaient de plus en plus. Déjà, certains voulaient nous donner pour vrai des visions forgées de toutes pièces et des songes d'une fausseté évidente.

Par contre mon voisin était un homme calme et de bonnes manières; après avoir causé de choses très sensées il me dit enfin: «Vois, mon frère; si en ce moment quelque nouvel arrivant voulait faire entrer tous ces endurcis dans le droit chemin, l'écouterait-on?»--«Certes non», répondis-je;--«C'est ainsi», dit-il «que le monde veut à toute force être abusé et ferme ses oreilles à ceux qui ne cherchent que son bien. Regarde donc ce flatteur et observe par quelles comparaisons ridicules et par quelles déductions insensées il capte l'attention de son entourage; là-bas un autre se moque des gens avec des mots mystérieux inouis. Mais, crois m'en, il arrivera un temps où l'on ôtera les masques et les déguisements pour montrer à tous, les fourbes qu'ils cachaient; alors on reviendra peut-être à ceux que l'on avait dédaignés».

Et le tumulte devaient de plus en plus violent. Soudain une musique délicieuse, admirable, telle que je n'en avais entendue de ma vie, s'éleva dans la salle; et, pressentant des événements inattendus, toute l'assemblée se tut. La mélodie montait d'un ensemble d'instruments à corde avec une harmonie si parfaite que j'en restai comme figé, tout absorbé en moi-même, au grand étonnement de mon voisin; et elle nous tint sous son charme près d'une demi-heure durant laquelle nous gardâmes le silence; du reste quelques-uns ayant eu l'intention de parler furent aussitôt corrigés par une main invisible; en ce qui me concernait, renonçant à voir les musiciens je cherchais à voir leurs instruments.

Une demi-heure s'était écoulée lorsque la musique cessa subitement sans que nous eussions pu voir d'où elle provenait.

Mais voici qu'une fanfare de trompettes et un roulement de tambours éclatèrent à l'entrée de la salle et ils résonnèrent avec une telle maëstria que nous nous attendions à voir entrer l'empereur romain en personne. Nous vîmes la porte s'ouvrir d'elle-même, et alors l'éclat de la fanfare devint tel que nous pouvions à peine le supporter. Cependant des lumières entrèrent dans la salle, par milliers, me semblait-il; elles se mouvaient toutes seules, dans leur rang, ce qui ne laissa de nous effrayer. Puis, vinrent les deux pages portant des flambeaux; ils précédaient une vierge de grande beauté qui approchait, portée sur un admirable siège d'or. En cette vierge, il me sembla reconnaître celle qui avait précédemment allumé puis éteint les lumières; de même je crus reconnaître dans ses serviteurs ceux qui étaient de garde sous les arbres bordant la route. Elle ne portait plus sa robe bleue, mais sa tunique était étincelante, blanche comme la neige, ruisselante d'or, et d'un tel éclat que nous ne pouvions la regarder avec persistance. Les vêtements des deux pages étaient semblables; toutefois leur éclat était moindre.

Dès que la vierge fut parvenue au centre de la salle, elle descendit de son siège et toutes les lumières s'abaissèrent comme pour la saluer. Nous nous levâmes tous aussitôt sans quitter notre place.

Elle s'inclina devant nous et après avoir reçu nos hommages, elle commença d'une voix adorable le discours suivant:

Le roi, mon gracieux seigneur, Qui n'est plus très loin maintenant, Ainsi que sa très chère fiancée, Confiée à son honneur, Ont vu avec une grande joie Votre arrivée tantôt. Ils honorent chacun de vous De leur faveur, à tout instant, Et souhaitent du fond du coeur Que vous réussissiez; à toute heure. Afin qu'à la joie de leurs noces futures Ne fût mêlée l'affliction d'aucun.

Puis elle s'inclina de nouveau avec courtoisie, ses lumières l'imitèrent et elle continua comme suit:

Vous savez par l'invitation Que nul homme n'a été appelé ici Qui n'eût reçu tous les dons précieux De Dieu, depuis longtemps, Et qui ne fût paré suffisamment Comme cela convient en cette circonstance. Mes maîtres ne veulent pas croire Que quelqu'un pût être assez audacieux, Vu les conditions si sévères, De se présenter, à moins Qu'il ne se fût préparé par leurs noces Depuis de longues années. Ils conservent donc bon espoir Et vous destinent tous les biens, à tous; Ils se réjouissent de ce qu'en ces temps difficiles Ils trouvent réunis ici tant de personnes. Cependant les hommes sont si audacieux Que leur grossièreté ne les retient pas. Ils s'introduisent dans des lieux, Où ils ne sont pas appelés.

Donc, pour que les fourbes ne puissent donner le change, Pour qu'aucun imposteur ne se glisse parmi les autres, Et afin qu'ils puissent célébrer bientôt, sans rien cacher

Des noces pures, On installera pour demain La balance des Artistes; Alors, chacun s'apercevra facilement De ce qu'il a négligé d'acquérir chez lui. Si quelqu'un dans cette foule, à présent N'est pas sûr de lui entièrement, Qu'il s'en aille vivement; Car s'il advient qu'il reste ici, Toute grâce sera perdue pour lui. Et demain il sera châtié. Quant à ceux qui veulent sonder leur conscience, Ils resteront aujourd'hui dans cette salle. Ils seront libres jusqu'à demain, Mais qu'ils ne reviennent jamais ici. Mais que celui qui est certain de son passé Suive son serviteur Qui lui montrera son appartement. Qu'il s'y repose aujourd'hui Dans l'attente de la balance et de la gloire. Aux autres le sommeil apporterait mainte douleur; Qu'ils se contentent donc de rester ici Car mieux vaudrait fuir Que d'entreprendre ce qui dépasse les forces. On espère que chacun agira pour le mieux.

Dès qu'elle eut terminé ce discours, elle s'inclina encore et reprit gaiement son siège; aussitôt les trompettes sonnèrent de nouveau mais elles ne purent étouffer les soupirs anxieux de beaucoup. Puis les invisibles la reconduisirent; cependant ça et là, quelques petites lumières demeurèrent dans la salle; l'une d'elles vint même se placer derrière l'un de nous.

Il n'est pas aisé de dépeindre nos pensées et nos gestes, expressions de tant de sentiments contradictoires. Cependant la plupart des convives se décida enfin à tenter l'épreuve de la balance, puis, en cas d'échec de s'en aller de là en paix (ce qu'ils croyaient possible).

Ma décision fut bientôt prise; comme ma conscience me démontrait mon inintelligence et mon indignité, je pris le parti de rester dans la salle avec les autres et de me contenter du repas auquel j'avais pris part, plutôt que de poursuivre et de m'exposer aux tourments et aux dangers à venir. Donc, après que quelques-uns eussent été conduits par leurs lumières dans leurs appartements (chacun dans le sien comme je l'ai su plus tard), nous restâmes au nombre de _neuf_, dont mon voisin de table, celui qui m'avait adressé la parole.

Une heure passa sans que notre lumière nous quittât; alors l'un des pages déjà nommés arriva, chargé de gros paquets de cordes et nous demanda d'abord si nous étions décidés à rester là. Comme nous répondîmes affirmativement en soupirant, il conduisit chacun de nous à un endroit désigné, nous lia puis se retira avec notre petite lumière, nous laissant, pauvres abandonnés, dans la nuit profonde. C'est à ce moment surtout que l'angoisse étreignit plusieurs d'entre nous; moi-même je ne pus empêcher mes larmes de couler. Accablés de douleur et d'affliction nous gardâmes un profond silence quoique personne ne nous eût défendu de converser. Par surcroît, les cordes étaient tressées avec un tel art que personne ne put les couper et moins encore les dénouer et les retirer de ses pieds. Je me consolais néanmoins en pensant qu'une juste rétribution et une grande honte attendaient beaucoup de ceux qui goûtaient le repos tandis qu'il nous était permis d'expier notre témérité en une seule nuit.

Enfin, malgré mes tourments je m'endormis, brisé par la fatigue; par contre la majeurs partie de mes compagnons ne put trouver de repos. Dans ce sommeil, j'eus un songe; quoiqu'il n'ait pas une signification importante je pense qu'il n'est pas inutile de le rapporter.

Il me semblait que j'étais sur une montagne et que je voyais s'étendre devant moi une large vallée. Une foule innombrable était assemblée dans cette vallée, et chaque individu était suspendu par un fil attaché sur sa tête; ces fils partaient du ciel. Or, les uns étaient suspendus très haut, d'autres très bas et plusieurs étaient sur la terre même. Dans les airs volait un homme tenant des ciseaux à la main et coupant des fils de-ci et de-là. Alors ceux qui étaient près du sol tombaient sans bruit; mais la chute des plus élevés fit trembler la terre. Quelques-uns eurent la bonne fortune de voir le fil descendre de sorte qu'ils touchèrent le sol avant qu'il ne fut coupé.