Les Nez-Percés

Chapter 9

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Ils n'avaient ni drapeaux ni pennons, mais des signes particuliers distinguaient les diverses tribus: les Arcs-Plats étaient reconnaissables à leur arme de prédilection; les Voila-Voilas, aux peaux de boeufs encornées dont ils se couvraient la tête; les Serpents, aux reptiles empaillés dont ils s'étaient fait des colliers et des anneaux; les Indiens-de-Sang, qui se prétendent les plus anciens et les plus nobles du désert américain, aux plumes de condor plantées droites dans leurs chevelures; les Nez-Percés, aux ornements de leurs narines; et dans cette foule étrange, démoniaque, où l'horrible s'accouplait au grotesque, on remarquait encore quelques Grosses-Babines, ainsi nommés par les Canadiens-Français, à cause des morceaux d'os ou de bois qu'ils se logent entre la lèvre inférieure et les gencives pour allonger la première.

Quant aux costumes de cette bande, quant aux peintures qui la chamarraient, quant à la physionomie de son ensemble, je renonce à les décrire.

Ma plume est impuissante. La palette d'un peintre n'aurait pas assez de nuances.

Molodun, l'Aigle-Gris et Renolunc sautèrent, dans un traîneau en forme de canot, décoré à son avant d'un hibou, et s'avancèrent vers la place du village, où les principaux chefs des tribus tenaient conseil.

La délibération fut courte. Les moments pressaient; car, à chaque minute, les mugissements du taureau d'Oli-Tahara devenaient plus distincts. Il fut convenu que les Arcs-Plats se porteraient avec les Voila-Voilas sur le bord de la Colombie, et qu'ils le couvriraient d'une ligne de tirailleurs, pendant que les Nez-Percés, avec le reste des alliés, recevraient l'ennemi de front, tout en cherchant à jeter une partie de leurs forces sur l'autre rive du fleuve, afin de tâcher de cerner les Chinouks ou tout au moins de les assaillir en tête et sur les flancs.

Ce plan n'était point maladroit. Et ici je me permettrai de faire observer que certains voyageurs ont avancé trop légèrement que les sauvages de l'Amérique septentrionale n'apportaient ni ordre ni stratégie dans leurs batailles. A peine ces voyageurs admettent-ils que les Peaux-Rouges font usage de tactique, tandis qu'au contraire ils sont fort habiles dans les choses de la guerre, et combinent toujours avec une rare sagacité leurs systèmes d'attaque ou de défense.

Renolunc, le Castor-Industrieux, avait eu l'idée de ce plan, qui fut aussitôt mis à exécution.

Les traîneaux des Arcs-Plats commencèrent à défiler.

Chacun était monté par six ou huit hommes, et mené par une quinzaine de chiens, de chaque côté desquels se tenait un Indien en raquettes, qui devait les suivre à la course, stimuler on refréner leur ardeur, avec un fouet muni d'un aiguillon.

Les hommes avaient leurs arcs bandés, leurs flèches ajustées.

Ils étaient prêts à tirer.

Mais aucun coup ne devait être porté, aucun cri proféré avant que Molodun, le chef de l'expédition, n'eût donné le signal en sonnant d'une trompe qu'il avait jadis enlevée à un chasseur blanc.

Le départ s'opéra donc au milieu d'un silence relatif.

Arrivés devant le rio Columbia, Molodun et l'élite de ses guerriers étant descendus des traîneaux mirent leurs raquettes. Une partie des véhicules fut rangée comme un rempart devant le village et confiée à la garde des chiens, l'autre s'élança à fond de train sur la glace pour gagner la rive septentrionale du fleuve, pendant que le chef déployait sa bande en ligne droite afin de masquer le passage de la troupe chargée d'entourer les Chinouks.

Ceux-ci se montraient déjà derrière les _bourdigneaux_, amoncellement de glaçons dont la Colombie était hérissée.

A cet endroit, elle est fort resserrée et n'a pas plus d'un demi-mille de largeur.

Des côtes assez escarpées la bordent au nord; mais au sud elle se trouve presque de niveau avec la plaine.

Les Chinouks, qui avaient espéré tomber à l'improviste sur les Nez-Percés, ne les eurent pas plutôt aperçus qu'ils lâchèrent le houp de guerre. Un son rauque, parti de la trompe de Molodun, et instantanément suivi de vociférations sans nom, riposta à cette provocation.

L'air fut obscurci par une grêle de flèches.

L'engagement commença, à travers un tourbillon de neige et des clameurs à épouvanter les plus farouches animaux. Rien d'humain, rien qui puisse emprunter à la nature un point de comparaison dans tous ces cris, chassés, croisés, froissés, heurtés, confondus, qui, pour appartenir à la race bestiale entière, n'appartenaient à aucun animal en particulier.

Il y eut bientôt un inénarrable mélange d'hommes, de chiens, de chevaux, de choses.

On se frappait avec les armes, avec les poings, avec les pieds, avec tout. Les massues résonnaient sur les crânes comme sur des enclumes. Le sang coulait à flots. Il sillonnait la glace en ruisseaux pourpres. La mêlée augmentait. Les cadavres s'exhaussaient les uns sur les autres et formaient des monceaux, des barrières que les combattants s'opposaient comme des boucliers.

La neige, soulevée par les pattes des chiens, par la pointe des raquettes, par les ricochets des flèches, volait en nuages au-dessus des deux armées; et plus haut, les hérauts de la mort, les vautours, passant et repassant en essaims, sonnaient le glas des victimes.

Au loin, dans la campagne, se montraient furtivement les loups blancs, ces autres courtisans des grandes tueries. On voyait leurs museaux rouges se profiler aux angles des bois; on entendait leur jappement continu qui, sinistre accompagnement, semblait servir de basse au hourvari général, tandis que, d'intervalle en intervalle, un mugissement prolongé dominait toutes ces voix échauffées par de brûlants appétits.

C'était Tonnerre, le taureau d'Oli-Tahara, réclamant le droit de faire sa partie dans l'horrible concert.

Et on le voyait bondir au milieu de la multitude, rejetant derrière lui des fragments de glace concassée sous ses sabots, et exhalant par ses naseaux en feu une épaisse fumée.

A califourchon sur sa large encolure, la main droite crispée au manche d'un tomahawk; la main gauche à la poignée d'un coutelas, Oli-Tahara pressait ses adversaires avec une indicible ardeur. Partout où il allait, des masses de cadavres marquaient son chemin. Avec ses cornes puissantes, le taureau enfonçait les rangs les plus serrés, baissant la tête jusqu'au ras de la glace, puis la relevant avec deux ou trois hommes éventrés qu'il envoyait ensuite rouler à dix pas sur leurs compagnons glacés d'épouvante. Chaque mouvement du redoutable animal était marqué par la retraite des ennemis. Et pendant ce temps-là, à droite, à gauche, en avant, en arrière, frappait le métis. Ses armes étaient émoussées, mais ses bras ne se lassaient pas. Sa monture et lui étaient rouges de sang. Ils ne cessaient pourtant de semer le carnage autour d'eux.

Quel spectacle que celui-là!

Les voici qui atteignent un parti commandé par l'Aigle-Gris.

Le vieillard aperçoit Oli-Tahara. Ses gens reculent effrayés; mais lui, il ajuste une flèche à son arc, vise; la flèche part, elle siffle. Le chef des Chinouks est blessé, car il pousse un cri.

--Tu périras de ma main, bâtard! dit l'Aigle-Gris en se précipitant sur lui.

Mais le Bois-Brûlé, qui a chancelé une seconde, se redresse. Il brandit son casse-tête; la lourde massue s'abat sur le crâne du Nez-Percé, qui tombe pour ne plus se relever.

Son fils Renolunc le saisit dans ses bras et l'emporte à quelque distance.

A la vue du corps inanimé de son beau-père, Molodun s'exclame:

--Tu viens d'aller vers cette terre où sont, allés nos ancêtres; tu as fini ton voyage ici avant nous; mais nous te vengerons ou nous te suivrons et rejoindrons les groupes heureux que tu rencontreras.

Puis il s'élance au fort de la mêlée, pousse droit au métis.

Renolunc marche à côté de lui.

Devinant leur, intention, plusieurs chefs s'unissent à eux.

Oli-Tahara les voit venir. L'animation de son visage redouble en reconnaissant Molodun. Trois flèches lui sont décochées. Par bonheur, aucune ne l'atteint.

Il va foncer sur les sagamos nez-percés, quand un Chinouk l'avertit que les Clallomes plient, se débandent sur le flanc-gauche et que leurs ennemis tentent une évolution pour les envelopper.

Aussitôt le métis fait volte-face.

Il presse de ses genoux son buffle qui part comme l'éclair.

Les Nez-Percés s'imaginent qu'il fuit. Ils entonnent le chant de la victoire et les Chinouks reculent.

Molodun l'apostrophe:

--Vil rejeton d'une louve, tu n'iras pas loin, et le Renard-Noir t'atteindra dans quelque tanière que tu ailles cacher ta honte.

Mais le Dompteur-de-Buffles ne l'entend pas.

Il poursuit sa course à travers les amas de cadavres et de glaçons. Les Clallomes sont rattrapés, sont ralliés; ils chargent les Nez-Percés qui fléchissent à leur tour, et Oli-Tahara, haletant, le front baigné de sueur, le cerveau en feu, retourne à la rencontre de Molodun.

Loin de calmer son irritation, la blessure qu'il a reçue l'embrase davantage.

Tout ce qui se trouve sur son passage, ennemi ou ami, est renversé. Jamais Tonnerre n'a mieux mérité son nom. La fièvre de son maître s'est inoculée dans ses veines. Il dévore l'espace. La poudre n'est pas plus inflammable, la foudre n'est pas plus prompte.

Les Chinouks, qui avaient commencé à battre en retraite, reviennent à la suite de leur chef.

Une cohue d'hommes, de chiens et de chevaux se foulent, de nouveau sur le théâtre du premier engagement.

La lutte se renouvelle avec plus de vigueur et d'acharnement.

De chaque côté, Oli-Tahara, Molodun et Renolunc accomplissent des prodiges de valeur en cherchant à se rapprocher. Mais le dernier est percé d'une flèche, et des grappes de Nez-Percés s'accrochant aux jambes du buffle, l'empêchent d'avancer.

Cependant, ils ne parviennent, pas à le tuer, car, avant le combat, le métis a eu le soin de lui cuirasser le corps avec une peau à l'épreuve du couteau.

Molodun et Oli-Tahara se déchirent des yeux en attendant qu'ils puissent s'étreindre corps à corps.

Et les insultes qu'ils se crachent à la face sont sanglantes comme le supplice réservé par le vainqueur au vaincu.

--Je te scalperai, fils de chienne! je lacérerai ta chair avec mes ongles; je mangerai ton coeur et je ferai de ton crâne une coupe à boire.

--Et moi, je ferai fouetter ta femme par mes esclaves; je l'écorcherai vive, et, avec sa peau, je fabriquerai un tambourin pour mes jeesukaïns.

--Moi, reprit le Renard-Noir, je tiens captive Merellum, la souveraine des Clallomes; je la ferai cuire à petit feu, et je servirai son corps aux coyotes!

--Tu seras scalpé avant que la lune se lève! répliqua Oli-Tahara.

Et, tournant son tomahawk comme une fronde, il le lança tout à coup à la tête de Molodun.

Serré au milieu des siens, et ne pouvant faire usage de ses armes, le Renard-Noir se démenait alors pour se frayer un chemin jusqu'à son adversaire dont il n'était plus éloigné que de quelques pieds.

Le projectile l'atteignit au front. Il éleva convulsivement les bras en l'air et s'affaissa sur lui-même.

Ce coup hardi, mais qui, s'il eût manqué le but, privait son auteur de son meilleur moyen de défense, jeta la terreur parmi les Nez-Percés.

Les Chinouks, au contraire, se répandirent en acclamations triomphales.

Néanmoins, la victoire n'était pas décidée. Les pertes de part et d'autre étaient à peu près égales, et les tirailleurs dispersés sur la rive septentrionale du Columbia, frais et vigoureux, pouvaient, longtemps encore, tenir les Chinouks en échec.

Mais, à ce moment, un craquement effroyable fit tressaillir les assaillis elles assaillants.

Puis, soudain, la glace se partagea en deux; les eaux du fleuve éructèrent avec impétuosité de leur prison hivernale. Des centaines d'individus, morts, blessés et vivants forent précipités dans l'abîme.

Une clameur immense s'éleva vers le ciel et fut redite avec des répercussions déchirantes par les échos de la côte.

Les Nez-Percés eurent plus à souffrir de cet accident que leurs antagonistes, car ils étaient accumulés à l'endroit où la glace se divisa, et ceux qui avaient été dirigés sur le bord septentrional furent séparés du reste de la tribu.

Oli-Tahara tomba dans le gouffre; mais, en tombant, il empoigna Molodun par sa longue chevelure, et soutenu par Tonnerre, qui remontait vigoureusement le courant, il le traîna avec lui jusqu'au rivage.

Là, il le remit, entre les mains de ses guerriers, avec ordre de l'épargner s'il n'avait pas succombé. Profitant ensuite de la consternation où cette catastrophe avait plongé ses ennemis, il pénétra dans le village et se mit à la recherche de Merellum.

Après avoir visité plusieurs loges, il arriva à celle de Molodun. La frayeur y était plus grande encore que dans les cabanes qu'il avait précédemment fouillées.

Mais la Petite-Hirondelle avait disparu; et quand le Dompteur-de-Buffles demanda où elle était, on lui répondit que Chibiabos, l'Esprit du feu, l'avait enlevée.

Peu satisfait de cette réponse, Oli-Tahara se livra à des perquisitions minutieuses.

Elles n'eurent aucun résultat.

CHAPITRE XII

BAPTISTE LE NÈGRE

L'enlèvement de la jeune fille n'avait pas été bien difficile.

Pendant la bataille, le Chien-Flamboyant était entré dans la loge de Molodun.

A son habitude, il ruisselait de flammes.

L'effroi saisit tous les habitants qui se tenaient à l'intérieur, Merellum exceptée.

Après avoir rempli de feu la hutte, il s'avança vers la Petite-Hirondelle et lui dit:

--Vous pas avoir peur, bonne demoiselle; nègre Baptiste, pas méchant, li pas vouloir faire mal à vous, mais vous faire comme li.

Et il lui frotta la tête, les mains et les vêtements avec une sorte, de pâte qui la couvrit de flammes rouges et bleues, comme lui-même.

Puis il lui dit:

--Venez!

Il la prit par la main, l'entraîna hors de la hutte, et Merellum fut surprise de remarquer que les flammes qui les inondaient dans la demi-obscurité de la loge, s'éteignaient complètement au grand air.

Inutile de dire que les femmes, les vieillards et les enfants étaient trop atterrés pour songer à s'opposer à l'évasion de la prisonnière.

Une fois sorti, il fallait fuir rapidement, sans perdre une minute.

Le Chien-Flamboyant sauta dans un traîneau attelé de deux vigoureux poneys, fit asseoir la Petite-Hirondelle auprès de lui et aiguillonna les chevaux, qui détalèrent à fond de train, en remontant la rive sud du rio Columbia.

Pendant qu'ils filaient ainsi, et pendant qu'Oli-Tahara faisait d'inutiles perquisitions pour trouver Merellum, les Chinouks, avides de butin et de débauches, se répandaient dans les loges souterraines, où ils se livraient à toutes sortes de violences. Ceux que le chef avait préposés à la garde de Molodun ne purent résister à la tentation d'imiter leurs compagnons. L'ennemi semblait s'être totalement éclipsé, et le corps du sagamo nez-percé était tellement froid que la vie semblait l'avoir abandonné. Après quelques hésitations, ils se décidèrent donc à le quitter un instant et à profiter, comme les autres, des bénéfices de la victoire.

Cependant, afin que le prétendu cadavre ne fut pas scalpé pendant leur absence, ils l'ensevelirent dans la neige.

Ensuite ils allèrent prendre part aux excès que commettait à l'envi le reste de la bande, dont les hurlements de triomphe se mêlaient aux lamentations des femmes, aux plaintes des vieillards, aux piaillements des enfants.

Mais à peine se furent-ils éloignes, qu'un petit Indien, vêtu comme un Clallome et la figure cachée dans sa couverte de peau d'orignal, s'approcha du lieu où ils avaient inhumé Molodun.

Le crépuscule commençait alors à étendre ses voiles grisâtres sur la terre.

Le petit Indien eut bien vite enlevé la couche de neige qui recouvrait le Nez-Percé. Il se pencha sur le corps, appuya son oreille à l'endroit du coeur, s'assura qu'il battait encore, puis il courut à la première hutte, s'empara d'un canot d'écorce posé au dehors, le tira jusqu'au rivage, y traîna Molodun, le plaça dans le canot et se mit à ramer de toutes ses forces, en se dirigeant vers le bord septentrional du rio Columbia.

Cet Indien, c'était Lioura, la Blanche-Nuée, qui, ayant réussi à tromper la vigilance des Clallomes, avait de loin suivi les troupes commandées par Oli-Tahara, et était ainsi, après s'être déguisée en homme, arrivée sans accident à son village, pour assister à la défaite des Nez-Percés et de leurs alliés.

La colère du métis, en constatant la disparition de son captif, fut terrible.

Il fit venir les malheureux Chinouks à qui il l'avait confié, et les condamna à être attachés nus à des poteaux et à passer la nuit dans cette position. De plus, il fit placer sur la tête de chacun d'eux un quartier de venaison, afin que les vautours, attirés par l'odeur de la viande, s'abattissent sur eux et leur déchirassent, le visage.

Cette cruelle sentence, qui équivalait à un arrêt de mort, fut rigoureusement exécutée.

Cependant, malgré le succès signalé qu'il avait remporté sur ses ennemis, Oli-Tahara n'était point content. Le double but de son expédition lui échappait; car il voulait surtout sauver Merellum et s'emparer de Molodun, pour lui faire expier dans des supplices barbares sa tentative d'assassinat.

Son désappointement l'empêcha de participer au banquet et à la danse des scalpes qui eurent lieu, le soir même, dans la loge du conseil des Nez-Percés.

Sombre et maussade, il interrogeait brutalement les gardiens de la Petite-Hirondelle, les menaçant et les flattant tour à tour, dans l'espoir d'en obtenir une révélation qui le mettrait sur la piste de la jeune fille.

Mais leur réplique était invariable.

--Le Chien-Flamboyant, le fils de Chibiabos, l'Esprit du feu, a ravi la face blanche.

Comme tous les Bois-Brûlés, Oli-Tahara était aussi superstitieux qu'un Indien pur sang, sinon plus. Après avoir pensé que cette réponse était un artifice pour le dérouter, il finit par croire qu'elle pourrait bien être vraie; il allait même cesser ses investigations, quand un jeune guerrier chinouk lui dit qu'il avait vu deux individus, un homme et une femme, s'enfuir ensemble dans un traîneau, en amont du Grand Fleuve.

Quoiqu'il fût déjà tard et que cette indication fût assez vague, le Dompteur-de-Buffles donna l'ordre de les poursuivre.

On lui obéit aussitôt, et deux traîneaux furent lancés sur les traces de Merellum.

L'instinct plutôt que la réflexion avait fait céder celle-ci aux suggestions du nègre. Mais une fois dans le véhicule, seule avec cet homme noir qu'elle ne connaissait pas et qui jouissait du mystérieux pouvoir d'épancher des flammes autour de lui, elle eut quelque appréhension.

Leur traîneau rasait le sol avec la célérité du vent. L'air était si vif qu'il gênait la respiration.

Pelotonnée sous une peau de buffle, Merellum n'essaya point d'entamer la conversation. Elle attendit qu'il plût à son étrange libérateur de commencer. Ce dernier ne paraissait pas s'en soucier beaucoup. Il pressait ses chevaux et regardait à chaque instant derrière lui pour voir si on ne leur donnait pas la chasse.

La nuit tomba, une nuit claire et sereine, toute diamantée par les constellations célestes.

Le Chien-Flamboyant, qui côtoyait le fleuve sur la glace, afin d'éviter les bancs de neige accumulés sur le rivage, s'arrêta tout à coup au pied d'un roc escarpé et dit à Merellum:

--Bonne demoiselle, demeurer tranquille; Baptiste monter là-haut. De là découvrir très-loin, très-loin, et savoir si méchants Indiens venir après.

--Que mon frère fasse comme il lui plaira, répondit-elle.

Le nègre grimpa sur le rocher, reste une minute en observation et redescendit aussi vite que ses longues jambes purent le lui permettre.

--Indiens sur piste à nous! Indiens sur piste à nous! proféra-t-il.

--Les Nez-Percés? demanda Merellum.

--Indiens!... Indiens!... Peaux-Rouges... Deux traîneaux! Moi pousser les chevaux, pousser les chevaux, pour eux pas rattraper nous! s'écria-t-il en se rasseyant près de la jeune fille.

Il voulut reprendre sa course. Mais les poneys reculèrent, se cabrèrent et refusèrent d'avancer.

--Coyotes! coyotes! marmotta le nègre en promenant les veux autour de lui.

On ne percevait encore aucun animal sauvage, mais des jappements continus indiquaient, que les loups des prairies n'étaient pas loin.

Baptiste frappa son attelage qui, après une vive résistance, partit soudain avec une éblouissante vélocité.

Bientôt le conducteur n'en fut plus maître. Il fut contraint de s'abandonner au caprice des animaux.

--Il faut quitter le traîneau, sans quoi nous nous jetterons dans une mare, mon frère, dit Merellum.

--Non, pas quitter traîneau; coyotes derrière nous, coyotes manger nous, si nous quitter traîneau.

--Mais ne comprends-tu pas?...

--Nous près de loge à Chien-Flamboyant, interrompit-il brusquement.

--Tiens!... s'écria la jeune fille en montrant devant eux un large espace qui, par son miroitement, contrastait avec la blancheur mate de la glace.

Elle ne put achever sa pensée, car ils furent à l'instant inondés d'eau.

Le traîneau venait de tomber dans une crevasse; et les chevaux, empêtrés par leurs traits, se déballaient en hennissant, mais sans pouvoir résister à la violence du courant qui les poussait sous la glace.

Merellum savait parfaitement nager, Baptiste aussi.

Après avoir fait un plongeon, ils remontèrent à la surface du fleuve et cherchèrent du regard le bord le plus rapproché.

--Là, à droite! cabane tout près! cria le nègre à la Petite-Hirondelle en lui indiquant une falaise, éloignée d'une vingtaine de brasses environ, au sommet de laquelle se dressait un groupe d'arbres gigantesques.

Et comme il remarqua qu'elle avait peine à vaincre l'impétuosité des flots, il lui tendit la main.

Grâce à son aide, Merellum arriva au rivage; mais la, ses vêtements trempés d'eau l'empêchaient de prendre pied. Le nègre, s'adossant à un rocher, lui fit une échelle avec ses mains. Ainsi elle se hissa sur la grève.

Cependant elle était épuisée, incapable de mouvoir ses jambes.

--Grimpez sur dos à moi, dit Baptiste en s'agenouillant.

--Mon frère est bon, répondit-elle après s'être suspendue à son cou.

--Oh! massa heureux! bon, bon heureux! répliqua-t-il en se relevant aussi légèrement que s'il n'eût pas été chargé.

--On mon frère me conduit-il? interrogea-t-elle pendant qu'il gravissait un sentier tortueux creusé le long de la falaise.

--Dans la case à nègre; pas belle, pas belle, mais chaude, chaude et sûre. Indiens pas trouver petite demoiselle là; non, non, jamais trouver.

Une à une, les étoiles s'éclipsaient au firmament, le jour commençait à paraître, et, avec ses premières clartés, le froid augmentait..

La jeune fille grelottait de tous ses membres; ses dents cliquetaient, ses pieds étaient placés, sa tête brûlante, malgré les congélations qui, comme un réseau de filigranes, s'enchevêtraient dans sa chevelure.

Elle avait la fièvre.

--Un peu de courage! un peu de courage! Nous bientôt arrivés, lui disait à chaque instant Baptiste, quand il sentait, au relâchement de ses bras autour de son cou, qu'elle faiblissait.

Ils atteignirent le haut de la falaise.

--Mais, mon frère, je ne vois pas de cabane, murmura Merellum, en n'apercevant devant elle qu'un étroit plateau planté d'une douzaine de cèdres de la plus forte espèce.

Le nègre se mit à rire d'un rire fin et bienveillant.

--Case à Baptiste là, dit-il en frappant avec la paume de la main contre un arbre.

Cet arbre avait bien vingt mètres de circonférence à son pied; ses rameaux inférieurs se projetaient à une hauteur d'au moins trente. Ils s'élançaient d'un centre commun dont le diamètre énorme dépassait peut-être celui de la base du tronc, et ombrageaient une vaste superficie de terrain. Une forêt de brandies de toutes dimensions s'entrelaçaient ensuite en s'élevant à la cime du cèdre.

Avec l'agilité d'un chat sauvage, Baptiste grimpa jusqu'aux premiers rameaux. Il se baissa et ramena à lui une sorte d'échelle en lanières de cuir de buffle qu'il fit glisser vers le sol.

Puis il sauta à terre.

--Bonne demoiselle monter; moi assister elle, dit-il à Merellum en pointant du doigt l'échelle.