Les Nez-Percés

Chapter 5

Chapter 53,829 wordsPublic domain

Le temps était sombre, le ciel marbré de nuages noirs aux franges violacées qui roulaient péniblement vers le couchant. Cependant l'air était au repos. A peine un léger souffle ridait-il à de longs intervalles les ondes verdâtres de la Colombie. Des myriades de moucherons flottaient au-dessus. A chaque moment on entendait un son sec et court. C'était quelque poisson qui sautait hors de son élément pour happer les moucherons. Des hirondelles de mer passaient et repassaient à la surface des eaux que rasait aussi, de temps en temps, avec un cri aigu, le pivert au plumage miroitant. Des nuées de sauterelles chantaient et sautillaient dans les herbes, sur le rivage, et dans le lointain on entendait les jappements des coyotes, que traversait par moment, comme le canon traverse les bruits de la fusillade, le lugubre grondement d'une panthère.

--La nuit sera orageuse, mon frère, dit Molodun à Renolunc.

--Oui, répliqua-t-il, je vais dresser des cabanes pendant que tu feras cuire le gibier.

--Je t'aiderai, mon frère; Lioura s'occupera de la viande.

Depuis le retour de son fils, l'Aigle-Gris fumait son calumet, accroupi sur une pointe de rocher qui dominait le fleuve.

Avec deux morceaux de bois sec, rudement frottés l'un contre l'autre, Lioura fit du feu; de chaque côté de son petit bûcher, elle planta à terre des bâtons fourchus, au-dessus desquels elle plaça un quartier de peccari embroché à une branche de houx.

Son frère et son mari ayant construit deux huttes, tandis que la venaison rôtissait, la petite troupe se hâta de manger avant l'arrivée de la tempête. Merellum se restaura avec autant d'appétit que les autres, malgré les oeillades haineuses que ne cessait de lui décocher la squaw nez-percé.

Le tonnerre grondait à grand fracas quand ils terminèrent leur repas. Bientôt les nuages amoncelés à l'occident crevèrent, et une pluie diluvienne s'échappa de leur sein.

Renolunc rajusta les liens qu'on avait ôtés à Merellum pour qu'elle pût prendre part au festin, puis il la porta dans une hutte, où son père, le compagnon de Molodun et lui ne tardèrent pas à se retirer.

La nuit déploya son manteau sur la Colombie; il pleuvait toujours à torrents.

Le Renard-Noir et Lioura s'étaient couchés sous l'autre cabane. Le premier était brisé de fatigue. Il s'endormit bien vite. Mais la jalousie brûlait le coeur de sa femme. Elle demeura éveillée. Une pensée de vengeance l'obsédait. Elle essaya d'y résister. Ce fut en vain. Cette pensée revenait sans cesse plus cuisante, plus enivrante que jamais. Cédant enfin à sa passion, Lioura se glissa sans bruit hors de la hutte, et se dirigea vers celle où reposait sa rivale.

Les deux loges étaient séparées par une pelouse large de quinze à vingt pas. On ne voyait ni ciel ni terre, mais l'instinct guidait Lioura.

Elle marcha droit au but, puis elle écouta. Des respirations sonores lui apprirent que tout dormait dans la cabane de Merellum. Lioura affermit dans sa main un couteau dérobé à son mari, et ses regards luttèrent d'intensité avec les ténèbres pour découvrir la place occupée par la jeune fille.

La devinant plutôt qu'elle ne la voit, elle entre, elle va frapper!

Mais alors un choc violent fait tomber la Nuée-Blanche à la renverse.

Elle se sent étranglée, elle pousse un cri étouffé; un homme l'a chargée sur ses épaules. Il l'emporte à travers la foret.

CHAPITRE VI

IRIBINOU

Le cri de détresse pousse par Lioura n'a pas été entendu. Il s'est perdu dans les bruits de la tempête qui redouble de violence et siffle âprement entre les rameaux des arbres.

Le ravisseur a chargé sur son épaule la jeune femme évanouie et desserré un lasso qu'il lui avait jeté autour du cou.

Il dévore l'espace.

Après un quart d'heure d'une course effrénée, il ralentit son allure, tourne à gauche et se rapproche du fleuve dont les voix grondeuses font un effrayant duo avec les roulements du tonnerre.

La pluie a cessé de tomber. Quelques étoiles, et parfois un rayon de lune timide apparaissent entre les gros nuages noirâtres qui s'entrecroisent en tous sens à la voûte céleste. Des éclairs les déchirent fréquemment et découvrent, à mille pieds au-dessous de la côte, le rio Columbia brisant ses vagues courroucées aux angles des rochers.

Guidé par ces lueurs éblouissantes, l'homme qui a enlevé Lioura prend un étroit sentier sur la pente de la falaise et commence à descendre. Le sentier est rocailleux, escarpé. Il semble avoir été pratiqué par les chèvres des montagnes et les grosses-cornes plutôt que par des êtres humains. Mais celui qui le parcourt en ce moment a le coup d'oeil perçant, le pied agile et solide. Il devine les moindres obstacles, franchit habilement tous les mauvais pas.

Que la fondre éclate sur sa tête et fasse trembler les masses granitiques; que la Colombie hurle devant lui comme une Lydie déchaînée et paraisse vouloir l'attirer dans ses noirs abîmes, il ne s'en inquiète pas, et marche, sans hésiter, sans trébucher. Où va-t-il ainsi? car bientôt il sera au niveau du fleuve. Déjà les flots rejaillissent jusqu'à sa hauteur et le baignent d'une poussière liquide. Mais le voici qui fait une oblique à droite, traverse un bouquet de sapins chétifs, et si pressés les uns contre les autres qu'il est obligé de se courber en deux pour ne pas se heurter à leurs rameaux inférieurs; puis il remonte, pendant deux minutes, le flanc du cap, dépose son fardeau sur le sol, détourne deux grosses pierres, reprend Lioura dans ses bras et entre dans une grotte ou quelques tisons agonisants répandent une clarté douteuse.

Une fois dans cette grotte, il plaça l'Indienne sur un lit de mousse et mit la main sur son coeur pour s'assurer qu'elle respirait encore, car elle n'avait pas fait un mouvement depuis l'instant où il l'avait, renversée avec son lasso.

Mais la vie n'était pas éteinte en elle. Son évanouissement même se dissipait. Bientôt, elle bégaya des mots incohérents. Alors il lui garrotta les poignets et les pieds et sortit de la caverne dont il boucha l'entrée.

En reprenant ses sens, Lioura ne fut pas peu surprise de se trouver seule en ce lieu qui lui était, complètement inconnu. Le feu achevait de mourir. Ses réverbérations rougeâtres, que le vent chassait de coté et d'autre, donnaient un aspect étrange aux objets.

La jeune femme se crut d'abord transportée dans le monde des Esprits.

Ensuite, elle chercha à rassembler ses souvenirs et à les coordonner.

L'image moqueuse de la face pâle lui apparut la première et réveilla toutes ses fureurs.

--Oh! tu ne m'échapperas pas! Je te tuerai et je mangerai ton coeur! s'écria-t-elle en essayant de se lever.

Alors seulement Lioura s'aperçut que ses membres étaient attachés.

Elle poussa une exclamation de stupeur!

Puis elle se rappela sa tentative pour égorger sa rivale et un étranglement subit qui l'avait paralysée.

Quelle était la cause de cet étranglement! Son mari l'avait-il guettée et assassinée? Cela devait être. La douleur qu'elle éprouvait encore au cou ne contribuait pas médiocrement à l'entretenir dans cette supposition. Mais pourquoi ces liens? car les Indiens ne croient pas aux punitions dans l'autre monde.

Lioura s'adressait cette question quand le jour parut.

La caverne était parfaitement éclairée par des crevasses. La grotte ne différait en rien de celle qu'elle avait coutume de voir sur la terre. Aussi, à mesure que la lumière y pénétrait, la jeune femme sentait-elle se dissiper l'idée qu'elle avait passé dans le royaume d'Yas-soch-a-la-ti-yah.

Elle se disait même que Molodun l'avait enfermée dans cette caverne pour la punir de sa jalousie, et elle s'apprêtait à lui reprocher durement son audace, quand un bruit de pas se fit entendre.

Lioura ne doutait point que ce ne fût son mari.

Elle se dressa sur son séant et arma ses yeux de colère.

Un Indien, un Nez-Percé entra dans la grotte!

--Iribinou! s'écria la Blanche-Nuée au comble de l'étonnement.

C'était, Iribinou en effet, et c'était lui le ravisseur de Lioura.

Il l'avait aimée passionnément, il l'aimait plus passionnément encore depuis qu'elle était devenue la femme d'un autre; car son insuccès n'avait fait, comme c'est souvent le cas, qu'ajouter de nouveaux aliments à la flamme dont il était consumé.

En rencontrant Molodun sur le rio Columbia, sa première pensée fut de l'abandonner. Mais il réfléchit que le chef, qui était excellent nageur, pourrait bien gagner une île et retourner à la tribu où il le ferait condamner par ses guerriers. C'est ce qui décida Iribinou à le recevoir dans son canot. Au surplus, il espérait dénoncer Molodun dès qu'il serait arrivé au cantonnement des Nez-Percés, et lui imputer l'affreux désastre dont ils avaient été victimes.

On se souvient de sa dispute avec le sagamo et de la rixe qui s'ensuivit.

Jeté à l'eau par le Renard-Noir, l'Ours-Gris plongea, se dirigea hardiment entre deux eaux, vers les canots des Chinouks qui encombraient l'archipel, en détacha un, au moment de la confusion où ses cris, en tombant dans le fleuve, avaient plongé leurs ennemis, et alla aborder sur la rive méridionale.

Avant cet incident, Iribinou enviait Molodun; dès lors il le détesta, et, dans le coeur de tout Indien, l'aversion appelle la vengeance.

L'Ours-Gris ne songea donc plus qu'à se venger.

Il avait un moyen facile qui satisfaisait ses plus vifs désirs: enlever la belle Lioura, la femme de Molodun, pendant que tous les hommes valides de l'ienhus étaient absents.

Pour cela, il fallait se hâter de revenir au village.

Iribinou abandonna son embarcation, sachant bien qu'il faudrait plus de temps pour remonter le fleuve que pour faire la route à pied.

Le surlendemain matin, il atteignit l'embouchure de la rivière des Sables-Mouvants dans la Colombie. Il allait la traverser quand il aperçut un canot qui s'approchait du rivage.

Iribinou se cacha dans le bois et épia les arrivants.

C'était l'Aigle-Gris, son fils et Merellum.

Les deux premiers débarquèrent dans une baie profonde dominée par une éminence, transportèrent la jeune fille sur la berge, et se mirent en devoir de réparer leur canot dont les flancs étaient percés en plusieurs places.

La beauté de la Petite-Hirondelle fit une profonde impression sur l'Ours-Gris. Il savait l'amour qu'elle avait inspiré à Molodun, et soupçonnait, avec raison, celui-ci d'en être encore violemment épris. Ne valait-il pas mieux la lui ravir que sa femme?

L'entreprise était moins périlleuse, et sa réussite porterait probablement à Molodun un coup plus terrible que s'il perdait Lioura. La face pâle n'était, du reste, pas à dédaigner, et l'Ours-Gris, qui n'avait sans doute pas des prétentions excessives à la constance, se disait qu'après tout les charmes de la Petite-Hirondelle valaient bien ceux de la Nuée-Blanche.

Le drôle n'avait vraiment, pas mauvais goût.

A la façon dont l'Aigle-Gris et son fils se mirent à l'ouvrage, Iribinou comprit qu'ils passeraient la nuit dans l'endroit où ils venaient d'aborder. Alors, comme il n'était pas probable que son plan d'enlèvement pût être exécuté en plein jour, il résolut de chercher une retraite quelconque pour y attendre l'heure favorable.

Un cap boisé s'élevait à peu de distance en aval du fleuve. Il était hérissé de saillies et d'anfractuosités. Parmi les fissures qui le sillonnaient, Iribinou eut bientôt trouvé l'asile dont il avait besoin.

Après s'être fait un lit avec des branches de pin, recouvertes de mousse, et après s'être reposé quelques heures, il se leva frais et tout prêta accomplir son projet. Mais d'abord, d'un coup de flèche, il abattit un chevreau qu'il dépouilla immédiatement. De la peau, il s'enveloppa les pieds afin de dépister par de fausses empreintes ceux qui pourraient le poursuivre, puis ayant consulté le vent et reconnu qu'il soufflait vers l'ouest, c'est-à-dire dans une direction opposée à celle de l'Aigle-Gris, il alluma du feu et fit griller une tranche de venaison.

Une fois restauré, Iribinou retourna à son premier poste d'observation. Il s'était, par précaution, muni d'un lasso fabriqué avec les débris de la peau du chevreau.

En approchant du campement, il reconnut à sa grande surprise la voix de Lioura.

Témoin ensuite de sa scène de jalousie, des mauvais traitements qu'elle infligea à Merellum et de la sévère réprimande de Renolunc, il prévit ce qui allait se passer.

Lioura ne pardonnerait pas à la face blanche, elle essaierait de la tuer; car femme froissée dans son amour-propre, surtout en présence d'une rivale, est impitoyable, qu'elle appartienne à la race rouge, noire ou blanche, qu'elle soit sauvage ou civilisée.

Cette rencontre inattendue modifia le dessein de l'Ours-Gris.

--J'aurai l'une ou l'autre, si je ne puis les avoir toutes les deux, se dit-il.

Et il attendit.

La tempête le servait à souhait.

Il n'eut pas de peine à opérer le rapt de Lioura, quoique sa perpétration eût réclamé une audace et un sang-froid inouïs. Cependant, maître de la Nuée-Blanche, il n'était pas rassasié. Ce premier succès l'avait mis en appétit, si je puis m'exprimer ainsi. Sûre d'elle, il partit de nouveau avec l'intention de s'emparer aussi de la Petite-Hirondelle.

Mais, cette fois, l'attente de l'Ours-Gris fut déçue. Il eut beau rôder autour des huttes, l'occasion de capturer Merellum ne se présenta point.

Le lever de l'aurore l'obligea de battre en retraite, et il revint à la caverne, où son apparition fut, comme on l'a vu, un sujet, de stupéfaction pour Lioura.

--Oui, répondit-il à son exclamation, c'est moi, Iribinou, qui ai apporté ici la Blanche-Nuée, parce qu'elle a été indignement outragée par des lâches dont l'un, son époux, ne mérite pas ce haut honneur, l'autre, son frère, lui a lancé des insultes et des menaces au lieu de la défendre et de la protéger. Moi, j'ai pris le parti de ma soeur, qui est plus belle, plus parfumée que la rose des prairies, et dont le coeur a la suavité des rayons de miel. Si la Blanche-Nuée que j'aime, que j'ai toujours aimée, daigne consentir à habiter mon wigwam, je vengerai les affronts qu'on lui a faits. Elle recevra, si elle veut, de ma main, les chevelures de ceux qui l'ont offensée et la face blanche que Molodun a prise dans le grand canot des Visages-Pâles pour en faire sa femme.

Lioura s'attendait si peu à cette étrange déclaration que d'abord elle demeura atterrée.

L'Ours-Gris prit son silence pour une approbation tacite, et il se pencha vers elle afin de sceller par un baiser le contrat, passablement aléatoire, qu'il lui proposait.

Mais aussitôt l'Indienne, se jetant sur lui, saisit sa joue entre ses dents aiguës et lui arracha le morceau.

Iribinou lâcha un cri de douleur et la repoussa si rudement, qu'elle tomba sur le roc nu et se fit une blessure au front. Incapable de se relever à cause des liens qui entouraient ses poignets et ses chevilles, elle l'accabla d'insultes.

--Va-t'en, lâche carcajou! va-t'en! Les hommes te font peur et tu surprends les femmes dans la nuit. Ce n'est pas une plume d'aigle qu'il faut à ta chevelure, mais une plume de pingouin. Va-t'en! Tu es lâche, tu es vil; je te méprise! Tiens! regarde le sang qui coule de ta joue, c'est du sang de lapin. Oh! le hardi guerrier qui s'attaque aux squaws! le noble ami qui vole la femme de son ami, car tu te disais l'ami de Molodun, serpent venimeux! Et tu pensais que je t'écouterais! Tu t'imaginais que la Nuée-Blanche ouvrirait l'oreille à tes odieux discours, que la jalousie l'aveuglerait au point de lui faire accepter tes laideurs pour des beautés, tes couardises pour des bravoures! Mais tu ne sais donc pas que tu es vieux, vilain, bête et méchant! Tu ne sais donc pas que je te hais autant que j'aime Molodun...

Ne prononce pas son nom, ou je te tue! s'écria l'Ours-Gris en la frappant du pied.

--Beau courage que le tien, reprit-elle, beau courage! Tu es bien fort, n'est-ce pas, Iribinou? et ton nom sera cité parmi les vaillants de la tribu. Tu as battu une femme! une femme attachée qui ne peut se servir de ses mains ou de ses pieds! Oh! le grand exploit! que d'honneur il te rapportera! Pourquoi ne prends-tu pas aussi ma chevelure? Elle figurerait bien à ton bras. Allons, tire ton couteau, scalpe-moi et va porter ce brillant trophée à Molodun. Il saura t'en récompenser. Tu n'oses pas! Tu sais pourtant bien que j'aime Molodun...

--Et lui ne t'aime pas! répondit l'Ours-Gris avec un ricanement farouche.

--Tu as menti! Il m'aime!

--Et la face blanche?

Lioura tressaillit.

--N'a-t-il pas dit, continua sardoniquement Iribinou, n'a-t-il pas dit, au dernier soleil couchant, qu'il te répudierait et qu'il l'épouserait!

--Ta langue est croche, répliqua-t-elle d'un ton sourd.

--Tu l'as entendu comme moi, insista le Nez-Percé. Molodun te l'avait promise pour esclave; mais il la ramène avec la résolution d'en faire sa femme et de t'offrir à elle.

--Jamais! jamais!

Iribinou gagnait du terrain; il partit d'un éclat de rire moqueur.

--Il ne l'aime plus, dit-elle après un moment de silence; il me l'a juré.

--Il ne l'aime plus! Tu dis qu'il ne l'aime plus? C'est sans doute pour cela qu'il s'est sauvé avec elle aussitôt qu'il l'a retrouvée sur le grand canot des Visages-Pâles.

--Oui, c'est à cause de cela, car Lioura l'avait demandée et il s'empressait de la lui conduire.

--Quand le cerf est fatigué de sa compagne, il va ranimer ses ardeurs auprès d'une biche plus jeune, dit ironiquement l'Ours-Gris. Que répondrait la Blanche-Nuée si je lui apprenais que Molodun est à présent seul avec la face blanche?

A ces mots, Lioura frissonna, ses yeux lancèrent un éclair; puis elle se calma et dit d'un ton incrédule:

--Tes ruses sont mauvaises, Iribinou; la squaw est dans la même cabane que mon frère et mon père.

--Je te dis que Molodun est en tête-à-tête avec elle.

--Tu mens! répliqua-t-elle avec un rire fiévreux.

--Que donnera ma soeur la Blanche-Nuée à l'Ours-Gris s'il lui prouve la vérité de son discours?

--Tu mens! répéta-t-elle en grinçant des dents.

Mais ayant réfléchi une minute, Lioura reprit d'une voix insinuante:

--Et comment mon frère pourrait-il me prouver la vérité de son discours?

--En montrant à la Nuée-Blanche...

--En me montrant Molodun?...

--Oui, Molodun avec la face pale et lui promettant de l'épouser.

--Oh! non, non! c'est impossible! exclama la malheureuse femme.

--Ma soeur n'ose pas s'en assurer? dit Iribinou d'un air dégagé.

--Ce n'est pas vrai! Tu me trompes; je te dis que tu me trompes!

L'Ours-Gris devina qu'il avait vaincu Lioura. Il reprit doucement:

--Que me donnera ma soeur si je lui...

--Tout ce que tu voudras! interrompit-elle d'un accent affolé.

Le sauvage l'embrassa dans un regard humide de lubricité.

--Que ma soeur attende! dit-il.

--J'attendrai, répondit sourdement Lioura.

Il se baissa, la prit dans ses bras, la replaça sur le lit et sortit précipitamment de la grotte dont il ferma avec beaucoup de soin l'orifice.

En offrant à Lioura de lui montrer son mari et Merellum en conversation amoureuse, l'Ours-Gris s'était bien un peu avancé. Mais voici la réflexion qui lui avait dicté son offre: «Molodun a remarqué la disparition de la Nuée-Blanche. Il en a averti son beau-père et son beau-frère. Ceux-ci se sont mis à sa recherche. Quant à lui, il est probable qu'il est resté avec la Petite-Hirondelle, sous prétexte de la garder, mais évidemment pour tenter de la séduire. Si les deux premiers sont partis avec l'Indien qui accompagnait Molodun, ils doivent être loin à cette heure, car j'ai tracé une piste qui se perd assez avant dans l'intérieur des terres. Donc, en bâillonnant Lioura pour l'empêcher de crier, et en lui liant simplement les mains, je la conduirai jusqu'à une éminence couverte d'arbres, d'où elle pourra voir ce qui se passe près du campement sans être aperçue. Et alors, si mes conjectures sont justes, si Molodun et la face pâle sont ensemble, Lioura sera à moi.»

Ses souhaits furent en partie exaucés. Quand il arriva en vue de la baie, le Renard-Noir était seul près de Merellum, à qui il semblait parler chaleureusement.

Ivre de joie, l'Ours-Gris courut chercher la Nuée-Blanche, la mena sur l'éminence:

--Et maintenant que ma soeur regarde et qu'elle dise si la langue de l'Ours-Gris n'est pas droite! s'écria-t-il d'un air triomphant.

--Lioura regarde et elle ne distingue que les cabanes, répliqua l'Indienne en haussant les épaules et en lançant à Iribinou un coup d'oeil de mépris.

--Que les cabanes! fit-il en examinant la baie.

Lioura avait raison. Molodun et Merellum n'y étaient plus.

A cet instant, des cris farouches retentirent autour d'Iribinou et de la Nuée-Blanche.

CHAPITRE VII

LES CAPTIFS

Vingt tomahawks étaient déjà levés sur les deux Nez-Percés.

L'Ours-Gris voulut résister; un coup de massue l'étendit à terre.

Le soir même, Lioura et lui, prisonniers des Clallomes, étaient l'un et l'autre attachés dans des huttes séparées, au village du Long-Sault, distant de vingt milles de la jonction de la rivière des Sables-Mouvants avec la Colombie.

Les Clallomes étaient en guerre avec les Nez-Percés. La mort attendait leurs captifs, mais ils voulaient une occasion solennelle pour les livrer au bûcher. La venue des Chinouks, leurs alliés, qui depuis longtemps avaient projeté une incursion sur les territoires de chasse des Nez-Percés, devait leur fournir cette occasion. On espérait qu'ils arriveraient le lendemain. Et, dans cette attente, on avait dressé un grand banquet de graisse d'ours, viande d'orignal, chair de poisson et cônes d'arbre à pain. Mais le lendemain parut sans amener les Chinouks. C'était extraordinaire, car la ponctualité de leur chef Oli-Tahara était connue de toutes les tribus indiennes à l'ouest et à l'est des Montagnes-Rocheuses.

Les Clallomes inquiets dépêchèrent des messagers dans la direction du cap de la Roche-Rouge. Quelques jours se passèrent sans que l'on entendît parler d'Oli-Tahara ou des députés qu'on lui avait envoyés. Ces derniers revinrent enfin au village. Les rumeurs qu'ils rapportèrent parurent étranges. Ils avaient appris que l'élite des guerriers nez-percés avait été engloutie dans le rio Columbia, sans qu'on pût savoir comment, et que le chef des Chinouks, blessé d'une manière mystérieuse aussi, s'était vu forcé d'ajourner son expédition.

Les ambassadeurs ajoutèrent encore qu'on prétendait que leur souveraine Merellum avait, au milieu de cette catastrophe, été enlevée par Yas-soch-a-la-ti-yah, le génie protecteur des Clallomes.

Malgré cette déclaration, les partisans de la Petite-Hirondelle se réunirent en conseil et résolurent de ne point élire d'autre sagamo suprême avant qu'on eût la certitude qu'elle avait pris place dans le monde des Esprits.

Le supplice des captifs nez-percés fut différé et remis au printemps suivant, car il était probable qu'à cette époque les Chinouks déterreraient de nouveau la hache de guerre et viendraient demander du secours aux Clallomes.

Lioura et Iribinou demeurèrent donc quelques mois dans leurs cabanes respectives, sans être trop molestés. Ils reçurent des vivres en quantité suffisante pour ne pas mourir de faim, et, sauf quelques parades, auxquelles ils furent traînés à travers les huées d'une multitude de femmes et d'enfants, leurs souffrances furent supportables.

Mais, vers la fin de l'hiver, on annonça tout à coup que cent traîneaux, tirés par des chiens, s'avançaient sur le village clallome.

Ils n'en étaient plus guère éloignés que de vingt milles pas au dire des éclaireurs.

A l'un de ces traîneaux était attelé un bison blanc porteur d'une superbe crinière noire.

Et dans ce traîneau qui marchait en tête, avec autant de légèreté et de rapidité que ceux menés par les chiens, dans ce traîneau se tenait Oli-Tahara, le fameux Dompteur-de-Buffles.

La nouvelle fut saluée par de joyeuses acclamations.

Le village fut aussitôt animé d'un mouvement insolite. Les guerriers apprêtèrent leurs armes; les squaws se parèrent de leurs plus beaux atours.