Les naufragés du Jonathan

Part 8

Chapter 83,702 wordsPublic domain

Tout en surveillant le travail de ses mains, le Kaw-djer rassurait les parents éplorés. Cela ne serait rien. L’accident n’aurait pas de suite fâcheuse, et dans deux mois il n’en subsisterait aucune trace. Peu à peu le père et la mère reprenaient confiance. Ils furent complètement rassérénés, quand, le pansement terminé leur fils déclara qu’il ne souffrait plus.

De ces faits, qui furent en un instant connus de tout le monde, un grand respect rejaillit sur le Kaw-djer. Il était décidément le génie bienfaisant des naufragés. On n’en était plus à compter ses services. Désormais, on s’attendit à mieux encore. De plus en plus, on prit l’habitude de se reposer sur lui, et, de plus en plus, ces êtres rudes et puérils se sentirent rassurés et réconfortés par sa présence au milieu d’eux.

Le soir même du 10 mai, on procéda à une rapide enquête afin de découvrir les auteurs du vol de la _Wel-Kiej_. Dans cette foule ondoyante où ne régnait aucune discipline, les résultats de l’enquête furent nécessairement fort incertains. Elle permit toutefois de suspecter avec une grande vraisemblance quatre individus que personne n’avait aperçus pendant tout le cours de la journée. Deux appartenaient à l’équipage, le cuisinier Sirdey et le matelot Kennedy. Les autres étaient deux émigrants fort mal notés dans l’esprit public, deux prétendus ouvriers du nom de Furster et de Jackson.

A l’égard des premiers, les événements ne devaient pas permettre d’obtenir une certitude, mais on ne tarda à avoir la preuve que les soupçons s’étaient à bon droit portés sur les deux autres. Le lendemain matin, en effet, Kennedy et Sirdey étaient de nouveau présents et accomplissaient comme de coutume leur part de travail. A vrai dire, ils paraissaient brisés de fatigue. Sirdey même semblait blessé. Il marchait avec peine, et de profondes écorchures labouraient son visage.

Hartlepool connaissait de longue main ce triste sire dont la nature vile lui inspirait un complet mépris. Il l’interpella rudement:

«Où étais-tu, hier, coq[2]?

[2] Nom donné au cuisinier à bord des bâtiments de commerce.

--Où j’étais?... répondit hypocritement Sirdey. Mais où je suis tous les jours bien entendu.

--Personne ne t’a vu, cependant, maître fourbe. Ne te serais-tu pas égaré plutôt du côté de la chaloupe?

--De la chaloupe?... répéta Sirdey du ton d’un homme qui n’y comprend rien.

--Hum!... fit Hartlepool.

Il reprit:

--Pourrais-tu me dire d’où te viennent ces écorchures?

--Je suis tombé, expliqua Sirdey. Il me sera même impossible de prêter la main aux autres aujourd’hui. C’est à peine si je peux marcher.

--Hum!...» fit encore en s’éloignant Hartlepool, comprenant qu’il ne tirerait rien du cauteleux personnage.

Quant à Kennedy, il n’y avait même pas de prétexte pour l’interroger. Bien qu’il fût d’une pâleur de cire et parût être fort mal en point, il avait repris sans mot dire ses occupations ordinaires.

On se mit donc au travail le 11 mai à l’heure habituelle sans que le problème fût résolu. Mais une surprise attendait à la baie Scotchwell ceux qui y arrivèrent les premiers. Sur le rivage, à peu de distance de l’embouchure de la rivière, deux cadavres étaient étendus, ceux de Jackson et de Furster. Près d’eux gisait la chaloupe éventrée, aux trois quarts pleine d’eau et de sable.

Dès lors, l’aventure se reconstituait aisément. Le bateau mal dirigé avait dû toucher sur des récifs, un peu au delà de la baie. Une voie d’eau s’était déclarée, et l’embarcation alourdie avait chaviré. Des quatre hommes qui la montaient, deux, Kennedy et Sirdey selon toute probabilité, avaient réussi à gagner la terre à la nage, mais les deux autres n’avaient pu échapper à la mort, et, à la première marée leurs corps étaient venus à la côte, en même temps que la _Wel-Kiej_ à demi fracassée par la houle.

Après sérieux examen, le Kaw-djer reconnut que les débris de la chaloupe étaient encore utilisables. Si la plupart des bordés étaient plus ou moins brisés, la membrure n’avait que très peu souffert, et la quille était intacte. Ce qui restait de la _Wel-Kiej_ fut donc hissé à force de bras hors de l’atteinte de la mer en attendant le moment où l’on aurait le loisir de la réparer.

Le transport du matériel fut entièrement achevé le 13 mai. Sans perdre de temps, on se mit en devoir d’installer les maisons démontables. On vit celles-ci, d’un très ingénieux système, s’élever à vue d’œil avec une rapidité prodigieuse. Aussitôt terminées, elles étaient immédiatement occupées, non sans donner chaque fois prétexte à de violentes altercations. Il s’en fallait de beaucoup, en effet, qu’elles fussent en assez grand nombre pour contenir douze cents personnes. C’est tout au plus si les deux tiers des naufragés pouvaient raisonnablement espérer y trouver place. De là, nécessité de procéder à une sélection.

Cette sélection s’opéra à coups de poings. Les plus robustes, ayant commencé par s’emparer des divers éléments des maisons démontables, prétendirent défendre l’accès de celles-ci, lorsqu’elles furent édifiées. Quelle que fût leur vigueur, il leur fallut toutefois céder au nombre et entrer en composition avec une partie de ceux qu’ils essayaient d’évincer. Il y eut ainsi une seconde série d’élus, et par conséquent une seconde sélection basée, comme la première, sur la force des compétiteurs. Puis, quand les maisons abritèrent des garnisons assez imposantes pour être en état de braver sans péril le surplus des émigrants, ces derniers furent définitivement éliminés.

Près de cinq cents personnes, des femmes et des enfants en majorité, furent ainsi réduites à se contenter de l’abri des tentes. Plus rares étaient les hommes, en général des pères et des maris obligés de suivre le sort de leur famille. Parmi les autres, figuraient le Kaw-djer et ses deux compagnons fuégiens, qui n’en étaient plus à redouter les nuits passées en plein air, ainsi que les survivants de l’équipage du _Jonathan_ auxquels Hartlepool avait intimé l’abstention. Ces braves gens s’étaient inclinés sans un murmure, jusques et y compris Kennedy et Sirdey, qui, depuis l’aventure de la chaloupe, faisaient montre d’un zèle et d’une docilité inaccoutumés. Au nombre des moins favorisés, on comptait également John Rame et Fritz Gross que leur faiblesse physique avait écartés de la lutte, et pareillement la famille Rhodes, dont le chef n’était pas d’un caractère à faire appel à la violence.

Ces cinq cents personnes se logèrent donc sous les tentes. La diminution du nombre des occupants permit d’employer deux enveloppes superposées et séparées par une couche d’air, ce qui les rendit, en somme, assez confortables. Pendant ce temps, les uns achevaient l’aménagement intérieur des maisons, en bouchaient les joints, en obstruaient les moindres fissures, l’important, d’après les indications du Kaw-djer, étant de se défendre contre la pénétrante humidité de la région; les autres faisaient provision de bois aux dépens de la forêt voisine ou répartissaient les vivres en quantité suffisante pour assurer à tous quatre mois d’existence, tandis que les maçons, dont on comptait une vingtaine parmi les ouvriers émigrants, construisaient en hâte des poêles rudimentaires.

Ces travaux n’étaient pas encore tout à fait terminés le 20 mai, quand l’hiver, heureusement très en retard cette année, fondit sur l’île Hoste sous forme d’une tempête de neige d’une effroyable violence. En quelques minutes, la terre fut recouverte d’un blanc linceul d’où jaillissaient les arbres couverts de givre. Le lendemain, les communications étaient devenues très difficiles entre les diverses fractions du campement.

Mais désormais on était paré contre l’inclémence de la température. Calfeutrés dans leurs maisons ou sous la double enveloppe des tentes, chauffés par d’ardentes flambées de bois, les naufragés du _Jonathan_ étaient prêts à braver les rigueurs d’un hivernage antarctique.

IV

HIVERNAGE.

Quinze jours durant, la tempête hurla sans interruption, la neige tomba en épais flocons. Pendant ces deux semaines, les émigrants, contraints de se terrer sous leurs abris, purent à peine se risquer en plein air.

Triste pour tous, cette claustration forcée, assurément, mais plus peut-être pour ceux qui s’étaient attribué la jouissance des maisons démontables. Ces maisons n’étaient formées, en somme, que de panneaux boulonnés entre eux et manquaient du plus élémentaire confortable. Pourtant, séduits par leur aspect--à moins que ce fût seulement par ce nom de _maisons_!--les émigrants se les étaient disputées, et maintenant ils s’y entassaient au delà de toute raison. Elles étaient transformées en véritables dortoirs, où se touchaient les paillasses jetées à même sur le parquet, dortoirs qui devenaient salles communes et cuisines pendant les courtes heures de jour. De cet entassement, de cette cohabitation de plusieurs ménages résultait nécessairement une promiscuité de tous les instants, aussi fâcheuse au point de vue de l’hygiène, que défavorable au maintien de la bonne entente. Le désœuvrement et l’ennui sont, en effet, fertiles en disputes, et l’on s’ennuyait ferme dans ces demeures bloquées par la neige.

A vrai dire, les hommes trouvaient encore à occuper leurs loisirs. Ils s’ingéniaient à meubler grossièrement ces maisons dépourvues du plus petit commencement de mobilier. A coups de hachettes, ils taillaient sièges et tables dont on se débarrassait, la nuit venue, afin de pouvoir étendre les paillasses. Mais les femmes ne disposaient pas de cette ressource. Quand elles avaient donné leurs soins aux enfants, quand elles avaient vaqué à la cuisine que l’usage des conserves simplifiait notablement, il ne leur restait plus que le bavardage pour user les heures lentes. Elles ne s’en privaient pas. A défaut des jambes, les langues marchaient, et, on ne l’ignore pas, l’intempérance de langue est trop souvent, elle aussi, génératrice de discordes. C’était merveille qu’il n’en fût pas survenu dès le premier jour.

Si ceux qui occupaient les tentes étaient moins bien garantis contre les intempéries, ils ne laissaient pas de bénéficier de certains avantages à d’autres égards. Ils disposaient de plus de place, et même quelques familles, parmi lesquelles les familles Rhodes et Ceroni, avaient la jouissance d’une tente entière. Les cinq Japonais, étroitement unis entre eux, habitaient aussi l’une des tentes où ils vivaient à l’écart.

Tentes et maisons étaient disséminées selon les caprices individuels. Personne n’ayant dirigé le travail d’installation, le dessin du campement ne répondait à aucun plan préconçu. Il ressemblait, non à une bourgade, mais à l’agglomération fortuite de maisons isolées, et l’on eût été bien embarrassé s’il se fût agi de tracer des rues.

Cela, d’ailleurs, était sans importance, puisqu’il ne s’agissait pas de fonder un établissement durable. Au printemps, on démolirait maisons et tentes, et chacun retrouverait sa patrie et sa misère.

Le campement s’étendait sur la rive droite de la rivière qui, venue de l’Ouest, le touchait en un point, puis se recourbait aussitôt sur elle-même et courait au Nord-Ouest pour aller se jeter dans la mer trois kilomètres plus loin. La construction la plus occidentale s’élevait sur la rive même. C’était une maison démontable de proportions si exiguës que trois personnes seulement avaient pu y trouver place. Sans dispute, sans cris, procédant en silence, un des émigrants, du nom de Patterson, s’était adjugé, dès le premier jour, les éléments constitutifs de cette maison et, afin que personne ne la lui disputât, il avait tout de suite porté le nombre de ses habitants au maximum pratique, en en offrant la jouissance indivise à deux autres naufragés. Cette offre n’avait pas été faite au hasard. Patterson, de complexion plutôt débile, s’étaient adjoint fort intelligemment deux compagnons taillés en hercules et disposant de poings capables de défendre au besoin la propriété collective.

Tous deux de nationalité américaine, l’un se nommait Blaker et l’autre Long. Le premier était un jeune paysan de vingt-sept ans, de caractère assez jovial, mais affligé d’une boulimie qui compliquait déplorablement sa vie. La misère qui formait son lot ne lui permettant pas d’apaiser son insatiable appétit, il avait eu faim depuis sa naissance, au point qu’il s’était finalement résigné à s’expatrier dans l’unique espoir d’arriver à manger tout son saoul. Le second était un ouvrier, forgeron de son état, à la cervelle petite et aux muscles énormes, une brute solide et malléable comme le fer rouge qu’il martelait.

Quant à Patterson, s’il faisait aujourd’hui partie de cette foule de naufragés, lui du moins n’y avait pas été poussé par l’excès de sa misère, mais par un âpre désir de gain. Le sort s’était montré pour lui hostile et secourable à la fois. Il l’avait fait naître, il est vrai, seul, pauvre et nu sur le bord d’une route irlandaise, mais, à titre de compensation, il l’avait doué d’une avarice prodigieuse, c’est-à-dire du moyen d’acquérir tous les biens qui lui manquaient lors de sa venue sur la terre. Grâce à elle, il avait en effet réussi à amasser dès l’âge de vingt-cinq ans un respectable pécule. Travail acharné, privations de cénobite, voire, quand l’occasion s’en présentait, cynique exploitation d’autrui, rien ne l’avait rebuté pour obtenir ce résultat.

Cependant, quel que soit son génie, un paysan, dénué du moindre capital initial, ne peut progresser que lentement sur le chemin de la fortune. Le champ qui lui est offert est trop petit pour permettre une rapide ascension. Patterson ne s’élevait donc que péniblement, à force de courage, de renoncement et d’astuce, quand de mirifiques récits sur les chances qu’un homme sans scrupules rencontre en Amérique étaient parvenus à ses oreilles. Grisé par ces merveilleux racontars, il ne rêva plus que Nouveau Monde et projeta d’aller, après tant d’autres, y chercher aventure, non pour suivre les traces de ces milliardaires sortis comme lui-même, pourtant, des dernières couches sociales, mais dans l’espoir moins inaccessible d’y faire grossir son bas de laine plus vite que dans la mère patrie.

A peine sur le sol de l’Amérique, il fut sollicité par la réclame intensive de la Société de la baie de Lagoa. Confiant dans les séduisantes promesses de cette Société, il se dit qu’il trouverait là un champ vierge où son petit capital pourrait s’employer fructueusement et, avec mille autres, il s’embarqua sur le _Jonathan_.

Certes, l’événement trompait son espoir. Mais Patterson n’était pas de ceux qui se découragent. En dépit du naufrage, sans rien montrer de la déception qu’il devait éprouver, il s’entêtait à poursuivre sa chance avec la même patiente obstination. Si, dans le malheur commun, un seul des naufragés devait arriver à gagner quelque chose, ce serait lui assurément.

Aidé de Blaker et de Long, il avait placé sa maisonnette à quelque distance de la mer, sur le bord même de la rivière et à l’unique point où elle fût accessible. En amont, la rive brusquement relevée devenait une sorte de falaise de près de quinze mètres de hauteur. En aval, après une petite étendue de terrain plat devant la maison, le sol cédait tout à coup, et la rivière tombait en cascade sur l’étage inférieur. Entre cette cascade et la mer s’étendait un marécage impraticable. A moins de s’imposer un détour de plus d’un kilomètre vers l’amont, les émigrants étaient donc dans la nécessité de passer devant Patterson pour aller remplir cruches et barils.

Les autres maisons et les tentes s’égrenaient dans un pittoresque désordre parallèlement à la mer dont elles étaient séparées par le marais. Quant au Kaw-djer, il logeait avec Halg et Karroly dans une ajoupa fuégienne édifiée par les deux Indiens. Rien de plus rudimentaire que cet abri formé d’herbes et de branchages, et il fallait, pour s’en contenter, ne pas craindre les rigueurs de ce climat. Mais l’ajoupa, située sur la rive gauche du rio, avait l’avantage d’être à proximité du lieu d’échouage de la chaloupe, ce qui permettrait de profiter de toutes les éclaircies pour activer les réparations.

Pendant les deux semaines que dura le premier assaut sérieux de l’hiver, il ne put être question de les entreprendre. Il ne faudrait pas en conclure que le Kaw-djer vécût en reclus, comme la foule moins aguerrie des naufragés. Chaque jour, en compagnie de Halg, il traversait la rivière sur un pont léger construit en quarante-huit heures par Karroly, et se rendait au campement.

Il y avait fort à faire. Dès le début du froid, quelques émigrants atteints d’affections aiguës, en général de bronchites assez bénignes, avaient demandé le secours du Kaw-djer qui, depuis son intervention chirurgicale, jouissait d’une réputation solidement établie. L’enfant blessé allait, en effet, de mieux en mieux, et tout indiquait que le favorable pronostic de l’opérateur se réaliserait au jour dit.

Celui-ci, après sa tournée médicale, entrait dans la tente de la famille Rhodes, et on causait une heure ou deux de tout ce qui intéressait les naufragés. Le Kaw-djer s’attachait de plus en plus à cette famille. Il goûtait la bonté simple de Mme Rhodes et de sa fille Clary qui jouaient avec dévouement le rôle d’infirmières près des malades qu’il leur signalait. Quant à Harry Rhodes, il en appréciait le sens droit et l’esprit bienveillant, et, entre les deux hommes, naissaient peu à peu des sentiments de véritable amitié.

«J’en arrive à me féliciter, dit un jour Harry Rhodes au Kaw-djer, que ces coquins aient essayé de s’emparer de votre chaloupe. Peut-être, si elle était en bon état, auriez-vous eu le désir de nous quitter, une fois tout le monde installé. Tandis que, maintenant, vous êtes notre prisonnier.

--Il faudra bien que je parte, cependant, objecta le Kaw-djer.

--Pas avant le printemps, répliqua Harry Rhodes. Voyez combien vous êtes utile à tous. Il y a ici nombre de femmes et d’enfants que vous seul êtes capable de soigner. Que deviendraient-ils sans vous?

--Pas avant le printemps, soit! concéda le Kaw-djer. Mais à ce moment, comme tout le monde s’en ira, rien ne s’opposera à ce que je reprenne la mer.

--Pour retourner à l’Ile Neuve?

Le Kaw-djer ne répondit que par un geste évasif. Oui, l’Ile Neuve était sa demeure. Là il avait vécu de longues années. Y retournerait-il? Les raisons qui l’en avaient éloigné existaient toujours. L’Ile Neuve, terre libre naguère, était désormais soumise à l’autorité du Chili.

--Si j’avais voulu partir, dit-il, désireux de passer à un autre sujet, je crois que mes deux compagnons n’en eussent pas été également satisfaits. Halg, sinon Karroly, n’eût quitté l’île Hoste qu’à regret, et peut-être même s’y serait-il refusé avec énergie.

--Pourquoi cela? demanda Mme Rhodes.

--Pour la raison bien simple que Halg, je le crains, a le malheur d’être amoureux.

--Le beau malheur! plaisanta Harry Rhodes. Être amoureux, c’est de son âge.

--Je ne dis pas non, reconnut le Kaw-djer. N’importe! le pauvre garçon se prépare là de grands chagrins quand viendra le jour de la séparation.

--Mais pourquoi se séparerait-il de celle qu’il aime, au lieu de l’épouser tout simplement? demanda Clary qui, comme toutes les jeunes filles, s’intéressait aux affaires de cœur.

--Parce qu’il s’agit de la fille d’un émigrant. Elle ne consentirait jamais à rester en Magellanie. Et, d’un autre côté, je ne vois pas très bien ce que ferait Halg, transporté dans un de vos pays soi-disant civilisés. Sans compter qu’il ne nous quitterait pas, je pense, d’un cœur léger, son père et moi.

--Une fille d’émigrant, dites-vous?... interrogea Harry Rhodes. Ne s’agirait-il pas de Graziella Ceroni?

--Je l’ai rencontrée plusieurs fois, dit Edward qui se mêla à la conversation. Elle n’est pas mal.

--Halg la trouve merveilleuse! s’écria le Kaw-djer en souriant. C’est bien naturel, d’ailleurs. Jusqu’ici, il n’avait vu que des femmes fuégiennes, et je suis obligé de reconnaître qu’on peut être mieux très facilement.

--C’est donc bien d’elle qu’il s’agit? demanda Harry Rhodes.

--Oui. Le jour où nous avons dû intervenir dans les affaires de sa famille, comme vous vous le rappelez, sans doute, j’avais déjà remarqué la vive impression qu’elle avait faite sur Halg. Une vraie révélation, on peut le dire. Vous n’ignorez pas à quel point cette jeune fille et sa mère sont malheureuses, et de la pitié à l’amour il n’y a pas loin, bien souvent.

--C’est même le plus beau de tous les chemins qui y conduisent, fit remarquer Mme Rhodes.

--Quel qu’il soit, je vous prie de croire que, depuis ce jour-là, Halg le suit allégrement. Vous n’avez pas idée du changement qui s’est opéré en lui. En voulez-vous un exemple?... Les indigènes de la Magellanie ne sont pas précisément remarquables par leur coquetterie, ainsi que vous pouvez le supposer. Malgré la rigueur du climat, ils poussent l’indifférence à cet égard jusqu’à vivre radicalement nus. Halg, perverti par la civilisation, dont j’ai eu le tort d’apporter un vieux reste dans les plis de mes vêtements, était déjà un raffiné parmi ses congénères, puisqu’il consentait depuis le naufrage du _Jonathan_ à se couvrir de peaux de phoque ou de guanaque. Mais maintenant, c’est bien autre chose! Il a déniché un barbier parmi les émigrants et s’est fait couper les cheveux. C’est peut-être le premier Fuégien qui ait jamais fait montre d’une telle élégance! Ce n’est pas tout. Il s’est procuré, je ne sais par quel moyen, un costume complet, et il ne sort plus qu’habillé à l’européenne pour la première fois de sa vie, et chaussé de souliers, qui, d’ailleurs, doivent bien le gêner! Karroly n’en revient pas. Moi, je ne comprends que trop ce que cela veut dire.

--Et Graziella, s’enquit Mme Rhodes, est-elle touchée de ces efforts accomplis pour lui plaire?

--Vous pensez que je ne le lui ai pas demandé, répliqua le Kaw-djer. Mais, à en juger par le visage joyeux de Halg, je présume que ses affaires ne vont pas mal.

--Cela ne m’étonne pas, dit Harry Rhodes, c’est un beau garçon que votre jeune compagnon.

--Physiquement, il n’est pas mal, j’en conviens, approuva le Kaw-djer avec une évidente satisfaction, mais moralement il est mieux encore. C’est un brave cœur, fidèle, bon, dévoué et intelligent, ce qui ne gâte rien.

--C’est votre élève, je crois? demanda Mme Rhodes.

--Vous pouvez dire: mon fils, rectifia le Kaw-djer, car je l’aime comme un père. C’est pourquoi je suis affligé qu’il ait de pareilles idées, dont il ne résultera, en fin de compte, que des chagrins.»

Les suppositions du Kaw-djer n’étaient point erronées. Une sympathie naissante attirait, en effet, l’un vers l’autre le jeune Fuégien et Graziella. De la première minute où il l’avait aperçue, toutes les pensées de Halg étaient allées vers elle, et, depuis lors, il n’avait pas laissé passer un jour sans la voir. Témoin de la scène qui avait motivé l’intervention du Kaw-djer, il connaissait la plaie de la famille, et, avec l’adresse ordinaire des amoureux, il tirait parti sans scrupule de la situation. Sous prétexte de s’enquérir des besoins des deux femmes et de veiller sur leur sécurité, il restait près d’elles de longues heures, l’anglais que tous parlaient couramment leur permettant d’échanger leurs pensées.

Halg, à cet égard comme aux autres, ne ressemblait en rien à ses compatriotes si étonnamment réfractaires à l’étude des langues. Lui, au contraire, avait appris sans peine l’anglais et le français, et maintenant, excellent prétexte pour fréquenter assidûment la famille Ceroni, il était en train de faire en italien de merveilleux progrès sous la direction de Graziella.