Part 4
Ce voilier de trois mille cinq cents tonneaux de jauge était gréé de quatre mâts, le mât de misaine et le grand mât à voiles carrées, les deux autres à voiles auriques et latines: brigantines et flèches. Son commandant, le capitaine Leccar, excellent marin dans la force de l’âge, avait sous ses ordres le second Musgrave, le lieutenant Maddison, le maître Hartlepool et un équipage de vingt-sept hommes, tous Américains.
Le _Jonathan_ n’avait pas été affrété pour un transport de marchandises. C’est un chargement humain qu’il contenait dans ses flancs. Plus de mille émigrants, réunis par une Société de colonisation, s’y étaient embarqués pour la baie de Lagoa, où le Gouvernement portugais leur avait accordé une concession.
La cargaison du clipper, en dehors des provisions nécessaires au voyage, comprenait tout ce qu’exigerait la colonie à son début. L’alimentation de ces centaines d’émigrants était assurée pour plusieurs mois en farine, conserves et boissons alcooliques. Le _Jonathan_ emportait aussi du matériel de première installation: tentes, habitations démontables, ustensiles nécessaires aux besoins des ménages. Afin de favoriser la mise en valeur immédiate des terres concédées, la Société s’était préoccupée de fournir aux colons des instruments agricoles, des plants de diverses natures, des graines de céréales et de légumes, un certain nombre de bestiaux des espèces bovine, porcine et ovine, et tous les hôtes habituels de la basse-cour. Les armes et les munitions ne manquant pas davantage, le sort de la nouvelle colonie était donc garanti pour une période suffisante. D’ailleurs, il n’était pas question qu’elle fût abandonnée à elle-même. Le _Jonathan_, de retour à San Francisco, y reprendrait une seconde cargaison qui compléterait la première, et, si l’entreprise paraissait réussir, transporterait un autre personnel de colons à la baie de Lagoa. Il ne manque pas de pauvres gens pour lesquels l’existence est trop pénible, impossible même dans la mère-patrie, et dont tous les efforts tendent à s’en créer une meilleure en terre étrangère.
Dès le début du voyage, les éléments semblèrent se liguer contre le succès de l’entreprise. Après une traversée très dure, le _Jonathan_ n’était arrivé à la hauteur du cap Horn que pour y être assailli par une des plus furieuses tempêtes dont ces parages aient été le théâtre.
Le capitaine Leccar, qui, faute d’observation solaire, ne pouvait connaître sa position exacte, se croyait plus loin de la terre. C’est pourquoi il donna la route au plus près, tribord amures, espérant passer d’une seule bordée dans l’Atlantique, où il trouverait sans doute un temps plus maniable. On venait à peine d’exécuter ses ordres, quand un furieux coup de mer, capelant la joue de tribord, l’enleva avec plusieurs passagers et matelots. On tenta vainement de porter secours à ces malheureux qui, en moins d’une seconde, eurent disparu.
Ce fut après cette catastrophe que le _Jonathan_ commença à tirer le canon d’alarme, dont la première détonation avait été entendue par le Kaw-djer et par ses compagnons.
Le capitaine Leccar n’avait donc pas vu le feu allumé au sommet du cap, qui lui eût montré son erreur et permis peut-être de la réparer. A son défaut, le second Musgrave essaya de virer de bord afin de gagner du champ. C’était une entreprise presque irréalisable, étant donné l’état de la mer et la voilure réduite que nécessitait la violence du vent. Après beaucoup d’efforts infructueux, il allait cependant la mener à bonne fin, lorsqu’il fut précipité à la mer avec le lieutenant Maddison par la chute de la mâture arrière. Au même instant, une poulie, violemment balancée par la houle, atteignait le maître d’équipage à la tête et le jetait évanoui sur le pont.
On sait le reste.
Maintenant, le voyage était terminé. Le _Jonathan_, solidement encastré entre les pointes des récifs, gisait, à jamais immobile, sur la côte de l’île Hoste. A quelle distance était-il de la terre? On le saurait au jour. En tous cas, il n’y avait plus de danger immédiat. Le navire, emporté par sa force vive, était entré très avant au milieu des écueils, et ceux que son élan lui avait permis de franchir le couvraient de la mer, qui n’arrivait plus jusqu’à lui que sous forme d’inoffensive écume. Il ne serait donc pas démoli, cette nuit-là du moins. D’autre part, il ne pouvait être question de couler, la cale qui le supportait ne devant sûrement pas s’enfoncer sous son poids.
Cette situation nouvelle, le Kaw-djer, aidé du maître Hartlepool, réussit à la faire comprendre au troupeau affolé qui encombrait le pont. Quelques émigrants, les uns volontairement, les autres emportés par le choc, étaient passés par-dessus bord au moment de l’échouage. Ils étaient tombés sur les récifs, où le ressac les roulait, mutilés et sans vie. Mais l’immobilité du navire commençait à rassurer les autres. Peu à peu, hommes, femmes et enfants allèrent chercher sous les roufs ou dans l’entrepont un abri contre les torrents de pluie que les nuages déversaient en cataractes. Quant au Kaw-djer, en compagnie d’Halg, de Karroly et du maître d’équipage, il continua à veiller pour le salut de tous.
Lorsqu’ils furent dans l’intérieur du navire, où régnait un silence relatif, les émigrants ne tardèrent pas à s’endormir pour la plupart. Allant d’un extrême à l’autre, les pauvres gens avaient repris confiance dès qu’ils avaient senti au-dessus d’eux une énergie et une intelligence, et docilement ils avaient obéi. Comme si la chose eût été toute naturelle, ils s’en remettaient au Kaw-djer et lui laissaient le soin de décider pour eux et d’assurer leur sécurité. Rien ne les avait préparés à subir de telles épreuves. Forts par leur patiente résignation contre les misères courantes de l’existence, ils étaient désarmés en de si exceptionnelles circonstances, et, inconsciemment, ils souhaitaient que quelqu’un se chargeât de distribuer à chacun sa besogne. Français, Italiens, Russes, Irlandais, Anglais, Allemands, et jusqu’aux Japonais, étaient représentés plus ou moins largement parmi ces émigrants, dont le plus grand nombre, toutefois, provenaient des États du Nord-Amérique. Et, cette diversité de races, on la retrouvait dans les professions. Si pour l’immense majorité ils faisaient partie de la classe agricole, certains appartenaient à la classe ouvrière proprement dite, et quelques-uns même avaient exercé, avant de s’expatrier, des professions libérales. Célibataires en général, cent ou cent cinquante d’entre eux seulement étaient mariés et traînaient à leur suite un véritable troupeau d’enfants.
Mais tous avaient ce trait commun d’être des épaves. Victimes, les uns d’un hasard défavorable de la naissance, d’autres d’un défaut d’équilibre moral, ceux-ci d’une insuffisance d’intelligence ou de force, ceux-là de malheurs immérités, tous avaient dû se reconnaître mal adaptés à leur milieu et se résoudre à chercher fortune sous d’autres cieux.
Cette population hybride, c’était un microcosme, une réduction de la gent humaine où, à l’exclusion de la richesse, toutes les situations sociales étaient représentées. L’extrême misère, d’ailleurs, en était pareillement bannie, la Société de colonisation ayant exigé de ses adhérents la possession d’un capital minimum de cinq cents francs, capital qui, selon les facultés individuelles, avait été, par quelques-uns, porté à un chiffre vingt et trente fois plus fort. C’était une foule, en somme, ni meilleure, ni pire qu’une autre; c’était la foule avec ses inégalités, ses vertus et ses tares, amas confus de désirs et de sentiments contradictoires, la foule anonyme, d’où se dégage parfois une volonté unique et totale, comme un courant se forme et s’isole dans la masse amorphe de la mer.
Cette foule que le hasard jetait sur une côte inhospitalière, qu’allait-elle devenir? Comment allait-elle résoudre l’éternel problème de la vie?
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
DEUXIÈME PARTIE
I
A TERRE.
Même en cette région si bouleversée, l’île Hoste est remarquable par la fantaisie de son plan. Si la côte septentrionale, qui borde le canal du Beagle sur la moitié de son étendue, en est sensiblement rectiligne, le littoral, sur le reste de son périmètre, est hérissé de caps aigus ou creusé de golfes étroits, dont quelques-uns profonds jusqu’à traverser l’île presque de part en part.
L’île Hoste est une des grandes terres de l’archipel magellanique. Sa largeur peut être estimée à cinquante kilomètres, et sa longueur à plus de cent, non compris cette presqu’île Hardy, recourbée comme un cimeterre, qui projette à huit ou dix lieues dans le Sud-Ouest la pointe connue sous le nom de Faux cap Horn.
C’est à l’Est de cette presqu’île, au revers d’une énorme masse granitique séparant la baie Orange de la baie Scotchwell, que le _Jonathan_ était venu s’échouer.
Au jour naissant, une falaise sauvage apparut dans les brumes de l’aube, que ne tardèrent pas à dissiper les derniers souffles de la tempête expirante. Le _Jonathan_ gisait à l’extrémité d’un promontoire dont l’arête, formée d’un morne très à pic du côté de la mer, se rattachait par un faîte élevé à l’ossature de la presqu’île. Au pied du morne s’étendait un lit de roches noirâtres, toutes visqueuses de varechs et de goëmons. Entre les récifs brillait par places un sable lisse et encore humide, prodigieusement constellé de ces coquillages: térébratules, fissurelles, patelles, tritons, peignes, licornes, oscabrions, mactres, vénus, si abondants sur les plages magellaniques. En somme, l’île Hoste ne semblait pas des plus accueillantes à première vue.
Dès que la lumière leur permit de distinguer confusément la côte, la plupart des naufragés se laissèrent glisser sur les récifs alors presque entièrement découverts, et s’empressèrent de gagner la terre. C’eût été folie de vouloir les retenir. On imagine aisément quelle hâte ils devaient avoir de fouler un sol ferme après les affres d’une pareille nuit. Une centaine d’entre eux se mirent en devoir d’escalader le morne en le prenant à revers, dans l’espoir de reconnaître du sommet une plus vaste étendue de pays. Du surplus de la foule, une partie s’éloigna en contournant le rivage sud de la pointe, une autre suivit le rivage nord, tandis que le plus grand nombre stationnaient sur la grève, absorbés dans la contemplation du _Jonathan_ échoué.
Quelques émigrants toutefois, plus intelligents ou moins impulsifs que les autres, étaient restés à bord et tenaient leurs regards fixés sur le Kaw-djer, comme s’ils eussent attendu un mot d’ordre de cet inconnu dont l’intervention leur avait déjà été si profitable. Celui-ci ne montrant aucune velléité d’interrompre la conversation qu’il soutenait avec le maître d’équipage, l’un de ces émigrants se détacha enfin d’un groupe de quatre personnes, parmi lesquelles figuraient deux femmes, et se dirigea vers les causeurs. A l’expression de son visage, à sa démarche, à mille signes impalpables, il était aisé de reconnaître que cet homme, âgé d’environ cinquante ans, appartenait à une classe supérieure au milieu dans lequel il se trouvait placé.
«Monsieur, dit-il en abordant le Kaw-djer, que je vous remercie, avant tout. Vous nous avez sauvés d’une mort certaine. Sans vous et sans vos compagnons, nous étions inévitablement perdus.
Les traits, la voix, le geste de ce passager disaient son honnêteté et sa droiture. Le Kaw-djer serra avec cordialité la main qui lui était tendue, puis, employant la langue anglaise dans laquelle on lui adressait la parole:
--Nous sommes trop heureux, mon ami Karroly et moi, répondit-il, que notre expérience de ces parages nous ait permis d’éviter une si effroyable catastrophe.
--Permettez-moi de me présenter. Je suis émigrant et je m’appelle Harry Rhodes. J’ai avec moi ma femme, ma fille et mon fils, reprit le passager en désignant les trois personnes qu’il avait quittées pour aborder le Kaw-djer.
--Mon compagnon, dit en échange le Kaw-djer, est le pilote Karroly, et voici Halg, son fils. Ce sont des Fuégiens, comme vous pouvez le voir.
--Et vous? interrogea Harry Rhodes.
--Je suis un ami des Indiens. Ils m’ont baptisé le Kaw-djer, et je ne me connais plus d’autre nom.
Harry Rhodes regarda avec étonnement son interlocuteur qui soutint cet examen d’un air calme et froid. Sans insister, il demanda:
--Quel est votre avis sur ce que nous devons faire?
--Nous en parlions précisément, M. Hartlepool et moi, répondit le Kaw-djer. Tout dépend de l’état du _Jonathan_. Je n’ai pas, à vrai dire, beaucoup d’illusions à ce sujet. Cependant, il est nécessaire de l’examiner avant de rien décider.
--En quelle partie de la Magellanie sommes-nous échoués? reprit Harry Rhodes.
--Sur la côte sud-est de l’île Hoste.
--Près du détroit de Magellan?
--Non. Fort loin, au contraire.
--Diable!... fit Harry Rhodes.
--C’est pourquoi, je vous le répète, tout dépend de l’état du _Jonathan_. Il faut d’abord s’en rendre compte. Nous prendrons ensuite une décision.»
Suivi du maître Hartlepool, d’Harry Rhodes, d’Halg et de Karroly, le Kaw-djer descendit sur les récifs, et, tous ensemble, ils firent le tour du clipper.
On eut vite acquis la certitude que le _Jonathan_ devait être considéré comme absolument perdu. La coque était crevée en vingt endroits, déchirée sur presque toute la longueur du flanc de tribord, avaries particulièrement irrémédiables quand il s’agit d’un bâtiment en fer. On devait donc renoncer à tout espoir de le remettre à flot et l’abandonner à la mer qui ne tarderait pas à en achever la démolition.
«Selon moi, dit alors le Kaw-djer, il conviendrait de débarquer la cargaison et de la mettre en lieu sûr. Pendant ce temps, on réparerait notre chaloupe qui a subi de sérieuses avaries au moment de l’échouage. Les réparations terminées, Karroly conduirait à Punta-Arenas un des émigrants qui apprendrait le sinistre au gouverneur. Sans aucun doute, celui-ci s’empressera de faire le nécessaire pour vous rapatrier.
--C’est fort sagement dit et pensé, approuva Harry Rhodes.
--Je crois, reprit le Kaw-djer, qu’il serait bon de communiquer ce plan à tous vos compagnons. Pour cela, il faudrait les réunir sur la grève, si vous n’y voyez pas d’inconvénient.»
On dut attendre assez longtemps le retour des diverses bandes qui s’étaient plus ou moins éloignées dans des directions opposées. Avant neuf heures du matin, cependant, la faim eut ramené tous les émigrants en face du navire échoué. Harry Rhodes, montant sur un quartier de roc en guise de tribune, transmit à ses compagnons la proposition du Kaw-djer.
Elle n’obtint pas un succès absolument unanime. Quelques auditeurs ne parurent pas satisfaits. On entendit des réflexions désobligeantes.
«Décharger un navire de trois mille tonneaux, maintenant!... Il ne manquait plus que ça! murmurait l’un.
--Pour qui nous prend-on? bougonnait un autre.
--Comme si l’on n’avait pas assez trimé! disait en sourdine un troisième.
Une voix s’éleva enfin nettement de la foule.
--Je demande la parole, articulait-elle en mauvais anglais.
--Prenez-la, acquiesça, sans même connaître le nom de l’interrupteur, Harry Rhodes, qui descendit sur-le-champ de son piédestal.
Il y fut aussitôt remplacé par un homme dans la force de l’âge. Son visage, aux traits assez beaux, éclairé par des yeux bleus un peu rêveurs, était encadré par une barbe touffue de couleur châtain. Le propriétaire de cette magnifique barbe en tirait, selon toute apparence, quelque vanité, car il en caressait avec amour les poils longs et soyeux, d’une main dont nul travail grossier n’avait altéré la blancheur.
--Camarades, prononça ce personnage en arpentant le rocher comme Cicéron devait jadis arpenter les rostres, la surprise que plusieurs d’entre vous ont manifestée est des plus naturelles. Que nous propose-t-on, en effet? De séjourner un temps indéterminé sur cette côte inhospitalière et de travailler stupidement au sauvetage d’un matériel qui n’est pas à nous. Pourquoi attendrions-nous ici le retour de la chaloupe, alors qu’elle peut être utilisée à nous transporter les uns après les autres jusqu’à Punta-Arenas?
Des: «Il a raison!», «C’est évident!», coururent parmi les auditeurs.
Cependant le Kaw-djer répliquait du milieu de la foule:
--La _Wel-Kiej_ est à votre disposition, cela va sans dire. Mais il lui faudra dix ans pour transporter tout le monde à Punta-Arenas.
--Soit! concéda l’orateur. Restons donc ici en attendant son retour. Ce n’est pas une raison pour décharger le matériel à grand renfort de bras. Que nous retirions des flancs du navire les objets qui sont notre propriété personnelle, rien de mieux, mais le reste!... Devons-nous quelque chose à la Société à laquelle tout cela appartient? Bien au contraire, c’est elle qui est responsable de nos malheurs. Si elle n’avait pas fait preuve de tant d’avarice, si son bateau avait été meilleur et mieux commandé, nous n’en serions pas où nous en sommes. Et d’ailleurs, quand bien même il n’en serait pas ainsi, devrions-nous pour cela oublier que nous faisons partie de l’innombrable classe des exploités, et nous transformer bénévolement en bêtes de somme des exploiteurs?
L’argument parut apprécié. Une voix dit: «Bravo!». Il y eut de gros rires.
L’orateur, ainsi encouragé, poursuivit avec une chaleur nouvelle:
--Exploités, nous le sommes à coup sûr, nous autres travailleurs--et l’orateur, ce disant, se frappait la poitrine avec énergie--qui n’avons pu, fût-ce au prix d’un labeur acharné, gagner dans les lieux qui nous ont vus naître le pain qu’aurait trempé notre sueur. Nous serions bien sots maintenant de charger nos échines de toute cette ferraille fabriquée par des ouvriers comme nous et qui n’en est pas moins la propriété de ce capitalisme oppresseur, dont l’incommensurable égoïsme nous a contraints à quitter nos familles et nos patries?
Si la plupart des émigrants écoutaient d’un air ahuri ces tirades prononcées dans un anglais vicié par un fort accent étranger, plusieurs d’entre eux en paraissaient ébranlés. Un petit groupe, réuni au pied de la tribune improvisée, donnait notamment des marques d’approbation.
Ce fut encore le Kaw-djer qui remit les choses au point.
--J’ignore à qui appartient la cargaison du _Jonathan_, dit-il avec calme, mais mon expérience de ce pays m’autorise à vous affirmer qu’elle pourra éventuellement vous être utile. Dans l’ignorance où nous sommes tous de l’avenir, il est sage, selon moi, de ne pas l’abandonner.»
Le précédent orateur ne manifestant aucune velléité de réplique, Harry Rhodes escalada de nouveau le rocher et mit aux voix la proposition de Kaw-djer. Elle fut adoptée à mains levées sans autre opposition.
«Le Kaw-djer demande, ajouta Harry Rhodes transmettant une question qui lui était faite à lui-même, s’il n’y aurait pas parmi nous des charpentiers qui consentiraient à l’aider pour réparer sa chaloupe.
--Présent! fit un homme à l’aspect solide, qui éleva un bras au-dessus des têtes.
--Présent!» répondirent presque en même temps deux autres émigrants.
«Le premier qui a parlé, c’est Smith, dit Hartlepool au Kaw-djer, un ouvrier embauché par la Compagnie. C’est un brave homme. Je ne connais pas les deux autres. Tout ce que je sais, c’est que l’un s’appelle Hobard.
--Et l’orateur, le connaissez-vous?
--C’est un émigrant, un Français, je crois. On m’a dit qu’il se nommait Beauval, mais je n’en suis pas sûr.»
Le maître d’équipage ne se trompait pas. Tels étaient bien le nom et la nationalité de l’orateur, dont l’histoire assez mouvementée peut cependant être résumée en quelques lignes.
Ferdinand Beauval avait commencé par être avocat, et peut-être eût-il réussi dans cette profession, car il ne manquait ni d’intelligence, ni de talent, s’il n’avait eu le malheur d’être piqué, dès le début de sa carrière, par la tarentule politique. Pressé de réaliser une ambition à la fois ardente et confuse, il s’était enrôlé dans les partis avancés et n’avait pas tardé à lâcher le Palais pour les réunions publiques. Il serait, sans doute, parvenu à se faire élire député tout comme un autre, s’il avait pu attendre assez longtemps. Mais ses modestes ressources furent épuisées avant que le succès eût couronné ses efforts. Réduit aux expédients, il s’était alors compromis dans des affaires douteuses, et, de ce jour, datait pour lui la dégringolade qui, de chute en chute, l’avait fait rouler dans la gêne, puis dans la misère, et l’avait enfin contraint à chercher une meilleure fortune sur le sol de la libre Amérique.
Mais, en Amérique, le sort ne lui avait pas été plus clément. Après avoir passé de ville en ville, en exerçant successivement tous les métiers, il avait finalement échoué à San Francisco, où, le destin ne lui souriant pas davantage, il s’était vu acculé à un second exil.
Ayant réussi à se procurer le capital minimum nécessaire, il s’était inscrit dans ce convoi d’émigrants sur le vu d’un prospectus qui promettait monts et merveilles aux premiers colons de la concession de la baie de Lagoa. Son espoir risquait fort d’être trompé de nouveau, après le naufrage du _Jonathan_, qui le jetait, avec tant d’autres misérables, sur le littoral de la presqu’île Hardy.
Toutefois, les échecs perpétuels de Ferdinand Beauval n’avaient aucunement ébranlé sa confiance en lui-même et dans son étoile. Ces échecs, qu’il attribuait à la méchanceté, à l’ingratitude, à la jalousie, laissaient intacte sa foi en sa valeur propre, qui triompherait, un jour ou l’autre, à la première occasion favorable.
C’est pourquoi pas un instant il n’avait laissé dépérir les dons de conducteur d’hommes qu’il s’attribuait modestement. A peine à bord du _Jonathan_, il s’était efforcé de répandre autour de lui la bonne semence, et parfois avec une telle intempérance de langage que le capitaine Leccar avait cru devoir intervenir.
Malgré cette entrave apportée à sa propagande, Ferdinand Beauval n’était pas sans avoir remporté quelques petits succès pendant le commencement de ce voyage qui venait de prendre fin d’une manière si dramatique. Certains de ses compagnons d’infortune, en nombre insignifiant, il est vrai, n’avaient pas laissé de prêter une oreille complaisante aux suggestions démagogiques qui faisaient le fond de son éloquence habituelle. Autour de lui, ils formaient maintenant un groupe compact, dont le seul défaut était de compter de trop rares unités.
Plus grande sans doute eût été la quantité de ses adeptes, si Beauval, continuant à jouer de malheur, ne se fût heurté, à bord du _Jonathan_, à un redoutable concurrent. Ce concurrent n’était autre qu’un Américain du Nord, du nom de Lewis Dorick, homme au visage rasé, à l’aspect glacial, à la parole tranchante comme un couteau. Ce Lewis Dorick professait des théories analogues à celles de Beauval, en les poussant d’un degré plus avant. Alors que celui-ci préconisait un socialisme, dans lequel l’État, unique propriétaire des moyens de production, répartirait à chacun son emploi, Dorick vantait un plus pur communisme, dans lequel tout serait à la fois propriété de tous et de chacun.
Entre les deux leaders sociologues, on pouvait encore noter une différence plus caractéristique que le désaccord de leurs principes. Tandis que Beauval, Latin imaginatif, se grisait de mots et de rêves, tout en pratiquant pour son propre compte des mœurs assez douces, de Dorick, sectaire plus farouche et plus, absolu doctrinaire, le cœur de marbre ignorait la pitié. Alors que l’un, fort capable au demeurant d’affoler un auditoire jusqu’à la violence, était personnellement inoffensif, l’autre constituait par lui-même un danger.
Dorick prônait l’égalité d’une manière telle qu’il la rendait haïssable. Ce n’est pas en bas, c’est en haut qu’il regardait. La pensée du sort misérable auquel est vouée l’immense majorité des humains ne faisait battre son cœur de nulle émotion, mais qu’un petit nombre d’entre eux occupassent un rang social supérieur au sien, cela lui donnait des convulsions de rage.