Les naufragés du Jonathan

Part 25

Chapter 253,579 wordsPublic domain

Sand n’eut qu’une idée claire: la nécessité de sauver Dick et d’arrêter la poursuite. Le _sub-conscient_ fit le reste. D’eux-mêmes ses bras s’étendirent et s’accrochèrent au bloc instable qui soutenait le toit de la galerie, tandis que Fred Moore, ignorant du danger, le tirait violemment en arrière.

Le bloc glissa. La voûte s’écroula en faisant un bruit sourd.

A ce bruit, Dick, saisi d’un trouble vague, s’arrêta sur place, écoutant. Il n’entendit plus rien. Le silence était revenu, profond comme les ténèbres dans lesquelles il était plongé. Il appela Sand, à voix basse d’abord, puis plus fort, puis plus fort encore... Enfin, comme il n’obtenait pas de réponse, il revint sur ses pas et se heurta à un amoncellement de rocs qui ne laissaient entre eux aucune issue. Il comprit aussitôt. La galerie s’était écroulée, Sand était là-dessous...

Un instant, Dick resta immobile, hébété, puis il repartit brusquement à toute vitesse, et, parvenu au jour, se rua sur la descente comme un fou.

Le Kaw-djer était en train de lire paisiblement avant de se mettre au lit, quand la porte du Gouvernement s’ouvrit avec violence. Une sorte de boule d’où sortaient des cris et des mots inarticulés vint rouler à ses pieds. La première surprise passée, il reconnut Dick.

«Sand... Gouverneur... Sand!... gémissait celui-ci.

Le Kaw-djer prit une voix sévère.

--Que signifie cela?... Qu’y a-t-il?

Mais Dick ne parut pas comprendre. Il avait des yeux égarés, les larmes ruisselaient de son visage, et de sa poitrine haletante s’échappaient des mots sans suite.

--Sand... Gouverneur!... Sand... disait-il en tirant le Kaw-djer par la main comme s’il eût voulu l’entraîner. La grotte... Dorick... Moore... Sirdey... la bombe... couper la tête... Et Sand... écrasé!... Sand... Gouverneur!... Sand!...

En dépit de leur incohérence, ces mots étaient clairs, cependant. Quelque chose d’insolite avait dû se produire aux grottes, une chose à laquelle, d’une manière ou d’une autre, Dorick, Moore et Sirdey étaient mêlés et dont Sand avait été la victime. Quant à tirer de Dick des renseignements plus précis, il n’y fallait pas songer. Le petit garçon, au paroxysme de l’épouvante, continuait à prononcer les mêmes paroles qu’il répétait interminablement et semblait avoir perdu la raison.

Le Kaw-djer se leva, et, appelant Hartlepool, il lui dit rapidement:

--Il se passe quelque chose aux grottes... Prenez cinq hommes, munissez-vous de torches, et venez m’y rejoindre. Hâtez-vous.»

Puis, sans attendre la réponse, il obéit à l’appel de la petite main dont la sollicitation se faisait de plus en plus pressante, et partit en courant dans la direction de la pointe. Deux minutes plus tard, Hartlepool, à la tête de cinq hommes armés, se mettait en marche à son tour.

Malheureusement, dans la nuit presque complète, le Kaw-djer était déjà hors de vue. «Aux grottes,» avait-il dit. Hartlepool alla donc vers les grottes, c’est-à-dire vers celle qu’il connaissait le mieux et dans laquelle jadis il avait caché les fusils, tandis que le Kaw-djer, guidé par Dick, se dirigeait plus au Nord, de manière à contourner l’extrémité de la pointe et à atteindre, sur l’autre versant, celle des deux grottes inférieures dont Dorick avait fait son quartier général.

Celui-ci, à l’exclamation poussée par Fred Moore en découvrant la fuite du prisonnier, avait interrompu son travail et, suivi de ses trois compagnons, il s’était avancé jusqu’à la seconde grotte, prêt à donner main forte au camarade qui venait d’y entrer. Toutefois, Fred Moore n’ayant affaire qu’à un enfant, il ne s’était pas attardé, et, après un rapide coup d’œil que l’obscurité avait rendu inutile, il s’était remis à son travail.

Fred Moore n’étant pas revenu quand ce travail fut terminé, on commença à s’étonner de la prolongation de son absence; s’éclairant avec un brandon, on pénétra de nouveau dans la grotte intérieure, William Moore en tête, Dorick, puis Kennedy derrière lui. Sirdey suivit ses camarades, mais ce fut pour se raviser et rebrousser chemin presque aussitôt. Puis, tandis que ses amis s’aventuraient dans la deuxième grotte, il sortit de la première au contraire, et, profitant de la nuit tombante, se dissimula dans les rochers de l’extérieur. Cette disparition de Fred Moore ne lui disait rien de bon. Il prévoyait des complications désagréables. Or, ce n’était pas un foudre de guerre, que Sirdey, loin de là. La ruse, la tromperie, les moyens cauteleux et sournois, rien de mieux! mais les coups n’étaient pas son affaire. Il garait donc sa précieuse personne, bien décidé à ne se compromettre qu’à coup sûr et selon la tournure qu’allaient prendre les événements.

Pendant ce temps, Dorick et ses deux compagnons découvraient la galerie dans laquelle Fred Moore s’était engagé à la suite de Dick et de Sand. La grotte n’ayant pas d’autre issue, aucune erreur n’était possible. Celui qu’on cherchait en était nécessairement sorti par là. Ils s’y engagèrent donc à leur tour, mais, après une centaine de mètres, il leur fallut s’arrêter. Une masse de rochers entassés les uns sur les autres leur barrait le passage. La galerie n’était qu’une impasse dont ils avaient atteint le fond.

Devant cet obstacle inattendu, ils se regardèrent, littéralement ahuris. Où diable pouvait bien être Fred Moore?... Incapables de répondre à cette question, ils redescendirent la pente sans soupçonner que leur camarade fût enseveli sous cet amas de décombres.

Fort troublés par cet indéchiffrable mystère, ils regagnèrent en silence la première grotte. Une désagréable surprise les y attendait. Au moment même où ils y mettaient le pied, deux formes humaines, celles d’un homme et d’un enfant, apparurent tout à coup sur le seuil.

Le feu brillait joyeusement, et sa flamme claire dissipait les ténèbres. Les misérables reconnurent l’homme et reconnurent l’enfant.

«Dick!... firent-ils tous trois, stupéfaits de voir revenir de ce côté le mousse que, moins d’une demi-heure plus tôt, on avait enfermé et si solidement garrotté.

--Le Kaw-djer!...» grondèrent-ils ensuite, avec un mélange de colère et d’effroi.

Un instant ils hésitèrent, puis la rage fut la plus forte, et, d’un même mouvement, William Moore et Kennedy se ruèrent en avant.

Immobile sur le seuil, sa haute silhouette vivement éclairée par la flamme, le Kaw-djer attendit ses adversaires de pied ferme. Ceux-ci avaient tiré leurs couteaux. Il ne leur laissa pas le temps de s’en servir. Saisis à la gorge par des mains de fer, le crâne de l’un heurta rudement la tête de l’autre. Ensemble, ils tombèrent, assommés.

Kennedy avait son compte, comme on dit. Il demeura étendu, inerte, tandis que William Moore se relevait en chancelant.

Sans s’occuper de lui, le Kaw-djer fit un premier pas vers Dorick...

Celui-ci, affolé par la foudroyante rapidité de ces événements, avait assisté à la bataille sans y prendre part. Il était resté en arrière, tenant à la main sa bombe d’où pendaient quelques centimètres de mèche. Paralysé par la surprise, il n’avait pas eu le temps d’intervenir, et le résultat de la lutte lui montrait maintenant de quelle inutilité serait une plus longue résistance. Au mouvement que fit le Kaw-djer, il comprit que tout était perdu...

Alors, une folie le saisit... Une vague de sang monta à son cerveau: selon l’énergique expression populaire, il vit rouge... Une fois au moins dans sa vie, il vaincrait... Dût-il périr, l’autre périrait!...

Il bondit vers le feu et saisit un tison qu’il approcha de la mèche, puis son bras ramené en arrière se détendit pour lancer le terrible projectile...

Le temps manqua à son geste de meurtre. Fut-ce par suite d’une maladresse, d’une défectuosité de la mèche, ou pour toute autre cause? La bombe éclata dans ses mains. Soudain, une violente détonation retentit... Le sol trembla. La gueule béante de la grotte vomit une gerbe de feu...

A l’explosion, un cri d’angoisse répondit au dehors. Hartlepool et ses hommes, ayant enfin reconnu leur erreur, arrivaient au pas de course, juste à temps pour assister au drame. Ils virent la flamme, divisée en deux langues ardentes, jaillir de part et d’autre du Kaw-djer, dont le petit Dick terrifié embrassait les genoux, et qui demeurait debout, immobile comme un marbre, au milieu de ce cercle de feu. Ils s’élancèrent au secours de leur chef.

Mais celui-ci n’avait pas besoin d’être secouru. L’explosion l’avait miraculeusement épargné. L’air déplacé s’était séparé en deux courants qui l’avaient frôlé sans l’atteindre. Immobile et debout comme on l’avait aperçu au moment du péril, on le trouva, le péril passé. Il arrêta de la main ceux qui accouraient à son aide.

«Gardez l’entrée, Hartlepool,» ordonna-t-il de sa voix habituelle.

Stupéfaits de cet incroyable sang-froid, Hartlepool et ses hommes obéirent, et une barrière humaine se tendit en travers de l’ouverture de la grotte. La fumée se dissipait peu à peu, mais, le feu ayant été éteint par l’explosion, l’obscurité était profonde.

--De la lumière, Hartlepool, dit le Kaw-djer.

Une torche fut allumée. On pénétra dans la caverne.

Aussitôt, profitant de la solitude et de l’obscurité revenues, une ombre se détacha des roches de l’entrée. Sirdey était renseigné maintenant. Dorick tué ou pris, il jugeait opportun, dans tous les cas, de se mettre à l’abri. Lentement, d’abord, il s’éloigna. Puis, quand il estima la distance suffisante, il accéléra sa fuite. Il disparut dans la nuit.

Pendant ce temps, le Kaw-djer et ses hommes exploraient le théâtre du drame. Le spectacle y était affreux. Sur le sol éclaboussé de sang, traînaient partout d’effroyables débris. On eut peine à identifier Dorick, dont les bras et la tête avaient été emportés par l’explosion. A quelques pas, gisait William Moore, le ventre ouvert. Plus loin, Kennedy, sans blessure apparente, semblait dormir. Le Kaw-djer s’approcha de ce dernier.

--Il vit, dit-il.

Vraisemblablement, l’ancien matelot, à demi étranglé par le Kaw-djer et incapable par suite de se relever, avait dû le salut à cette circonstance.

--Je ne vois pas Sirdey, fit observer le Kaw-djer en regardant autour de lui. Il en était, pourtant, paraît-il.

La grotte fut en vain méticuleusement visitée. On ne releva aucune trace du cuisinier du _Jonathan_. Par contre, sous l’amas de branches qui le dissimulait, Hartlepool découvrit le baril de poudre dont Dorick n’avait prélevé qu’une faible partie.

--Voilà l’autre baril!... s’écria-t-il triomphalement. Ce sont nos gens de l’autre fois.

A ce moment, une main saisit celle du Kaw-djer, tandis qu’une faible voix gémissait doucement.

--Sand!... Gouverneur!... Sand!...

Dick avait raison. Tout n’était pas fini. Il restait encore à trouver Sand, puisque d’après son ami, il était mêlé à cette affaire.

--Conduis-nous, mon garçon, dit le Kaw-djer.

Dick s’engagea dans le passage intérieur, et sauf un homme qui fut laissé à la garde de Kennedy, tout le monde s’y engagea derrière lui. A sa suite, on traversa la seconde grotte, puis on remonta la galerie, jusqu’au point où l’éboulement s’était produit,

--Là!... fit Dick en montrant de la main l’amoncellement de rochers.

Il semblait en proie à une affreuse douleur, et son air égaré fit pitié à ces hommes forts dont il implorait l’assistance. Il ne pleurait plus, mais ses yeux secs brûlaient de fièvre, et ses lèvres avaient peine à prononcer les mots.

--Là?... répondit le Kaw-djer avec douceur. Mais tu vois bien, mon petit, qu’on ne peut avancer plus loin.

--Sand! répéta Dick avec obstination en tendant dans la même direction sa main tremblante.

--Que veux-tu dire, mon garçon? insista le Kaw-djer. Tu ne prétends pas, je suppose, que ton ami Sand soit là-dessous?

--Si!... articula péniblement Dick. Avant, on passait... Ce soir... Dorick m’avait pris... Je me suis sauvé... Sand était derrière moi... Fred Moore allait nous attraper... Alors Sand... a fait tomber tout... et tout s’est écroulé... sur lui... pour me sauver!...

Dick s’arrêta, et, se jetant aux pieds du Kaw-djer.

--Oh!... Gouverneur... implora-t-il, Sand!...

Le Kaw-djer, vivement ému, s’efforça d’apaiser l’enfant.

--Calme-toi, mon garçon, dit-il avec bonté, calme-toi!... Nous tirerons ton ami de là, sois tranquille... Allons! à l’œuvre, nous autres!... commanda-t-il, en se tournant vers Hartlepool et ses hommes.

On se mit fiévreusement au travail. Un à un, les rochers furent arrachés et évacués en arrière. Les blocs fort heureusement n’étaient pas de grande taille, et ces bras robustes pouvaient les mouvoir.

Dick, obéissant aux instructions du Kaw-djer, s’était docilement retiré dans la première grotte, où Kennedy, surveillé par son gardien, reprenait conscience de lui-même. Là, il s’était assis sur une pierre, près de l’entrée, et, le regard fixe, sans faire un mouvement, il attendait que la promesse du Gouverneur fût accomplie.

Pendant ce temps, à la lueur des torches, on travaillait avec acharnement dans la galerie. Dick n’avait pas menti. Il y avait des corps là-dessous. A peine les premiers rochers eurent-ils été enlevés qu’on aperçut un pied. Ce n’était pas un pied d’enfant, et il ne pouvait appartenir à Sand. C’était un pied d’homme et même d’un homme de grande taille.

On se hâta. Après le pied, une jambe, puis un torse, et enfin le corps d’un homme allongé sur le ventre apparurent. Mais, lorsqu’on voulut tirer l’homme à la lumière, on rencontra une résistance. Sans doute, son bras, étendu en avant et s’enfonçant entre les pierres, était accroché à quelque chose. Il en était ainsi, en effet, et, quand le bras fut complètement dégagé, on vit que la main étreignait une cheville d’enfant.

La main détachée, l’homme fut retourné sur le dos. On reconnut Fred Moore. La tête en bouillie, la poitrine défoncée, il était mort.

Alors, on travailla plus fiévreusement encore. Ce pied, que tenait Fred Moore dans ses doigts crispés ne pouvait être que celui de Sand.

Les découvertes se succédèrent dans le même ordre que tout à l’heure. Après le pied, la jambe apparut. Toutefois, elles se succédaient plus vite, la seconde victime étant moins grande que la première.

Le Kaw-djer tiendrait-il la promesse qu’il avait faite à Dick de lui rendre son ami? Cela paraissait peu croyable, à en juger par ce qu’on voyait déjà du malheureux enfant. Meurtries, écrasées, aplaties, les os brisés, ses jambes n’étaient plus que d’informes lambeaux, et l’on pouvait prévoir par là dans quel état on allait trouver le reste du corps.

Quelque grande que fût leur hâte, les travailleurs durent cependant s’arrêter et prendre le temps de la réflexion, au moment de s’attaquer à un bloc plus gros que les précédents qui broyait de sa masse énorme les genoux du pauvre Sand. Ce bloc soutenant ceux qui l’entouraient, il importait d’agir avec prudence afin d’éviter un nouvel éboulement.

La durée du travail fut augmentée par cette complication, mais enfin, centimètre par centimètre, le bloc fut enlevé à son tour...

Les sauveteurs poussèrent une exclamation de surprise. Derrière, c’était le vide, et, dans ce vide, Sand gisait comme dans un tombeau. De même que Fred Moore, il était couché sur le ventre, mais des rochers, en s’arc-boutant les uns contre les autres, avaient protégé sa poitrine. La partie supérieure de son corps semblait intacte, et, n’eût été l’état pitoyable de ses jambes, il fût sorti sans dommage de sa terrible aventure.

Avec mille précautions, il fut tiré en arrière et étendu sous la lumière de la torche. Ses yeux étaient clos, ses lèvres blanches et fortement serrées, son visage d’une pâleur livide. Le Kaw-djer se pencha sur l’enfant...

Longtemps, il écouta. Si un souffle restait à cette poitrine, le souffle était à peine perceptible...

--Il respire!» dit-il enfin.

Deux hommes soulevèrent le léger fardeau et l’on descendit la galerie en silence. Sinistre descente sur cette route souterraine dont la torche fuligineuse semblait rendre tangibles les profondes ténèbres! La tête inerte oscillait lamentablement, et plus lamentablement encore les jambes broyées, d’où coulait, à grosses gouttes, du sang.

Quand le triste cortège apparut dans la grotte extérieure, Dick se leva en sursaut et regarda avidement. Il vit les jambes mortes, le visage exsangue...

Alors, dans ses yeux exorbités passa un regard d’agonie, et, poussant un cri rauque, il s’écroula sur le sol.

VI

PENDANT DIX-HUIT MOIS.

L’aube du 31 mars se leva sans que le Kaw-djer, agité par les rudes émotions de la veille, eût trouvé le sommeil. Quelles épreuves il venait de traverser! Quelle expérience il venait de faire! Il avait touché le fond de l’âme humaine capable à la fois du meilleur et du pire, des instincts les plus féroces et de la plus pure abnégation.

Avant de s’occuper des coupables, il s’était hâté de secourir les innocentes victimes de cet épouvantable drame. Deux brancards improvisés les avaient rapidement transportées au Gouvernement.

Lorsque Sand fut déshabillé et reposa sur sa couchette, son état parut plus effrayant encore. Les jambes, littéralement en bouillie, n’existaient plus. Le spectacle de ce jeune corps martyrisé était si pitoyable qu’Hartlepool en eut le cœur chaviré, et que de grosses larmes coulèrent sur ses joues tannées par toutes les brises de la mer.

Avec une patience maternelle, le Kaw-djer pansa cette pauvre chair en lambeaux. De ses jambes terriblement laminées, Sand était condamné, de toute évidence, à ne jamais plus se servir, et, jusqu’à son dernier jour, il lui faudrait mener une vie d’infirme. A cela, rien à faire, mais ce serait quand même un résultat appréciable, si l’on pouvait éviter une amputation qui eût risqué d’être fatale à ce frêle organisme.

Le pansement terminé, le Kaw-djer fit couler quelques gouttes d’un cordial entre les lèvres décolorées du blessé qui commença à pousser de faibles plaintes et à murmurer de confuses paroles.

Dick, dont le Kaw-djer s’occupa en second lieu, paraissait également en grand danger. Ses yeux clos, son visage d’un rouge brique parcouru de frémissements nerveux, une respiration courte sifflant entre ses dents serrées, il brûlait d’une fièvre intense. Le Kaw-djer, en constatant ces divers symptômes, hocha la tête d’un air inquiet. En dépit de l’intégrité de ses membres et de son aspect moins impressionnant, l’état de Dick était en réalité beaucoup plus grave que celui de son sauveur.

Les deux enfants couchés, le Kaw-djer, malgré l’heure tardive, se rendit chez Harry Rhodes et le mit au courant des événements. Harry Rhodes fut bouleversé par ce récit et ne marchanda pas le concours des siens. Il fut convenu que Mme Rhodes et Clary, Tullia Ceroni et Graziella, veilleraient à tour de rôle au chevet des deux enfants, les jeunes filles pendant le jour, et leurs mères pendant la nuit. Mme Rhodes prit la garde la première. Habillée en un instant, elle partit avec le Kaw-djer.

Alors seulement celui-ci, ayant paré de cette manière au plus pressé, alla chercher un repos qu’il ne devait pas réussir à trouver. Trop d’émotions agitaient son cœur, un trop grave problème était posé devant sa conscience.

Des cinq assassins, trois étaient morts, mais deux subsistaient. Il fallait prendre un parti à leur sujet. Si l’un, Sirdey, avait disparu et errait à travers l’île, où on ne tarderait pas sans doute à le reprendre, l’autre, Kennedy, attendait, solidement verrouillé dans la prison, que l’on statuât sur son sort.

Le bilan de l’affaire se soldant par trois hommes tués, un autre en fuite et deux enfants en péril de mort, il ne pouvait, cette fois, être question de l’étouffer. Pour que l’on pût espérer la tenir secrète, trop de personnes, d’ailleurs, étaient dans la confidence. Il fallait donc agir. Dans quel sens?

Certes les moyens d’action adoptés par les gens qu’il venait de combattre n’avaient rien de commun avec ceux que le Kaw-djer était enclin à employer, mais, au fond, le principe était le même. Il se réduisait en somme à ceci, que ces gens, comme lui-même, répugnaient à la contrainte et n’avaient pu s’y résigner. La différence des tempéraments avait fait le reste. Ils avaient voulu abattre la tyrannie, tandis qu’il s’était contenté de la fuir. Mais, au demeurant, leur besoin de liberté, quelque opposé qu’il fût dans ses manifestations, était pareil dans son essence, et ces hommes n’étaient après tout que des révoltés comme il avait été lui-même un révolté. Alors qu’il se reconnaissait en eux, allait-il, sous prétexte qu’il était le plus fort, s’arroger le droit de punir?

Le Kaw-djer, dès qu’il fut levé, se rendit à la prison, où Kennedy avait passé la nuit, effondré sur un banc. Celui-ci se leva avec empressement à son approche, et, non content de cette marque de respect, il retira humblement son béret. Pour faire ce geste, l’ancien matelot dut élever ensemble ses deux mains qu’unissait une courte et solide chaîne de fer. Après quoi, il attendit, les yeux baissés.

Kennedy ressemblait ainsi à un animal pris au piège. Autour de lui, c’était l’air, l’espace, la liberté... Il n’avait plus droit à ces biens naturels dont il avait voulu priver d’autres hommes et dont d’autres hommes le privaient à son tour.

Sa vue fut intolérable au Kaw-djer.

«Hartlepool!... appela-t-il en avançant la tête dans le poste.

Hartlepool accourut.

--Retirez cette chaîne, dit le Kaw-djer en montrant les mains entravées du prisonnier.

--Mais, Monsieur... commença Hartlepool.

--Je vous prie... interrompit le Kaw-djer d’un ton sans réplique.

Puis, s’adressant à Kennedy, lorsque celui-ci fut libre.

--Tu as voulu me tuer. Pourquoi? interrogea-t-il.

Kennedy, sans relever les yeux, haussa les épaules, en se dandinant gauchement et en roulant entre les doigts son béret de marin, par manière de dire qu’il n’en savait rien.

Le Kaw-djer, après l’avoir considéré un instant en silence, ouvrit toute grande la porte donnant sur le poste, et, s’effaçant:

--Va-t-en! dit-il.

Puis, Kennedy le regardant d’un air indécis:

--Va-t-en!» dit-il une seconde fois d’une voix calme.

Sans se faire prier, l’ancien matelot sortit en arrondissant le dos. Derrière lui, le Kaw-djer referma la porte, et se rendit auprès de ses deux malades, en abandonnant à ses réflexions Hartlepool fort perplexe.

L’état de Sand était stationnaire, mais celui de Dick semblait très aggravé. En proie à un furieux délire, ce dernier s’agitait sur sa couche en prononçant des paroles sans suite. On ne pouvait plus en douter, l’enfant avait une congestion cérébrale d’une telle violence qu’une terminaison fatale était à craindre. La médication habituelle était inapplicable dans la circonstance présente. Où se fût-on procuré de la glace pour rafraîchir son front brûlant? Les progrès réalisés sur l’île d’Hoste n’étaient pas tels encore qu’il fût possible d’y trouver cette substance, en dehors de la période hivernale.