Les naufragés du Jonathan

Part 23

Chapter 233,685 wordsPublic domain

Lorsque le trou fut assez grand, il passa de l’autre côté de la cloison. Là, les choses se compliquèrent. Au milieu des caisses et des marchandises de toutes sortes qui remplissaient l’entrepôt, se mouvoir sans bruit était fort difficile. Une extrême prudence était de rigueur.

Où avait-on placé les barils de poudre?... Nulle part il ne les apercevait... Les barils devaient être là, cependant...

Il se mit à leur recherche. Lentement, surveillant le moindre de ses gestes, il s’insinua entre les caisses, obligé d’en déplacer parfois pour gagner du terrain.

Près de deux heures s’écoulèrent. Au dehors, on devait ne rien comprendre à ce retard, et lui-même commençait à désespérer. Il s’énervait. La nuit avançait; le jour ne tarderait pas à se lever. Lui faudrait-il donc partir sans avoir réussi dans une entreprise que trahirait l’effraction de la porte et qu’il serait par conséquent impossible de renouveler?

De guerre lasse, il allait se résigner à battre en retraite, quand il découvrit enfin ce qu’il cherchait. Les tonnelets de poudre étaient là, sous ses yeux. Il y en avait cinq, rangés en bon ordre près d’une porte qui s’ouvrait de l’autre côté dans le poste de police. Kennedy, retenant son souffle, entendait les hommes de veille causer entre eux. Il distinguait nettement leurs paroles. Plus que jamais, il était nécessaire d’agir en silence.

Kennedy souleva un des barils, mais ce fut pour le reposer tout de suite sur le sol. Ce baril était trop lourd pour qu’un seul homme pût l’emporter sans bruit par le chemin compliqué qu’il fallait suivre. Se glissant entre les caisses, il regagna la salle du Tribunal et, passant sa tête dans le trou de la cloison, appela Dorick, dont la silhouette noire se découpait sur la nuit moins profonde de l’extérieur.

Celui-ci se rendit à l’appel du marin.

«Comme tu as été long! dit-il à voix basse, en se penchant vers l’ouverture. Que t’est-il donc arrivé?

--Rien, répondit Kennedy sur le même ton, mais ce n’est pas facile de naviguer là-dedans.

--As-tu les barils?

--Non. Ils sont trop lourds... Il faut être deux... Viens!»

Dorick s’introduisit dans l’ouverture et, guidé par Kennedy, traversa l’entrepôt. Les deux hommes saisirent un des barils, et, le faisant passer par-dessus les caisses, l’amenèrent dans la salle du Tribunal. Dorick, aussitôt, franchit de nouveau la cloison.

«Où vas-tu? demanda Kennedy en étouffant sa voix,

--Chercher un second baril, répondit Dorick. Dépêchons-nous. Le jour va se lever.

--Un baril? répéta Kennedy étonné. Avec celui-ci on ferait sauter Libéria tout entière!

--Nous emporterons l’autre, dit Dorick.

--Pour quoi faire?

--C’est mon idée... Quand on sera débarrassé du Kaw-djer, il faudra être les maîtres... La poudre pourra nous servir.

--Où la mettras-tu, en attendant?

--J’ai une cachette sûre... Ne t’inquiète pas.»

Kennedy obéit de mauvaise grâce. Un quart d’heure plus tard, le second baril était déposé à côté du premier.

L’un d’eux fut rapidement placé contre la cloison de gauche, puis, vers le bas, Kennedy le perça d’un trou, par où une petite quantité de poudre s’écoula.

Pendant ce temps, Dorick avait sorti de sa poche une sorte de tresse faite de brins de coton lâchement entrelacés. Cette tresse, qu’il avait eu soin d’humecter au préalable, il la roula dans la poudre, puis, en prélevant un bout d’un coup de couteau, il alluma cet échantillon à titre d’expérience. Le feu grésilla, courut, s’éteignit.

«Parfait! déclara Dorick. Cinq centimètres pour une minute. Donc, la mèche entière en durera vingt. C’est plus qu’il ne nous en faut.»

Il se rapprocha du baril...

A ce moment, un bruit violent se fit entendre, Dorick s’arrêta sur place, Kennedy et lui se regardèrent. Ils étaient livides...

Leur angoisse fut courte. Dorick, reprenant son sang-froid, se mit à rire.

«La pluie,» dit-il, en haussant les épaules.

Il alla jusqu’à la porte et regarda au dehors. La pluie tombait à verse, en effet, et le bruit qui les avait épouvantés était celui des gouttes qui crépitaient furieusement contre le toit. En somme, c’était une circonstance favorable. La pluie effacerait toutes les traces, et rien ne pourrait les dénoncer, si par hasard les soupçons se portaient sur eux. D’autre part, ce vacarme couvrirait l’inévitable pétillement de la mèche.

Par exemple, il n’y avait pas de temps à perdre. Le ciel s’empourprait déjà vers l’Est. Dans quelques instants, il ferait grand jour, et Dorick connaissait assez les habitudes du Kaw-djer pour savoir que celui-ci ne tarderait pas beaucoup à paraître au dehors.

«Vite!» dit-il.

La mèche déroulée, l’un des bouts fut introduit dans le tonneau, puis Dorick enflamma une allumette qu’il approcha de l’autre extrémité. Hâtivement, les deux hommes sortirent alors, Kennedy le premier en emportant le second baril, puis Dorick qui tira de son mieux la porte derrière lui.

Les frères Moore et Sirdey étaient fidèlement à leurs postes.

Dorick, appelant leur attention par un léger sifflement, leur apprit d’un geste le succès de la tentative.

Aussitôt, tous s’éloignèrent rapidement, tandis que, sur la place déserte, l’orage continuait à verser son déluge.

IV

DANS LES GROTTES.

Quand le Kaw-djer sortit du Gouvernement, l’orage était apaisé. Il ne pleuvait plus. Chassant devant lui les nuages, le soleil avait jailli de la mer et dorait Libéria de ses rayons obliques.

Le Kaw-djer regarda autour de lui. Il ne vit personne. Comme chaque jour, il sortait le premier du sommeil.

Aspirant largement l’air matinal, il s’avança de quelques pas sur la place transformée par l’orage en un lac de boue. La porte entr’ouverte du Tribunal attira aussitôt son attention. Sans attacher à cette négligence beaucoup d’importance, il s’approcha de la porte dans l’intention de la fermer. Il aperçut alors qu’elle avait été fracturée, ce qui le surprit grandement. Quel était le sens d’une telle effraction? Y avait-il donc des gens si dénués de tout que le misérable contenu de cette salle eût été capable de les tenter?

Le Kaw-djer poussa la porte et, dès le seuil, vit le tonnelet. Il ne comprit pas tout d’abord, mais un rapide examen l’eut bientôt renseigné. Cette poudre répandue... cette mèche aux trois quarts consumée qui traînait sur le parquet... Il n’y avait pas à s’y tromper: on avait voulu le faire sauter, et le Gouvernement avec lui.

Cette découverte le plongea dans la stupéfaction. Eh quoi! il existait des colons qui le haïssaient à ce point!... Puis il réfléchit, cherchant quels pouvaient être les auteurs d’un pareil attentat. Certes, il n’était en état d’accuser personne. Mais il connaissait trop bien cependant la population de la ville, pour que ses soupçons pussent s’égarer hors d’un cercle assez restreint. Ferdinand Beauval, malgré ses nouvelles fonctions?... Peut-être, à la rigueur. Lewis Dorick?... Plus probablement. En tous cas, quelqu’un de ceux qui évoluaient dans leurs sillages.

Le Kaw-djer fit du regard le tour de la salle et remarqua le trou pratiqué dans la cloison. L’aventure était limpide. Ce tonneau, on l’avait dérobé dans l’entrepôt, amené où il se trouvait maintenant, puis le coupable s’était enfui, après avoir allumé la mèche qui devait provoquer la déflagration de la poudre... Mais, contrairement à l’espoir du criminel, l’explosion ne s’était pas produite. La mèche, après avoir brûlé sur les deux tiers de sa longueur, s’était éteinte au contact d’une flaque d’eau qui recouvrait son dernier tiers.

D’où venait cette eau? Pour le savoir, le Kaw-djer n’eut qu’à lever la tête. Elle était venue du ciel, par une fissure du toit, à travers le plafond fait de planches à peine assemblées. Entre deux lames disjointes, des traces d’humidité étaient visibles. De là, l’eau était tombée goutte à goutte, jusqu’à former cette flaque qui avait opposé au feu une infranchissable barrière.

Le Kaw-djer ne put réprimer un frisson, sinon pour lui-même, du moins pour ceux que le Gouvernement abritait avec lui, c’est-à-dire pour Hartlepool, qui y avait élu domicile avec ses deux enfants adoptifs, et pour les hommes de garde la nuit précédente. Leur vie n’avait dépendu que d’une circonstance fortuite. Sans l’orage qui avait éclaté aux premières lueurs de l’aube, tous seraient morts à l’heure actuelle.

Réflexions faites, le Kaw-djer jugea préférable de tenir secrète cette tentative avortée. Il n’avait nul besoin de ce surcroît de popularité, et mieux valait, en dernière analyse, ne pas jeter le trouble dans cette population paisible.

Tirant la porte derrière lui, il alla réveiller Hartlepool, qu’il conduisit au Tribunal et qu’il mit au courant des événements, Hartlepool fut atterré. Pas plus que son chef, il ne pouvait désigner les coupables, mais, pas plus que lui, il n’hésitait sur les noms de ceux qu’il était logique de suspecter.

Le Kaw-djer ayant résolu de ne pas ébruiter cette affaire, il lui fallait boucher l’ouverture de la cloison sans aucun concours étranger. Hartlepool partit donc à la recherche des matériaux nécessaires, tandis que le Kaw-djer transportait le baril de poudre à l’endroit qu’il occupait antérieurement dans l’entrepôt.

Il put ainsi constater qu’un autre des tonnelets avait disparu. En y comprenant celui qu’il avait trouvé dans la salle du Tribunal, il n’en restait que quatre, au lieu de cinq. Que voulait-on faire de cette poudre? Pas un bon usage assurément. Pourtant, en l’absence de toute arme à feu, elle n’était guère utilisable, les voleurs devant bien supposer qu’on allait rendre impossible une tentative semblable à celle qu’un hasard favorable venait de faire échouer.

Dès qu’Hartlepool fut de retour, les deux maçons improvisés remirent en place le morceau de madrier coupé par Kennedy, puis le vide fut bouché comme précédemment avec des pierrailles noyées dans du mortier. Bientôt il ne subsista aucune trace de l’attentat. Alors seulement le Kaw-djer se retira chez lui, en se faisant suivre d’Hartlepool qu’il informa de la disparition d’un second baril de poudre.

La chose méritait considération. Puisque les coupables s’étaient emparés de cette poudre, c’est qu’ils méditaient de recommencer leur tentative, et il convenait d’aviser aux moyens de se protéger contre eux.

Après que la question eut été examinée sous toutes ses faces, il fut définitivement convenu que l’attentat ne serait pas ébruité, et qu’on agirait avec prudence de façon à ne pas attirer l’attention. En premier lieu, on résolut d’augmenter les forces de police et de les porter de quarante à soixante hommes, en attendant mieux, si la nécessité en était ultérieurement démontrée. Pour l’instant, il faudrait se contenter de huit gardes supplémentaires, puisqu’on ne possédait en réserve que ce nombre d’armes à feu, mais il fut entendu que le Kaw-djer ferait venir deux cents nouveaux fusils, de manière à pouvoir parer dans l’avenir à toutes les éventualités. Il s’était créé à Libéria des intérêts déjà considérables et qui grandissaient de jour en jour. Il importait d’être en mesure de les défendre au besoin.

On convint, en outre, que les hommes de veille monteraient dorénavant leur garde en plein air et non dans le poste de police. Ils se relèveraient deux par deux et, pendant leur faction, feraient les cent pas autour du Gouvernement, qui serait ainsi à l’abri d’une surprise.

Le Kaw-djer ne crut pas devoir s’arrêter pour l’instant à d’autres mesures, mais Hartlepool se promit _in petto_ de les compléter en entourant son chef d’une protection aussi vigilante que discrète.

Quant à découvrir les coupables, il n’y fallait pas compter, sous peine de mettre la ville en ébullition. Ils n’avaient laissé aucune trace, et seule la découverte du baril de poudre dérobé les eût démasqués. Mais, pour trouver ce baril, il aurait fallu se livrer à de nombreuses perquisitions, qui eussent causé une émotion que le Kaw-djer entendait éviter à tout prix.

Les choses ainsi réglées, la vie reprit son cours normal. Les jours passèrent après les jours, effaçant le souvenir d’un incident auquel le temps écoulé enlevait beaucoup de son importance première et dont la nouvelle organisation rendait le retour impossible.

Le Kaw-djer, tout au moins, cessa bientôt d’y penser. Il avait d’autres soucis en tête. Emporté par son œuvre comme par un torrent, il goûtait l’ivresse sublime des créateurs. Son cerveau surchauffé élaborait sans cesse de nouvelles entreprises, et l’exécution d’un projet n’était pas terminée qu’il passait au projet suivant.

Il n’avait même pas attendu que le batardeau du futur quai fût achevé, pour concevoir d’autres rêves. L’un, très réalisable à coup sûr, consistait à utiliser une chute de la rivière située à quelques kilomètres en amont, pour y établir une station électrique qui distribuerait partout la lumière et la force. Libéria éclairée à l’électricité!... Qui, deux ans auparavant, eût pu prévoir cela?

Pourtant ce projet n’était pas celui qui passionnait le plus le Kaw-djer. Il en rêvait un autre plus grandiose. Éclairer Libéria, cela était utile, certes, mais utile seulement à une très petite fraction de l’humanité, et, d’autre part, l’entreprise présentait si peu de difficultés qu’on pouvait la considérer comme une simple distraction. L’œuvre qui le passionnait réellement était plus générale et plus vaste. Elle intéressait l’humanité tout entière.

Il en devait la première pensée au naufrage même du _Jonathan_. Quand les coups de canon s’étaient fait entendre dans la nuit, le Kaw-djer avait, on s’en souvient, allumé un feu au sommet du cap Horn, Mais ce n’était là qu’un expédient, et, après comme avant, rien n’avertissait du péril les navires en détresse. L’agonie du _Jonathan_ n’avait été, en effet, qu’une des innombrables scènes du drame qui se joue perpétuellement dans ces parages. Des centaines de bâtiments doublent, au milieu des tourmentes, l’extrême pointe de l’Amérique. Moins heureux que le _Jonathan_, ils n’ont pas de feu pour les guider, et trop souvent ils couvrent de leurs débris les récifs de l’archipel. Il en serait autrement si un phare s’allumait chaque soir au coucher du soleil. Prévenus à temps, les bâtiments prendraient le large, et une multitude de naufrages seraient évités.

Depuis que le Kaw-djer avait mis le pied sur le cap Horn, pas un jour ne s’était écoulé sans qu’il fût tenté par cette grande œuvre. Toutefois il n’en méconnaissait pas les difficultés, et longtemps il y avait pensé comme à une irréalisable chimère. Mais les choses étaient changées à présent. Gouverneur d’un État en voie d’ascension rapide, il pouvait employer un nombre presque illimité de travailleurs. La chimère cessait d’être irréalisable.

D’autre part, la question d’argent, qui se fût autrefois posée, était désormais résolue. Il est à croire, en effet, que le Kaw-djer avait à sa disposition des ressources considérables, puisqu’il avait pu faire à l’État hostelien les avances qui en avaient permis le développement. Longtemps il s’était refusé à puiser dans ces richesses dont il avait volontairement oublié l’existence, mais, maintenant qu’il les avait une première fois utilisées, ses répugnances n’avaient plus de raison d’être. Le sacrifice était accompli; il n’y avait aucun motif de ne pas faire encore ce qu’il avait déjà fait.

D’ailleurs, sa prospérité croissante permettrait bientôt à l’État hostelien de commencer le remboursement des avances que son créateur lui avait consenties. Ces capitaux, celui-ci n’allait pas les placer à la manière d’un bourgeois. Il n’allait pas thésauriser, lui qui professait pour l’argent un si dédaigneux mépris. Quel meilleur usage pourrait-il en faire que de les utiliser à la construction d’un phare au sommet du tragique promontoire sur la rude écorce duquel tant de navires viennent s’écraser?

Une grave difficulté subsistait cependant. Si l’île Hoste était libre, l’île Horn demeurait chilienne. Mais cette difficulté n’était peut-être pas insurmontable. Il n’était pas impossible que le Chili consentît à un abandon de ses droits sur un rocher inculte, en considération de l’usage que s’engagerait à en faire le nouveau possesseur. Cette négociation, il convenait de la tenter, tout au moins. Et c’est pourquoi le premier navire en partance emporta une note officielle adressée sur ce sujet par le Gouverneur de l’État hostelien à la République du Chili.

Pendant que le Kaw-djer s’absorbait ainsi dans son œuvre, le danger dont il perdait le souvenir restait suspendu au-dessus de sa tête. Les auteurs de l’attentat étaient demeurés inconnus. Impunis, et ayant toujours en leur possession le baril de poudre qui constituait entre leurs mains la plus terrible des menaces, ils vivaient librement, noyés dans la foule des colons.

Si le Kaw-djer, justifiant par la crainte de troubler la population de Libéria la répugnance de toute mesure policière, qui subsistait au fond de son cœur comme un vieux reste de ses anciennes idées libertaires, ne se fût pas interdit, dès le début, de procéder à une enquête sérieuse, peut-être eût-il mis la main sur les coupables. Le baril de poudre n’était pas loin, en effet, Dorick et Kennedy l’ayant transporté, le matin même de leur attentat, dans une de ces grottes de la pointe de l’Est que le Kaw-djer ne pouvait ignorer, puisque c’est dans l’une d’elles qu’Hartlepool avait autrefois déposé la réserve de fusils.

Ces grottes, on ne l’aura peut-être pas oublié, étaient au nombre de trois: deux inférieures, dont l’une, prenant jour sur le versant Sud, communiquait avec la seconde, évidée en plein cœur de la montagne, et une supérieure, située une cinquantaine de mètres plus haut, cette dernière s’ouvrant au contraire sur le versant Nord et dominant par conséquent Libéria. Une étroite fissure réunissait les deux systèmes. Praticable à la rigueur malgré sa forte inclinaison, cette fissure présentait, vers le milieu de son parcours, un étranglement qui obligeait à ramper pendant quelques mètres, en évitant soigneusement de toucher, de frôler même un bloc instable qui supportait seul la voûte en cet endroit et dont la chute eût risqué de provoquer une catastrophe.

C’est dans la grotte supérieure que les fusils avaient été déposés autrefois par Hartlepool. C’est dans l’une des deux grottes inférieures que Dorick et Kennedy avaient porté la poudre.

Ils n’avaient même pas jugé utile de la dissimuler dans la seconde, creusée en plein massif par un caprice de la nature. Après avoir rapidement examiné celle-ci sans remarquer la fissure qui allait s’épanouir sur l’autre versant à une altitude plus élevée, ils s’étaient contentés de cacher le baril sous un amoncellement de branches et l’avaient laissé dans la première grotte où, par une haute et large arcade, l’air et la lumière pénétraient à flots.

Grande avait été leur surprise, quand, en revenant de cette expédition le matin du 27 février, ils avaient constaté que le Gouvernement était toujours debout. Pendant qu’ils s’éloignaient de la ville pour se débarrasser de leur baril, puis, tandis qu’ils s’en rapprochaient, ils avaient, de seconde en seconde, attendu l’explosion. Cette explosion ne devait pas se produire, on le sait, et les deux malfaiteurs parvinrent à leurs domiciles respectifs sans que rien d’insolite fût arrivé.

C’était à n’y rien comprendre.

Quelle que fût leur curiosité, les coupables ne se hâtèrent pas, cependant, de chercher à la satisfaire. L’échec de leur tentative justifiait toutes les craintes, et leur unique objectif fut d’abord de passer inaperçus. Ils se mêlèrent donc aux autres travailleurs et s’appliquèrent à éviter tout ce qui eût été susceptible d’attirer l’attention sur eux.

Ce fut seulement au cours de l’après-midi que Lewis Dorick osa passer devant le Gouvernement. De loin, il lança un rapide coup d’œil du côté du Tribunal et vit le serrurier Lawson en train de réparer la porte fracturée. Lawson ne semblait pas attacher à son travail une importance particulière. On lui avait dit de mettre une serrure neuve; il la mettait, voilà tout.

La tranquillité de Lawson ne rassura nullement Dorick. Puisqu’on réparait la porte, c’est que l’effraction était connue. Par conséquent, on avait nécessairement découvert le baril de poudre et la mèche consumée. Qui avait fait cette découverte? Dorick n’en savait rien. Mais il ne pouvait douter qu’un événement aussi grave n’eût été immédiatement porté à la connaissance du Gouverneur, et il en concluait avec raison que des mesures allaient être prises, qu’on allait exercer une surveillance rigoureuse, et, se sachant coupable, il s’estimait en grand péril.

Une plus juste notion des choses lui rendit le sang-froid. Rien ne prouvait sa culpabilité après tout. Quand bien même on le soupçonnerait, ce n’est pas sur des soupçons qu’on peut arrêter, emprisonner, ni surtout condamner les gens. Pour cela, il faut des preuves. Et, des preuves, il n’en existerait pas contre lui, tant que ses complices garderaient le silence.

Ces réflexions rassurantes ne l’empêchèrent pas d’éprouver une violente émotion lorsque, vers la fin du jour, il se trouva à l’improviste face à face avec le Kaw-djer, qui venait, comme de coutume, surveiller les travaux du port. Celui-ci avait son air habituel, et l’on n’eût pas deviné, en le voyant, que rien d’insolite fût arrivé! Dorick jugea ce calme plus effrayant que la colère. Il se dit que, pour être si paisible, le Gouverneur devait avoir la certitude de mettre la main sur les coupables. Tremblant, il feignit de s’absorber dans son travail, en évitant de relever les yeux sur le Kaw-djer dont il n’aurait pu supporter le regard. Si celui-ci lui avait parlé, le misérable se fût trahi.

Mais, le Kaw-djer ne lui adressant pas la parole, il reprit confiance. Cette confiance ne fit que croître à mesure que les jours s’écoulaient. Sans parvenir à le comprendre, il constatait que rien n’était changé dans la ville, bien que l’attentat fût certainement connu, ainsi que le prouvaient les modifications apportées à la garde de nuit.

Longtemps, toutefois, la peur fut la plus forte. Pendant quinze jours, les cinq complices s’évitèrent et menèrent une vie exemplaire qui eût suffi à les rendre suspects à des observateurs plus attentifs. Puis, ces deux semaines écoulées, ils commencèrent à s’enhardir. Ils échangèrent d’abord quelques mots au passage, et enfin, la sécurité persistante leur donnant du courage, ils reprirent leurs promenades du soir et leurs anciens conciliabules.

Leur assurance grandissant de jour en jour, ils ne tardèrent pas alors à s’aventurer dans la grotte où le baril de poudre était caché. Ils le trouvèrent tel qu’ils l’y avaient mis, ce qui acheva de les tranquilliser.

Peu à peu, la caverne devint le but ordinaire de leurs promenades. Un mois après leur tentative avortée, ils s’y réunissaient tous les soirs.

Le sujet qu’ils y traitaient était toujours le même. Il n’avait pas plus changé que les causes de leur mécontentement. Ce qu’était leur vie avant l’attentat, elle l’était restée après. Ils continuaient à être soumis, comme tout le monde, à la loi du travail, et c’est bien cela, au fond, qui les exaspérait, en dépit de leurs grandiloquentes diatribes.

S’excitant réciproquement de leurs récriminations incessantes, ils oublièrent graduellement leur échec et commencèrent à chercher les moyens de le réparer. Enfin, leur rage impuissante augmentant sans cesse, le jour vint où ils furent mûrs pour un nouvel acte de révolte.

Ce jour-là, le 30 mars, les cinq compagnons avaient quitté isolément Libéria et s’étaient, comme de coutume, rejoints à quelque distance de la ville. Leur groupe était au complet quand ils arrivèrent au lieu habituel de leurs séances.