Les naufragés du Jonathan

Part 2

Chapter 23,650 wordsPublic domain

La confiance qu’il inspirait aux indigènes, son influence sur leurs tribus ne tarda pas à s’accroître. On venait le consulter des autres îles parcourues par des Indiens Canoes, ou Indiens à pirogues, dont la race est quelque peu différente de celle des Yacanas qui peuplent la Terre de Feu. Ces misérables Pêcherais, qui vivent, comme leurs congénères, de chasse et de pêche, se rendaient près du «Bienfaiteur», quand celui-ci se trouvait sur le littoral du canal du Beagle. Le Kaw-djer ne refusait à personne ses conseils ni ses soins. Souvent même, dans certaines circonstances graves, lorsque sévissait quelque épidémie, il risqua sans marchander sa vie pour combattre le fléau. Bientôt sa renommée se répandit dans toute la contrée. Elle franchit le détroit de Magellan. On sut qu’un étranger, installé sur la Terre de Feu, avait reçu des indigènes reconnaissants le titre de Kaw-djer, et, à plusieurs reprises, il fut sollicité de venir à Punta-Arenas. Mais il répondit invariablement par un refus dont aucune instance ne put triompher. Il semblait qu’il ne voulût pas remettre le pied là où il ne sentait plus le sol libre.

Vers la fin de la deuxième année de son séjour, il se produisit un incident dont les conséquences devaient avoir une certaine influence sur sa vie ultérieure.

Si le Kaw-djer s’obstinait à ne pas aller à la bourgade chilienne de Punta-Arenas, qui est située sur le territoire de la Patagonie, les Patagons ne se privent pas d’envahir parfois le territoire magellanique. Eux et leurs chevaux transportés en quelques heures sur la rive sud du détroit de Magellan, ils font de longues excursions, ce qu’on appelle en Amérique de grands _raids_, d’une extrémité à l’autre de la Terre de Feu, attaquant les Fuégiens, les rançonnant, les pillant, s’emparant des enfants qu’ils emmènent en esclavage dans les tribus patagones.

Entre les Patagons ou Tchnelts et les Fuégiens, il existe des différences ethniques assez sensibles sous le rapport de la race et des mœurs, les premiers étant infiniment plus redoutables que les seconds. Ceux-ci vivent de la pêche et ne se réunissent guère que par familles, tandis que ceux-là sont chasseurs et forment des tribus compactes sous l’autorité d’un chef. En outre, la taille des Fuégiens est un peu inférieure à celle de leurs voisins du continent. On les reconnaît à leur grosse tête carrée, aux pommettes saillantes de leur face, à leurs sourcils clairsemés, à la dépression de leur crâne. En somme, on les tient pour des êtres assez misérables, dont la race n’est pas près de finir cependant, car le nombre des enfants est considérable, autant, pourrait-on dire, que celui des chiens qui grouillent autour des campements.

Quant aux Patagons, ils sont de haute stature, vigoureux et bien proportionnés. Dénués de barbe, ils laissent pendre leurs longs cheveux noirs maintenus sur le front par un bandeau. Leur figure olivâtre est plus large aux mâchoires qu’aux tempes, leurs yeux s’allongent quelque peu suivant le type mongol, et, de part et d’autre d’un nez largement épaté, leurs yeux brillent du fond d’orbites assez rétrécies. Intrépides et infatigables cavaliers, il leur faut de larges espaces à franchir avec leurs non moins infatigables montures, d’immenses pâturages pour la nourriture de leurs chevaux, des terrains de chasse où ils poursuivent le guanaque, la vigogne et le nandou.

Plus d’une fois, le Kaw-djer les avait rencontrés pendant leurs incursions sur la Terre de Feu, mais jusqu’alors il n’avait jamais pris contact avec ces farouches déprédateurs, que le Chili et l’Argentine sont impuissants à contenir.

Ce fut en novembre 1872, alors que ses pérégrinations l’avaient conduit sur la côte ouest de la Fuégie, près du détroit de Magellan, que le Kaw-djer eut pour la première fois à intervenir contre eux, en faveur de Pêcherais de la baie Inutile.

Cette baie, limitée au Nord par des marécages, forme une profonde découpure à peu près en face de l’emplacement où Sarmiento avait établi sa colonie de Port-Famine, de sinistre mémoire.

Un parti de Tchnelts, après avoir débarqué sur la rive sud de la baie Inutile, attaqua un campement de Yacanas, qui ne comptait qu’une vingtaine de familles. La supériorité numérique se trouvait du côté des assaillants, en même temps plus robustes et mieux armés que les indigènes.

Ceux-ci essayèrent de lutter cependant, sous le commandement d’un Indien Canoe qui venait d’arriver au campement avec sa pirogue.

Cet homme s’appelait Karroly. Il faisait le métier de pilote et guidait les bâtiments de cabotage qui s’aventurent sur le canal du Beagle et entre les îles de l’archipel du cap Horn. C’est en revenant de conduire un navire à Punta-Arenas qu’il avait relâché dans la baie Inutile.

Karroly organisa la résistance et, aidé des Yacanas, tenta de repousser les agresseurs. Mais la partie était par trop inégale. Les Pêcherais ne pouvaient opposer une défense sérieuse. Le campement fut envahi, les tentes furent renversées, le sang coula. Les familles furent dispersées.

Pendant la lutte, le fils de Karroly, Halg, alors âgé de neuf ans environ, était resté dans la pirogue, où il attendait son père, lorsque deux Patagons se précipitèrent de son côté.

Le jeune garçon ne voulut pas s’éloigner de la grève, ce qui l’eût mis hors d’atteinte, mais ce qui eût aussi empêché son père de chercher refuge à bord de la pirogue.

Un des Tchnelts sauta dans l’embarcation et saisit l’enfant entre ses bras.

A ce moment, Karroly fuyait le campement au pouvoir des agresseurs. Il courut au secours de son fils que le Tchnelt emportait. Une flèche envoyée par l’autre Patagon siffla à son oreille sans le toucher.

Avant qu’un second trait ne fût lancé, la détonation d’une arme à feu retentit. Le ravisseur mortellement frappé roula à terre, tandis que son compagnon prenait la fuite.

Le coup de feu avait été tiré par un homme de race blanche que le hasard amenait sur le lieu du combat. Cet homme, c’était le Kaw-djer.

Il n’y avait pas à s’attarder. La pirogue fut vigoureusement halée par son amarre. Le Kaw-djer et Karroly sautèrent à bord avec l’enfant et poussèrent au large. Ils étaient déjà à une encâblure du rivage lorsque les Patagons les couvrirent d’une nuée de flèches dont l’une atteignit Halg à l’épaule.

Cette blessure présentant une certaine gravité, le Kaw-djer ne voulut pas quitter ses compagnons tant que ses soins pouvaient être nécessaires. C’est pourquoi il resta dans la pirogue, qui contourna la Terre de Feu, suivit le canal du Beagle, et vint enfin s’arrêter dans une petite crique bien abritée de l’île Neuve, où Karroly avait établi sa résidence.

Alors, il n’y avait plus rien à craindre pour le jeune garçon, dont la blessure était en voie de guérison. Karroly ne savait comment exprimer sa reconnaissance.

Lorsque, sa pirogue amarrée au fond de la crique, l’Indien eut débarqué, il pria le Kaw-djer de le suivre.

«Ma maison est là, lui dit-il; c’est ici que je vis avec mon fils. Si tu n’y veux rester que quelques jours, tu seras le bienvenu, puis ma pirogue te ramènera de l’autre côté du canal. Si tu veux y rester toujours, ma demeure sera la tienne et je serai ton serviteur.»

A dater de ce jour, le Kaw-djer n’avait plus quitté l’île Neuve, ni Karroly, ni son enfant. Grâce à lui, l’habitation de l’Indien Canoe était devenue plus confortable, et Karroly fut bientôt à même d’exercer son métier de pilote dans de meilleures conditions. A sa fragile pirogue fut substituée cette solide chaloupe, la _Wel-Kiej_, achetée à la suite du naufrage d’un navire norvégien, dans laquelle l’homme blessé par le jaguar venait d’être déposé.

Mais cette nouvelle existence ne détourna pas le Kaw-djer de son œuvre humanitaire. Ses visites aux familles indigènes ne furent pas supprimées, et il continua de courir partout où il y avait un service à rendre ou une douleur à guérir.

Plusieurs années se passèrent ainsi, et tout portait à croire que le Kaw-djer continuerait à jamais sa vie libre sur cette terre libre, lorsqu’un événement imprévu vint en troubler profondément le cours.

III

LA FIN D’UN PAYS LIBRE.

L’Ile Neuve commande l’entrée du canal du Beagle par l’Est. Longue de huit kilomètres, large de quatre, elle affecte la forme d’un pentagone irrégulier. Les arbres n’y manquent pas, plus particulièrement le hêtre, le frêne, l’écorce de Winter, des myrtacées et quelques cyprès de taille moyenne. A la surface des prairies poussent des houx, des berbéris, des fougères de petite venue. En de certaines places abritées se montre le bon sol, la terre végétale, propre à la culture des légumes. Ailleurs, là où l’humus existe en couche insuffisante, et plus spécialement aux abords des grèves, la nature a brodé sa tapisserie de lichens, de mousses et de lycopodes.

C’était sur cette île, au revers d’une haute falaise, face à la mer, que l’Indien Karroly résidait depuis une dizaine d’années. Il n’aurait pu choisir une station plus favorable. Tous les navires, au sortir du détroit de Lemaire, passent en vue de l’Ile Neuve. S’ils cherchent à gagner l’Océan Pacifique en doublant le cap Horn, ils n’ont besoin de personne. Mais si, désireux de trafiquer à travers l’archipel, ils veulent en suivre les divers canaux, un pilote leur est indispensable.

Toutefois, relativement rares sont les navires qui fréquentent les parages magellaniques, et leur nombre n’eût pas suffi à assurer l’existence de Karroly et de son fils. Il s’adonnait donc à la pêche et à la chasse, afin de se procurer des objets d’échange qu’il troquait contre tout ce qui était pour eux de première nécessité.

Sans doute, cette île de dimensions restreintes ne pouvait renfermer qu’en petit nombre les guanaques et les vigognes, dont la fourrure est recherchée, mais, dans le voisinage, sont d’autres îles d’une étendue beaucoup plus considérable: Navarin, Hoste, Wollaston, Dawson, sans parler de la Terre de Feu avec ses immenses plaines et ses forêts profondes où ne manquent ni les ruminants ni les fauves.

Longtemps Karroly n’avait eu pour demeure qu’une grotte naturelle creusée dans le granit, préférable en somme à la hutte des Yacanas. Depuis l’arrivée du Kaw-djer, la grotte avait fait place à une maison dont les forêts de l’île avaient fourni la charpente, dont les roches avaient fourni les pierres, et dont les myriades de coquillages: térébratules, mactres, tritons, licornes, qui en parsèment les grèves, avaient fourni la chaux.

A l’intérieur de cette maison, trois chambres. Au milieu, la salle commune à vaste cheminée. A droite, la chambre de Karroly et de son fils. Celle de gauche appartenait au Kaw-djer, qui retrouvait là, rangés sur des rayons, ses papiers et ses livres, pour la plupart ouvrages de médecine, d’économie politique et de sociologie. Une armoire contenait son assortiment de fioles et d’instruments de chirurgie.

C’est dans cette maison qu’il revint avec ses deux compagnons après son excursion sur la Terre de Feu, dont l’épisode final a servi de thème aux premières lignes de ce récit. Auparavant, toutefois, la _Wel-Kiej_ s’était dirigée vers le campement de l’Indien blessé. Ce campement était situé à l’extrémité orientale du canal du Beagle. Autour de ses huttes capricieusement groupées au bord d’un ruisseau, gambadaient d’innombrables chiens, dont les aboiements annoncèrent l’arrivée de la chaloupe. Dans la prairie avoisinante pâturaient deux chevaux d’un aspect chétif. De minces filets de fumée s’échappaient du toit de quelques ajoupas.

Dès que la _Wel-Kiej_ eut été signalée, une soixantaine d’hommes et de femmes apparurent et dévalèrent en toute hâte vers le rivage. Une foule d’enfants nus couraient à leur suite.

Lorsque le Kaw-djer mit pied à terre, on s’empressa au devant de lui. Tous voulaient lui presser les mains. L’accueil de ces pauvres Indiens témoignait de leur ardente reconnaissance pour tous les services qu’ils avaient reçus de lui. Il écouta patiemment les uns et les autres. Des mères le conduisirent près de leurs enfants malades. Elles le remerciaient avec effusion, à demi consolées par sa présence.

Il entra enfin dans l’une des huttes pour en ressortir bientôt, suivi de deux femmes, l’une âgée, l’autre toute jeune qui tenait par la main un petit enfant. C’étaient la mère, la femme et le fils de l’Indien blessé par le jaguar, et qui était mort au cours de la traversée, malgré les soins dont on l’avait entouré.

Son cadavre fut déposé sur la grève, et tous les indigènes du campement l’entourèrent. Le Kaw-djer raconta alors les circonstances de la mort du défunt, puis il remit à la voile, en laissant généreusement à la veuve la dépouille du jaguar, dont la fourrure représentait une valeur immense pour ces créatures déshéritées.

Avec la saison d’hiver qui s’approchait, la vie habituelle reprit son cours dans la maison de l’Ile Neuve. On reçut la visite de quelques caboteurs falklandais qui vinrent acheter des pelleteries avant que les tourmentes de neige n’eussent rendu ces parages impraticables. Les peaux furent avantageusement vendues ou échangées contre les provisions et les munitions nécessaires pendant la rigoureuse période qui va de juin à septembre.

Dans la dernière semaine de mai, un de ces bâtiments ayant réclamé les services de Karroly, Halg et le Kaw-djer restèrent seuls à l’Ile Neuve.

Le jeune garçon, alors âgé de dix-sept ans, portait une affection toute filiale au Kaw-djer qui, de son côté, avait pour lui les sentiments du plus tendre des pères. Celui-ci s’était efforcé de développer l’intelligence de cet enfant. Il l’avait tiré de l’état sauvage et en avait fait un être bien différent de ses compatriotes de la Magellanie si en dehors de toute civilisation.

Le Kaw-djer, il est superflu de le dire, n’avait jamais inspiré au jeune Halg que des idées d’indépendance, celles qui lui étaient chères entre toutes. Ce n’était pas un maître, c’était un égal que Karroly et son fils devaient voir en lui. De maître, il n’en est pas, il ne peut y en avoir pour un homme digne de ce nom. On n’a de maître que soi-même, et, d’ailleurs, il n’en est pas besoin d’autre, ni dans le ciel, ni sur la terre.

Cette semence tombait sur un terrain admirablement préparé pour la recevoir. Les Fuégiens ont, en effet, la folie de la liberté. Ils lui sacrifient tout et renoncent pour elle aux avantages que leur assurerait une vie plus sédentaire. Quel que soit le bien-être relatif dont on les entoure, quelque sécurité qu’on leur assure, rien ne peut les retenir, et ils ne tardent pas à s’enfuir pour reprendre leur éternel vagabondage, affamés, misérables, mais libres.

Au début de juin, l’hiver se jeta sur la Magellanie. Si le froid ne fut pas excessif, toute la région fut balayée à grands coups de rafales. De terribles tourmentes troublèrent ces parages, et l’Ile Neuve disparut sous la masse des neiges.

Ainsi s’écoulèrent juin, juillet, août. Vers la mi-septembre la température s’adoucit sensiblement, et les caboteurs des Falkland recommencèrent à se montrer dans les passes.

Le 19 septembre, Karroly, laissant Halg et le Kaw-djer à l’Ile Neuve, partit à bord d’un steamer américain qui avait embouqué le canal du Beagle, un pavillon de pilote au mât de misaine. Son absence dura une huitaine de jours.

Lorsque la chaloupe eut ramené l’Indien, le Kaw-djer, selon son habitude, l’interrogea sur les divers incidents du voyage,

«Il n’y a rien eu, répondit Karroly. La mer était belle et la brise favorable.

--Où as-tu quitté le navire?

--Au Darwin Sound, à la pointe de l’île Stewart, où nous avons croisé un aviso qui marchait à contre-bord.

--Où allait-il?

--A la Terre de Feu. En revenant, je l’ai retrouvé mouillé dans une anse où il avait débarqué un détachement de soldats.

--Des soldats!... s’écria le Kaw-djer. De quelle nationalité?

--Des Chiliens et des Argentins.

--Que faisaient-ils?

--D’après ce qu’ils m’ont dit, ils accompagnaient deux commissaires en reconnaissance sur la Terre de Feu et les îles voisines.

--D’où venaient ces commissaires?

--De Punta-Arenas, où le gouverneur avait mis l’aviso à leur disposition.»

Le Kaw-djer ne posa pas d’autres questions. Il demeura pensif. Que signifiait la présence de ces commissaires? A quelle opération se livraient-ils dans cette partie de la Magellanie? S’agissait-il d’une exploration géographique ou hydrographique, et leur but était-il de procéder, dans un intérêt maritime, à une vérification plus rigoureuse des relevés?

Le Kaw-djer était plongé dans ses réflexions. Il ne pouvait se défendre contre une vague inquiétude. Cette reconnaissance n’allait-elle pas s’étendre à tout l’archipel magellanique, et l’aviso ne viendrait-il pas mouiller jusque dans les eaux de l’Ile Neuve?

Ce qui donnait une réelle importance à cette nouvelle, c’est que l’expédition était envoyée par les gouvernements du Chili et de l’Argentine. Y avait-il donc accord entre les deux Républiques qui, jusqu’ici, n’avaient jamais pu s’entendre, à propos d’une région sur laquelle toutes deux prétendaient, à tort d’ailleurs, avoir des droits?

Ces quelques demandes et réponses échangées, le Kaw-djer avait gagné l’extrémité du morne au pied duquel était bâtie la maison. De là, il découvrait une grande étendue de mer, et ses regards se portèrent instinctivement vers le Sud, dans la direction de ces derniers sommets de la terre américaine, qui constituent l’archipel du cap Horn. Lui faudrait-il aller jusque-là pour trouver un sol libre?... Plus loin encore peut-être?... Par la pensée, il franchissait le cercle polaire, il se perdait à travers les immenses régions de l’Antarctique dont le mystère impénétrable brave les plus intrépides découvreurs...

Quelle n’aurait pas été la douleur du Kaw-djer s’il avait su à quel point ses craintes étaient justifiées! Le _Gracias a Dios_, aviso de la marine chilienne, transportait bien à son bord deux commissaires: M. Idiaste pour le Chili, M. Herrera pour la République Argentine, lesquels avaient reçu de leurs gouvernements respectifs la mission de préparer le partage de la Magellanie entre les deux États qui en réclamaient la possession.

Cette question, qui traînait depuis nombre d’années déjà, avait donné lieu à des discussions interminables, sans qu’il fût possible de la résoudre à la satisfaction commune. Une telle situation cependant risquait d’engendrer, en se prolongeant, quelque grave conflit. Non seulement au point de vue commercial, mais au point de vue politique, il importait d’autant plus qu’elle prît fin, que l’absorbante Angleterre n’était pas loin. De son archipel des Falkland, elle pouvait aisément étendre la main jusqu’à la Magellanie. Déjà ses caboteurs en fréquentaient assidûment les passes, et ses missionnaires ne cessaient d’accroître leur influence sur la population fuégienne. Un beau jour, son pavillon serait planté quelque part, et rien n’est difficile à déraciner comme le pavillon britannique! Il était temps d’agir.

MM. Idiaste et Herrera, leur exploration achevée, regagnèrent, l’un Santiago, l’autre Buenos-Ayres. Un mois plus tard, le 17 janvier 1881, un traité signé dans cette dernière ville entre les deux Républiques mit fin à l’irritant problème magellanique.

Aux termes de ce traité, la Patagonie était annexée à la République Argentine, à l’exception d’un territoire borné par le 52e degré de latitude et par le 70e méridien à l’ouest de Greenwich. En compensation de ce qui lui était ainsi attribué, le Chili renonçait de son côté à l’île des États et à la partie de la Terre de Feu située à l’est du 68e degré de longitude. Toutes les autres îles sans exception appartenaient au Chili.

Cette convention, qui fixait les droits des deux États, privait la Magellanie de son indépendance. Qu’allait faire le Kaw-djer, dont le pied foulerait désormais un sol devenu chilien?

Ce fut le 25 février qu’on eut connaissance du traité à l’Ile Neuve, où Karroly, au retour d’un pilotage, en apporta la nouvelle.

Le Kaw-djer ne put retenir un mouvement de colère. Pas une parole ne lui échappa, mais ses yeux s’imprégnèrent de haine, et, dans un terrible geste de menace, sa main se tendit vers le Nord. Incapable de maîtriser son agitation, il fit quelques pas désordonnés. On eût dit que le sol se dérobait sous ses pieds, qu’il ne lui offrait plus un point d’appui suffisant.

Enfin, il parvint à reprendre possession de lui-même. Son visage, un instant convulsé, recouvra sa froideur habituelle. Il alla rejoindre Karroly et l’interrogea d’un ton calme.

«La nouvelle est certaine?

--Oui, répondit l’Indien. Je l’ai apprise à Punta-Arenas. Il paraît que deux pavillons sont hissés à l’entrée du détroit sur la Terre de Feu: l’un chilien au cap Orange, l’autre argentin au cap Espiritu Santo.

--Et, demanda le Kaw-djer, toutes les îles au sud du canal du Beagle dépendent du Chili?

--Toutes.

--Même l’Ile Neuve?

--Oui.

--Cela devait arriver,» murmura le Kaw-djer dont une violente émotion altérait la voix.

Puis il regagna la maison et s’enferma dans sa chambre.

Quel était donc cet homme? Quelles raisons l’avaient contraint à quitter l’un ou l’autre des continents pour s’ensevelir dans la solitude de la Magellanie? Pourquoi l’humanité semblait-elle être réduite pour lui à ces quelques tribus fuégiennes, auxquelles il consacrait toute son existence et tout son dévouement?

Les événements, dont la réalisation était prochaine et qui vont faire le sujet de ce récit, devaient se charger de renseigner sur le premier point. Quant aux deux autres questions, la vie antérieure du Kaw-djer permet d’y répondre succinctement.

De grande valeur, ayant aussi profondément creusé les sciences politiques que les sciences naturelles, homme de courage et d’action, le Kaw-djer n’était pas le premier savant qui eût commis la double faute de considérer comme certains des principes qui ne sont après tout que des hypothèses, et de pousser ces principes jusqu’à leurs extrêmes conséquences. Le nom de quelques-uns de ces réformateurs redoutables est dans toutes les mémoires.

Le socialisme, cette doctrine dont la prétention ne va à rien moins qu’à refaire la société de la base au faîte, n’a pas le mérite de la nouveauté. Après beaucoup d’autres qui se perdent dans la nuit des temps, Saint-Simon, Fourier, Proudhon et _tutti quanti_ sont les précurseurs du collectivisme. Des idéologues plus modernes, tels que les Lassalle, les Karl Marx, les Guesde, n’ont fait que reprendre leurs idées, en les modifiant plus ou moins, et en les appuyant sur la socialisation des moyens de production, l’anéantissement du capital, l’abolition de la concurrence, la substitution de la propriété sociale à la propriété individuelle. Aucun d’eux ne veut tenir compte des contingences de la vie. Leur doctrine réclame une application immédiate et totale. Ils exigent l’expropriation en masse, imposent le communisme universel.

Qu’on approuve ou qu’on blâme une telle théorie, le moins qu’on en puisse dire, c’est qu’elle est audacieuse. Il en est pourtant une qui l’est plus encore: la théorie anarchiste.

La réglementation tyrannique que nécessiterait le fonctionnement de la société collectiviste, les anarchistes la repoussent. Ce qu’ils préconisent, c’est l’individualisme absolu, intégral. Ce qu’ils veulent, c’est la suppression de toute autorité, la destruction de tout lien social.