Part 13
Toutefois il ne rendit pas confidence pour confidence et demeura muet sur les motifs qui l’avaient déterminé à s’éloigner pendant quinze jours. A quoi bon? Fût-il parvenu à faire comprendre à Harry Rhodes pourquoi, résolu à rompre toute relation avec l’univers civilisé, il était parti en apercevant l’aviso qu’il supposait chargé d’affirmer l’autorité du Gouvernement chilien, et pourquoi, abrité au fond d’une baie de la presqu’île Hardy, il avait attendu le départ de cet aviso avant de revenir au campement?
Trop heureux de le retrouver, ses amis, d’ailleurs, ne l’interrogèrent pas. Pour Harry Rhodes et Hartlepool, sa présence était un réconfort. Avoir avec eux cet homme à l’énergie froide, à la vaste intelligence, à la parfaite bonté, leur rendait une confiance que l’enfantillage dont faisaient preuve leurs compagnons commençait à ébranler.
«Les malheureux n’ont vu dans leur indépendance, dit Harry Rhodes en achevant son récit, que le droit de se griser. Ils n’ont pas l’air de penser à la nécessité de s’organiser et d’installer un gouvernement quelconque.
--Bah! répliqua le Kaw-djer avec indulgence, ils sont excusables de se payer du bon temps. Ils en ont eu si peu jusqu’ici! Cet affolement passera et ils en arriveront d’eux-mêmes aux choses sérieuses... Quant à constituer un gouvernement, j’avoue que je n’en vois pas l’utilité.
--Il faut bien, pourtant, objecta Harry Rhodes, que quelqu’un se charge de mettre de l’ordre dans tout ce monde-là.
--Laissez donc! répondit le Kaw-djer. L’ordre se mettra tout seul.
--A en juger par le passé, cependant...
--Le passé n’est pas le présent, interrompit le Kaw-djer. Hier, nos compagnons se sentaient encore citoyens d’Amérique ou d’Europe. Maintenant, ils sont des Hosteliens. C’est fort différent.
--Votre avis serait donc?...
--Qu’ils vivent tranquillement à l’île Hoste, puisqu’elle leur appartient. Ils ont la chance de ne pas avoir de lois. Qu’ils se gardent d’en faire. A quoi ces lois serviraient-elles? Je suis convaincu qu’il est de l’essence même de la nature humaine d’ignorer jusqu’à l’apparence de conflits entre les personnes. Sans les préjugés, les idées toutes faites résultant de siècles d’esclavage, on s’arrangerait aisément. La terre s’offre aux hommes. Qu’ils y puisent à pleines mains, et qu’ils jouissent également et fraternellement de ses richesses. A quoi bon réglementer cela?
Harry Rhodes ne paraissait pas convaincu de la vérité de ces vues optimistes. Il ne répondit rien toutefois. Hartlepool prit la parole.
--En attendant que tous ces lascars-là, dit-il, aient donné des preuves d’une autre fraternité que de la fraternité de la noce, nous avons toujours confisqué les armes et les munitions.
Par les soins de la Société de colonisation, la cargaison du _Jonathan_ contenait, en effet, soixante rifles, quelques barils de poudre, des balles, du plomb et des cartouches, afin que les émigrants pussent chasser la grosse bête et se défendre au besoin des attaques de leurs voisins à la baie de Lagoa. Personne n’avait pensé à ce matériel guerrier, personne, si ce n’est Hartlepool. Profitant du désordre général, il l’avait mis prudemment hors d’atteinte. Peut-être aurait-il eu quelque peine à trouver une cachette convenable, si Dick ne lui avait indiqué le chapelet de grottes traversant de part en part le massif de la pointe de l’Est. Aidé par Harry Rhodes et par les deux mousses, il avait, en plusieurs voyages, transporté pendant la première nuit de fêtes les armes et les munitions dans la grotte supérieure, où on les avait profondément enterrées. Depuis lors, Hartlepool se sentait plus tranquille. Le Kaw-djer approuva sa prudence.
--Vous avez bien fait, Hartlepool, déclara-t-il. Mieux vaut, en somme, laisser aux choses le temps de se tasser. Dans ce pays, d’ailleurs, nos compagnons n’auraient que faire d’armes à feu.
--Ils n’en ont pas, affirma le maître d’équipage. A bord du _Jonathan_, les règlements étaient formels. Les émigrants ont été fouillés, eux et leurs colis, en embarquant, et toutes les armes à feu ont été saisies. Personne n’en possède en dehors de celles que nous avons cachées, et celles-ci, on ne les trouvera pas. Par conséquent...
Hartlepool s’interrompit brusquement. Il paraissait soucieux.
--Mille diables!... s’écria-t-il. Il y en a, au contraire. Nous avons trouvé seulement quarante-huit fusils au lieu de soixante. Je croyais à une erreur. Mais, ça me revient maintenant, les douze manquants ont été emportés par les Rivière, les Ivanoff, les Gimelli et les Gordon. Heureusement que ce sont des gens sérieux, et qu’il n’y a rien à craindre d’eux!
--Il existe d’autres dangers que les armes, fit observer Harry Rhodes. L’alcool par exemple. En ce moment, on s’embrasse, mais il n’en sera pas toujours de même. Déjà, Lazare Ceroni a recommencé à faire des siennes. En votre absence, j’ai été obligé d’intervenir. Sans Hartlepool et moi, je crois que, cette fois, il assommait décidément sa victime,
--Cet homme est un monstre, dit le Kaw-djer,
--Comme tous les ivrognes, ni plus ni moins... N’importe, il est heureux pour les deux femmes que Halg soit de retour... Au fait! comment va-t-il, notre jeune sauvage?
--Aussi bien que peut aller un garçon dans son état d’esprit. Inutile de vous dire que ce n’est pas de gaîté de cœur qu’il nous a accompagnés, son père et moi. J’ai dû faire acte d’autorité et engager ma parole que nous reviendrions ici. Puisque cette famille reste avec les autres sur l’île Hoste, cela simplifie évidemment les choses. Ce qui les complique, par exemple, ce sont les déplorables habitudes de Lazare Ceroni. Espérons qu’il s’amendera quand la provision d’alcool sera épuisée.»
Pendant qu’on s’occupait ainsi de lui, Halg, laissant la _Wel-Kiej_ à la garde de son père, s’était empressé d’aller retrouver Graziella. Quelle joie ils eurent de se revoir! Puis la joie fit place à la tristesse. Graziella raconta au jeune Indien les épreuves que Ceroni imposait de nouveau à sa femme et à sa fille. A ces misères s’ajoutaient, pour cette dernière, la recherche cauteleuse de Patterson, et surtout la poursuite brutale de Sirk. Elle ne pouvait faire un pas au dehors sans être exposée à subir l’insolence de ce triste individu. Halg l’écoutait, tout frémissant d’indignation.
Dans un coin de la tente, Lazare Ceroni, cuvant sa dernière ivresse, ronflait à poings fermés. Il n’y avait pas d’illusion à se faire. A peine réveillé, il retomberait dans son vice et retournerait se mêler à la fête générale, dont la fin ne semblait pas devoir être prochaine.
Toutefois, elle tendait déjà à changer de caractère. L’excitation devenait moins innocente et moins puérile. Sur certains visages passaient des lueurs mauvaises. L’alcool faisait son œuvre. La dépression qu’il laissait après lui ne pouvait être combattue que par des doses plus fortes, et, peu à peu, la griserie légère du début faisait place à une ivresse pesante, qui deviendrait une ivresse furieuse, lorsque la ration augmenterait encore.
Quelques-uns, sentant le danger, commençaient à se retirer de la ronde. Aussitôt leur bon sens reprenait ses droits et le problème de l’existence sur l’île Hoste s’imposait à leur attention.
Problème ardu, mais non pas insoluble. Par son étendue voisine de deux cents kilomètres carrés, par ses terres en majeure partie cultivables, par ses forêts et ses pâturages, l’île aurait pu nourrir une population beaucoup plus importante. Mais c’était à la condition qu’on ne s’éternisât pas à la baie Scotchwell et qu’on se répandît à travers le pays. Les instruments de culture ne manquaient pas, non plus que les graines de semaille, les plants, ni, en général, le matériel indispensable à tout établissement agricole. En immense majorité, les émigrants étaient, d’autre part, rompus aux travaux des champs. Rien de plus naturel, pour eux, que de s’y livrer dans leur pays d’adoption, comme ils s’y livraient dans leur pays d’origine. Au début, les animaux domestiques ne seraient évidemment pas assez nombreux, mais, peu à peu, grâce à l’entremise du Gouvernement chilien, il en viendrait de la Patagonie, des pampas argentines, des vastes plaines de la Terre de Feu et enfin des Falkland, où l’on fait en grand l’élevage des moutons. Rien ne s’opposait donc, en principe, au succès de cette tentative de colonisation, pourvu que les colons s’occupassent activement de la faire réussir.
Un petit nombre d’entre eux avaient vu nettement cette nécessité du travail et de l’action dès la proclamation de l’indépendance. Ceux-ci, et, le premier de tous, Patterson, étaient revenus, la distribution de l’alcool terminée, à la cargaison du _Jonathan_, et avaient fait parmi les objets qui la composaient une sélection judicieuse, chacun en vue du projet le plus conforme à ses goûts, l’un la culture, l’autre l’élevage, le troisième l’exploitation forestière. Puis, s’attelant à des chariots improvisés, ils étaient partis à la recherche d’un terrain propice.
Patterson, au contraire, resta au bord de la rivière. Aidé par Long et par Blaker, qui, malgré l’expérience faite, persistait à demeurer avec lui, il s’occupa d’abord de clore le domaine dont il s’était, dès l’origine, assuré la propriété à titre de premier occupant. Peu à peu, une palissade formée de pieux solides entoura l’enclos sur trois côtés, le quatrième étant limité par la rivière. En même temps, le sol intérieur fut défoncé et reçut des semis de légumes. Patterson s’adonnait à la culture maraîchère.
Après deux jours de réjouissance, quelques émigrants, estimant avoir suffisamment célébré l’indépendance, commencèrent à se ressaisir. Ils s’avisèrent alors que plusieurs de leurs compagnons ne s’étaient pas laissé détourner par l’attrait du plaisir du soin de leurs véritables intérêts, et à leur tour ils rendirent visite à la réserve du _Jonathan_. Les richesses étaient encore abondantes, et, tant en matériel qu’en provisions, il leur fut aisé de se procurer le nécessaire, voire le superflu. Leur choix fait, leurs moyens de transport créés, ils s’éloignèrent sur les traces de leurs devanciers.
Les jours suivants, cet exemple eut des imitateurs de plus en plus nombreux, si bien que, le temps s’écoulant, la troupe joyeuse diminua progressivement, tandis que de nouvelles caravanes s’ébranlaient, en marche vers l’intérieur de l’île. Les uns à la suite des autres, presque tous les colons quittèrent ainsi peu à peu les rivages de la baie Scotchwell, qui poussant une charrette informe, qui chargé comme un mulet, ceux-ci tout seuls, ceux-là traînant femme et marmaille à leur suite.
Le stock provenant du _Jonathan_ diminuant à mesure qu’on y puisait à pleines mains, le choix, pour les derniers venus, fut singulièrement restreint. Si les retardataires trouvèrent des provisions en abondance, la difficulté du transport ayant limité la quantité que chacun avait pu en emporter, il n’en fut pas de même pour le matériel agricole. Plus de trois cents colons durent se passer de tout animal de ferme ou de basse-cour, et beaucoup n’eurent, en fait d’instruments aratoires, que le rebut de ceux qui les avaient précédés.
Il leur fallait s’en contenter pourtant, puisqu’il ne restait pas autre chose, et, tout en jalousant la riche moisson faite par les plus diligents, les moins bien partagés se résignèrent, et, vaille que vaille, se mirent à leur tour en route vers l’inconnu.
Ces émigrants, les plus mal armés au point de vue de l’outillage, furent aussi ceux à qui le plus dur exode fut imposé. En vain s’éloignaient-ils vers le Nord et vers l’Ouest, ils trouvaient la place prise par ceux qui étaient partis avant eux. Quelques-uns, particulièrement malchanceux, furent obligés, pour découvrir un emplacement favorable, de pousser jusqu’à la presqu’île Dumas, en contournant la profonde indentation désignée sous le nom de Ponsonby Sound, à plus de cent kilomètres de la baie Scotchwell, qui devait être malgré tout considérée comme le principal établissement de la colonie, comme sa capitale en quelque sorte.
Six semaines après le départ de l’aviso, cette capitale avait perdu la plus grande partie de sa population. Presque tous les colons capables de manier la bêche et la pioche l’ayant délaissée, elle comptait tout juste quatre-vingt-un habitants, que leurs occupations antérieures plaçaient en général en état d’infériorité manifeste dans leurs présentes conditions de vie.
Sauf une dizaine de paysans, retenus temporairement à la côte par des raisons de santé, et dont un seul, marié, était accompagné de sa femme et de ses trois enfants, ce résidu de la foule dispersée était exclusivement formé des colons d’origine urbaine. Il comprenait John Rame et la famille Rhodes, Beauval, Dorick et Fritz Gross, les cinq marins, dont Kennedy, le cuisinier, les deux mousses et le maître d’équipage du _Jonathan_, Patterson, Long et Blaker, la totalité des quarante-trois ouvriers ou soi-disant tels, qui, de tous, se montraient les plus réfractaires aux travaux des champs, parmi lesquels Lazare Ceroni et sa famille, et enfin le Kaw-djer avec ses deux compagnons, Halg et Karroly.
Ces derniers n’avaient pas quitté la rive gauche de la rivière, à l’embouchure de laquelle la _Wel-Kiej_ était mouillée, au fond d’une crique bien abritée des mauvais temps du large. Rien n’était modifié à leur vie antérieure. Le seul changement qu’ils lui apportèrent, fut de remplacer par une habitation solide l’ajoupa primitive qui leur avait assuré jusqu’ici un insuffisant abri. Maintenant qu’il n’était plus question de quitter l’île Hoste, il convenait de s’installer d’une manière moins rudimentaire que par le passé.
Le Kaw-djer avait, en effet, signifié à Karroly sa volonté de ne plus retourner à l’Ile Neuve. Puisqu’il existait encore une terre libre, il y vivrait jusqu’à son dernier jour. Halg fut ravi de cette décision qui cadrait si bien avec ses désirs. Quant à Karroly, il se conforma comme de coutume à la volonté de celui qu’il considérait comme son maître, sans faire aucune objection, bien que sa nouvelle résidence dût grandement diminuer les occasions de pilotage.
Cet inconvénient n’avait pas échappé au Kaw-djer, mais il en acceptait les conséquences. Sur l’île Hoste, on vivrait uniquement de chasse et de pêche, voilà tout, et, si cette ressource était, à l’usage, reconnue insuffisante, il serait temps alors d’aviser à d’autres expédients. Décidé, en tous cas, à ne rien devoir qu’à lui-même, il refusa de prendre sa part de provisions.
Il ne poussa pas le renoncement, cependant, jusqu’à dédaigner les maisons démontables, que le départ de leurs habitants avaient rendues libres en grand nombre. L’une de ces maisons, transportée par fractions sur la rive gauche, y fut réédifiée, puis renforcée par des contre-murs qui furent bâtis en peu de jours. Quelques-uns des ouvriers avaient offert spontanément leur concours au Kaw-djer qui l’accepta sans façon. Le travail terminé, ces braves gens ne songèrent pas à réclamer de salaire, et leur abstention était trop conforme aux principes du Kaw-djer pour que celui-ci pût avoir la pensée de leur en offrir un.
La maison terminée, Halg et Karroly embarquèrent sur la _Wel-Kiej_ et se rendirent à l’Ile Neuve, d’où ils rapportèrent, trois semaines plus tard, les objets mobiliers contenus dans l’ancienne demeure. Un pilotage, trouvé en route par Karroly, avait prolongé leur absence et permis en même temps à l’Indien de se procurer des vivres et des munitions en quantité suffisante pour la prochaine saison d’hiver.
Après leur retour, la vie prit son cours régulier. Karroly et son fils se consacrèrent à la pêche, et s’occupèrent de fabriquer le sel nécessaire pour conserver l’excédent de leur butin quotidien. Pendant ce temps, le Kaw-djer sillonnait l’île au hasard de ses chasses.
A la faveur de ses courses incessantes, il gardait le contact avec les colons. Presque tous reçurent successivement sa visite. Il put constater que, dès le début, des différences sensibles s’affirmaient entre eux. Que ces différences provinssent d’une inégalité native dans le courage, la chance ou les capacités des travailleurs, le succès des uns et l’échec des autres se dessinaient déjà clairement.
Les exploitations des quatre familles qui s’étaient mises au travail les premières figuraient en tête des plus brillantes. A cela, rien d’étonnant, puisqu’elles étaient les plus anciennes. La scierie des Rivière était en plein fonctionnement, et les planches déjà débitées eussent assuré le chargement de deux ou trois navires d’un respectable tonnage.
Germain Rivière reçut le Kaw-djer avec de grandes démonstrations d’amitié et profita de sa visite pour s’enquérir des événements du bourg, tout en se plaignant de n’avoir pas été appelé à participer à l’élection du Gouvernement de la colonie. Quelle organisation la majorité avait-elle adoptée? Qui avait-on désigné pour chef?
Sa déception fut grande d’apprendre qu’il ne s’était absolument rien passé, que les émigrants étaient partis les uns après les autres, sans même discuter l’opportunité d’établir un gouvernement quelconque, et plus grande encore de constater que son interlocuteur, pour qui il éprouvait autant de respect que de reconnaissance, semblait approuver une aussi déraisonnable conduite. Il montra au Kaw-djer les tas de planches élevés en bon ordre le long de la rivière,
«Et mon bois? interrogea-t-il en manière d’objection. Comment ferai-je pour le vendre?
--Pourquoi, répliqua le Kaw-djer, ceux qui n’en auront point le profit se chargeraient-ils de le vendre à votre place? Je ne suis pas inquiet, d’ailleurs, et je suis certain que vous vous tirerez fort bien d’affaire tout seul.
--Il se peut, reconnut Germain Rivière. N’empêche que ma peine serait de beaucoup diminuée, si, moyennant une faible contribution, quelques-uns se chargeaient de satisfaire aux besoins généraux de la colonie. La vie ne sera pas drôle, si l’on ne divise pas un peu le travail, si chacun ne pense qu’à soi et se trouve par contre dans l’obligation de se procurer lui-même tout ce qui lui est nécessaire. Un échange de services réciproques rendrait, à mon avis, l’existence plus douce.
--Vous avez donc tant de besoins? demanda le Kaw-djer en souriant.
Mais Germain Rivière paraissait soucieux et préoccupé.
--Il est naturel, dit-il, que l’on veuille avoir la récompense de son travail. Si l’île Hoste ne peut me l’offrir, si elle demeure aussi dénuée de ressources, je la quitterai--et je ne serai pas le seul!--quand j’aurai mis de côté de quoi vivre dans un pays plus agréable. Pour y arriver, je saurai, ainsi que vous le dites, me tirer d’affaire, et d’autres sauront évidemment se débrouiller comme moi. Mais ceux qui n’en seront pas capables resteront sur le carreau.
--Vous êtes ambitieux, monsieur Rivière! s’écria le Kaw-djer.
--Si je ne l’étais pas, je ne me donnerais pas tant de mal, riposta Germain Rivière.
--Est-il bien utile de s’en donner tant?
--Très utile. Sans nos efforts à tous, le monde serait comme aux premiers âges, et le progrès ne serait qu’un mot.
--Un progrès, dit amèrement le Kaw-djer, qui ne s’obtient qu’au bénéfice de quelques-uns...
--Les plus courageux et les plus sages!
--Et au détriment du plus grand nombre.
--Les plus paresseux et les plus lâches. Ceux-ci sont des vaincus dans tous les cas. Bien gouvernés, ils seront peut-être misérables. Livrés à eux-mêmes, ils mourront de leur misère.
--Il ne faut cependant pas tant de choses pour vivre!
--Trop encore, si l’on est faible, ou malade, ou stupide. Ceux qui sont dans ce cas auront toujours des maîtres. A défaut de lois, après tout bénignes, il leur faudra subir la tyrannie des plus forts.»
Le Kaw-djer secoua la tête d’un air mal convaincu. Il connaissait cette antienne. L’imperfection humaine, l’inégalité native, ce sont les excuses éternellement invoquées pour justifier la contrainte et l’oppression, alors qu’on crée ainsi au contraire, en prétendant les atténuer, des maux qui, dans l’état de nature, ne sont aucunement inéluctables.
Il était troublé pourtant. Le souvenir de la conduite de Lewis Dorick et de sa bande au cours de l’hivernage, leur exploitation éhontée des émigrants les plus faibles, donnaient une force singulière à ce que lui disait un homme dont il était obligé d’estimer le caractère.
Chez les voisins de Germain Rivière, l’impression qu’il recueillit fut identique. Les Gimelli et les Ivanoff avaient ensemencé plusieurs hectares de froment et de seigle. Les jeunes pousses verdissaient déjà la terre et promettaient une magnifique récolte pour le mois de février. Les Gordon, par contre, étaient moins avancés. Leurs vastes prairies, soigneusement closes de barrières, étaient encore à peu près désertes. Mais ils avaient la certitude d’un accroissement prochain du nombre de leurs animaux. Ce jour venu, ils auraient en abondance le lait et le beurre, comme ils avaient déjà les œufs.
Le Kaw-djer, dans l’intervalle de ses chasses, Halg et Karroly, dans l’intervalle de leurs pêches, consacrèrent quelques journées à cultiver un petit jardin autour de leur demeure, afin d’assurer complètement leurs moyens d’existence sans dépendre de personne.
C’était une vie animée que la leur. Certes, ils ne bénéficiaient pas des douceurs qu’on se procure si aisément dans les contrées plus avancées en civilisation. Mais le Kaw-djer ne regrettait pas ces douceurs, en songeant au prix dont elles sont payées. Il ne désirait rien de plus que ce qu’il avait présentement et s’estimait heureux.
_A fortiori_ en était-il ainsi pour ses deux compagnons, qui n’avaient pas connu d’autres horizons que ceux de la Magellanie. Karroly n’avait jamais rêvé une existence aussi douce et, pour Halg, le bonheur parfait consistait à passer près de Graziella tous les instants qu’il ne consacrait pas au travail.
La famille Ceroni, également installée dans une maison délaissée par les premiers occupants, commençait à se remettre des drames qui l’avaient si longtemps troublée et dont l’ère paraissait enfin close. Lazare Ceroni avait, en effet, cessé de s’enivrer, pour cette raison péremptoire qu’il n’existait plus une seule goutte d’alcool sur toute la surface de l’île Hoste. Il était donc obligé de se tenir tranquille, mais sa santé paraissait gravement compromise par les derniers excès auxquels il s’était livré. Presque toujours assis devant sa maison, il se chauffait au soleil, en regardant à ses pieds d’un air morne, les mains agitées d’un tremblement continuel.
Tullia, avec sa patience inaltérable et sa douceur, avait essayé vainement de combattre cette torpeur qui la remplissait d’inquiétude. Tous ses efforts avaient échoué, et elle ne conservait plus d’espoir que dans la prolongation d’habitudes devenues par la force des choses plus conformes à l’hygiène.
Halg, qui raisonnait autrement que la malheureuse femme, trouvait l’existence infiniment plus agréable depuis le début de cette période de paix. D’autre part, pour lui qui rapportait tout à Graziella, les événements semblaient prendre une tournure favorable. Non seulement Lazare Ceroni, dont il avait longtemps redouté l’hostilité, ne comptait plus, mais encore un de ses rivaux, le plus à craindre, l’Irlandais Patterson, s’était définitivement retiré de la lice. On ne le voyait plus. Il n’importunait plus de sa présence Graziella et sa mère. Il avait compris sans doute que l’état de son allié lui enlevait tout espoir.
Par contre, il en était un autre qui ne désarmait pas. Sirk devenait de jour en jour plus audacieux. Avec Graziella, il en arrivait à la menace directe et commençait à s’attaquer, bien qu’avec plus de prudence, à Halg lui-même. Vers la fin du mois de décembre, le jeune homme, en croisant le triste personnage, l’entendit proférer des paroles injurieuses qui étaient indubitablement à son adresse. Quelques jours plus tard, il regagnait la rive gauche de la rivière, quand, partie de l’abri d’une maison, une pierre lancée avec violence passa à quelques centimètres de son visage.