Les naufragés

Part 14

Chapter 141,912 wordsPublic domain

Je ne concevais pas qu'il y eût rien de mal dans ce que j'allais faire. Abusais-je d'une jeune fille? Non, certes! Elle a près de vingt ans, elle m'aime, elle m'attend, je l'adore, j'ai voué ma vie à la servir, et rien ne nous séparera jamais, lorsque nous nous serons rejoints. Je vais loyalement à elle. Ni les obstacles du monde, ni les difficultés de l'existence, ni l'argent, ni les conventions, ni même la volonté de nos parents, rien ne pourra rien, puisque nous voulons! S'il faut, pour nous unir, attendre que je sois majeur, on attendra, car notre amour est assez fort, et, d'ici là, je deviendrai riche, pour jeter sous tes pieds, ô ma belle fiancée, le tapis somptueux de la vie. Je t'aime!

Enfin, la nuit arriva. La ville s'endormait de bonne heure. L'une après l'autre, je vis les fenêtres s'éteindre. Les jardins bleus se remplirent de calme. Le rossignol chanta longtemps et se tut, comme le reste. Le parfum des fleurs vivait, seul, dans la nuit, et les heures tombaient d'un clocher. J'attendais. Tout à coup, la fenêtre de Roeschen s'entr'ouvrit. Nous n'étions convenus d'aucun signal, mais je pris cet acte pour un ordre, et je partis.

L'entreprise n'eut, au début, rien d'agréable. Plus que de plaisir, le coeur me battait d'anxiété et presque d'épouvante. Avec les précautions d'un voleur, je devais me faufiler dans l'ombre, ouvrir des portes; il me fallut un bon quart d'heure pour atteindre le jardin de notre maison. Dehors, je repris haleine. Je ne redoutais plus guère de réveiller mes hôtes, et le plus difficile me paraissait accompli. En effet, je me hissai sans peine sur le mur mitoyen, qui n'avait pas trois mètres de hauteur, et, quand je retombai dans le jardin de la bien-aimée, sur la terre qui lui appartenait, chez elle, je crus atteindre au paradis: le contact du sol m'électrisa de joie.

Je ne craignais plus, je ne pensais plus. Je me ruai vers la maison.

J'avais si bien calculé par avance les détails de mon escalade que tout s'effectua sans encombre, au commencement du moins: par le volet du rez-de-chaussée, les crochets de la gouttière et le linteau, j'atteignais déjà la pierre d'appui; mais je la trouvai ronde et sans prise; mes mains glissaient sur elle; accroché au mur, repoussé par lui, je perdais l'équilibre, et le poids de mon corps m'emportait en arrière...

Là, j'ai connu le petit frisson de la mort; j'ai murmuré: «Roeschen...» Elle ne vint pas. «Pourquoi ne viens-tu pas?» Sa main seulement, un pan d'étoffe que j'aurais pu saisir, et je reprenais équilibre, j'étais sauvé! «Adieu, Roeschen!»

Ce drame d'agonie n'avait pas duré dix secondes. Je me souviens que j'avais fermé les yeux pour mourir; mais je les rouvris, et, d'un élan désespéré, prenant appui sur mon propre poids, je sautai en avant. Mes doigts purent s'agripper aux ferrures du balcon. J'y déchirai ma peau. Ah! la bonne douleur, qui me rendait la vie! Mes bras m'enlevèrent; d'un coup de reins, je fus au bord de la fenêtre, et, lentement, je poussai la croisée, et, lentement, ma tête pénétra dans la chambre.

La bien-aimée me regardait, tranquille, assise au bord de son lit.

--Roeschen!

Elle ne bougea pas en me voyant entrer. Elle n'éprouva aucune gêne, et, pourtant, elle était à demi nue, recouverte seulement d'une ample chemise qui dégageait son cou et modelait les rondeurs de son corps.

J'étais assurément le plus ému des deux; n'osant avancer, je répétai:

--Roeschen...

Elle se leva et se mit à rire. Elle me parut très grande. Ses beaux seins gonflaient sa chemise, qui, depuis leurs pointes, pendait toute droite. Ses pieds étaient nus. Je m'élançai vers elle et je la pris dans mes bras. Pour la première fois de ma vie, une poitrine de femme fut contre ma poitrine, et je la sentais s'écraser sur mon coeur. La grosse natte de cheveux blonds se trouva juste sous mon baiser, et j'y mordis à pleines dents.

La bien-aimée, entre mes bras, ne bougeait point. Je pensai qu'elle s'abandonnait; mais elle posa tranquillement ses deux mains sur mes deux épaules et se mit à me repousser avec une force lente, irrésistible, qui m'étonna de la part d'une femme.

Alors, dégagée, elle me demanda:

--Avez-vous accroché la barque?

Je crus avoir mal compris et que mes connaissances de la langue allemande allaient être insuffisantes pour le dialogue. D'ailleurs, sans attendre ma réponse, Roeschen se dirigea vers la fenêtre, qu'elle ferma, et dit:

--Le cadenas.

Le loquet de la croisée était en effet muni d'un fort cadenas à lettres mobiles, qu'elle fit jouer, et je vis ses petits doigts qui nous emprisonnaient.

--Ne ferme pas! Si l'on venait...

Elle répondit:

--On m'enferme; mais je connais le mot; on ne sait pas que je connais le mot.

Puis, elle se mit à rire; mais soudain, avisant mes mains ensanglantées, elle me les montra avec terreur et recula vers le fond de la chambre, en criant:

--Tu as tué l'oiseau! Pourquoi avoir tué l'oiseau?

--Plus bas, je t'en conjure!

Elle se jeta à genoux, et son visage exprimait une épouvante atroce; elle tendait ses mains vers moi et râlait:

--Ne me tuez pas!... Grâce!... Ne me tuez pas!...

--Roeschen, on va venir si tu cries! N'aie pas peur, Roeschen, je t'aime, je t'aime!

Elle se leva, subitement calme, et dit:

--Si tu m'aimes, il ne fallait pas tuer l'oiseau.

--Roeschen, je me suis blessé en montant...

--Il ne fallait pas tuer l'oiseau.

Elle hochait la tête, en un reproche muet, comme font les mères pour gronder leur enfant, et, tout à coup, une sueur me glaça le front, en même temps qu'une idée s'installait sous mon crâne: «Elle est folle!»

Me voyant interdit, elle ajouta:

--Oui, tu es méchant. Je ne t'aime plus. Nous ne nous marierons jamais.

Boudeuse, elle s'assit en me tournant le dos à demi. Je regardais sa nuque penchée; les frisons de sa tempe et le duvet de sa joue, traversés par la lumière oblique de la veilleuse, faisaient un nimbe d'or autour de sa tête si belle, si jeune, pleine de mort!

Je n'osais plus articuler un mot: la pitié, l'angoisse, le désespoir me rendaient stupide et sans pensée; machinalement mon regard allait de la bien-aimée au verrou de la fenêtre, et devant mon rêve brisé, devant mon bonheur anéanti, plus seul que jamais à l'instant d'être deux, trop désolé pour réfléchir à rien, je ne songeais pas encore au péril de cette chambre sans issue. Mais j'y songeai soudain en revoyant le verrou.

--Roeschen...

--Méchant, ne me parlez pas!

Elle se tourna tout à fait. Et je demeurais debout, à quatre pas d'elle. Nous restâmes ainsi pendant plusieurs minutes, en silence. J'inspectais la chambre coquette et fraîche, qui, maintenant, m'épouvantait comme une tombe, et le lit virginal, la fiancée qui n'en était plus une, toujours aimée, et perdue à jamais.

L'émotion était trop forte pour mon âge, et je me mis à trembler comme un enfant. Je dus m'appuyer contre un meuble. Que faire? Et ce verrou! Mon père m'avait dit: «Tu seras raisonnable.» Des souvenirs me venaient à l'esprit, de très loin, vieux souvenirs qui remontaient de toute mon enfance, et qui me harcelaient, disparates, touffus, sans cause. Pourquoi pensais-je à tant de minutes oubliées?

Je crus respirer de la folie, et, par crainte du poison qui me gagnait le cerveau, je fermai la bouche avec effort.

La jeune fille bougea la première: on eût dit qu'elle se réveillait. Son torse, avec une imperceptible lenteur, se redressait, et son visage se tournait vers la fenêtre; sa main gauche, en même temps, montait vers son oreille, et, de l'index courbe, elle faisait le signe qui ordonne d'écouter. Puis, d'une voix à peine intelligible, elle murmura:

--Il chante...

Elle se leva d'un saut, et, joyeuse, cria:

--Il chante!

Alors seulement j'entendis le rossignol du jardin.

--Tu ne l'as donc pas tué? Ce n'est donc pas vrai, que tu l'as tué?

Elle se jeta sur ma poitrine en sanglotant.

Ah! si la veille on m'avait dit que je la tiendrais, frémissante et nue, sans avoir d'autre émoi qu'un infini chagrin! Elle se crispait et se collait; du col jusqu'aux genoux, elle adhérait à moi; le halètement de ses sanglots appuyait sa chair à la mienne, et la tiédeur de son ventre me pénétrait au fond de l'âme...

Horrible et délicieux instant, où, malgré moi, mon désir virginal pantelait vers cette beauté vierge, tandis que ma pitié pleurait sur l'innocente, et sur moi-même aussi!

Abuser d'elle, oh! je ne l'aurais pas fait, et je n'y pensais même pas, et la seule pensée, ignominieuse, m'eût révolté d'indignation! Pourtant, je restais là, prisonnier de ses bras, et quand elle me serrait fort, une volupté tellement suave m'envahissait et me grisait, que je la serrais à mon tour, sans le vouloir; même je baisais ses rondes épaules, et je m'en blâmais, et je recommençais, sans force pour fuir, dépensant toute ma vertu à ne pas me jeter sur ses lèvres dont l'haleine chatouillait mon cou, appelait ma bouche, et c'est moi qui balbutiais: «Non... non... pitié...» Et le lit était là, tout près!

Non, certes, je n'aurais pas abusé d'elle! Cependant, peut-être, je l'aurais fait, mon Dieu! La preuve, c'est que je disais: «Non... non...» Pour résister et protester, j'y pensais donc et j'en avais donc envie, malgré tout, et le supplice durait trop!

--Écoute! dit-elle...

Ses bras se détendirent. Elle ajouta:

--L'oiseau ne chante plus.

Le rossignol, en effet, s'était tu.

--Il est allé dormir. Il faut dormir. C'est l'heure.

Elle me quitta vivement, s'assit au bord du lit ouvert, enleva ses jambes, preste, et disparut sous les draps.

--Bonsoir.

Elle se tourna vers le mur.

Alors, un peu de calme se fit dans mes nerfs troublés, et bientôt la pitié demeura seule. Mais la pitié dura peu: par un retour d'égoïsme, une autre anxiété me prit: comment sortir de cette chambre verrouillée à secret? La folle consentirait-elle à décadenasser la fenêtre?

Je me rapprochai du lit: contre le mur, une masse informe de bête blottie gonflait les draps, et les cheveux épars sur l'oreiller décelaient seuls une présence humaine. Je n'osais parler, craignant les mots qui risquaient d'être mal venus...

--Roeschen...

--Je dors.

--Roeschen, il me faut aller dormir aussi.

--Allez, dit-elle, et refermez la porte.

Sans plus insister, j'examinai le cadenas, espérant qu'elle ne l'avait pas exactement fermé. Il était fixe sur ses pitons solides. La malheureuse pouvait seule me délivrer. Mais comment la persuader de venir à mon aide?

--Roeschen...

--Allez dormir.

Par quel subterfuge obtenir son consentement? Je cherchais... J'ai trouvé!

--Roeschen!... La barque est là.

--Quelle barque?

--Celle que j'ai laissée tantôt sous la fenêtre... Celle qui m'a apporté, vous savez bien, Roeschen?

Silence.

--Il faut que je redescende dans la barque.

--Oui, dit-elle.

--Alors, il faut ouvrir la fenêtre... N'est-ce pas, vous allez ouvrir la fenêtre?

--Oui, dit-elle.

Elle se leva, traversa la chambre, fit jouer le cadenas, ouvrit la croisée; je me précipitai, enjambant l'appui, et, comme je me retournais vers elle, pour un suprême adieu, la fenêtre se referma sur moi: Roeschen avait disparu, sans même s'inquiéter de savoir comment je descendais.

En quelques minutes, je fus dans ma chambre. Le lendemain, je quittai Munich et la Bavière, sans les connaître. Je n'y retournerai jamais plus.

TABLE DES MATIÈRES

Pages. _Envoi_ 1

Madame Hélène 3 La marâtre 64 La beauté 102 Le coeur 111 Le témoin 123 Toute l'oeuvre 135 Suprême idylle 153 L'héroïne 162 Le fiancé 175 Le ballon 186 La vision 206 Curieuse 219 Stérilité 236 Une créature bizarre 269 L'apparition 298

Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--2155.