Les mystères du peuple, Tome V Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges

Part 7

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«Au saint et vénérable frère en Christ Loysik, supérieur du monastère de Charolles, bâti en la vallée de ce nom, concédée audit frère Loysik en donation perpétuelle, en vertu d'une charte octroyée par le glorieux roi Clotaire, l'an 558, et confirmée par l'illustre Clotaire II, cet an-ci 613, Salvien, évêque de Châlons: Nous croyons devoir insérer dans cette feuille ce que nous et nos successeurs devront faire, avec l'assistance du Saint-Esprit: 1º l'évêque de Châlons, par respect pour le lieu, et _sans en recevoir aucun prix_, bénira l'autel du monastère de Charolles et accordera, si on le lui demande, le saint chrême chaque année; 2º lorsque, par la volonté divine, un supérieur aura passé du monastère à Dieu, l'évêque, _sans en attendre de récompense_, élèvera au rang de supérieur ou d'abbé le moine remarquable par les mérites de sa vie, _qui aura été choisi par la communauté_; 3º nos successeurs évêques ou archidiacres, ou tous autres administrateurs, ou quelque personne que ce puisse être de la cité de Châlons, _ne s'arrogeront aucune autre puissance sur le monastère de Charolles, ni dans l'ordination des personnes, ni sur les biens, ni sur les métairies de la vallée, déjà données par le glorieux roi Clotaire Ier, et confirmées par l'illustre roi Clotaire II;_ 4º _nos successeurs n'oseront pas non plus prétendre extorquer, à titre de présent, quoi que ce soit du monastère ou des paroisses de la vallée_; 5º nos successeurs, à moins d'être priés par le supérieur et la communauté de venir faire la prière au monastère, _n'entreront jamais dans son intérieur ou ne franchiront l'enceinte de ses limites_, et après la célébration des saints mystères, et avoir reçu de courts et simples remercîments, _l'évêque songera à regagner sa demeure sans besoin d'en être requis par personne_; 6º si quelqu'un de nos successeurs (ce qu'à Dieu ne plaise), rempli de perfidie, et poussé par la cupidité, voulait, dans un esprit de témérité, violer les choses ci-dessus contenues, qu'abattu sous le coup de la vengeance divine, il soit soumis à l'anathème. Et pour que cette constitution demeure toujours en vigueur, nous avons voulu la corroborer de notre signature.

«Salvien.

«Fait à Châlons, le huitième jour des kalendes de novembre de l'an de l'Incarnation 613[F].»

--Mon bon frère Loysik,--dit Ronan,--cette charte garantit nos droits; merci à toi de l'avoir obtenue; mais n'avions-nous pas nos épées pour les défendre, ces droits?

--Oh! toujours ce vieux levain de Vagrerie! les épées, toujours les épées! ainsi les meilleures choses deviennent mauvaises par l'abus et l'emportement; oui, l'épée, oui, la résistance, oui, la révolte poussée jusqu'au martyre, lorsque votre droit est violé par la force; mais pourquoi le sang? pourquoi la bataille? lorsque le bon droit est reconnu, garanti? et d'ailleurs, qui vous dit que dans de nouvelles luttes vous auriez le dessus? qui vous dit que l'évêque de Châlons, ou son successeur, si vous refusiez de reconnaître sa juridiction, n'appellerait pas, malgré la charte royale confirmée par Clotaire, n'appellerait pas quelque seigneur bourguignon à son aide?... Vous sauriez mourir, c'est vrai... mais à quoi bon mourir lorsqu'on peut vivre libres et paisibles? Cette charte engage l'évêque et ses successeurs à respecter les droits des moines de ce monastère et des habitants de cette vallée; c'est une garantie de plus; mais si quelque jour on la foule aux pieds, alors à vous les résolutions héroïques; jusque-là, mes amis, vivez les jours tranquilles que cette charte vous assure.

--Tu as raison, Loysik,--reprit Ronan;--ce vieux levain de Vagrerie fermente toujours en nous... Un mot encore... cette soumission à la juridiction spirituelle de l'évêque, soumission consacrée par cette charte, n'est-ce pas une humiliation?

--N'exerçait-il pas auparavant, plus ou moins, son pouvoir spirituel? La reconnaître est peu de chose, la méconnaître c'est nous exposer à des luttes sans fin... Et à quoi bon? nos biens, notre liberté, ne sont-ils pas consacrés? Attendez du moins qu'on les attaque.

--C'est juste, mon bon frère...

--Et puis, tenez, mes amis, je vous le disais tout à l'heure, cette charte, obtenue de l'évêque parce que vous avez su énergiquement résister à son iniquité, au lieu de vous résigner lâchement à son usurpation, cette charte, si l'avenir ne me trompe, contient en germe l'affranchissement progressif de la Gaule...

--Comment cela, bon frère Loysik?

--Tôt ou tard, ce que nous avons fait ici dans la vallée de Charolles s'accomplira en d'autres provinces, le vieux sang gaulois ne restera pas toujours engourdi; quelque jour nos fils, se comptant enfin, diront à leur tour aux seigneurs et aux évêques, malgré leur puissance: Reconnaissez nos droits et nous reconnaîtrons le pouvoir que vous vous êtes arrogé; sinon, guerre à outrance, guerre à mort!...

--Et pourtant, Loysik!--s'écria Ronan,--honte! iniquité!... reconnaître ce pouvoir maudit, né d'une conquête spoliatrice et sanglante! le reconnaître, ce droit du vol et du meurtre! l'oppression de la race gauloise par la race franque!...

--Frère, autant que toi je déplore ces malheurs; mais que faire? Hélas! la conquête et l'Église, sa complice, pèsent sur la Gaule depuis plus d'un siècle, elles y ont déjà poussé de détestables mais profondes racines; les populations hébétées, énervées par les prêtres, sont accoutumées à respecter ce pouvoir odieux que le temps, l'habitude, la peur, l'ignorance des peuples, ont déjà en partie consacré. Notre descendance aura donc à compter avec ce pouvoir fortifié par les années; elle devra forcément le reconnaître, tout en revendiquant de lui, par la force s'il le faut, une partie des droits dont nos pères ont été déshérités par la conquête. Mais qu'importe, mes amis! ce premier pas fait, d'autres suivront d'âge en âge, hélas! au prix de luttes terribles sans doute; mais à chacun de ces pas, marqué par son sang, notre race se rapprochera de plus en plus de l'affranchissement... oui, viendra enfin ce beau jour prophétisé par Victoria la Grande, ce beau jour où la Gaule, foulant enfin sous ses pieds la couronne des rois franks et des papes de Rome, se relèvera fière, glorieuse et libre...

La nouvelle du retour de Loysik, volant de bouche en bouche, amena spontanément à la communauté tous les habitants de la vallée. On fêta ce jour avec une joyeuse cordialité; il assurait de nouveau le repos, les biens, la liberté des moines du monastère et de la colonie de Charolles.

Moi, Ronan, fils de Karadeuk, j'ai terminé d'écrire ce dernier récit deux ans après la mort de la reine Brunehaut, vers la fin des kalendes d'octobre de l'année 615. Clotaire II continue de régner sur toute la Gaule, comme avait régné seul son bisaïeul Clovis et son aïeul Clotaire Ier. Le meurtrier des petits-enfants de Brunehaut ne dément pas les sinistres commencements de sa vie. Cependant la charte royale et la charte épiscopale, relatives à la colonie et à la communauté, ont été jusqu'ici respectées. Mon frère Loysik, ma bonne vieille petite Odille, l'évêchesse et mon ami le Veneur, continuent de défier l'âge par leur santé.

Je charge le fils de mon fils de porter ce récit aux descendants de Kervan, frère de mon père, et comme lui fils de Jocelyn... La Bretagne est toujours la seule province de la Gaule qui soit jusqu'ici restée indépendante; elle a repoussé les troupes franques de Clotaire II, comme elle a repoussé les attaques des autres rois. L'esprit druidique inspire et soutient l'indomptable Armorique; puisse Hésus la préserver ainsi à travers les âges du souffle empoisonné, cadavéreux, liberticide, de l'Église catholique et romaine!

Mon petit-fils arrivera, je l'espère, sans malencontre jusqu'au berceau de notre famille, situé près des pierres sacrées de Karnak, ainsi que j'ai fait moi-même ce pieux pèlerinage, il y a cinquante ans et plus. Là, dans cette terre libre, mon petit-fils retrempera, comme moi, sa foi à l'indépendance future de la Gaule.

Je consigne sur cette feuille un fait important pour notre famille, divisée en deux branches, l'une habitant la Bourgogne, l'autre la Bretagne. En ces temps de guerre civile et de désordre, la paix, la liberté dont nous jouissons peuvent être violemment attaquées; nos descendants sauront, je l'espère, mourir plutôt que de redevenir esclaves; mais si, par faiblesse, ce malheur arrivait, si des événements imprévus s'opposaient à une résolution héroïque, si notre race devait de nouveau subir la servitude et être emmenée au loin captive, il serait bon, en prévision d'infortunes, hélas! toujours possibles, que tous ceux de notre famille portent, ainsi que les enfants de mon fils, un signe de reconnaissance ineffaçable imprimé sur le bras au moyen de la pointe d'une aiguille rougie au feu et trempée dans le suc de baies de troëne; la douleur n'est pas grande, et la peau délicate des enfants reçoit et conserve à jamais ces traces indélébiles: les mots gaulois _Brenn_ et _Karnak_, mots qui rappellent les glorieux souvenirs de nos ancêtres, devraient être écrits sur le bras droit de tous les enfants de notre descendance, et toujours ainsi de génération en génération... Qui sait s'il n'adviendra pas à travers les âges des rencontres telles que notre famille, maintenant divisée en deux branches, puisse trouver dans ce signe convenu le moyen de se reconnaître et de se prêter secours?

Et maintenant, ô nos fils! vous qui lirez ces récits dictés, comme les autres légendes de nos aïeux, par l'ardent désir de conserver en vous le saint amour de la patrie, de la famille, l'horreur du joug des conquérants, et l'espoir de le briser un jour, ce joug abhorré... ô nos fils! que la moralité des aventures de ma vie, de celle de mon père Karadeuk et de mon frère Loysik, ne soit pas perdue pour vous; puisez-y enseignement, exemple, espoir, courage... oui, guerre éternelle aux deux ennemis mortels de la Gaule, les rois franks, les évêques de Rome! guerre à outrance contre la royauté, contre l'Église, jusqu'au jour de liberté!... prédit par Victoria la Grande à notre aïeul Scanvoch!

FIN DE RONAN LE VAGRE ET KARADEUK LE BAGAUDE.

LA CROSSE ABBATIALE

OU

BONAIK L'ORFÉVRE ET SEPTIMINE LA COLIBERTE.

615-793.

CHAPITRE PREMIER.

Les Arabes en Gaule.--Ils ravagent la Bourgogne, le Limousin; prennent Bordeaux et s'avancent jusqu'à _Blois_, _Tours_ et _Poitiers_.--_Abd-el-Melek_.--_Abd-el-Kader_ et ses cinq fils à Narbonne.--_Rosen-aër_.--Arrivée de _Karl-Martel_ (ou Marteau).--Le monastère de Saint-Saturnin.--_Septimine_ la Coliberte.--Le dernier rejeton de _Clovis_.--Comment _Amael_ avait changé son nom pour celui de Berthoald, capitaine aventurier.--Karl-Martel.

Moi, Amael, pour accomplir le voeu de notre ancêtre _Joël_, _le brenn de la tribu de Karnak_, j'ai écrit les récits suivants: Né en l'année 712, j'avais pour père _Guen-aël_, pour grand-père _Wanoch_, pour bisaïeul _Alan_, fils de _Grégor_, petit-fils de _Ronan le Vagre_, mort en 616, dans la vallée de Charolles, paisible colonie où, à l'abri des guerres civiles qui désolaient la Gaule, la descendance de Ronan vécut libre et heureuse jusqu'en 732. À cette époque, les Arabes, depuis longtemps établis dans le midi de la Gaule, envahirent la Bourgogne, pillèrent et incendièrent Châlons-sur-Saône, ravagèrent la vallée de Charolles, et emmenèrent esclaves le peu d'habitants qui avaient survécu à une défense désespérée. Pendant les cent vingt ans qui s'écoulèrent entre la mort de Ronan et l'année 737, où commence ce récit, dix rois de la race de Clovis régnèrent sur la Gaule: _Clotaire II_, justicier de Brunehaut, mourut en 628; _Dagobert_ en 638, _Clovis II_ en 660, _Childérik II_ en 673, _Thierry III_ en 690, _Clovis III_ en 695, _Childebert III_ en 711, _Dagobert II_ en 715, _Chilpérik II_ en 720, _Thierry IV_ en 736.

Après la mort de Dagobert Ier, commença le véritable règne des _maires du palais_, fonctions devenues presque toujours héréditaires, entre autres dans la famille de _Pépin d'Héristal_, famille de race franke, issue de l'évêque _Arnulf_, dont les immenses domaines, dus à la sanglante iniquité de la conquête, embrassaient une grande partie de l'est de la Gaule. La plupart des rois descendant de Clovis, dépossédés de l'exercice de la royauté par l'ambition toujours croissante des maires du palais, se montrèrent dignes de leur royale lignée par leurs vices, leurs crimes, leurs précoces et honteuses débauches. N'ayant de rois que le nom, ils furent appelés _rois fainéants_. Sauf la Bretagne, toujours rebelle au joug des Franks, et la Bourgogne, qui trouvait sa sécurité dans son éloignement des contrées que les Franks d'Ostrasie et les Franks de Neustrie se disputaient dans de sanglantes batailles, la Gaule continua d'être livrée à toutes les misères de l'esclavage, à tous les désastres des guerres civiles, désastres portés à leur comble en 719 par la première invasion des Arabes venus d'Afrique à travers l'Espagne, leur première conquête. Ces fils de Mahomet, après s'être établis en Languedoc, en Provence et en Roussillon, ravagèrent la Bourgogne, s'avancèrent jusqu'à la Loire, prirent la cité de Bordeaux, pillèrent Tours, Blois, Poitiers, ville près de laquelle ils furent battus, en 732, par Karl-Martel, maire du palais de Thierry IV et bâtard de Pépin d'Héristal. Malgré cette défaite, les Arabes conservèrent le Languedoc, où ils vivaient en maîtres depuis plus de vingt ans.

Les premiers événements de cette nouvelle légende de notre famille se passent en Languedoc, pays cher à nos souvenirs; l'époux de _Siomara_, cette vaillante Gauloise, aïeule de _Margarid_, femme de _Joël_, n'était-il pas chef d'une des tribus originaires de cette contrée, qui allèrent en Asie fonder l'empire oriental des Gaules? Plus tard, grand nombre des mêmes peuplades accompagnèrent Brennus lors de cette campagne d'Italie, où il fit payer rançon à Rome, rançon que la Rome des empereurs et que la Rome des papes n'a fait que trop chèrement payer à la Gaule, conquise à son tour! Les funestes divisions suscitées par les descendants des rois détrônés et rasés par _Ritta-Gaür_ vinrent ensuite ébranler et désunir la glorieuse _république des Gaules_, à qui le pays, sous la sage et patriotique inspiration des druides, avait dû tant de siècles de grandeur et de prospérité; alors le Languedoc, presque livré à ses propres forces pour résister à l'invasion romaine, combattit intrépidement, ayant à sa tête _Budok_, ce guerrier géant, qui, dédaigneux de la mort, allait demi-nu, à la bataille, armé d'une massue de fer; _Bituit_, un des plus vaillants hommes de l'Auvergne, ce chef qui donnait pour repas à sa meute de guerre une légion romaine, se joignit à _Budok_; mais, malgré leur résistance héroïque, ils furent écrasés par les forces supérieures des Romains, et ceux-ci établirent en Gaule leur première colonie, dont _Narbonne_ fut la capitale. Triste souvenir!... ce fut non loin de _Narbonne_ que notre aïeul Sylvest, livré aux animaux féroces dans le cirque d'Orange, échappa à une mort presque certaine, pour entendre les cris déchirants de sa soeur _Siomara_, la courtisane, expirant dans les tortures sous les yeux de _Faustine_, la patricienne. Lors de la grande insurrection nationale de _Vindex_, le Languedoc, à la voix de ses druides, se souleva de nouveau. À cette formidable insurrection, ce pays gagna d'être régi par ses propres lois, d'élire ses chefs, et de faire respecter le culte druidique, dont les innombrables monuments sont encore debout, à cette heure... pierres sacrées qui défieront les âges! Cette fertile province, sous le nom de _Gaule narbonnaise_, grandit de nouveau en prospérité, en richesse; et au temps où vivait _Victoria la Grande_, nulle contrée ne fut plus opulente, plus civilisée; partout les arts, les lettres florissaient; partout s'élevaient des écoles dont le renom s'étendait jusqu'aux confins du monde connu; les vaisseaux de commerce sillonnaient la Méditerranée ou naviguaient sur la Garonne et sur le Rhône; mais bientôt les prêtres catholique envahirent ces provinces, prêchant d'abord, ainsi qu'ils le firent partout ailleurs, la divine parole de Jésus; puis, lui substituant peu à peu, en abusant de la confiante crédulité populaire, la religion des papes de Rome, ils commencèrent, là comme ailleurs, à dégrader, à hébéter les peuples.

Lors de l'invasion des hordes venues des forêts du Nord, les Franks de Clovis conquirent le nord de la Gaule; les Wisigoths, autres tribus franques, conquirent le midi, et, après des ravages sans nombre, ils s'établirent en Languedoc, vers 460, sous leur chef _Théodorik_. Les peuples du midi de la Gaule avaient jusqu'alors professé l'_arianisme_, secte dissidente, qui, se rapprochant davantage du primitif Évangile, voyait avec raison dans Jésus, le charpentier de Nazareth, non pas un Dieu, mais un sage. Les Évêques, après avoir, selon leur coutume, lâchement adulé et consacré la conquête des Wisigoths, afin de partager avec eux la puissance et le butin, appelèrent à leur aide Clovis, l'orthodoxe, contre Théodorik, roi de ces Wisigoths, dont le crime était de tolérer l'hérésie arienne. Clovis, ce fils chéri de l'Église, accourut à l'appel de ses bons amis les évêques, et, pour mériter le paradis, il désola, pilla le pays sur son passage, exterminant ou emmenant esclaves les populations accusées d'arianisme. Dans cette guerre horrible, prêchée par les prêtres catholiques, de nouveau le sang coula par torrents, de nouveau les ruines s'amoncelèrent, et, en 508, Clovis, entrant à Toulouse, incendie, massacre, et s'en retourne au nord de la Gaule, traînant à sa suite de nombreux captifs. Après son départ, les anciens chefs wisigoths se disputent cette contrée, les discussions civiles la, déchirent encore. En 561, elle est partagée entre les trois fils de _Clotaire I_. Nouvelles guerres, nouveaux désastres. En 613, le Languedoc rentre sous la domination de _Clotaire II_, justicier de Brunehaut, et seul roi de toute la Gaule; plus tard, en 630, le _bon roi Dagobert_ cède à son frère _Charibert_ une partie du Languedoc, l'Aquitaine et la _Septimanie_ (ainsi nommée à cause des sept villes principales de cette province). Bientôt _Charibert_ meurt; son fils est tué au berceau par ordre de Dagobert. Plus tard, ce roi cède l'Aquitaine, à titre de duché héréditaire, aux deux frères de _Charibert_; leur descendant _Eudes_, duc d'Aquitaine, se soulève alors contre les rois franks du nord, déjà gouvernés par les maires du palais; de cruelles guerres intestines dévastent encore ce pays jusqu'à l'invasion et la conquête des Arabes, en 719. Ceux-ci chassent ou asservissent les Wisigoths; les Gaulois, énervés par l'Église, subissent la domination arabe, comme ils avaient autrefois subi la domination des Wisigoths, gagnant presque à ce changement, les conquérants du Midi, fidèles à la religion de Mahomet, étaient du moins, malgré leur ardeur guerrière, plus civilisés que les conquérants du Nord. Un grand nombre de ces Gaulois, hommes libres, colons, _Coliberts_ [A] ou esclaves, avaient même, autant par haine de l'Église catholique que pour vivre en paix avec leurs nouveaux dominateurs, embrassé la religion de Mahomet [B], religion qui, du moins, exaltant le sentiment de nationalité chez ses croyants, et ne mettant pas son paradis au prix d'atroces souffrances, ou d'une lâche résignation à la conquête de l'étranger, promettait à ses élus un paradis peuplé de charmantes houris.--Le _croyant vertueux_ (disait le Koran, évangile des Mahométans) _doit être introduit dans les délicieuses demeures d'Éden, jardins enchantés où coulent des fleuves aux rives ombragées. Là le croyant, paré de bracelets d'or, vêtu d'habits verts tissus de soie, rayonnant de gloire, reposera sur le lit nuptial, prix fortuné du séjour de délices_.

Ainsi, grand nombre de Gaulois du midi, préférant les blanches houris promises par le Koran aux séraphins joufflus du paradis des catholiques, embrassèrent avec ardeur le mahométisme. Les mosquées s'élevaient en Languedoc à côté des basiliques; les Arabes, plus tolérants que les évêques, permettaient aux catholiques restés fidèles à leur culte de l'exercer paisiblement. Le mahométisme, fondé par Mahomet pendant le siècle passé (vers 608), proclamait d'ailleurs la divinité des saintes Écritures, reconnaissait Moïse et les prophètes juifs comme élus du Seigneur; mais ne reconnaissait pas Jésus comme fils de Dieu.--_O vous qui avez reçu les Écritures, ne passez pas les bornes de la foi; ne dites de Dieu que la vérité: Jésus est le fils de Marie, l'envoyé du Très-Haut, mais non son fils. Ne dites pas qu'il y ait une Trinité en Dieu, il est un. Jésus ne rougira pas d'être le serviteur de Dieu: les anges qui environnent le trône de Dieu obéissent à Dieu!_--Telles sont les paroles du Koran; elles sembleront peut-être curieuses à notre descendance, à nous, fils de Joël... Voilà pourquoi Amael les cite ici.

La ville de Narbonne, capitale du Languedoc, sous la domination arabe, avait, en 737, un aspect tout oriental, autant par la pureté du ciel et l'ardeur du soleil, que par le costume et les habitudes d'un grand nombre de ses habitants: les lauriers-roses, les chênes verts, les palmiers, rappelaient la végétation africaine. Les femmes sarrazines allaient aux fontaines ou en revenaient une amphore d'argile rouge, élégamment posée sur leur tête, et drapées dans leurs vêtements blancs, comme les femmes du temps d'Abraham ou du jeune homme de Nazareth, que Geneviève, notre aïeule, avait vu mettre à mort plus de six siècles avant cette époque. Des chameaux au long cou, chargés de marchandises, sortaient de la cité pour se rendre à _Nîmes_, à _Béziers_, à _Toulouse_ ou à _Marseille_; souvent ces caravanes rencontraient dans les champs, tantôt des masures de boue, recouvertes de roseaux, habitées par les Gaulois laboureurs, tour à tour esclaves des Wisigoths et des Musulmans, tantôt les tentes d'une tribu de _Berbères_, montagnards arabes, descendus des sommets de l'Atlas, et qui conservaient en Gaule leurs habitudes nomades et guerrières, toujours prêts à monter leurs infatigables et rapides chevaux pour aller combattre au premier appel de l'émir de la province; de loin en loin, sur les crêtes des montagnes, l'on voyait des tours élevées, où les Sarrazins, en temps de guerre, allumaient des feux afin de correspondre entre eux par ces signaux de nuit.