Les mystères du peuple, Tome V Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges

Part 2

Chapter 23,756 wordsPublic domain

--Oh! madame, Theudebert était méconnaissable... Énervé, indécis, languissant, il n'avait plus que la volonté d'aller du lit à la table avec ses concubines... Car nous avions donné des compagnes à la Bilichilde... C'est à peine s'il avait le courage de chasser au faucon, divertissement de femme; la chasse aux bêtes fauves était pour lui trop fatigante. Cela ne m'étonnait point; né robuste, pétulant, aimant dans sa première enfance les jeux bruyants, le grand air, il était devenu chétif, pâle, étiolé, recherchant le demi-jour, comme si l'éclat du soleil eût blessé sa vue; enfin, il annonçait devoir être de grande taille, et il est mort tout rabougri, presque imberbe!

--Mes voeux s'accomplissaient, Chrotechilde... Les débauches précoces énervent l'âme autant que le corps, et la postérité de Theudebert n'est pas née viable...

--De fait, je n'ai jamais vu d'enfants si chétifs... Quelle race, d'ailleurs, pouvait laisser un père nabot et presque idiot?

--Et dès l'âge de douze ou treize ans, Theudebert disait-il encore fièrement: «Je suis roi d'Austrasie, moi!»

--Non, certes, madame... car s'il vous arrivait par manière d'épreuve de lui parler des affaires de l'État, sous prétexte qu'il était roi, l'enfant vous répondait de sa voix allanguie et les yeux à demi fermés: «Grand'mère, je suis roi de mes femmes, de mes amphores de vin vieux et de mes faucons! Régnez pour moi, grand'mère... régnez pour moi si cela vous plaît!»

--Et cela m'a plu, Chrotechilde... Et de fait, j'ai régné en Austrasie, pour mon petit-fils Theudebert, jusqu'au jour où cette vile esclave Bilichilde, usant de son ascendant sur cet idiot, m'a chassée de Metz... m'a chassée, moi, Brunehaut!

--Encore ce souvenir, encore l'orage sur votre front, encore des éclairs dans vos yeux! Mais pour Dieu, madame, l'esclave a été étranglée, l'idiot et son fils tués... j'oubliais même, pour compléter l'hécatombe de ces animaux malfaisants... j'oubliais _Quintio_, maire du palais, duk de Champagne, qui, s'étant incongruement mêlé de l'affaire de Metz, a été mis à mort par vos ordres[E]! Que vouliez-vous de plus? et d'ailleurs, est-ce que pour une Austrasie perdue vous n'avez pas retrouvé une Bourgogne? Si Theudebert vous a chassée de Metz, ne vous êtes-vous pas réfugiée ici, à Châlons, auprès de votre autre petit-fils Thierry? Hébété, énervé par les femmes que nous lui choisissions, ne l'avez-vous pas, par vengeance, poussé à une guerre implacable contre son frère qu'il a vaincu à Toul, à Tolbiac, et qui, après cette défaite, a été mis à mort lui et son fils, comme je vous le rappelais tout à l'heure? Ainsi vengée de l'exil de Metz, n'avez-vous point dominé Thierry et régné à sa place? _Aegila_, maire du palais, vous inquiétait par son influence sur votre petit-fils, vous vous défaites d'Aegila et vous le remplacez par votre amant _Protade_, qui devient ainsi maire du palais, juste récompense des services de ce beau garçon.

--Il me l'ont tué... Chrotechilde! ils me l'ont tué... mon Protade[F]!

--Allons, madame, entre nous, avouez qu'il n'est pas qu'un Protade au monde; une reine ne chôme jamais d'amoureux! Vous n'avez qu'à choisir parmi les plus beaux, les plus jeunes et les plus fringants de la cour de Bourgogne; et puis, madame, sans reproche, s'ils vous ont tué Protade, vous leur avez tué l'évêque _Didier_[G].

--Il ne méritait pas son sort, peut-être?

--Lui! madame! jamais punition n'a été plus légitime! Astucieux prélat! vouloir nous supplanter dans notre commerce amoureux! Imaginer de faire épouser cette princesse d'Espagne à votre petit-fils, afin de l'arracher, disait ce _Didier_, aux fangeuses débauches dont nous étions les pourvoyeuses[H]. Aussi, qu'est-il arrivé?... les flots de la Chalaronne ont emporté le corps de l'évêque. Cette Espagnole, sur laquelle il comptait pour vous évincer et dominer par elle Thierry, et par Thierry la Bourgogne; cette Espagnole, répudiée par votre petit-fils, est retournée dans son pays au bout de six mois de mariage, et nous avons mis la main sur sa dot[I]; enfin, Thierry est mort cette année de la dyssenterie (dites donc, madame,--ajouta la vieille avec un sourire affreux,--mort de la dyssenterie?); de sorte que par la grâce de cette bienheureuse dyssenterie, vous voici aujourd'hui maîtresse et reine souveraine de ce pays de Bourgogne, puisque Sigebert, le plus âgé des fils de Thierry, vos arrière-petits-enfants, n'a pas encore onze ans... Il ne faut pas qu'ils meurent, ces roitelets, car par leur mort, le fils de Frédégonde deviendrait l'héritier de leurs royaumes... Il faut seulement qu'ils vivotent, afin que vous régniez à leur place... Eh bien, madame, ils vivoteront... Mais, j'y songe, nous oublions l'esclave que vous voulez acheter à Samuel.

--Au contraire, Chrotechilde, cet entretien nous ramène à l'esclave...

--Comment cela?

--Il n'y a plus à en douter, l'âge amortit ton intelligence; autrefois si prompte à me comprendre, depuis un quart d'heure tu me donnes la preuve de ce fâcheux affaiblissement de ton esprit.

--Moi, madame?

--Oui, autrefois au lieu de me demander ce que je compte faire d'une de ces deux esclaves de Samuel, tu m'aurais devinée; mais je viens de me convaincre tout à mon aise de la lenteur sénile de ta perception... cela est triste, Chrotechilde.

--Triste... autant pour moi que pour vous, madame... Mais expliquez-vous... je vous en prie...

--Quoi! cervelle appesantie! Tu sais que j'ai la tutelle de mes arrière-petits-enfants, et sottement tu me demandes ce que je compte faire de ces jolies esclaves? devines-tu, maintenant?

--Eh! oui, madame, je devine, mais vos reproches sont injustes! Comment imaginer que vous songiez à cela... Sigebert n'a pas onze ans!

--Tant mieux!

--C'est vrai,--reprit l'autre monstre avec un éclat de rire épouvantable,--c'est vrai, tant mieux!

Pendant cet horrible entretien, l'auguste masque de bronze, toujours immobile dans son médaillier sur la console d'ivoire, ne sourcilla pas... Sa bouche d'airain ne fit pas entendre un cri de malédiction, retentissant comme les clairons du dernier jugement. Non; ces monstruosités se dirent impunément... Où était-il donc le Dieu des catholiques, qui se manifestait par de si grands miracles en faveur de Clotaire, le tueur d'enfants?

L'entretien des deux matrones continua:

--Donner une concubine à votre arrière-petit-fils Sigebert,--avait dit Chrotechilde à la reine;--mais il n'a pas onze ans!

--Tant mieux!--reprit Brunehaut;--seulement, vois-tu, Chrotechilde, l'exemple de cette infâme Bilichilde me donne à réfléchir, et je ne sais laquelle préférer de ces deux esclaves... Qu'en pense ton expérience?

--Madame, la chose est délicate... La grande brune qui pleure toujours ne sera jamais dangereuse; c'est doux, candide et bête comme une brebis... Il n'y a point à craindre que cette innocente donne jamais à Sigebert de méchantes pensées contre vous.

--Aussi je penche fort pour cette pleureuse; l'autre me paraît une petite commère par trop effrontée... As-tu remarqué cette impudente? elle n'a pas baissé les yeux devant moi, dont le regard fait baisser les plus fermes, les plus audacieux regards!

--Il se peut, madame, que cette frétillante petite diablesse ait trop de ce que la grande pleureuse n'a point assez... ou point du tout; mais ce sera peut-être un mal pour un bien. Examinons en experts le vrai des choses. Sigebert n'a pas onze ans, il est très-enfant, ne songe qu'à la toupie ou aux osselets, il est de plus doux et timide, c'est un véritable agneau; or, cette grande innocente étant de son côté une manière de sotte brebis... vous m'entendez, madame? D'un autre côté, cette petite endiablée pourrait effaroucher notre agneau... Je me rappelle toujours la peur de Theudebert, à la vue de l'esclave aux yeux verts et aux cheveux crépus... Aussi je vous le répète, madame, ceci demande réflexion... D'ailleurs, rien ne presse... Sigebert est en Germanie avec le duk Warnachaire, maire du palais de Bourgogne.

--Ils peuvent être de retour d'un moment à l'autre... Je les attends...

--Quoi! déjà?

--Oui, peut-être arriveront-ils ici aujourd'hui; aussi j'ai d'autant plus hâte d'acheter une esclave pour Sigebert, que je crains que pendant ce voyage en Germanie, Warnachaire n'ait pris une certaine influence sur Sigebert; or, cette influence serait bientôt perdue au milieu du trouble et des curiosités du premier amour de cet enfant.

--Puisque vous vous défiez du duk, madame, pourquoi lui avoir confié Sigebert?

--Excepté en toi, peut-être, en qui ai-je confiance ici? Ne fallait-il pas faire accompagner Sigebert... La vue de cet enfant roi, d'une douce figure, aura intéressé les chefs de tribus germaines d'au delà du Rhin, dont ce Warnachaire est allé rechercher l'alliance... Leurs troupes doubleront mon armée... Oh! dans cette guerre suprême, sans merci entre moi et Clotaire II... ce fils de Frédégonde sera écrasé... Il le faut... il le faut...

--Et cela sera, madame. Jusqu'ici vos ennemis ont toujours tombé sous vos coups..... La mort du fils de Frédégonde couronnera l'oeuvre..... cependant ce duk Warnachaire m'inquiète..... Tenez, madame..... ces maires du palais qui ont, il y a quarante ou cinquante ans, sous le règne des fils du vieux Clotaire, commencé par être intendants des maisons royales... et qui, peu à peu, sont devenus gouvernants des peuples, ces maires du palais finiront par manger les rois si les rois ne les mangent point. Ces habiles gens disent aux princes: «Ayez des concubines, buvez, jouez, chassez, dormez, prodiguez l'argent dont nous remplirons vos coffres, tenez-vous en joie, ne prenez point souci de régner, nous nous chargeons de ce fardeau.» Ce sont là, madame, de dangereuses scélératesses; qu'une mère, qu'une aïeule, agisse ainsi envers ses fils et ses petits-fils, c'est chose concevable; mais chez les maires du palais, ceci touche fort à l'usurpation, et ce Warnachaire, à qui vous avez laissé son office de maire après la mort de Thierry, me semble vouloir dominer Sigebert et vous évincer, madame... Je sais que nous aurons la petite ou la grande esclave... pour nous maintenir contre le duk. Mais souvenez-vous, madame, de votre exil de Metz!

--Tu prêches une convertie... j'ai dernièrement écrit à _Aimoin_, qui revient avec Warnachaire, de le tuer en route.

--Eh! madame, que ne parliez-vous! je vous aurais épargné ma rhétorique.

--Malheureusement Aimoin n'a pas exécuté mes ordres.

--Quel serviteur!... et pourquoi n'a-t-il pas obéi?

--Je l'ignore encore; je le saurai aujourd'hui peut-être.

--Du reste, il ne faut point nous hâter de penser mal de cet Aimoin. Une favorable occasion lui aura peut-être manqué; qui sait si vous n'allez pas le voir revenir seul avec le petit Sigebert! En cas contraire, une fois ici, à Châlons, dans ce château, il en sera, madame, ce qu'il vous plaira de Warnachaire... et croyez-moi, ces maires du palais! oh! ces maires du palais me semblent menaçants pour les royautés. Aussi, madame, les rois ne seront tranquilles sur leurs trônes que lorsqu'ils sauront se délivrer de ces dangereux rivaux toujours grandissants.

--Je le sais, mais il faut du temps pour abattre leur puissance; ils ont rallié à eux tous ces seigneurs bénéficiers enrichis par la générosité royale! Oh! le temps! le temps! ah! que la vie est courte, lorsque l'on sent en soi vouloir, pouvoir et force! Ce temps qu'il me faut, c'est un long règne, je l'aurai; les tribus barbares, de l'autre côté du Rhin, ont répondu à mon appel; elles se joindront à mon armée. Grâce à ce renfort, les troupes de Clotaire II écrasées, il tombe en mon pouvoir! lui, Chrotechilde, lui... le fils de Frédégonde! Oh! la frapper dans son fils! puisque du fond de sa tombe elle brave ma haine! oh! faire lentement expirer le fils dans les tortures que je rêvais pour la mère! venger ainsi le meurtre de ma soeur Galeswinthe et de mon époux Sigebert! m'emparer des royaumes de Clotaire et régner seule sur la Gaule entière durant de longues années, car, malgré mes soixante ans passés, je me sens pleine de vie, de force et de volonté!...

--Je vous l'ai souvent dit, madame, vous vivrez cent ans et plus.

--Je le crois, je le sens; oui, je sens en moi un vouloir, une vitalité indomptables. Oh! régner! ambition des grandes âmes! régner comme régnaient les empereurs de Rome, mes modèles! Oui, je veux les imiter dans leur toute-puissance souveraine! compter par millions les instruments de mes volontés! d'un signe redouté faire obéir les multitudes! d'un geste pousser mes armées d'un bout à l'autre du monde! agrandir mes royaumes à l'infini! et dire: Ces contrées des plus voisines aux plus lointaines, c'est à moi! c'est à moi! Courber cent peuples divers sous un même joug! toutes ces forces éparses les concentrer dans ma main, ainsi que faisaient les empereurs de Rome... Dire je veux, et voir tant de populations différentes soumises à une loi unique, la mienne! dire je veux, et voir s'élever sur toute la Gaule ces merveilles de l'art, dont j'ai déjà couvert la Bourgogne; châteaux forts, palais splendides, basiliques aux nefs d'or, chaussées immenses, prodigieux monuments, qui diront aux siècles futurs le grand nom de Brunehaut! et pour arriver à de si grandes choses quelques scrupules m'arrêteraient! Voyons? ces enfants que j'énerve! ces hommes que je tue parce qu'ils me gênent! pourraient-ils accomplir ou seulement concevoir mes desseins gigantesques? de quel prix est la vie de ces obscures victimes? Leurs os seront poussière, leur nom oublié depuis des siècles, tandis que d'âge en âge mon nom continuera d'étonner le monde! Mes victimes! eh! s'il en est quelques-unes dont la mémoire survive, c'est qu'elles auront été frappées par Brunehaut! on les plaint... je les immortalise...

--Voilà, madame, une raison que sauraient faire pieusement, pour votre salut, ces prêtres cupides et rusés qui vous assiégent de demandes de terres et d'argent!

--Ne médis pas des prêtres, ils traînent mon char triomphal...

--L'attelage, madame, est ruineux.

--Pour qui? les dons que je leur fais afin qu'ils enseignent aux peuples à vénérer Brunehaut; ces dons m'appauvrissent-ils? n'est-ce pas le superflu de mon superflu? ne vais-je pas rétablir les impôts autrefois décrétés par les empereurs, et remplir ainsi incessamment mes coffres? Les peuples crieront! ils m'appelleront la _Romaine_! Peu m'importe, si mon fisc atteint à la fois les plus pauvres et les plus riches! et puis que veux-tu, Chrotechilde? Il est du devoir d'une grande reine de payer royalement ceux qui l'amusent... quand ils l'amusent.

--Que trouvez-vous donc, madame, de divertissant chez ces mendiants hypocrites?

--Tiens... prends cette clef, ouvre ce coffret qui est sur la table, et cherches-y un parchemin noué d'un ruban pourpre.

--Le voici.

--Baise-le.

--Allons, madame, vous voulez rire.

--Baise ce parchemin, te dis-je, femme de peu de foi; il est écrit de la main d'un pape... d'un pape vivant, du pieux Grégoire, en un mot.

--Je comprends, mais je ne baiserai point le parchemin, madame, s'il vous plaît... Ainsi le pieux Grégoire, détenteur des clefs du paradis, vous promet de vous ouvrir toutes grandes les portes du séjour éternel?

--N'est-ce pas justice? ne les ai-je pas assez richement dorées les clefs de leur paradis?... Ah! tu me demandes ce que je trouve d'amusant chez ces prêtres que je rémunère royalement? lis tout haut ce que contient ce parchemin; je me sens en gaieté aujourd'hui... Allons, lis.

--Madame, voici: «_Grégoire, à Brunehaut, reine des Franks.--La manière dont vous gouvernez le royaume et l'éducation de votre fils attestent les vertus de votre excellence..._» Chrotechilde ne put continuer; elle poussa un éclat de rire diabolique en regardant Brunehaut qui fit chorus d'hilarité avec sa confidente; celle-ci reprit se contenant à peine:--Par ma foi, madame, vous avez raison, lire de telles choses écrites de la main du pape, le pieux Grégoire, c'est là un divertissement que l'on ne saurait payer trop cher... Je continue, nous en étions, je crois, madame, à vos vertus...

--Nous en étions à mes vertus...

--Donc je reprends: «_... L'éducation que vous donnez à votre fils atteste les vertus de votre excellence, vertus que l'on doit louer et qui sont agréables à Dieu; vous ne vous êtes point contentée de laisser intacte à votre fils la gloire des choses temporelles, vous lui avez aussi amassé les biens de la vie éternelle, en jetant dans son âme les germes de la vraie foi avec une pieuse sollicitude maternelle_[J].»

Et les deux vieilles de rire de nouveau, de rire tant et tant, ces deux monstres, que les larmes leur vinrent aux yeux, après quoi Brunehaut dit à sa confidente:--Va, Chrotechilde... je me suis fait lire souvent les comédies satiriques des Romains... jamais celles de _Plaute_ et de _Térence_ ne vaudront celles que jouent chaque jour devant moi ces odieux hypocrites pour gagner les richesses dont je les comble.

--C'est la vérité, madame, ce sont de fières comédies que les leurs; ils mettent Dieu en scène!

--Et quelle scène! le ciel, le paradis, l'enfer, l'éternité... Ah! comédie, te dis-je, comédie! royale comédie!...

À cette nouvelle saillie de la reine, les deux vieilles recommencèrent de rire aux éclats; mais soudain cette hilarité fut interrompue par le bruit de cris joyeux et enfantins, partant de la chambre voisine; presque au même instant les trois frères de Sigebert, alors en voyage, entrèrent suivis de leurs gouvernantes et coururent entourer leur bisaïeule. Childebert, le moins jeune de ces arrière-petits-fils de Brunehaut, avait dix ans, Corbe neuf ans, Mérovée, le dernier, six ans; nées d'un père presque épuisé avant son adolescence par la précocité des excès de toutes sortes où sa grand'mère Brunehaut l'avait plongé par une infernale prévoyance, ces trois petites créatures, délicates, frêles, étiolées déjà, faisaient peine à voir; leur gaieté même attristait; au lieu d'être rondes, fermes et roses, leurs joues creuses, d'une pâleur maladive, semblaient rendre plus grands encore leurs yeux caves et cernés; leur longue chevelure, symbole de la royauté franque, tombait fine et rare sur leurs épaules; ils portaient de petites dalmatiques d'étoffes d'or ou d'argent. La gouvernante, après avoir respectueusement fléchi le genou à l'entrée de la salle, se tint auprès de la porte, tandis que les enfants entouraient leur bisaïeule. Childebert, le moins jeune, se tenait debout auprès d'elle; Corbe et Mérovée, les deux plus petits, avaient grimpé sur ses genoux, tandis qu'elle leur disait:

--Vous voici très-gais ce matin, chers enfants!

--Grand'mère, c'est Corbe, notre frère, qui nous faisait rire...

--Voyons, qu'a donc dit Corbe de si plaisant?

--Tu sais bien, grand'mère, sa tourterelle blanche?

--Oui.

--Il lui a arraché toutes les plumes, et elle criait... et elle criait...

--Et vous de rire... et de rire... démons!...

--Oui, grand'mère; seulement à la fin notre petit frère Mérovée a pleuré!

--Tant il riait, ce garçonnet?

--Oh! non, moi j'ai pleuré, parce qu'à la fin l'oiseau était tout saignant.

--Alors, moi j'ai dit à mon frère Mérovée: Tu n'as donc pas de courage, que le sang te fait peur? Et quand nous irons à la bataille, cela te fera donc pleurer, de voir le sang couler? N'est-ce pas, Childebert, que j'ai dit cela?

--C'est vrai, grand'mère; et moi, pendant que Corbe parlait ainsi à Mérovée, j'ai pris un couteau et j'ai coupé le cou à la colombe... Ah! c'est que je n'ai pas peur du sang, moi; et quand j'aurai l'âge, j'irai à la guerre, n'est-ce pas, grand'mère?

--Ah! mes enfants, vous ne savez pas ce que vous désirez! On peut bien, voyez-vous, chers petits, s'amuser à couper le cou à des colombes, sans pour cela se croire obligé d'aller un jour à la guerre. Figurez-vous donc que la guerre, mes enfants, c'est chevaucher jour et nuit, souffrir de la faim, du chaud, du froid, coucher sous la tente, et qui plus est, risquer de se faire tuer ou blesser, ce qui cause une grande douleur; ne vaut-il pas mieux, chers enfants, se promener tranquillement en char ou en litière? coucher dans un lit douillet? manger des friandises tout son soûl? s'amuser tant que la journée dure? satisfaire aux moindres fantaisies qui nous viennent? Dites, n'est-ce point préférable aux vilaines fatigues de la guerre? Le sang des races royales est trop précieux pour l'exposer ainsi, mes jolis roitelets; vous avez vos leudes pour combattre l'ennemi à la bataille, vos serviteurs pour tuer les gens qui vous déplaisent ou vous offensent, vos prêtres pour vous faire obéir de vos peuples et vous absoudre de vos crimes, si vous en commettez. Vous n'avez donc qu'à vous amuser, qu'à jouir des délices de la vie, heureux enfants, sans autre souci que de dire: _Je veux_. Comprenez-vous bien mes paroles, chers petits? Dis, Childebert, toi l'aîné de vous trois? toi un garçon déjà raisonnable?

--Oh! oui, grand'mère, moi je ne suis pas plus soucieux qu'un autre d'aller à la guerre attraper de bons coups, je préfère m'amuser et faire ce qui me plaît; mais alors, pourquoi donc notre frère Sigebert s'en est-il allé à cheval, suivi de guerriers, en compagnie du duk Warnachaire?

--Votre frère est maladif, mes enfants; les médecins m'ont conseillé de lui faire entreprendre, pour le bien de sa santé, un long voyage...

--Et reviendra-t-il bientôt?

--Peut-être demain... peut-être aujourd'hui.

--Oh! tant mieux, grand'mère, tant mieux, sa place ne restera pas vide dans notre chambre, il nous manque...

--Ne vous réjouissez pas trop quant à cela, chers roitelets; désormais Sigebert aura sa chambre à part... Oh! c'est que c'est déjà un petit homme, lui!

--Il n'a pourtant qu'un an de plus que moi.

--Oh! oh! mais dans un an tu seras aussi un homme, toi, mon petit Childebert,--répondit Brunehaut en échangeant avec Chrotechilde un épouvantable regard,--alors, comme ton frère, tu auras ta chambre à part et... et tout ce qui s'en suit; n'est-ce pas, Chrotechilde?

--Certainement, madame... il ne faut point faire de jaloux.

--Qu'est-ce que j'aurai donc, grand'mère, de plus que ma chambre à part?

--Eh! mais, tes chambellans, tes écuyers, tes serviteurs, tes esclaves, tous gens soumis à tes caprices, comme les chiens à la houssine.

--Oh! que je voudrais donc être plus vieux d'un an!

--Et moi aussi, je te voudrais voir plus vieux d'un an... et Corbe aussi, et toi aussi, petit Mérovée, je voudrais vous voir tous de l'âge de Sigebert.

--Patience, madame,--dit Chrotechilde en échangeant de nouveau un regard diabolique avec Brunehaut,--patience, cela viendra... Mais quel est ce bruit dans la grande salle... De nombreux pas approchent... si c'était le seigneur Warnachaire...

Chrotechilde ne se trompait pas, c'était en effet le maire du palais de Bourgogne, accompagné de Sigebert; cet enfant, à peine âgé de onze ans, était comme ses frères chétif et pâle; cependant l'animation du voyage, la joie de revoir ses frères coloraient légèrement son doux visage, car, ainsi que l'avait dit Chrotechilde à Brunehaut, ce pauvre enfant, malgré les exécrables conseils de sa bisaïeule, conservait jusqu'alors un caractère angélique; il courut dès qu'il entra embrasser la vieille reine, puis il répondit aux caresses et aux questions empressées de ses frères qui l'entouraient; à chacun d'eux il remit de petits présents rapportés de son voyage et renfermés dans un coffret qu'il avait voulu prendre des mains d'un des serviteurs de sa suite, afin d'offrir plus tôt à ses frères ces témoignages de son souvenir. Chrotechilde, s'approchant alors de la reine, lui dit tout bas:--Madame... si vous m'en croyez, gardons les deux esclaves jusqu'à ce soir; d'ici là nous aviserons...

--Oui, c'est le meilleur parti à prendre,--répondit Brunehaut; et s'adressant à l'enfant:--Va te reposer... tu raconteras ton voyage à tes petits frères; j'ai à causer avec le duk Warnachaire...