Les mystères du peuple, Tome V Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges
Part 11
--Hélas! mes enfants, l'or ne coûtait aux rois franks que la peine de le prendre en Gaule, et ils ne s'en faisaient point faute. Clotaire II eut donc la fantaisie de posséder un siége d'or; mais personne, dans les ateliers du palais, n'était capable d'accomplir une pareille oeuvre. Le trésorier Bobbon, connaissant l'habileté d'Éloi, lui proposa de se charger de ce travail. Éloi accepta, se mit à la forge, au creuset, et avec la grande quantité d'or qu'on lui avait donnée pour orner un seul siége, il en fit deux. Portant alors au palais le siége qu'il a achevé, il cache l'autre...
--Ah! ah!--dit en riant l'un des jeunes esclaves,--le bon Éloi faisait comme les meuniers, il tirait de son sac deux moutures...
--Attendez, mes enfants, attendez, avant de porter votre jugement. Clotaire II, émerveillé de l'élégance et de la délicatesse du travail de l'artisan, ordonne aussitôt de le récompenser largement... Alors Éloi montre à Bobbon le second siége qu'il avait ouvragé, en disant: «Voici à quoi, afin de ne rien perdre, j'ai employé le restant de ton or.»
--Vous aviez raison, père Bonaïk, nous nous étions trop hâtés de juger le bon Éloi.
--Ce trait de probité, si honorable pour le pauvre artisan, mes enfants, fut l'origine de sa fortune. Clotaire II voulut se l'attacher comme orfévre. Alors Éloi fit ses plus beaux ouvrages: c'étaient des vases d'or ciselés, enrichis de rubis, de perles et de diamants; des meubles d'argent massif d'un dessin admirable, rehaussés de pierres dures; c'étaient encore des reliquaires, des patères, des boîtes à Évangile, travaillées à jour et incrustées d'escarboucles... J'ai vu le calice d'or émaillé, de plus d'un pied de haut, qu'il fit pour l'abbaye de Chelles: c'était un miracle d'émail et d'or.
--Cela éblouit, rien que de vous entendre parler de ces beaux ouvrages, père Bonaïk.
--Ah! mes enfants! cette salle ne contiendrait pas les chefs-d'oeuvre de cet artisan, la gloire de l'orfévrerie gauloise; les monnaies qu'il a frappées comme monétaire de Clotaire II, de Dagobert et de Clovis II, sont admirables de relief: ce sont des _tiers de sou d'or_ d'une superbe empreinte... Enfin, que vous dirai-je, mes enfants? Éloi réussissait dans tous les genres d'orfévrerie; il excellait, comme les orfévres de Limoges, dans l'incrustation des émaux et l'enchâssement des pierres fines; il excellait encore, comme les orfévres de Paris, dans la statuaire d'or et d'argent au marteau; il ciselait les bijoux aussi délicatement que les orfévres de Metz, et les étoffes tissées de fils d'or, que l'on fabriquait sous ses yeux, d'après ses dessins, étaient non moins magnifiques que celles de Lyon. Mais aussi, mes enfants, quel rude travailleur que le bon Éloi! toujours à sa forge au point du jour, toujours le tablier de cuir aux reins, la lime, le marteau ou le burin à la main, souvent il ne quittait son atelier qu'à une heure avancée de la nuit, aidé surtout par l'un de ses apprentis de prédilection, Saxon d'origine, et nommé _Thil_. Je l'ai connu ce Thil, il était bien vieux alors.
--Éloi n'étant pas esclave, et jouissant des fruits de son travail, a dû devenir très-riche, père Bonaïk?
--Oui, mes enfants, très-riche; car Dagobert, succédant à Clotaire II, son père, garda Éloi pour orfévre; mais le bon Éloi, se souvenant de sa dure condition d'artisan, et du sort cruel des esclaves qui avaient souvent été ses compagnons de travail, dépensait, lorsqu'il fut riche, tout son gain au rachat des esclaves; il en délivrait quelquefois vingt, trente, cinquante en un jour; souvent même il allait à Rouen acheter des cargaisons entières de captifs des deux sexes, qu'on amenait de tous pays en cette cité fameuse par son marché de chair humaine. On voyait parmi ces malheureux des Romains, des Gaulois, des Anglais, même des Maures; mais surtout des Saxons. S'il arrivait que le bon Éloi n'eût pas assez d'argent pour acheter les esclaves, il leur donnait, pour soulager leur misère, tout ce qu'il possédait. «--Que de fois, sa bourse épuisée,--me disait Thil, son apprenti favori,--j'ai vu mon maître vendre son manteau, sa ceinture, et jusqu'à sa chaussure.»--Mais il faut vous dire, mes enfants, que ce manteau, cette ceinture, cette chaussure, étaient brodés d'or, souvent enrichis de perles; car le bon Éloi, qui ornait les vêtements des autres, se plaisait aussi à orner ses habits, et, dans sa jeunesse, il allait toujours magnifiquement vêtu.
--C'était bien le moins qu'il se parât, lui qui parait autrui. Ce n'est pas comme nous, qui travaillons l'or et l'argent et ne quittons jamais nos haillons.
--Mes pauvres enfants, nous sommes esclaves, tandis qu'Éloi avait le bonheur d'être libre; mais de cette liberté il usait pour le bonheur de son prochain. Il avait autour de lui plusieurs serviteurs qui l'adoraient; j'en ai connu quelques-uns qui se nommaient _Bauderic_, _Tituen_, _Buchin_, _André_, _Martin_ et _Jean_. Vous voyez que le vieux Bonaïk ne manque pas de mémoire; mais comment ne pas se rappeler tout ce qui touche le bon Éloi?
--Savez-vous, maître, que c'est un honneur pour nous, pauvres esclaves-orfévres, d'avoir eu un tel homme dans notre état?
--Si c'est un honneur, mes enfants! certes, il faut nous en enorgueillir. Imaginez-vous donc que la réputation de charité du bon Éloi était si grande, si grande! que l'on connaissait son nom dans toute la Gaule, et en d'autres pays encore. Les étrangers tenaient à honneur de visiter cet orfévre, à la fois si grand artiste et si grand homme de bien. Aussi, lorsqu'à Paris l'on demandait sa demeure, le premier passant répondait: «Tu veux savoir où loge le bon Éloi? va à l'endroit où tu trouveras le plus grand nombre de pauvres rassemblés, c'est là qu'il demeure[A].»
--Oh! le bon Éloi!--dit l'un des jeunes gens, les yeux humides de larmes.--Oh! le bon Éloi! le bien nommé!
--Oui! mes amis! car il était aussi actif pour la charité que pour le travail. Le soir, à l'heure du repas, il envoyait ses serviteurs de différents côtés pour rassembler ceux qui souffraient de la faim et les voyageurs malheureux. On les lui amenait, il leur donnait à manger; remplissant auprès d'eux l'office d'un serviteur, il débarrassait les uns de leurs fardeaux, répandait de l'eau tiède sur les mains des autres, versait le vin dans les coupes, rompait le pain, tranchait la viande, la distribuait; puis, après avoir ainsi servi chacun avec une joie douce, il allait s'asseoir sur un siége; seulement alors il prenait sa part du repas qu'il offrait à ces pauvres gens.
--Et quel visage avait-il, père Bonaïk, ce bon Éloi? on aime à se figurer un tel homme.
--Il était grand de taille et avait le visage coloré. Dans sa jeunesse, m'a dit Thil, son apprenti, sa chevelure noire bouclait naturellement; sa main, quoique endurcie par le marteau, était blanche et bien faite; il y avait quelque chose d'angélique dans son visage: son regard loyal était cependant rempli de finesse.
--C'est ainsi, père Bonaïk, que j'aime à me le représenter, vêtu de ses magnifiques habits, qu'il vendait souvent pour racheter des esclaves.
--Lorsque l'âge vint, le bon Éloi, renonçant à toute magnificence, ne porta plus qu'une robe de laine grossière avec une corde pour ceinture... Vers quarante ans, il fut nommé évêque de Noyon.
--Lui... évêque?
--Oui, mes enfants... Affligé de voir tant de cupides et méchants prélats dévorer le bien des pauvres qu'il aimait tant, le bon Éloi demanda au roi l'évêché de Noyon, se disant que cet évêché serait au moins gouverné selon la douce morale de Jésus, et il la pratiqua jusqu'à la fin de sa vie, sans renoncer à son art; il fonda plusieurs monastères où il établit de grands ateliers d'orfévrerie, sous la direction des apprentis qu'il avait formés dans l'abbaye de Solignac, entre autres, en Limousin. Ce fut là, mes enfants, que je fus conduit esclave à seize ans, après beaucoup de vicissitudes; car je suis né en Bretagne... dans cette Bretagne encore libre aujourd'hui, et que je ne reverrai plus, quoique cette abbaye ne soit pas très-éloignée du berceau de ma famille.--Et le vieillard, qui n'avait pas jusqu'alors discontinué de travailler à la crosse abbatiale qu'il ciselait, laissa tomber sur ses genoux la main qui tenait son burin. Pendant quelques instants il resta muet et pensif; puis se réveillant bientôt, comme en sursaut, il reprit, s'adressant aux jeunes esclaves, étonnés de son silence:--Mes enfants, je me suis laissé entraîner malgré moi à des souvenirs à la fois doux et amers pour mon coeur... Que vous disais-je?
--Vous nous disiez, père Bonaïk, que vous aviez été conduit esclave à seize ans à l'abbaye de Solignac, en Limousin.
--Oui... et c'est là où, pour la première fois, je vis ce grand artisan. Chaque année, il quittait Noyon pour venir visiter ce monastère. Il y avait établi, comme abbé, Thil le Saxon, son ancien apprenti, qui dirigeait l'atelier d'orfévrerie. Il était bien vieux alors, le bon Éloi; mais il aimait à venir à l'atelier surveiller et diriger nos travaux. Souvent il prenait de nos mains la lime et le burin pour nous montrer la manière de nous en servir, et cela si paternellement, que tous les coeurs étaient à lui. Ah! c'était le bon temps... Les esclaves ne pouvaient quitter les terres du monastère, mais ils étaient aussi heureux qu'on peut l'être en servitude; car, à chaque visite, Éloi s'enquérait d'eux, pour savoir s'ils étaient doucement traités; mais après la mort du bon Éloi, le père des pauvres et des esclaves, tout changea.
Le vieil orfévre en était là de son récit, lorsque la porte de l'atelier s'ouvrit, et deux nouveaux personnages entrèrent: l'un était le seigneur Ricarik, intendant de l'abbaye, Frank à figure basse et dure; l'autre était _Septimine la Coliberte_, de qui Berthoald, plusieurs jours auparavant, avait demandé et obtenu la liberté, ainsi que celle de sa famille. Depuis son départ de l'abbaye de Saint-Saturnin, la pauvre enfant était presque méconnaissable, tant elle avait souffert et pleuré; elle suivait l'intendant silencieuse et confuse.
--Notre sainte dame l'abbesse Méroflède t'envoie cette esclave,--dit Ricarik au vieil orfévre en lui désignant du geste Septimine, qui, honteuse de se trouver parmi ces jeunes gens, n'osait lever les yeux.--Méroflède l'a achetée hier au juif Mardochée... Il faut que tu apprennes à cette fille à nettoyer les bijoux; notre sainte abbesse la conservera près d'elle pour cet emploi. Il faut que dans un mois, au plus tard, cette esclave soit dressée à ce service, sinon elle sera châtiée et toi aussi.
À ces mots, la Coliberte tressaillit, et pour la première fois elle osa lever les yeux sur le vieillard, qui, s'approchant d'elle, lui dit avec bonté:--Ne craignez rien, mon enfant; avec un peu de bon vouloir de votre part nous pourrons satisfaire aux désirs de notre sainte abbesse. Vous travaillerez là, près de moi, et je vous donnerai tous mes soins...
Pour la première fois, depuis longtemps, les traits de la jeune fille exprimèrent d'autres sentiments que ceux de la crainte et du chagrin. Elle leva timidement les yeux sur Bonaïk, et, frappée de la douceur de ses traits vénérables, elle lui dit avec l'accent d'une profonde reconnaissance:--Oh! merci, bon père! merci! d'avoir ainsi pitié de moi.
Tandis que les apprentis échangeaient à voix basse quelques remarques sur la beauté de leur nouvelle compagne de travail, Ricarik, qui portait sous son bras un coffret, dit au vieillard:--Je t'apporte de l'or et de l'argent pour fabriquer la ceinture que tu sais, ainsi que le vase de forme grecque; notre dame Méroflède est impatiente de posséder ces deux objets.
--Ricarik, je vous l'ai dit, ce que vous m'avez déjà apporté, soit en morceaux, soit en sous d'or et d'argent, ne suffit point; tout est là dans le coffre de fer, dont, ainsi que moi, vous avez la clef. Il faudrait de plus, pour parfaire une de ces belles ceintures d'or, pareille à celles que j'ai vu fabriquer dans les ateliers fondés par l'illustre Éloi, il faudrait une vingtaine de perles et pierreries.
--J'ai ici dans ce sac et cette cassette autant d'or, d'argent et de pierreries qu'il t'en faudra... tiens...--Et Ricardik versa d'abord sur l'établi du vieil orfévre le contenu d'un sac de sous d'argent, puis il tira de la cassette un assez grand nombre de sous d'or, plusieurs lames, aussi d'or, bossuées, comme si elles eussent été arrachées de l'endroit qu'elles ornaient, et enfin, un reliquaire d'or enrichi de pierreries.--Auras-tu ainsi suffisamment d'or et de pierreries?
--Je le crois; ces pierreries sont superbes... ce reliquaire est orné de rubis sans pareils.
--Ce reliquaire, donné à notre sainte abbesse, contient un pouce de _Saint-Loup_.
--Ricarik, lorsque j'aurai déchâssé les rubis et fondu l'or du reliquaire, que ferai-je du pouce?
--Quel pouce?
--Le bienheureux pouce du bienheureux Saint-Loup, qui est là-dedans?
--Eh! fais-en ce que tu voudras... porte-le en relique!
--Alors, je vivrai deux cents ans au moins.
--Qu'examines-tu là?
--Ces sous d'argent: quelques-uns ne me semblent pas de bon aloi.
--Quelque colon m'aura friponné... C'est aujourd'hui le jour où ils payent leur redevance; l'on dirait, quand ils donnent leur argent, qu'ils s'arrachent la peau. Malheureusement il est trop tard pour découvrir les fripons qui auront donné ces mauvais sous d'argent; mais, j'y songe, quelques colons sont en retard, ils viendront sans doute payer à l'heure où les esclaves de l'abbaye apportent leur redevance en nature, tu seras là, tu examineras les pièces d'argent, et malheur au larron qui donnerait une pièce de mauvais aloi!
--Je ferai selon votre volonté... Nous allons serrer ces métaux précieux et les pierreries dans le coffre de fer, en attendant que je les mette en oeuvre.
--Cela me fait songer qu'hier je n'ai point visité le coffre.
Pendant que le Frank, ayant ouvert le coffre, examinait son contenu, le vieil orfévre, se rapprocha des jeunes apprentis et leur dit à voix basse:--Mes enfants, jusqu'ici j'ai toujours pris votre défense contre nos maîtres, palliant ou cachant vos fautes, afin de vous épargner des châtiments quelquefois mérités...
--C'est vrai, père Bonaïk.
--En retour, je vous demande de traiter comme une soeur cette pauvre enfant qui est là toute tremblante. Je vais sortir avec l'intendant durant une heure peut-être, promettez-moi d'être réservés en vos propos pendant mon absence: ne confusionnez pas cette jeune fille. Que le chagrin qu'elle semble éprouver vous la rende respectable...
--Ne craignez rien, père Bonaïk, nous ne dirons rien qu'une nonne ne puisse entendre.
--Cela ne me suffit point du tout; promettez-moi de ne dire que ce que vous diriez devant votre mère.
--Nous vous le promettons, maître Bonaïk.
Cet entretien avait eu lieu à l'autre bout de l'atelier, tandis que Ricarik inventoriait le contenu du coffre. Le vieillard revint alors près de Septimine, et lui dit à demi-voix:--Mon enfant, je vais vous quitter pendant quelques instants; mais, rassurez-vous, ces jeunes gens vous traiteront en soeur.
À peine Septimine avait-elle remercié le vieillard par un regard rempli de gratitude, que l'intendant dit en fermant le coffre:--Et l'on n'a pas de nouvelles d'Eleuthère, ce fuyard?
Le vieil orfévre fit un signe d'intelligence aux esclaves qui avaient tous levé la tête au moment où le nom d'Eleuthère avait été prononcé; tous se remirent à leurs travaux, tandis que le vieillard disait à l'intendant:--Vous le voyez, Ricarik, rien ne manque dans le coffre.
--Tout esclave est larron... s'il ne dérobe rien, ce n'est pas l'envie de voler qui lui manque.--Puis refermant le coffre:--Ainsi donc aucune nouvelle de cet Eleuthère?
--Aucune.
--Que peut-il être devenu?
--Nous ne savons.
--Cette disparition doit cependant vous étonner, vous autres?--dit Ricarik en promenant son regard perçant sur les apprentis.
--Il aura trouvé moyen de s'enfuir,--dit le jeune garçon qui avait cru reconnaître Eleuthère dans le cloître;--il avait depuis longtemps l'idée de se sauver.
--Oui, oui,--répétèrent les deux autres apprentis,--Eleuthère nous avait toujours dit qu'il voulait se sauver.
--Ah! il vous l'avait dit?
--Oui, seigneur Ricarik.
--Et pourquoi ne m'en avez-vous pas instruit, chiens d'esclaves?--s'écria l'intendant.--Vous êtes donc ses complices?
Les jeunes gens restèrent cois, les yeux baissés. Le Frank ajouta:
--Ah! vous avez gardé le silence! votre échine vous cuira!
--Ricarik,--reprit le vieil orfévre,--ces jeunes gens babillent comme des geais, et m'ont pas plus de cervelle que ces oisillons... Eleuthère a souvent dit comme tant d'autres: «Ah! que je voudrais donc courir les champs au lieu d'être tenu à l'atelier de l'aube au soir!» Voilà ce que ces garçons appellent ses confidences; pardonnez-leur donc; de plus, songez-y, notre sainte dame Méroflède est impatiente d'avoir la ceinture et le vase; or, si vous faites châtier mes apprentis, ils passeront plus de temps à se frotter l'échine qu'à manier la lime et le marteau, et notre travail n'avancera guère.
--Soit, ils seront châtiés plus tard, car il faut non-seulement que toi et eux vous travailliez le jour, mais encore la nuit: le jour vous façonnerez l'or et l'argent; la nuit vous fourbirez le fer.
--Que voulez-vous dire?
--Ce soir on apportera ici des armes que j'ai envoyé acheter à Nantes.
--Des armes!--dit le vieillard fort surpris,--des armes! les Arabes menacent-ils encore le coeur de la Gaule?
--Vieillard, on t'enverra ce soir des armes, veille à ce que les lances soient bien aiguisées, les épées bien affilées, les haches bien tranchantes; ne t'inquiète pas du reste. Mais voici l'heure où les esclaves apportent leurs redevances; les colons retardataires sont sans doute avec eux pour payer leur redevance en argent. Suis-moi, afin de vérifier si ces larrons ne me donnent point de pièces de mauvais aloi.
Bonaïk, avant de quitter Septimine, lui dit tout bas:--Rassurez-vous, mon enfant, je reviens bientôt.--Puis passant auprès de l'établi des apprentis, il ajouta:--Tout à l'heure je vous ai encore sauvés des lanières. Songez à votre promesse: soyez réservés à l'égard de cette jeune fille.
Le vieil orfévre quittant l'atelier avec Ricarik, le suivit sous un immense hangar situé au dehors de l'abbaye. Là étaient déjà réunis presque tous les esclaves et colons qui apportaient au monastère leurs redevances. Il y avait ainsi par an quatre jours fixés pour le payement des grandes redevances. À ces époques les produits des terres, si péniblement cultivées par les Gaulois, affluaient à l'abbaye; l'abondance et l'oisiveté régnaient ainsi dans ce saint lieu comme dans tant d'autres monastères, tandis que les populations asservies qui, par leur écrasant labeur, produisaient seules cette abondance, à peine abritées sous des masures de boue et de roseaux, vivaient au milieu d'une misère atroce, accablées de charges de toutes sortes. Le vieil orfévre et l'intendant de l'abbaye de Meriadek se rendirent donc dans l'immense hangar où étaient réunies toutes les richesses variées d'une terre féconde, richesses qui auraient pu assurer le bien-être de ceux qui les avaient créées à force de sueurs et de privations; pourtant ceux-là venaient religieusement, dans leur soumission catholique, augmenter le superflu de la fainéantise abbatiale en se privant du nécessaire. Rien n'était à la fois plus triste et plus animé que ce tableau d'un jour de redevance: ces hommes des champs, à peine vêtus, esclaves ou colons, dont la maigreur trahissait l'infortune, arrivaient, portant sur leurs épaules ou charroyant les produits les plus nombreux et les plus variés. Au bruit tumultueux de la foule, se joignaient les bêlements des moutons et des veaux, le grognement des porcs, les beuglements des boeufs, le gloussement des volailles, animaux que les redevanciers apportaient ou amenaient vivants; d'autres ployaient sous le poids de grands paniers remplis d'oeufs, de fromage, de beurre ou de gâteaux de miel; d'autres roulaient des tonneaux de vin, conduits jusqu'à l'abbaye sur des espèces de traîneaux; ailleurs on déchargeait des chariots de leurs pesants sacs de froment, de seigle, d'épeautre, d'avoine ou de graine de moutarde. Là s'amoncelaient le foin et la paille, plus loin s'empilait le bois de chauffage ou de charpente, tel que poutres, voliges, bardeaux (petites planchettes de chêne pour couvrir les toits), échalas pour les vignes, pieux pour les clôtures; les esclaves forestiers apportaient des daims et des sangliers, venaison destinée à être fumée; des colons amenaient en laisse des chiens courants pour la vénerie qu'ils devaient élever, ou tenaient en cage des faucons et des éperviers qu'ils devaient dénicher pour la fauconnerie; d'autres, taxés à un certain nombre de livres de fer et de plomb, nécessaires à l'entretien des bâtiments de l'abbaye, apportaient ces métaux; plus loin, c'étaient des rouleaux de toile de lin, des ballots de laine ou de chanvre à filer, d'immenses pièces de serge tissée au métier, des paquets de peaux de mouton, de boeuf ou de veau, corroyées, toutes préparées pour la main-d'oeuvre. Il y avait encore des redevanciers tenus de fournir une certaine quantité de livres de cire, d'huile, de savon, et jusqu'à des torches de bois résineux, des paniers, de l'osier, de la corde tissée, des haches, des cognées, des houes, des bêches et autres instruments aratoires[B].
Ricarik s'était assis dans l'un des coins du hangar, auprès d'une table, pour percevoir les taxes en argent des colons retardataires, tandis que plusieurs soeurs tourières du monastère, vêtues de leurs robes noires et de leurs voiles blancs, allaient de groupe en groupe, tenant un parchemin où elles inscrivaient les redevances en nature. Le vieil orfévre, debout auprès de Ricarik, examinait l'un après l'autre les sous ou les deniers d'argent et de cuivre que donnaient en payement les redevanciers, et trouvait toute monnaie de bon aloi; il eût craint d'exposer par son refus ces pauvres gens à de mauvais traitements, car l'intendant était un homme impitoyable. Les colons hors d'état de payer ce jour-là formaient un groupe assez nombreux, attendant avec anxiété l'appel de leurs noms; plusieurs étaient accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants; ceux qui purent payer leur taxe s'étant acquittés, Ricarik appela à haute voix Sébastien. Le colon s'avança tout tremblant; sa femme et ses deux enfants, aussi misérablement vêtus que lui.
--Non-seulement tu n'as cas payé ta redevance fixée à vingt sous d'argent,--dit l'intendant,--mais, la semaine passée, tu as refusé de charroyer des laines, des toiles de lin et des peaux corroyées, que l'abbesse envoyait vendre à Rennes.
--Hélas! seigneur, si je n'ai pas payé ma redevance, c'est que peu de temps avant la moisson l'ouragan a couché mes blés mûrs. J'aurais pu en retirer quelque chose s'ils avaient été moissonnés à temps; mais les esclaves qui cultivent avec moi ont été requis cinq jours sur sept pour travailler aux nouvelles clôtures du parc de l'abbaye et pour curer l'un des étangs. Seul, je ne pouvais moissonner le champ; de grandes pluies sont venues, le blé a germé sur terre, la récolte a été perdue. Il me restait un champ d'épeautre, moins maltraité par l'ouragan; mais ce champ avoisine la forêt de l'abbaye, et les cerfs ont, comme l'an passé, ravagé ma moisson sur pied.
Ricarik haussa les épaules et ajouta:--Tu dois en outre six charretées de foin, tu ne les as pas apportées; cependant les prairies du domaine que tu cultives sont excellentes; tu pouvais avec le surplus des six charretées te procurer de l'argent.