Les Mysteres Du Peuple Tome Iv Histoire D Une Famille De Prolet

Chapter 4

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--Malheur aux maris violents et débauchés... ils font les femmes perdues!... Aimée, respectée, traitée, sinon en femme, du moins en soeur par l'évêque, j'aurais été chaste et douce... Dédaignée, humiliée devant les dernières esclaves de ma maison, je suis devenue emportée, vindicative, et du haut de ma terrasse... souvent, le front rouge, je suis d'un regard troublé les jeunes esclaves laboureurs allant aux champs... J'ai battu de mes mains les concubines de mon mari... et pourtant, pauvres malheureuses, elles ne cèdent pas à l'amant qui prie, mais au maître qui ordonne... Je les ai battues par colère, non par jalousie; cet homme, avant de m'être odieux, m'était indifférent... Je l'aurais aimé, cependant, s'il avait voulu... et comme il aurait voulu. _Femme-soeur_ d'un évêque... c'était beau!... Que de bien à faire!... que de larmes à sécher!... Mais je n'ai séché que les miennes, puisque bientôt avilie... méprisée... Non, non, assez pleuré... assez gémi... assez souffert! Assez résisté à ces tentations qui me dévorent... Je fuirai cette maison, ne suis-je pas libre de moi-même? Cet homme, qui fut mon époux, ne m'a-t-il pas dit que nos liens charnels étaient brisés? S'il me force à rester près de lui, c'est pour jouir de mes biens! Oui, je fuirai cette maison, dussé-je être prise et vendue comme esclave!... Maître pour maître, que perdrai-je? Oh! du matin au soir filer sa quenouille, ou aller à la chapelle, prier du coeur, non des lèvres, puisque les excès de ce prêtre cruel et débauché, parlant et priant au nom du Seigneur, sans être foudroyé, ont tué en moi la foi!... Vivre ainsi! est-ce vivre? Traîner mes jours dans cette opulente villa, tombeau doré, entouré de verdure et de fleurs! est-ce vivre?... Non, non; et, par les flancs de ma mère! je veux vivre, moi! Je veux sortir de ce sépulcre glacé! Je veux le grand air, le grand soleil, l'espace! Je veux mon jour d'amour et de liberté... Oh! si je revoyais ce jeune garçon, qui, plusieurs fois déjà, est passé de si grand matin au pied de cette terrasse, où dès l'aube, après mes nuits de brûlante insomnie, je viens respirer la fraîcheur matinale!... Comme il me regardait d'un oeil fier et amoureux! Quelle avenante et hardie figure sous son chaperon rouge couvrant à demi ses noirs cheveux bouclés! Quelle taille svelte et robuste sous sa saie gauloise, serrée à ses reins agiles par le ceinturon de son couteau de chasse! Ce doit être quelque esclave forestier des environs... Esclave, esclave! Eh! qu'importe! Il est jeune, beau, leste, amoureux! Les maîtresses de mon saint mari sont esclaves aussi... Oh! n'aurai-je donc jamais aussi mon jour d'amour et de liberté!

Que fait l'évêque pendant que son évêchesse, rêveuse, au balcon de sa terrasse, regarde les étoiles et jette ainsi au vent des nuits ses regrets, ses soupirs et ses espérances endiablées?... Le saint homme boit et devise avec le comte Neroweg, cette nuit son hôte; la salle du festin, bâtie à la mode romaine (cette demeure avait appartenu l'autre siècle à un préfet romain), est vaste, ornée de colonnes de marbre, enrichie de dorures et de peintures à fresque quelque peu endommagées par les coups de dents et les ruades des chevaux des Franks, ces Barbares, lors de leur conquête de l'Auvergne, ayant fait une écurie de cette salle de festin; les vases d'or et d'argent sont étalés sur des buffets d'ivoire; le plancher est dallé de riches mosaïques agréables à l'oeil; plus agréable encore est la large table chargée de coupes et d'amphores à demi pleines; les _leudes_, compagnons de guerre de Neroweg, et ses égaux durant la paix[H], après avoir, selon l'usage, soupé à la même table que le comte, sont allés jouer aux dés sous le vestibule avec les clercs et les chambriers de l'évêque. Çà et là sont déposées, le long des murs, les armes grossières des leudes: boucliers de bois, bâtons ferrés, _francisques_, ou haches à deux tranchants, _haugons_, ou demi-piques garnies de crampons de fer. Sur le bouclier du comte sont peintes en manière d'ornement trois _serres d'aigle_. Le prélat, resté attablé avec son hôte, le pousse à vider coupes sur coupes; au bas bout de la table un ermite laboureur ne boit pas, ne parle pas; parfois, il semble écouter les deux buveurs; mais le plus souvent il rêve.

Et ce Frank? ce comte Neroweg? Quelle figure a-t-il? Il a l'encolure et le fumet d'un sanglier en son printemps, et la figure d'un oiseau de proie, avec son nez crochu et ses petits yeux renfoncés, tantôt hébêtés, tantôt féroces, ses cheveux rudes et fauves, rattachés au sommet de sa tête par une courroie, retombant derrière son dos comme une crinière, car depuis deux cents ans et plus, la coiffure de ces barbares n'a pas changé[I]; son menton et ses joues sont rasés, mais ses longues moustaches rousses descendent jusque sur sa poitrine, couverte d'une casaque de peau de daim, luisante de graisse, marbrée de taches de vin; sur ses chausses de grosse toile crasseuse se croisent de longues bandelettes de cuir montant depuis ses gros souliers ferrés jusqu'à ses genoux; de son baudrier flottant il a retiré sa lourde épée, placée près de lui sur un siége à côté d'un gros bâton de houx; tel est le convive du prélat, tel est le comte Neroweg; l'un de ces nouveaux possesseurs de la vieille terre des Gaules, de par le droit de pillage et de massacre...

Et l'évêque Cautin?... Oh! celui-ci ressemble à un gros et gras renard en rut... Oeil lascif et matois, oreille rouge, nez mobile et pointu, mains pelues... Vous le voyez d'ici, chafriolant sous sa fine robe de soie violette... Et quel ventre! On dirait une outre sous l'étoffe!

Et l'ermite laboureur? Oh! l'ermite laboureur? Respect à ce prêtre, selon le _jeune homme de Nazareth!_... Trente ans au plus... figure pâle, à la fois douce et ferme, barbe blonde, front déjà chauve, longue robe brune, d'étoffe grossière, çà et là éraillée par les ronces des terres qu'il a défrichées; carrure rustique; mains robustes, le manche de la houe et de la charrue les a rendues calleuses. Voilà l'ermite!

L'évêque verse encore un grand coup à boire au Frank, lui disant:

--Comte... je te le répète... les vingt sous d'or, la prairie et la petite esclave blonde, sinon, pas d'absolution!

--Absous-moi d'abord! patron?

--Tu rirais...

--Évêque, je reviendrai avec tous mes leudes mettre ta maison à sac; je te ferai étendre sur un brasier ardent, et tu m'absoudras...

--Impie! scélérat blasphémateur! Pharaon! pourceau de luxure! réservoir à vin! oses-tu parler ainsi, toi! fils de l'Église catholique et apostolique?... Menacer ton évêque!

--De gré ou de force, tu m'absoudras!

--Ah! le bestial! Tu veux donc aller au fin fond des enfers! bouillir durant des siècles dans des cuves de poix ardente! être lardé à coups de fourche par les démons! Et quels démons! Têtes de crapaud, corps de bouc, avec des serpents pour queue, des trompes d'éléphant pour bras... et les pieds fourchus! archifourchus!

--Tu les as vus?--dit le comte Frank d'un air farouche et craintif,--patron? tu les as vus, ces démons?

--Si je les ai vus!!! Ils ont emporté devant moi, dans une nuée de bitume et de soufre, le duc Rauking, qui avait, le sacrilége! donné un coup de bâton à l'évêque Basile!

--Et ces diables l'ont emporté, le duc Rauking?

--Au plus profond des entrailles de la terre, te dis-je!... Je les ai comptés; ils étaient treize! Un grand démon rouge les commandait en personne, et voilà ce qui t'attend... si je ne te donne pas l'absolution.

--Évêque, tu dis peut-être cela pour me faire peur et avoir mes vingt sous d'or, mes belles prairies et ma petite esclave blonde?

Le prélat frappa sur un timbre, un de ses chambriers entra; le saint homme lui dit quelques mots en latin en lui montrant de l'oeil le sol dallé de compartiments de mosaïque. Le chambrier sortit; alors l'ermite laboureur dit à l'évêque aussi en latin:

--Ce que tu veux faire est une dérision sacrilége!

--Ermite, tout n'est-il point permis à l'Église envers ces brutes franques?

--La fourberie n'est jamais permise...

Cautin haussa les épaules, et s'adressant au comte en langue germanique, car le prélat parlait l'idiôme frank comme un Barbare:

--Es-tu chrétien et catholique? As-tu reçu le baptême?

--L'évêque Macaire, il y a vingt ans, m'a dit de me mettre tout nu dans la grande auge de pierre de sa basilique, et puis il m'a jeté de l'eau sur la tête en marmottant des mots latins.

--Enfin, tu es catholique, puisque tu as communié au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, trois personnes en une seule, qui est Dieu, puisqu'il est seul, et que pourtant il est trois. En raison de quoi tu dois me respecter et m'obéir comme à ton père en Christ!

--Patron, tu veux m'embrouiller par tes paroles. Écoute à ton tour: notre grand roi Clovis, à la tête de ses braves leudes, a conquis et asservi la Gaule. Mon père, Gonthram Neroweg, était l'un de ces guerriers, et...

--Ton grand roi?... S'il a conquis la Gaule, n'est-ce pas aux évêques qu'il la doit, cette conquête? N'ont-ils pas facilité sa victoire en ordonnant aux peuples de se soumettre? Ton grand roi Clovis! il n'eût jamais été qu'un chef de brigands, s'il n'eût embrassé la foi catholique! Qu'est-ce qu'a fait saint Rémi lorsqu'il l'a oint du saint chrême dans la basilique de Reims et l'a baptisé fils _soumis_ de la sainte Église? Il l'a fait agenouiller, ton grand roi Clovis, lui disant: _Courbe la tête, fier Sicambre_! _Brûle ce que tu as adoré_... _Adore ce que tu as brûlé!_... Ce qui signifiait: tu as pillé... tu as violé... tu as saccagé... tu as massacré... mais surtout, là est le péché, tu as pillé les saints lieux; donc, à cette heure, humilie-toi! courbe la tête devant le clergé... obéis-lui, enrichis l'Église, et les évêques te feront reconnaître souverain de la Gaule; Clovis a suivi ce conseil; il a donné d'immenses richesses à l'Église; aussi est-il allé tout droit jouir des délices et des parfums du paradis.

--Patron, tu ne me laisses jamais parler...

--Va, je t'écoute.

--Le grand roi Clovis a conquis la Gaule...

--Voilà qui est nouveau. Ensuite?

--Quand vivait Théodorik, celui des fils du grand roi Clovis qui a eu l'Auvergne parmi ses royaumes, il m'a donné ici de grands domaines, terres, gens, bétail et maisons, et m'a envoyé pour le représenter dans cette contrée.

--Oui, il t'a fait en ce pays ce que vous appelez graff, et nous autres _comte_. Tu présides avec moi, chef évêque de la cité, les curiales de la ville de Clermont[J], beau président, sur ma parole! tu arrives à demi ivre les jours de tribunal, et tu ronfles comme un sourd lorsque nous avons à juger des causes...

--Que veux-tu que je fasse, moi! je n'entends pas un mot de votre langue latine; je m'endors, et, quand je m'éveille, je juge comme tu me dis...

--C'est ce que tu peux faire de mieux; mais, encore une fois, où veux-tu en venir avec tes divagations? Tu as eu la sacrilége audace de me menacer de violences, moi, ton évêque, ton père en Christ! si je ne t'absolvais de tes crimes. Je t'ai à mon tour menacé d'un châtiment céleste... à quoi tu me réponds en me parlant de Clovis et de ta charge de comte. Qu'a de commun ceci avec la menace que je t'ai faite au nom du Seigneur et qui s'accomplira peut-être plus tôt que tu ne le crois; entends-tu, comte Neroweg?

--Je veux dire d'abord que le grand roi Clovis a commis un bien plus grand nombre de crimes que moi, et qu'il jouit du paradis.

--Il en jouit, certes; mais à quel prix? Ignores-tu que saint Rémi qui l'a baptisé a été si richement doué par ce pieux roi, qu'il a pu acheter un domaine en Champagne au prix de cinq mille livres pesant d'argent? Si tu ignores ceci, moi je te l'apprends.

--Je voulais dire ensuite que si tu es évêque, moi je suis comte ici, en pays conquis par mon épée. Oui, je suis comte ici, au nom du roi que je représente, et comme ton comte, je peux te forcer de m'absoudre; apprends ceci à ton tour.

--Ah! tu blasphèmes de nouveau,--et l'évêque frappa du pied sous la table,--ah! tu oses encore braver le courroux du Seigneur! toi... souillé de crimes exécrables!

--Qu'est-ce que j'ai donc fait? J'ai tué... mon frère Ursio!

--Vraiment? et le meurtre de ta concubine Isanie? et le meurtre de ta quatrième femme _Wisigarde_ que tu avais épousée, de même que tu as épousé ta cinquième femme _Godègisèle_... bien que ta première et ta seconde épouse soient encore vivantes? dis, comte, sont-ce là des peccadilles?

--Ne m'as-tu pas absous de ces choses-là? Par _l'aigle terrible_, mon glorieux aïeul! il m'en a coûté les cinq cents meilleurs arpents de ma forêt, trente-huit sous d'or, vingt esclaves, et cette superbe pelisse de fourrures de martre du Nord, dans laquelle tu te prélassais cet hiver, et que le grand Clovis avait donnée à mon père!

--De ces premiers crimes, tu es absous... c'est vrai; aussi tu serais blanc comme l'agneau pascal sans ton abominable fratricide.

--Je n'ai pas tué Ursio par haine, moi; je l'ai tué pour avoir sa part d'héritage.

--Et pourquoi aurais-tu tué ton frère, bestial? Pour le manger?

--Je te dis, moi, que le grand Clovis a tué aussi tous ses parents pour avoir leur héritage, et qu'il jouit du paradis... J'y veux aller aussi, moi qui ai moins tué que lui, et si tu ne me promets pas sur l'heure le paradis sans me faire payer davantage, je te fais tirer à quatre chevaux ou hacher par mes leudes!

--Et moi je te dis que si tu n'expies pas ton fratricide par un don à mon église, tu iras en enfer, toi, qui, comme Caïn, as tué ton frère.

--Oui, oui, patron, tu dis toujours cela pour mes cent arpents de prairie, mes vingt sous d'or et ma petite esclave blonde.

--Je dis cela pour le salut de ton âme, malheureux! Je dis cela pour t'épargner les tortures de l'enfer dont la seule pensée me fait frissonner pour toi.

--Tu parles toujours de l'enfer... Où est-il?

--Où il est?

Et l'évêque Cautin frappa encore du pied sur le sol.

--Tu demandes où il est, l'enfer?

--Il n'y en a pas...

--Il n'y a pas d'enfer! Seigneur, Seigneur! ayez pitié de ce barbare. Ouvrez-lui les yeux par un miracle... Comte, sens-tu cette odeur de soufre?

--Je sens... une odeur très-puante.

--Vois-tu cette fumée qui sort à travers ces dalles?

--D'où vient cette fumée?--s'écria Neroweg effrayé, en se levant de table et se reculant de l'endroit du sol d'où sortait une vapeur noire et épaisse;--évêque, quelle est cette magie?

--Seigneur, mon Dieu! vous avez entendu la voix de votre serviteur indigne,--dit Cautin en joignant les mains et se mettant à genoux,--vous voulez vous manifester aux yeux de ce barbare... Tu demandes où est l'enfer? Regarde à tes pieds; vois ce gouffre, vois cette mer de flammes prête à l'engloutir...

Et l'une des dalles de la mosaïque s'enfonçant sous le sol au moyen d'un contrepoids, laissa béante une large ouverture d'où s'échappèrent de grands tourbillons de feu répandant une forte odeur de soufre.

--La terre s'entr'ouvre,--s'écria le Frank livide de terreur,--du feu! du feu! sous mes pieds.

--C'est le feu éternel,--dit l'évêque en se redressant menaçant, tandis que le comte tombait à genoux cachant sa figure entre ses mains,--ah! tu demandes où est l'enfer, impie, blasphémateur!

--Patron, mon bon patron, aie pitié de moi!

--Entends-tu ces cris souterrains? Ce sont les démons; ils viennent te chercher. Entends-tu comme ils crient: _Neroweg, Neroweg! le fratricide! Viens à nous! Caïn, tu es à nous!_

--Ces cris sont affreux... Mon bon père en Christ, prie le Seigneur de me pardonner!

--Ah! te voilà à genoux, pâle, éperdu, les mains jointes, les yeux fermés par l'épouvante... Demanderas-tu encore où est l'enfer?

--Non, non, évêque, saint évêque Cautin; absous-moi de la mort de mon frère, tu auras ma prairie, mes vingt sous d'or...

--Et l'esclave?

--Et ma petite esclave blonde.

--J'ai là une charte de donation préparée... Tu vas faire venir un de tes leudes comme témoin. Mon témoin à moi sera cet ermite, afin que la donation soit en règle et selon l'usage.

--Oui, oui, mais aie pitié de moi... Si ces dénions allaient m'emporter... Comme ils m'appellent! Renvoie-les! renvoie-les donc, mon bon patron, qu'ils ne m'entraînent pas en enfer, moi ton fils en Christ!

--Ils t'emporteraient si tu manquais à ta promesse.

--Je la tiendrai... Oh! je la tiendrai...

--Puisque tu ne doutes plus de la puissance du Seigneur,--reprit l'évêque en frappant de nouveau du pied sur le plancher,--relève-toi, comte, ouvre les yeux, le gouffre de l'enfer est refermé (la dalle en remontant avait repris sa place). Ermite, apporte ce parchemin et ce qu'il faut pour écrire. Tu seras mon témoin.

--Je ne serai pas témoin de cette fourberie sacrilége,--répondit en latin l'ermite laboureur.--Je t'exposerais à la fureur de ce barbare en lui dévoilant cette pillerie, il te tuerait, et je ne veux pas voir ton sang couler... mais, prends garde, prends garde... tu domines par la ruse et la terreur les seigneurs stupides et féroces; moi je domine, par l'amour que je leur porte, les opprimés et ceux qui souffrent. Prends garde; ceux-là sont nombreux.

--Voudrais-tu exciter une rébellion contre moi? Serais-tu capable d'abuser du grand empire que tu possèdes sur le populaire? toi que j'ai accueilli ici comme un hôte bien venu? sans savoir pourtant si ton évêque t'avait permis de sortir de son diocèse[K].

--Demain, avant de continuer ma route, je te dirai ce que j'attends de toi...

Cautin, à qui l'ermite laboureur imposait, frappa sur un timbre pendant que le comte, toujours agenouillé, tremblant de tous ses membres, essuyait la sueur glacée qui coulait de son front. À l'appel de l'évêque, le chambrier parut; le saint homme lui dit tout bas en latin:

--L'enfer a été très-satisfaisant... Qu'on éteigne le feu!

Et il ajouta tout haut:

--Commande à l'un des leudes du comte de venir ici... Tu l'accompagneras.

Le chambrier sorti, l'évêque s'adressant au Frank toujours agenouillé:

--Tu as cru, et tu te repens... Relève-toi! Mais prends garde de manquer à ta parole...

--Mon bon patron, je ne me relèverai pas que tu ne m'aies promis une chose...

--Quoi donc?

--J'ai peur de retourner cette nuit à mon burg; les démons viendraient peut-être me prendre sur la route... Je suis épouvanté... garde-moi cette nuit à ta villa.

--Tu seras mon hôte jusqu'à demain; mais ta petite esclave, tu devais me l'envoyer dès ton arrivée... chez toi?

--Tu la veux cette nuit?... la petite esclave?

--Je l'ai promise à mon évêchesse, autrefois ma femme selon la chair, aujourd'hui ma soeur en Dieu. Elle a besoin d'une toute jeune fille pour son service; je lui ai promis celle-ci... et plus tôt elle l'aura, plus tôt elle sera contente.

--Ainsi, patron,--dit le comte en se grattant l'oreille,--tu la veux absolument ce soir, la petite esclave?

--Oserais-tu maintenant te dédire?... Te crois-tu déjà si loin de l'enfer?

--Non, oh! non, patron... ne te fâche pas; un de mes leudes va monter à cheval; il ira chercher la petite esclave et la ramènera ici en croupe...

La charte de donation, validée selon l'usage par l'inscription du témoignage du chambrier de l'évêque et du leude, portait que Neroweg, comte du roi d'Auvergne en la ville de Clermont, donnait en rémission de ses péchés à l'église, représentée par Cautin, évêque de cette ville, cent arpents de prairie, vingt sous d'or, et une esclave filandière, âgée de quinze ans, nommée Odille. Après quoi l'évêque, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, donna au comte frank l'absolution de son fratricide et trois grands coups à boire pour le réconforter.

--Sigefrid,--dit le comte au leude en étouffant un dernier soupir de regret,--sois bon compagnon; va au burg; tu prendras en croupe la petite Odille la filandière, et tu la rapporteras ici.

Les Vagres sont arrivés non loin de la villa épiscopale.

--Ronan, les portes sont solides, les fenêtres élevées, les murailles épaisses... Comment entrer chez l'évêque?--dit le Veneur.

--Tu nous a promis de nous conduire au coeur de la maison... moi, j'irai droit au coeur de l'évêchesse.

--Frères, voyez-vous à quelques pas, au pied de la montagne, ce petit bâtiment entouré de colonnes?

--Nous le voyons... la nuit est claire.

--Ce bâtiment était autrefois une salle de bains d'eaux thermales, dont la source chaude venait de ces montagnes... De la villa où nous allons, on se rendait à ces thermes par un long souterrain. L'évêque a fait détourner la source, et le bâtiment il l'a changé en une chapelle consacrée au grand _Saint-Loup_... Or, mes bons Vagres, par le souterrain nous entrerons au coeur de la villa épiscopale sans trouer de murailles, sans briser portes ou fenêtres... Si j'ai promis, ai-je tenu?

--Comme toujours, Ronan... tu as promis, tu as tenu.

On entre dans les anciens thermes changés en chapelle; il y fait noir, très-noir... Une voix sort de l'ombre:

--C'est toi, Ronan?

--Moi et les miens... Marche, Simon, bon serviteur de la villa épiscopale... marche, Simon, nous te suivons...

--Il faut attendre.

--Pourquoi?

--Le comte Neroweg est encore chez l'évêque avec ses leudes.

--Tant mieux... un renard et un sanglier, la chasse sera belle!

--Le comte a dans la villa vingt-cinq leudes bien armés.

--Nous sommes trente... c'est quinze Vagres de trop pour une telle attaque... Marche, Simon, nous te suivons.

--Le passage n'est pas encore libre.

--Pas libre? ce passage souterrain qui conduit d'ici dans la salle du festin?...

--L'évêque a fait préparer ce soir un miracle pour effrayer le comte Frank et lui faire peur de l'enfer. Deux clercs ont apporté, sous la salle du festin, des bottes de paille, des fagots et du soufre... Ils doivent ensuite y mettre le feu en poussant des cris endiablés et souterrains... Après quoi, une des dalles de la mosaïque s'abaissera sous le sol, par un contrepoids, comme autrefois elle s'abaissait lorsqu'on voulait passer par le souterrain qui conduit à ces thermes.

--Et le Frank stupide, croyant voir béante une des bouches de l'enfer, fera au saint homme une donation jusqu'ici refusée?

--Tu as deviné, Ronan; il faut donc attendre que le miracle soit joué; le comte parti, la villa silencieuse, toi et les tiens, vous vous y introduirez.

--À moi l'évêchesse!

--À nous le coffre fort, les vases d'or et d'argent! à nous les sacs gonflés de monnaie... et largesse, largesse au pauvre monde qui n'a pas un denier!

--À nous le cellier, les outres pleines, les sacs de blé... à nous les jambons, les viandes fumées! Largesse, largesse au pauvre monde qui a faim!...

--À nous le vestiaire, les belles étoffes, les chauds vêtements, et largesse, largesse au pauvre monde qui a froid...

--Et puis à feu et à sac la villa épiscopale!

--Liberté aux esclaves!

--Nous emmenons de pauvres filles qui nous suivront gaiement!

--Et vive le mariage en Vagrerie,--dit Ronan, puis il chanta ainsi:

«Mon père était Bagaude, moi, je suis Vagre et né sous la verte feuillée, comme un oiseau de mai...

»Où est ma mère?

»Je n'en sais rien...

»Un Vagre n'a pas de femme: le poignard d'une main, la torche de l'autre, il va de burg en villa épiscopale enlever femmes ou concubines à leur comte ou à leur évêque, et emmène ces charmantes au fond des bois...

»Elles pleurent d'abord et rient ensuite... Le joyeux Vagre est amoureux, et dans ses bras robustes ces belles chéries oublient bientôt le cacochyme évêque ou le duc hébêté!...»

--Vive le mariage en Vagrerie!

--Tu es en belle humeur, Ronan...

--Nous allons mettre à sac la maison d'un évêque, vieux Simon!

--Tu seras pendu, brûlé, écartelé...

--Ni plus ni moins qu'Aman et Aëlian, nos prophètes, Bagaudes en leur temps comme nous Vagres en le nôtre... Mais le pauvre monde dit: Bon Aëlian! bon Aman!... puisse-t-il dire un jour: Bon Ronan!... je mourrai content, vieux Simon...

--Toujours vivre au fond des bois...

--La verdure est si gaie!

--Au fond des cavernes...

--Il y fait chaud l'hiver, frais l'été.

--Toujours l'oreille au guet, toujours par monts et par vallées... toujours errer sans feu ni lieu...