Les Mysteres Du Peuple Tome Iv Histoire D Une Famille De Prolet

Chapter 24

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Bientôt, Fulvie, petite-fille de l'évêchesse, tenant à la main un brandon allumé, sortit de la maison avec plusieurs de ses compagnes, et mit le feu au bûcher... Les cris joyeux des jeunes filles et des enfants saluèrent la grande colonne de flamme claire et brillante qui monta vers le ciel. À ce signal, les habitants de la vallée, encore occupés aux travaux des champs, regagnèrent leurs maisons, et une heure après, tous réunis, hommes, femmes, enfants, vieillards, se rendaient gaiement par bandes au monastère de Charolles.

La communauté de Charolles est un grand bâtiment de pierres, solide, mais sans ornement; il contient, en outre des cellules des moines, les bâtiments de l'exploitation agricole, une chapelle, un hospice pour les malades de la vallée, une école pour les enfants. Ces frères laboureurs, depuis cinquante ans, ont toujours élu Loysik pour supérieur; ils sont, chose rare pour le temps, restés laïques, Loysik les ayant toujours engagés à ne se point lier imprudemment par des voeux éternels, et à ne se point confondre avec le clergé, les évêques étant très désireux de dominer temporellement les monastères, afin d'exploiter les travaux des moines, et de les réduire à une sorte de servage ecclésiastique, la vie de ces moines laborieux, paisibles, et véritablement chrétiens, contrastant avec la dissolution, la fainéantise et la cupidité des évêques, portait ombrage à ceux-ci. Les moines de la communauté de Charolles avaient jusqu'alors vécu sous une règle consentie en commun, et rigoureusement observée. La discipline de l'ordre de _Saint-Benoît_, adoptée dans un grand nombre de monastères de la Gaule, avait paru à Loysik, en raison de certains statuts, anéantir ou dégrader la conscience, la raison, la dignité humaine. Ainsi, le supérieur ordonnait-il à un moine d'accomplir une chose _matériellement impossible_, le moine, après avoir fait humblement observer à son chef l'impossibilité de l'acte que l'on exigeait de lui, devait cependant obéir[A]. Un autre statut disait formellement:--qu'il n'était pas même permis à un moine d'avoir en sa propre puissance _son corps_ et _sa volonté_[B].--Enfin, il était formellement interdit _à un moine d'en défendre_, _d'en protéger un autre_, _fussent-ils unis par les liens du sang_[C].--Ce renoncement volontaire aux sentiments les plus tendres et les plus élevés; cette abnégation de sa conscience et de la raison humaine, poussée jusqu'à l'imbécillité; cette obéissance passive, qui fait de l'homme une machine inerte, une sorte de _cadavre_, avait paru par trop catholique à Loysik pour qu'il ne combattît pas l'envahissement de la règle de Saint-Benoît, malheureusement alors presque généralement adoptée en Gaule.

Loysik dirigeait les travaux de la communauté, auxquels il avait participé jusqu'à ce que le grand âge eût affaibli ses forces; il soignait les malades, enseignait les enfants des habitants de la vallée, assisté de plusieurs frères; le soir, après les rudes labeurs de la journée, il réunissait la communauté, l'été, sous les arceaux de la galerie qui entourait la cour intérieure du cloître; l'hiver, dans le réfectoire; là, fidèle à la tradition de sa famille, il racontait à ses frères les gloires de l'ancienne Gaule, les actions des vaillants héros des temps passés, entretenant ainsi dans tous les coeurs le culte sacré de la patrie, combattant le découragement qui souvent s'emparait des âmes les plus fermes à l'aspect de la conquête franque se prolongeant au milieu des ruines et des désastres du pays.

La communauté vivait ainsi laborieuse et paisible, depuis de longues années, sous la direction de Loysik; rarement il avait besoin de rappeler ses frères au bon accord. Quelques ferments de troubles passagers, et bientôt étouffés par l'ascendant du vieux moine laboureur, s'étaient cependant parfois manifestés, voici comment: La communauté de Charolles, quoique absolument libre et indépendante en ce qui touchait sa règle intérieure: l'élection de son supérieur, la disposition des fruits du sol cultivé par elle, était néanmoins soumise à la juridiction de l'évêque du diocèse; de plus, il avait le droit d'établir dans le monastère les prêtres de son choix pour y dire la messe, donner la communion, les sacrements, et desservir la chapelle du monastère, aussi destinée aux habitants de la vallée de Charolles. Loysik s'était soumis à cette nécessité du temps afin d'assurer le repos de ses frères et des habitants de la vallée; mais ainsi introduits au sein de la communauté laïque, ces prêtres, créatures des évêques de Châlons-sur-Saône, avaient plus d'une fois tenté de semer la division entre les moines laboureurs, disant à ceux-ci, qu'ils ne donnaient pas assez de temps à la prière, engageant ceux-là à entrer dans l'Église et à devenir moines ecclésiastiques, afin de participer à la puissance du clergé. Plus d'une fois ces tentatives d'embauchage arrivèrent aux oreilles de Loysik, qui dit fermement à ces catholiques artisans de troubles:

«--Qui travaille prie... Jésus de Nazareth blâme fort _ces fainéants qui, ne touchant pas du doigt aux plus lourds fardeaux, en chargent, sous prétexte de longues prières, les épaules de leurs frères_. Nous ne voulons pas ici d'oisifs... nous sommes tous frères et fils d'un même Dieu: moines laïques ou ecclésiastiques se valent lorsqu'ils vivent chrétiennement; que les uns, ayant vaillamment concouru aux travaux de la communauté, préfèrent employer à la prière les loisirs indispensables à l'homme après le labeur, libre à eux; de même que dans notre communauté il nous plaît d'employer nos loisirs à la culture des fleurs, à la lecture, à la conversation entre amis, à la pêche, à la promenade, au chant, à la peinture des manuscrits, aux métiers d'agrément, et de temps à autre à l'exercice des armes, puisque nous vivons dans un temps où il faut souvent repousser la force par la force, et défendre sa vie et celle des siens contre la violence. Ainsi, à nos yeux, celui qui après le travail se récrée honnêtement, est aussi méritant que celui qui emploie ses loisirs à prier... Les fainéants seuls sont des impies!...»

Loysik était si généralement vénéré, la communauté si heureuse, que les prêtres étrangers ne parvinrent pas à troubler ce bon accord; puis enfin Loysik possédait le sol et les bâtiments du monastère en vertu d'une charte authentique concédée par Clotaire. Les prélats de Châlons se voyaient forcés, malgré leur habitude d'envahissement, de respecter les droits de Loysik, tâchant d'arriver à leurs fins par des moyens astucieux.

C'était donc fête, ce jour-là, dans la colonie et dans la communauté de Charolles. Les moines laboureurs songeaient à recevoir de leur mieux leurs amis de la vallée qui venaient, selon l'usage adopté depuis un demi-siècle, remercier Loysik de l'heureuse vie que lui devait cette descendance de Vagres, braves diables convertis par la parole du moine laboureur. Une fois seulement chaque année était enfreinte la règle qui, librement consentie par la communauté, interdisait aux femmes l'entrée du monastère. Les moines préparaient donc de longues tables partout où elles pouvaient tenir: dans le réfectoire, dans les salles où ils travaillaient à différents métiers manuels, sous les galeries couvertes dont était entourée la cour intérieure, et jusque dans cette cour elle-même, abritée, pour cette solennité, au moyen de pièces de lin tendues sur des cordes, enfin l'on voyait des tables jusque dans la salle d'armes. Quoi! un arsenal dans un monastère?... Oui, là avaient été déposées les armes des Vagres fondateurs de la colonie et de la communauté. Or, de cette mesure conseillée par Loysik, moines, laboureurs et colons s'étaient bien trouvés lors de l'attaque de la vallée par les troupes de Chram... Quoiqu'une pareille occurrence ne se fût point renouvelée depuis, l'arsenal avait été soigneusement entretenu et augmenté. Deux fois par mois, dans le village ainsi que dans la communauté, l'on s'exerçait au maniement des armes, exercice salubre au corps et toujours utile en ces temps de terribles violences, disait Loysik.

Donc, les moines laboureurs dressaient des tables de tous côtés; sur ces tables, ils plaçaient avec un innocent orgueil les fruits de leurs travaux, beau pain de froment de leurs terres, vin généreux de leur vignoble, quartiers de boeufs et de moutons de leurs étables, fruits et légumes de leurs jardins, laitage de leurs troupeaux, miel de leurs ruches. Cette abondance, ils la devaient à leur rude labeur quotidien; ils en jouissaient, quoi de plus légitime? et c'était encore une légitime satisfaction pour les moines laboureurs de montrer à leurs vieux amis de la vallée qu'ils étaient non moins qu'eux bons laboureurs, fins vignerons, habiles jardiniers, soigneux pasteurs.

Parfois il arrivait aussi (le diable est si malin) qu'à l'un de ces anniversaires où les femmes et les jeunes filles pouvaient entrer dans l'intérieur du monastère, quelque moine laboureur, s'apercevant à l'impression que lui causait une belle jeune fille qu'il s'était trop prématurément épris de l'austère liberté du célibat, ouvrait son coeur à Loysik; celui-ci exigeait trois mois de réflexion de la part du frère, et s'il persistait dans sa vocation conjugale, on voyait bientôt Loysik, appuyé sur son bâton, gagner le village; là, il s'entretenait avec les parents de la jeune fille de la convenance du mariage, et presque toujours, quelques mois après, la colonie comptait un ménage de plus, la communauté un frère de moins, et Loysik de dire, en manière de moralité: «Voici qui prouve la dangereuse imprudence des voeux éternels.»

Les préparatifs de réception étaient depuis longtemps achevés dans l'intérieur du monastère, le soleil se couchait lorsque les moines laboureurs entendirent un grand bruit au dehors; la colonie tout entière arrivait. En tête de la foule marchent Ronan et le Veneur, Odille et l'évêchesse; ce sont les quatre plus anciens habitants de la vallée; quelques vieux Vagres, un peu moins âgés, viennent ensuite; puis les enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants de cette Vagrerie jadis si désordonnée, si redoutable.

Loysik, averti de l'approche de ses amis, s'est, pour les recevoir, avancé à la porte de l'enceinte du monastère; il porte, de même que tous les frères de la communauté, une robe de grosse laine brune, assujettie aux reins par une ceinture de cuir. Son front est devenu complétement chauve, sa longue barbe, d'un blanc de neige, tombe sur sa poitrine; sa taille est encore droite, sa démarche alerte, quoiqu'il ait quatre-vingts ans passés; ses mains vénérables sont seulement agitées d'un léger tremblement. La foule s'arrête, Ronan s'approche et dit:

--Loysik, il y a aujourd'hui cinquante et un ans qu'une troupe de Vagres déterminés t'attendait sur les confins de la Bourgogne; tu es venu à nous, tu nous as fait entendre de sages paroles, tu nous as prêché les mâles vertus du travail et du foyer domestique, puis tu nous as mis à même de pratiquer ces vertus en offrant à notre troupe la libre jouissance de cette vallée... Un an après, il y a cinquante ans de cela, notre colonie naissante fêtait le premier anniversaire de son établissement en ce pays; aujourd'hui nous venons, nous, nos enfants et les enfants de nos enfants, te dire une fois de plus, par ma voix: éternelle reconnaissance et amitié à Loysik!

--Oui, oui,--cria la foule,--reconnaissance éternelle à Loysik, notre ami, notre bon père!...

Le vieux moine laboureur fut très-ému; de douces larmes coulèrent de ses yeux, il fit signe qu'il voulait parler, et il dit, au milieu d'un grand silence:

--Mes amis, mes frères, vous qui viviez il y a cinquante ans, et vous autres qui n'avez connu ces terribles temps que par les récits de vos pères, ma joie est grande en ce jour... Les fondateurs de cette colonie, après s'être fait craindre, ont su se faire aimer et respecter en se montrant hommes de labeur, de paix et de famille... Un heureux hasard a voulu qu'au milieu des désastres et des guerres civiles qui depuis tant d'années continuent de désoler notre patrie, la Bourgogne ait été à peu près jusqu'ici préservée de ces malheurs, fruits d'une conquête sanglante; nous autres, grâce à la donation que nous avons su obtenir, nous vivons ici paisibles et libres; mais, hélas! dans les autres parties de cette province et de la Gaule, nos frères subissent toujours les douleurs de l'esclavage; ceux-là, vous ne les avez pas oubliés; non, non... Vous vous êtes souvenus de ces paroles de Jésus: _Les fers des esclaves doivent être brisés_! Et en attendant le jour encore lointain de l'affranchissement de tous, vos épargnes et celles de la communauté nous ont encore permis, cette année, de racheter quelques pauvres familles... Il nous reste des terres à leur distribuer... En attendant que nous leur ayons construit des maisons, que ces esclaves d'hier, hommes libres aujourd'hui, trouvent chez nous des frères et des hôtes... Tenez, les voilà... Aimez-les comme nous nous aimons entre nous... Ce sont aussi des fils de la vieille Gaule, déshérités comme nous l'étions il y a cinquante ans!

À peine Loysik avait-il prononcé ces paroles, que plusieurs familles, hommes, femmes, enfants, vieillards, sortirent du monastère, pleurant de joie. Ce fut, parmi les colons, à qui offrirait son foyer, ses soins à ces nouveaux venus. Il fallut l'intervention de Loysik, toujours écoutée, pour calmer cette tendre et ardente rivalité d'offres de services; il répartit, selon sa sagesse habituelle, les futurs colons dans certaines maisons; l'on parla bien, il est vrai, mais tout bas, de la partialité du vieux moine; on l'accusait d'avoir iniquement favorisé Ronan et son ami le Veneur, la bonne vieille petite Odille ayant obtenu pour sa part une jeune femme et ses deux enfants, et l'évêchesse tout un ménage, le mari, la femme et trois garçonnets!... Ce que c'est pourtant que la faveur!...

Chaque année, Loysik, peu de temps avant cette fête anniversaire, partait sa pochette bien garnie d'argent; cette somme, fruit des épargnes de la communauté, ainsi que des dons volontaires des habitants de la colonie, était destinée au rachat de bon nombre d'esclaves. Quelques moines laboureurs résolus et bien armés accompagnaient Loysik à Châlons-sur-Saône où, vers le commencement de l'automne, se tenait un grand marché de chair gauloise, sous la présidence du comte et de l'évêque de cette cité, capitale de la Bourgogne. De la place du marché se voyait le splendide château de la reine Brunehaut. Loysik rachetait des esclaves jusqu'à ce que sa pochette fût vide, regrettant que les esclaves de l'Église fussent d'un chiffre trop élevé pour sa bourse, les évêques les vendant toujours _deux fois plus cher_ que les autres, pour ne point avilir sans doute leur marchandise en la livrant à trop bas prix; parfois aussi, grâce à la persuasion pénétrante de sa parole, Loysik obtenait d'un seigneur frank, moins barbare que ses compagnons, le don de quelques esclaves, et augmentait ainsi le nombre des nouveaux colons qui, en touchant le sol de la vallée de Charolles, trouvaient l'accueil que l'on a vu, et ensuite, travail et bien-être.

Après la _distribution_ des nouveaux affranchis aux habitants de la vallée (Loysik s'était fait la part du lion en hébergeant bon nombre d'hommes au monastère), moines laboureurs et colons se mettent à table. Quel festin!...

--Nos festins en Vagrerie n'étaient rien auprès de ceux-là,--dit Ronan.--Est-ce vrai, vieux Veneur?...

--Te souviens-tu, entre autres, de ce fameux gala dans notre repaire des gorges d'Allange?

--Où l'évêque Cautin cuisina pour nous? après quoi il fut ravi au ciel et en descendit très-promptement.

--Odille, vous souvenez-vous de cette nuit étrange, où pour la première fois je vous ai vue, lors de l'incendie de la villa de mon mari l'évêque?

--Certes, Fulvie, je m'en souviens; et aussi de ces largesses que de leur butin les Vagres faisaient au pauvre monde.

--Loysik, c'est durant cette nuit-là, que pour la première fois j'ai su que nous étions frères.

--Ah! Ronan! quelle bravoure que celle de notre père Karadeuk, parvenant, avec notre vieil ami le Veneur, à nous tirer de l'ergastule du burg de ce comte Neroweg!

Te souviens-tu? Vous souvenez-vous? une fois sur ce sujet l'entretien de vieux amis attablés devint intarissable. Ainsi causaient du vieux temps Ronan, Loysik, le Veneur, Odille, l'évêchesse, placés à table à côté les uns des autres, pendant que de convives, plus jeunes, s'éjouissaient et parlaient du temps présent. De sorte que ce soir-là l'on était en grande joie au monastère de Charolles.

Au milieu du festin, un moine laboureur dit à l'un de ses compagnons:

--Où sont donc nos deux prêtres, Placide et Félibien?

--Ces pieux hommes ont trouvé la fête trop profane pour eux.

--Comment cela?

--Tu sais que par ordre de Loysik, deux veilleurs sont chaque nuit de garde à la logette de l'embarcadère du bac...

--Oui.

--Placide et Félibien ont offert à deux de nous qui devaient à leur tour veiller cette nuit dans la logette de les y remplacer, afin de laisser nos frères jouir de la fête.

--Quelles bonnes âmes, que ces tonsurés!

La rivière, qui prenait sa source dans la vallée de Charolles, la traversait dans toute sa longueur; puis, se partageant en deux bras, servait de limites et de défense naturelle au territoire de la colonie. Par prudence, Loysik faisait ramener chaque soir et amarrer sur la rive de la vallée un bac, seul moyen de communication avec les terres qui s'étendaient de l'autre côté du cours d'eau, et appartenaient au diocèse de Châlons. Une logette où veillaient à tour de rôle deux frères de la communauté, était construite près de l'embarcadère de ce bac.

La lune en son plein se réfléchissait dans l'eau limpide de la rivière, fort large en cet endroit, les deux prêtres qui s'étaient fraternellement offerts à remplacer les moines comme veilleurs, allaient et venaient d'un air inquiet à quelques pas de la logette.

--Placide, tu ne vois rien? tu n'entends rien?

--Rien...

--Voilà pourtant la lune déjà haute... il doit être près de minuit, et personne ne paraît...

--Ne perdons pas espoir... le retard n'est pas encore considérable.

--S'ils nous manquaient de parole, ce serait désolant; nous ne trouverions pas de longtemps un pareille occasion d'être, comme ce soir, chargés de la garde du bac, grâce à l'orgie de cette nuit.

--Et c'est surtout pendant cette nuit d'orgie qu'il est nécessaire de surprendre les moines.

--Et pourtant personne encore...

--Écoute... écoute...

--Tu entends quelque chose?

--Je me suis trompé... c'est le bruissement de la rivière sur les cailloux du rivage.

--L'évêque de Châlons, notre protecteur, aura renoncé à son projet.

--Impossible... il avait obtenu l'assentiment de la reine Brunehaut.

--La reine Brunehaut aura peut-être craint de se mêler de cette affaire ecclésiastique.

--Elle! cette femme redoutable et implacable, craindre quelque chose?... elle, craindre un vieux moine de quatre-vingts ans?...

--Écoute... écoute... cette fois je ne me trompe pas... Vois-tu là-bas, sur l'autre rive, ces points brillants?

--Oui... c'est le reflet de la lune sur l'armure des guerriers.

--Ce sont eux! ce sont eux!... Entends-tu ces trois appels de trompe?

--C'est le signal convenu... vite, vite... détachons le bac et passons à l'autre bord...

Les amarres du bac sont détachées et il est manoeuvré par Placide et Félibien, au moyen de longues perches; il touche à l'autre rive... Là, monté sur une mule, se trouve un homme de grande taille, vêtu d'une robe noire: sa figure est impérieuse et dure; à côté de lui est un chef frank à cheval, escorté d'une vingtaine de cavaliers revêtus d'armures de fer: un chariot rempli de bagage, traîné par quatre boeufs et suivi de plusieurs esclaves à pieds, arrive aussi sur la rive.

--Vénérable archidiacre,--dit Placide à l'homme à la robe noire,--nous commencions à désespérer de votre venue; mais vous arrivez encore à temps... l'orgie, à cette heure, doit être complète; toute la colonie, hommes, femmes, jeunes filles, est assemblée au monastère, et Dieu sait les abominations qui se passent en ce lieu sous les yeux de Loysik, qui provoque ces horreurs sacriléges!

--Ces horreurs vont avoir leur terme et leur châtiment, mes fils. Mais, dites-moi, peut-on, sans danger, embarquer les chevaux de ces guerriers et le chariot qui porte mes bagages?

--Vénérable archidiacre, cette cavalerie est nombreuse; il faudrait au moins trois ou quatre voyages.

--Gondowald,--dit l'archidiacre au chef frank,--si nous laissions provisoirement sur ce bord vos chevaux, ma mule et mon chariot? nous nous rendrions tout d'abord au monastère; vos cavaliers nous accompagneraient à pied.

--Qu'ils soient à pied ou à cheval, ils suffiront à assurer l'exécution des ordres de ma glorieuse reine Brunehaut, et à housser du manche de nos lances ces moines et cette plèbe rustique si elle bronche...

--Vénérable archidiacre, nous qui savons de quoi sont capables les moines et les habitants de la vallée, nous estimons qu'en cas de rébellion de leur part aux ordres de notre saint évêque de Châlons, vingt guerriers... c'est fort peu.

Gondowald toisa le prêtre d'un regard dédaigneux, et ne répondit même pas à l'observation.

--Je ne partage pas vos craintes, mes chers fils, et j'ai de bonnes raisons pour cela,--reprit l'archidiacre d'un air hautain.--Nous voici tous embarqués... maintenant, au large le bac!

Bientôt débarquèrent sur la rive de la vallée, l'archidiacre, Gondowald, chambellan de Brunehaut, et les vingt guerriers de la reine, casqués, cuirassés, armés de lances et d'épées; ils portaient en sautoir leurs boucliers peints et dorés.

--Y a-t-il un long trajet d'ici au monastère?--demanda l'archidiacre en posant le pied sur le rivage.

--Non, mon père... il y a tout au plus pour une demi-heure de route.

--Marchez devant, mes chers fils... nous vous suivons.

--Ah! mon père! les impies de cette communauté ignorent à cette heure que le châtiment du ciel est suspendu sur leur tête!

--Hâtez le pas, mes fils... bientôt justice sera faite...

--Hermanfred,--dit le chef des guerriers en se retournant vers l'un des hommes de sa troupe,--as-tu le trousseau de cordes et les menottes de fer?

--Oui, seigneur Gondowald.

Au monastère, le festin continuait: partout régnait une douce cordialité. À la table où se trouvaient Loysik, Ronan, le Veneur et leur famille, l'entretien continuait, vif, animé; l'on parlait en ce moment des terribles choses qui se passaient, dit-on, dans le sombre palais de la reine Brunehaut. Les heureux habitants de la vallée écoutaient ces sinistres récits avec cette curiosité avide, inquiète et souvent frissonnante, que souvent l'on éprouve à la veillée, lorsqu'au coin d'un foyer paisible l'on entend raconter quelque histoire épouvantable: heureux, humble et ignoré, l'on est certain de ne jamais être jeté au milieu d'aventures effrayantes comme celles dont la narration vous fait frémir, pourtant l'on craint et l'on désire à la fois la continuation du récit.

--Tenez,--disait Ronan,--afin de démêler ce chaos sanglant, puisque nous parlons de ce monstre femelle, qui a nom Brunehaut, et qui règne à cette heure en Bourgogne, rappelons les faits en deux mots: Clotaire, après avoir fait brûler vifs Chram, son fils, sa femme et leurs deux petites filles, est mort depuis cinquante-trois ans, n'est-ce pas?

--Oui, mon père,--reprit Grégor,--puisque nous sommes en l'année 613.

--Ce Clotaire avait laissé quatre fils: _Charibert_ régnait à Paris, _Gontran_ était roi d'Orléans et de Bourges; _Sigebert_, roi d'Ostrasie, résidait à Metz, et _Chilpérik_, roi de Neustrie, occupait la demeure royale de Soissons, puisque nos conquérants ont appelé Neustrie et Ostrasie les provinces du nord et de l'est de la Gaule.

--Chilpérik?--reprit le fils de Ronan,--Chilpérik, ce Néron de la Gaule, qui, dit-on, terminait ainsi l'un de ses édits: «_Que celui qui n'obéirait pas à cette loi ait les_ YEUX ARRACHÉS!»