Les Mysteres Du Peuple Tome Iv Histoire D Une Famille De Prolet

Chapter 2

Chapter 23,544 wordsPublic domain

Il faut vous l'avouer, notre oeuvre n'est point du goût des gouvernements despotiques: en _Autriche_, en _Prusse_, en _Russie_, en _Italie_, dans une partie de _l'Allemagne_, les MYSTÈRES DU PEUPLE sont défendus; à _Vienne_ même, une ordonnance royale contre-signée _Vindisgraëtz_ (un des bourreaux de la Hongrie), prohibe la lecture de notre livre. Les préfets et généraux de nos départements en état de siége font les _Vindisgraëtz_ au petit pied; ils mettent notre oeuvre à l'index dans leurs circonscriptions militaires; ils vont plus loin: le général qui commande à Lyon a fait saisir des ballots de livraisons des _Mystères du Peuple_ que le roulage, muni d'une lettre de voiture régulière, transportait à Marseille. Dans les villes qui ne jouissent pas des douceurs du régime militaire, les libraires et les correspondants de notre éditeur ont été exposés aux poursuites, aux tracasseries, aux dénis de justice les plus incroyables. Pourquoi cela? Notre ouvrage a-t-il été incriminé par le procureur de la République? Jamais. Contient-il quelque attaque directe ou indirecte à la RELIGION, à la FAMILLE, à la PROPRIÉTÉ? Vous en êtes juges, chers lecteurs. En ce qui touche la _religion_, j'ai exalté de toute la force de ma conviction la céleste morale de _Jésus de Nazareth_, le divin sage; en ce qui touche la _famille_, j'ai pris pour thème de nos récits _l'histoire d'une famille_, idéalisant de mon mieux cet admirable et religieux esprit familial, l'un des plus sublimes caractères de la race gauloise; en ce qui touche la _propriété_, j'essaye de vous faire partager mon horreur pour la conquête franque, sacrée, légitimée par les évêques; conquête sanglante, monstrueuse, établie par le pillage, la rapine et le massacre; en un mot, l'une des plus abominables atteintes qui aient jamais été portées _au droit de propriété_, de sorte que l'on peut, que l'on doit dire de l'origine des possessions de la race conquérante, rois, seigneurs ou évêques: _La royauté_, C'EST LE VOL! _la propriété féodale_, C'EST LE VOL! _la propriété ecclésiastique_, C'EST LE VOL!... puisque royauté, biens féodaux, biens de l'Église, n'ont eu d'autre origine que la conquête franque. Notre livre est-il immoral, malsain, corrupteur? Jugez-en, chers lecteur, jugez-en. Nous avons voulu populariser les grandes et héroïques figures de notre vieille nationalité gauloise et inspirer pour leur mémoire un filial et pieux respect; nous ne prétendons pas créer une oeuvre éminente, mais nous croyons fermement écrire un livre honnête, patriotique, sincère, dont la lecture ne peut laisser au coeur que des sentiments généreux et élevés. D'où vient donc cette persécution acharnée contre _les Mystères du Peuple_? C'est que notre livre est un livre _d'enseignement_; c'est que ceux qui auront bien voulu le lire et se souvenir, garderont conscience et connaissance des grands faits historiques, nationaux, patriotiques et révolutionnaires qui ont toujours épouvanté les gouvernements; car jusqu'ici tout gouvernement, tout pouvoir a tendu plus ou moins, lui et ses fonctionnaires, à jouer le rôle de _conquérant_ et à traiter le peuple en race conquise. Qu'était-ce donc, sous le dernier régime, que ces _deux cent mille privilégiés_ gouvernant la France par leurs députés, sinon une manière de conquérants dominant _trente-cinq millions d'hommes_ de par leur droit électoral? Qu'est-ce que cette armée, ces canons, en pleine paix, au milieu de la cité, au milieu de citoyens désarmés, sinon l'un des vestiges de l'oppression brutale de la conquête?... Aussi, le jour de l'avénement définitif de la _République démocratique_ effacera-t-il les dernières traces de ces _traditions conquérantes_, et la France, sincèrement, réellement gouvernée par elle-même, sera seulement alors un pays libre.--Cela dit, passons.

Nous voici donc arrivés à l'une des plus douloureuses époques de notre histoire. Les Franks, _appelés_, _sollicités_ par les évêques gaulois, ont envahi et conquis la Gaule. Cette conquête, accomplie, nous l'avons dit, par le pillage, l'incendie, le massacre; cette conquête, inique et féroce comme le vol et le meurtre, le clergé l'a désirée, choyée, caressée, légitimée, bénie, presque sanctifiée dans la personne de Clovis, roi de ces conquérants barbares, en le baptisant, dans la basilique de Reims, _fils soumis de la sainte Église catholique, apostolique et_ ROMAINE, par les mains de saint Rémi. Pourquoi les prêtres d'un Dieu d'amour et de charité ont-ils ainsi légitimé des horreurs qui soulèvent le coeur et révoltent la conscience humaine? Pourquoi ont-ils ainsi trahi et livré la Gaule, hébétée, avilie, châtrée par eux à dessein et de longue main? Pourquoi l'ont-ils ainsi trahie et livrée, notre sainte patrie, elle, ses enfants, ses biens, son sol, son drapeau, sa nationalité, son sang, au servage affreux de l'étranger? Pourquoi? Trois des grands historiens qui résument la science moderne, quoique à des points de vue différents, vont nous l'apprendre.

«..... Presque immédiatement après la conquête des Franks, les évêques et les chefs des grandes corporations ecclésiastiques, abbés, prieurs, etc., _prirent place parmi les_ LEUDES[1] du roi _Clovis_.... Aucune magistrature, aucun pouvoir n'a été en aucun temps le sujet de plus de brigues et d'efforts que l'_épiscopat_. La vacance d'un siége devenait même souvent un sujet de guerre: _Hilaire_, archevêque d'Arles, écarta plusieurs évêques contre toute règle, et en ordonna d'autres _de la manière la plus indécente_, malgré le voeu formel des habitants des cités. Et comme ceux qui avaient été nommés de la sorte ne pouvaient se faire recevoir de bonne grâce par les citoyens qui ne les avaient pas élus, ils rassemblaient des bandes de gens armés _et allaient assiéger la ville où ils avaient été nommés évêques_..... On peut voir dans l'édit d'Athalarik, roi des Visigoths, quelles mesures le législateur civil dut prendre contre les candidats à l'épiscopat. Nul code électoral ne s'est donné plus de peine pour empêcher _la violence, la fraude et la corruption_.

[Footnote 1: Les _anstrustions_ et les _leudes_ étaient les compagnons de guerre des rois et des chefs franks qu'ils choisissaient pour les commander, mais avec lesquels ils vivaient d'ailleurs sur le pied d'une égalité presque parfaite. Les anstrustions ou leudes du roi sont devenus plus tard les grands vassaux.]

»....... Loin de porter atteinte à la puissance du clergé, _l'établissement des Franks dans les Gaules ne servit qu'à l'accroître; par les bénéfices, les legs, les donations de tous genres, ils acquéraient des biens immenses et prenaient place parmi_ L'ARISTOCRATIE DES CONQUÉRANTS.

»...... Là fut le secret de la puissance du clergé. Il en pouvait faire, _il en faisait chaque jour des usages coupables et qui devaient être funestes à l'avenir_:..... Souvent conduit, comme les Barbares, par des intérêts et des passions purement terrestres, _le clergé partagea avec eux la richesse, le pouvoir,_ TOUTES LES DÉPOUILLES DE LA SOCIÉTÉ, etc., etc.» (Guizot, _Essais sur l'histoire de France._)

M. Guizot, en signalant aussi énergiquement et en déplorant la part monstrueuse que le clergé se fit lors de la conquête et de l'asservissement de la Gaule, ajoute que c'était presque un mal nécessaire en un temps désastreux où il fallait chercher à opposer une _puissance morale_ à la domination sauvage et sanglante des conquérants. Nous nous permettrons de ne pas partager l'opinion de l'illustre historien, et nous dirons tout à l'heure en quelques mots les raisons de notre dissidence.

«A la tête des Franks se trouvait un jeune homme nommé _Hlode-Wig_ (Clovis), ambitieux, avare et cruel; les évêques gaulois _le visitèrent et lui adressèrent leurs messages;_ plusieurs se firent les _complaisants domestiques de sa maison_, que dans leur langage romain ils appelaient sa royale cour.....

»...... Des courriers portèrent rapidement au pape de Rome la nouvelle du baptême du roi des Franks; _des lettres de félicitation et d'amitié furent adressées de la ville éternelle à ce roi_ QUI COURBAIT LA TÊTE SOUS LE JOUG DES ÉVÊQUES..... Du moment où le Frank Clovis se fut déclaré le fils de l'Église et le _vassal de saint Pierre_, SA CONQUÊTE S'AGRANDIT EN GAULE, etc...... Bientôt les limites du royaume des Franks furent reculées vers le sud-est, et, _à l'instigation des évêques_ qui l'avaient converti, le néophyte (Clovis) entra à main armée chez les Burgondes (accusés par le clergé d'être hérétiques). Dans cette guerre les Franks signalèrent leur passage par la meurtre et par l'incendie, et retournèrent au nord de la Loire avec un immense butin; _le clergé orthodoxe qualifiait cette expédition sanglante de pieuse, d'illustre, de sainte entreprise pour la vraie foi._

»_La trahison des prêtres livra aux Franks_ les villes d'Auvergne qui ne furent pas prises d'assaut; une multitude avide et sauvage se répandit jusqu'au pied des Pyrénées, dévastant la terre et traînant les hommes esclaves deux à deux comme des chiens à la suite des chariots; _partout où campait le chef frank victorieux, les évêques orthodoxes assiégeaient sa tente. Germerius_, évêque de Toulouse, qui resta vingt jours auprès de lui, mangeant à la table du Frank, reçut en présent des croix d'or, des calices, des patènes d'argent, des couronnes dorées et des voiles de pourpre, etc.» (Augustin Thierry, _Histoire de la Conquête de l'Angleterre par les Normands_.)« M. Augustin Thierry ne voit pas, comme M. Guizot, une sorte de nécessité _de salut public_ dans l'abominable trahison, dans la hideuse complicité du clergé gaulois, lançant les Barbares sur des populations inoffensives et chrétiennes (les Visigoths étaient chrétiens, mais n'admettaient pas la Trinité), et partageant avec les pillards et les meurtriers les richesses des vaincus. M. Augustin Thierry signale surtout ce fait capital: les félicitations du pape de Rome à Clovis, après que le premier de nos rois de droit divin, souillé de tous les crimes, se fût _déclaré le vassal du pape_, en courbant le front devant saint Rémi, qui lui dit: _Baisse le front, fier Sicambre!_ de ce moment, le pacte sanglant des rois et des papes, de l'aristocratie et du clergé, était conclu..... Quatorze siècles de désastres, de guerres civiles ou religieuses pour le pays, d'ignorance, de honte, de misère, d'esclavage et de vasselage pour le peuple devaient être les conséquences de cette alliance du pouvoir clérical et du pouvoir royal.

«La monarchie franque _s'était surtout affermie par l'accord parfait du clergé avec le souverain_, il s'_en est peu fallu que Clovis n'ait été reconnu_ POUR SAINT, et qu'il n'ait été _honoré à ce titre par l'_ÉGLISE, _aussi bien que l'est encore aujourd'hui son épouse_ SAINTE CLOTILDE. À cette époque, les _bienfaits_ accordés à l'Église étaient un meilleur titre pour gagner le ciel que les _bonnes actions._ La plupart des évêques des Gaules contemporains de Clovis furent _liés d'amitié_ avec ce prince, et sont réputés saints; on assure même que saint Rémi _fut son conseiller le plus habituel_..... Des conciles réglèrent l'usage des donations immenses faites par Clovis aux églises. Ils déclarèrent les biens-fonds du clergé exempts de toutes les taxes publiques, inaliénables, et le droit que l'Église avait acquis sur eux imprescriptible.» (Sismondi, _Histoire des Français_, tome I.)

Les plus éminents historiens sont d'accord sur ce fait: _Le clergé gaulois a appelé, sollicité, consacré la conquête franque et a partagé avec les conquérants les dépouilles de_ LA GAULE. Certes, dit M. Guizot, ainsi que les écrivains de son école, la conduite du clergé était déplorable, funeste au présent et à l'avenir; mais il fallait avant tout opposer une _puissance morale_ à la domination brutale des Barbares. La divine mission du christianisme était de civiliser, d'adoucir ces sauvages conquérants. Soit. Admettons que de la trahison envers le peuple, que d'une cupidité effrénée, que d'une ambition impitoyable, il puisse naître une _puissance morale_ quelconque, le devoir du clergé était donc de montrer à ces farouches conquérants que la force brutale n'est rien; que la puissance morale est tout; que le fidèle selon le Christ est saint et grand par l'humilité, par la charité, par la pauvreté, par la chasteté, par l'égalité. Il fallait surtout prêcher à ces barbares que rien n'était plus horrible, plus sacrilége que de tenir son prochain en esclavage, Jésus de Nazareth ayant dit: _Les fers des esclaves doivent être brisés._ Il fallait enfin, et par l'influence divine dont il se disait dépositaire, et surtout par ses propres exemples, que le clergé s'occupât sans relâche de rendre les Franks humbles, humains, charitables, sobres, chastes, désintéressés. Or, que fait le clergé gaulois pour établir cette puissance morale civilisatrice? Des richesses ensanglantées, fruit du pillage et du meurtre de ses concitoyens, il en demande sa part aux conquérants. Ces esclaves, ses frères, il les reçoit en don ou les achète, les exploite et les garde en esclavage!... lui!... qui prétend agir et parler au nom du Christ!... Oui... Jusqu'au huitième siècle le clergé a eu des _esclaves_, comme il a eu des _serfs_ et des _vassaux_ jusqu'au dix-huitième: il n'y a pas de cela soixante ans. Les crimes horribles des conquérants, le clergé les absout moyennant finance, et les tolère quand il ne les sanctifie. Lisez plutôt saint Grégoire, évêque de Tours, le seul historien complet de la conquête.

Après une nomenclature des crimes innombrables du roi Clovis, l'évêque poursuit ainsi:

«Après la mort de ces trois rois (qu'il fit tuer), Clovis recueillit leurs royaumes et leurs trésors. Ayant fait périr encore plusieurs autres rois et même ses plus proches parents, dans la crainte qu'ils ne lui enlevassent son royaume, il étendit son pouvoir sur toutes les Gaules; cependant ayant un jour rassemblé les siens, on rapporte qu'il leur parla ainsi des parents qu'il avait lui-même fait périr:

«_Malheur à moi, qui suis resté comme un voyageur parmi des étrangers, et qui n'ai plus de parents qui puissent, en cas d'adversité, me prêter leur appui!--Ce n'était pas qu'il s'affligeât de leur mort_ (ajoute Grégoire de Tours), _mais il parlait ainsi par ruse et pour découvrir s'il lui restait encore quelqu'un à tuer (Si forte potuisset adhuc aliquem reperire ut interficeret)._ Après ces événements, Clovis mourut à Paris, et fut enterré dans la basilique des saints apôtres.» (L. II, p. 261.)

Cette scène atroce, où la ruse du sauvage le dispute à sa férocité, inspire-t-elle au prêtre chrétien une légitime horreur? Va-t-il crier anathème?... ou du moins gardera-t-il un silence presque criminel?... Écoutons encore l'évêque de Tours:

«Le roi Clovis, qui _confessa l'Indivisible Trinité_, dompte les Hérétiques, _par l'appui qu'elle lui prête_, et étend son royaume par toutes les Gaules. (L. III, p. 255.)

»Chaque jour, Dieu faisait ainsi tomber les ennemis de Clovis sous sa main, et étendait son royaume, _parce qu'il marchait avec un coeur pur devant lui, et faisait ce qui était agréable aux yeux du Seigneur_.» (L. II, p. 255.)

De bonne foi, quelle _puissance morale_ et civilisatrice attendre d'un clergé dont l'un des plus éminents représentants s'exprime ainsi? d'un clergé qui comptait parmi ses membres ce _saint Rémi_, le conseiller habituel de ce monstre couronné, dont les forfaits révoltent la nature?

«Que voulez-vous? c'étaient les moeurs du temps--disent certains historiens...--Et puis, que pouvaient faire les évêques contre cette invasion barbare? Ne devaient-ils pas tâcher de dominer les Franks par l'ascendant de notre sainte religion, afin de leur reprendre, par la persuasion, une partie des biens et des richesses qu'ils avaient conquis à l'aide de la violence... Il fallait enfin civiliser ces barbares par l'influence chrétienne.»

Or, l'histoire apprend quelle fut l'influence civilisatrice de la religion sur ces _fils de l'Église_ et sur leur descendance, dont les crimes surpassèrent encore ceux du fondateur de cette dynastie de meurtriers, de fratricides et d'incestueux.

Les moeurs du temps! les moeurs du temps! répètent les historiens. Que fait le temps à la morale des choses? Est-ce que le meurtre, l'inceste, le fratricide, n'ont pas été réprouvés avec horreur, même par l'antiquité païenne? Et vous, prêtres catholiques, cédant à votre ambition et à votre cupidité traditionnelles, loin de tonner du haut de votre chaire évangélique contre les crimes inouïs des conquérants de votre pays, vous les sanctifiez, parce que ces féroces barbares confessent votre Trinité, votre Dieu et surtout enrichissent vos églises en se laissant subalterniser par votre habituelle astuce!

Je me trompe, les évêques qui enregistraient si benoîtement les crimes des rois, dont ils étaient grassement payés, avaient parfois de véhémentes paroles de blâme contre les puissants du monde. Grégoire de Tours traite de _Néron_ Chilpéric, un des fils de Clovis. Ce pauvre Chilpéric n'était pourtant ni plus ni moins _Néron_ que ceux de sa race. «Mais,--dit l'évêque de Tours,--ce Chilpéric invectivait continuellement contre les prêtres du Seigneur, ne trouvant pas de texte plus fécond pour ses dérisions et ses persécutions que les évêques des églises: l'un, selon lui, était léger; l'autre superbe; l'autre débauché; l'autre trop riche; il ne haïssait rien tant que les églises. Il disait ordinairement:--Voici que notre fisc est appauvri; nos richesses ont passé aux églises.--Et en se plaignant ainsi, il annulait souvent des donations faites au clergé.»

On le voit, la tradition ultramontaine n'a pas varié: ambition effrénée, cupidité implacable...

Que pouvaient faire les évêques contre l'invasion des Franks, dites-vous? Ils devaient imiter le patriotique héroïsme des Druides, qu'ils ont fait périr jusqu'au dernier dans les supplices!... Oui, la croix d'une main, l'étendard gaulois de l'autre, les évêques, au lieu de prêcher une guerre de religion et de pillage contre les _ariens_, devaient prêcher la guerre nationale contre les Franks, la guerre de l'indépendance, cette guerre sainte, trois fois sainte, du Peuple qui défend son foyer, sa famille, son pays et son Dieu!... Que pouvaient faire les évêques?... Appeler aux armes la vieille Gaule au nom de la Patrie et de la Foi chrétienne menacées par les barbares!...

Oh! alors, à cette voix véritablement divine, les Peuples se soulevaient en masse, et comme au jour de la sublime influence druidique, les _Vercingétorix_, les _Marik_, les _Civilis_, les _Sacrovir_, les _Vindex_, héros patriotes, auraient surgi du flot populaire; vieillards, femmes, enfants, comme aux jours de l'invasion romaine, auraient marché à l'ennemi; lances, épées, fourches, faux, pierres, bâtons, tout eût servi d'armes. Les Barbares étaient refoulés hors des frontières; l'indépendance de la Gaule sauvée, la doctrine évangélique acclamée de nouveau, dans l'enthousiasme du plus saint des triomphes; celui d'un Peuple libre triomphant de l'oppression étrangère!... Alors des débris du monde païen et barbare s'élevait pure, fière, radieuse, la société nouvelle réalisant enfin ce voeu suprême de Jésus: Liberté! Égalité! Fraternité!

Mais non, les évêques ne l'ont pas voulu! Leur alliance sacrilège avec les Franks a coûté à nos pères esclaves, serfs ou vassaux, quatorze siècles d'ignorance, de douleurs et de misères... Mais qu'importait aux princes de l'Église catholique? Ils dominaient les Peuples par les rois, savouraient l'orgueil de leur toute-puissance, riaient des sots qu'ils épouvantaient, jouissaient des biens de la terre, en ne se plongeant que trop souvent dans la débauche, la crapule et les plus sanglants excès!...

Est-ce exagération que de parler ainsi? Empruntons à Grégoire de Tours, évêque lui-même, quelques portraits d'évêques de son temps. «L'évêque _Priscus_, qui avait succédé à Sacerdos (évêque de Lyon), d'accord avec Suzanne, son épouse[2], se mit à persécuter et à faire périr plusieurs de ceux qui avaient été dans la familiarité de son prédécesseur. Le tout par malice et uniquement par jalousie de ce qu'ils lui avaient été attachés; lui et sa femme se répandaient en blasphèmes contre le saint nom de Dieu, et malgré la coutume observée depuis longtemps de ne permettre l'entrée de la maison épiscopale à aucune femme, celle de Priscus entrait dans sa chambre avec des jeunes filles.» (Grégoire de Tours, l. IV, p. 105.)

[Footnote 2: Beaucoup de prêtres s'étaient mariés avant d'être appelés à l'épiscopat. On appelait leurs femmes _episcopa_ ÉVÊCHESSES.]

«Palladius, comte de la ville de Javols en Auvergne, disait à l'évêque _Parthénius_, qu'il accusait de sodomie:--Où sont-ils tes maris, avec lesquels tu vis dans le désordre et l'infamie?»

«_Félix_, évêque de Nantes, était d'une jactance et d'une avidité extrêmes; mais je m'arrête pour ne pas lui ressembler.» (Liv. V, p. 183.)

«Les gens de Langres, après la mort de Sylvestre, demandèrent un autre évêque; on leur donna _Pappol_, autrefois archidiacre d'Autun. Au rapport de plusieurs, il commit beaucoup d'iniquités; mais nous n'en dirons rien pour qu'on ne nous croie pas détracteurs de nos frères.» (Liv. V, p. 189.)

«...Le mari accusa vivement l'évêque _Bertrand_.--Tu as enlevé, dit-il, ma femme et ses esclaves, et ce qui ne convient point à un évêque, vous vous livrez honteusement à l'adultère, toi avec mes servantes, elle avec tes serviteurs.--Alors le roi, transporté de colère, exigea de l'évêque la promesse de rendre la femme à son mari.» (Liv. IX, p. 319, v. 3.)

«La ville de Soissons avait pour évêque _Droctigisill_, qui, par excès de boisson, avait perdu la raison depuis quatre ans.» (liv. IX, p. 359, v. 3)

«_Sunigésill_, livré à la torture, avoua qu'_Égidius_, évêque de Reims, avait été complice de Rauking, dans le projet de tuer le roi Childebert (la complicité fut prouvée.) L'on trouva dans le trésor de cet évêque, des masses considérables d'or et d'argent, fruit de son iniquité.» (P. 4, liv. X, p. 97.)

L'évêché de Paris fut donné à un marchand nommé _Eusèbe_, qui, pour obtenir l'épiscopat, fit de nombreux présents. (T. IV, p. 113.)

«_Berthécram_, évêque de Bordeaux, et Pallado, évêque de Sens, avaient souvent trompé le roi par leurs fourberies. Dans la suite, _Pallado_ et _Berthécram_ s'emportèrent l'un contre l'autre et se reprochèrent mutuellement un grand nombre d'adultères et de fornications. Ils se traitèrent aussi de parjures. Cela donna à rire à plusieurs.» (Liv. VIII, p. 139.)

«L'abbé _Dagulf_ commettait à chaque instant des vols et des meurtres, et se livrait à l'adultère avec une extrême dissolution. Épris de passion pour la femme de son voisin, il chercha tous les moyens d'attirer cet homme dans son monastère pour le tuer.» (Liv. VIII, p. 179, t. 3.)

«_Badegesil_, évêque du Mans, était un homme très-dur au peuple; qui enlevait de force on pillait le bien d'autrui; il avait une femme nommée _Magnatrude_, encore plus méchante et plus cruelle que lui, et qui par de détestables conseils, excitait sa cruauté naturelle, et le poussait à commettre des crimes. Cette femme _coupa souvent à des hommes les parties naturelles et la peau du ventre, et brûla à des femmes avec des lames rougies au feu les parties les plus secrètes de leurs corps._» (Liv. VIII, p. 231, tom. 3.)

«Le neveu de l'évêque, ayant fait mettre l'esclave à la torture, il dévoila toute l'affaire:--J'ai reçu, dit-il, pour commettre le crime cent sous d'or de la reine Frédégonde, cinquante de l'évêque _Mélanthius_, et cinquante autres de l'archidiacre de la ville.» (T. 3, liv. VIII, p. 235.)