Les Mysteres Du Peuple Tome Iv Histoire D Une Famille De Prolet
Chapter 15
--Mon père Clotaire, à cette heure, guerroie hors de la Gaule contre les Saxons... Je veux profiter de cela pour me faire roi à la place de mon père... Plusieurs ducs et comtes des contrées voisines sont entrés dans mon projet... Seras-tu pour ou contre moi?
--Et tes frères _Charibert_, _Gontran_, _Chilperik_ et _Sigibert_? ils ne te laisseront pas le royaume de ton père à toi tout seul?
--Je ferai tuer mes frères...
--Par qui?
--Tu le sauras plus tard.
--Chram, ce sont là, vois-tu, de ces choses qu'il faut accomplir soi-même... pour être assuré qu'elles réussissent...
--Tu dis cela, comte, à cause de ton frère Ursio tué de ta main...
--Notre grand roi Clovis, ton aïeul, et ses fils ne se sont-ils pas toujours ainsi eux-mêmes, et selon leur besoin, défaits de leurs plus proches parents? D'ailleurs je peux parler sans crainte du meurtre d'Ursio... moi, j'en suis absous... j'ai payé...
--Tu as gardé l'héritage?
--J'en ai abandonné au moins un quart à l'Église et à mon patron, l'évêque Cautin, pour racheter le meurtre...
--Tu y gagnes toujours les trois quarts de l'héritage.
--Tiens! si je n'avais pas dû gagner à la mort d'Ursio, je ne l'aurais pas tué... je ne lui en voulais pas...
--Et moi, je n'en veux pas non plus à mes frères... seulement je désire être seul roi de toute la Gaule... Ainsi, comte, réponds, veux-tu t'engager, par serment sacré, à combattre pour moi à la tête de tes hommes? je m'engagerais, par un serment pareil, à te faire duc d'une province à ton choix et à t'abandonner les biens, les trésors, les esclaves, les domaines du plus riche des seigneurs qui auront tenu pour mon père contre moi...
--Enfin, roi, tu veux que je te promette, en mon nom et en celui de mes leudes et de mes hommes, que nous _obéirons à ta bouche_, ainsi que nous disons en Germanie?
--Oui, telle est ma demande.
--Mais ton père? mais ton père?...
--Déjà sa truste, avant la guerre contre les Saxons, a failli le massacrer... sais-tu cela?
--Le bruit en est venu jusqu'ici.
--Mon projet est donc de faire tuer mes frères, de dire que mon père est mort pendant sa guerre contre les Saxons, et de me faire roi de la Gaule à sa place[X]...
--Mais lorsqu'il reviendra de Saxe avec son armée?
--Je le combattrai, et je le tuerai si je peux... N'a-t-il pas tué ses neveux et pillé les trésors de son frère Clodomir?...
--Je ne te blâme point en ceci... je pense à ce qui peut m'advenir, à moi...
--À toi, comte?
--Si dans ta guerre contre ton père tu as le dessous, et que je m'en sois mêlé, de cette guerre... il m'arrivera malheur... Je serai dépouillé comme traître des terres que je tiens à _bénéfices_; il ne me restera que mes terres SALIQUES...
--Voudrais-tu gagner sans risquer d'enjeu?
--Je préférerais cela de beaucoup... Mais écoute, Chram; que les comtes et ducs du Poitou, du Limousin, de l'Anjou, prennent parti avec toi contre ton père, alors moi et mes hommes nous _obéirons à ta bouche_... mais je ne me déclarerai pour ta cause que lorsque les autres se seront ouvertement déclarés en armes les premiers...
--Tu veux jouer à coup sûr?
--Oui, je veux risquer peu pour gagner beaucoup...
--Soit... alors échangeons nos serments.
--Attends, roi...
--Que vas-tu faire? pourquoi ouvrir ce coffre?... Laisse donc du moins le couvercle relevé, que je voie tes trésors...
--Je t'assure qu'il n'y a presque rien là dedans, et le peu qu'il y a craint fort la poussière.
--Par ma chevelure royale! je n'ai de ma vie vu plus magnifique boîte à Évangile que celle que tu viens de tirer de ce coffre... ce n'est qu'or, rubis, perles et escarboucles... Où as-tu pillé cela?
--Dans une villa de Touraine: le cahier d'Évangile qui est dedans est tout écrit en lettres d'or...
--C'est la boîte qui est superbe... j'en suis ébloui...
--Roi, nous allons nous engager par serment sur cet Évangile à tenir nos promesses...
--J'y consens... Or donc, sur les saints Évangiles que voici, moi, Chram, fils de Clotaire, je jure, au nom de l'indivisible Trinité et du grand Saint-Martin, je jure, selon la formule consacrée en Germanie, «que si toi, Neroweg, comte de la ville de Clermont en Auvergne, toi et tes leudes, qui regardiez autrefois du côté du roi mon père, vous voulez maintenant vous tourner vers moi, Chram, me proposant de m'établir roi sur vous, et que je m'y établisse, je te ferai duc d'une grande province à ton choix, et te donnerai les domaines, maisons, esclaves et trésors du plus riche des seigneurs qui auront tenu pour mon père contre moi...»
«--Et moi, Neroweg, comte de la ville de Clermont en Auvergne, je jure sur les Évangiles que voici, je jure, au nom de l'indivisible Trinité et du grand Saint-Martin, que si les comtes et ducs du Poitou, du Limousin et de l'Anjou, au lieu de regarder comme autrefois du côté de ton père, se tournent ouvertement vers toi, et en armes, te proposant de t'établir roi sur eux, je me tournerai aussi vers toi, Chram, moi et mes hommes, pour que tu t'établisses roi sur nous. Que je sois voué aux peines éternelles, moi, Neroweg, si je manque à mon serment!...»
--Que je sois voué aux peines éternelles, moi, Chram, si je manque à mon serment!...
--C'est juré...
--C'est juré...
--Maintenant, comte, laisse-moi examiner de plus près cette magnifique boîte à Évangile...
--Excuse-moi... cette boîte craint terriblement la poussière...
--Comte, je n'ai vu personne de comparable à toi pour ouvrir et fermer prestement un coffre...
--C'est toujours afin que la poussière n'y entre point.
--À cette heure, autre chose... Notre serment nous lie, je peux te parler sans détour... Il faut d'abord que je fasse mourir mes quatre frères, Gontran, Sigibert, Chilperik et Charibert.
--Le glorieux Clovis, ton aïeul, procédait toujours de cette façon lorsqu'il jugeait bon de joindre à ses possessions un royaume ou un héritage; il préférait tuer d'abord... et prendre ensuite.
--Mon père Clotaire aussi professait cette opinion; il commençait par tuer les enfants de son frère Clodomir, afin de s'emparer ensuite de leur héritage.
--D'autres, comme ton oncle Théodorik, prenaient d'abord et tuaient ensuite... C'était mal avisé... on dépouille plus facilement un mort qu'un vivant...
--Comte, tu as la sagesse de Salomon; mais moi, je ne peux pas tuer mes frères moi-même...
--Tu ne peux pas... et pourquoi ne peux-tu pas?
--Deux d'entre eux sont très-vigoureux; moi, je suis faible et usé; et puis ils ne me feraient pas l'occasion de bonne grâce; ils se défient de moi.
--Il est vrai que mon frère Ursio n'avait pas de moi la moindre défiance... Il était si jeune encore!
--J'ai déjà trois hommes déterminés à ces meurtres: ce sont des hommes sur qui je peux compter... il m'en faut un quatrième.
--Où le trouver?
--Ici...
--Dans mon burg?
--Oui, peut-être...
--Explique-toi...
--Sais-tu pourquoi l'évêque Cautin, qui ne m'aime guère, m'accompagne?
--Je l'ignore...
--C'est que l'évêque a grand'hâte de juger, de condamner et de voir supplicier les Vagres et leurs complices, qui sont prisonniers dans l'ergastule de ce burg... et de voir surtout rôtir l'évêchesse comme sorcière...
--Je ne te comprends pas, Chram. Ces scélérats et les deux femmes, leurs complices, doivent être, lorsqu'ils seront guéris, et ils le sont, conduits à Clermont pour y être jugés par la curie.
--D'après des bruits très croyables, qui nous sont parvenus, l'évêque craint, non sans raison, que la populace de Clermont ne se soulève pour délivrer ces bandits lorsqu'ils arriveront dans la cité; les noms de l'ermite laboureur et de Ronan le Vagre sont chers à la race esclave et vagabonde; elle se pourrait révolter pour arracher ces maudits au supplice... tandis qu'ici, dans le burg, il n'y a rien à craindre de pareil.
--Cette rebellion peut être à redouter, en effet, de la populace de Clermont.
--J'ai donc promis à l'évêque Cautin que si tu y consentais, moi, Chram, roi pour mon père en Auvergne (en attendant que je sois roi par moi-même de toute la Gaule), j'ordonnerais que ces criminels soient jugés, condamnés et suppliciés ici dans ton burg, devant ton mâhl justicier...
--Si mon bon patron l'évêque Cautin est de cet avis, je le partage... Autant que lui je me promets de jouir de ce supplice... et je donnerais, je crois, vingt sous d'or, plutôt que de voir ces scélérats échapper à la mort, ce qui pourrait arriver, si la vile populace de Clermont se soulevait en leur faveur... Mais quel rapport ceci a-t-il avec le meurtre de tes frères?
--Tu m'as dit que ce Ronan le Vagre était guéri de ses blessures?
--Oui.
--C'est un homme résolu?
--Un démon... Le diable prend souvent la figure de ce Vagre, m'a dit mon patron.
--Crois-tu que si l'on disait à ce démon, après qu'il aura été condamné à un supplice terrible: «Tu auras ta grâce, à la condition d'aller tuer ensuite quelqu'un... et le meurtre accompli, vingt sous d'or de profit...» il refuserait cette offre? Dis, quel Vagre la refuserait?...
--Chram, cet endiablé Ronan et sa bande ont tué neuf de mes plus vaillants leudes; ils ont pillé, incendié la villa de l'évêque, et il faut que je la reconstruise à mes frais, selon que l'a dit l'Éternel de sa propre bouche... Or, aussi vrai que le grand Saint-Martin est au paradis, ce Vagre n'échappera pas au supplice dû à ses crimes!...
--Qui te dit le contraire?
--Tu parles de lui faire grâce pour...
--Mais, peu clairvoyant Neroweg, le meurtre accompli, au lieu de compter au Vagre vingt sous d'or... on lui compte cent coups de barre de fer sur les membres, après quoi on l'écartelle ou on le coupe en quartiers... Ah! cela te fait rire...
--Hi... hi!... oui, cela me rappelle les baudriers et les colliers de faux or, dont ton aïeul, le grand Clovis, paya un jour ses complices, hi... hi... lors du meurtre des deux Ragnacaire, hi, hi... Ce Vagre croira recevoir vingt sous d'or, et il recevra cent coups de barre de fer... hi! hi!...
--Les hommes déterminés sont rares; si ce Vagre mène l'affaire à bonne fin pour sa part, avant huit jours mes quatre frères sont tués... et leur mort assure la réussite de mes projets... Ton intérêt comme le mien est de nous servir de ce Vagre...
--Mais l'évêque, qui exprès vient ici pour jouir du supplice de ce bandit; l'évêque, qui ne sait pas nos projets, ne consentira pas à accorder la grâce de ce Ronan.
--Cautin se consolera de la fuite du Vagre en voyant rôtir l'évêchesse, et supplicier l'ermite laboureur, qu'il exècre non moins que le Vagre...
--Et si le Vagre promet de tuer et qu'il ne tue pas?
--Et les vingt sous d'or qu'il croira recevoir après le meurtre?...
--C'est juste... mais sa fuite, comment la favoriser?
--Tu peux assembler ton mâhl dans deux heures?
--Oui.
--Le jugement et la condamnation aujourd'hui, le supplice demain... d'ici à demain il nous reste la nuit... Pendant le sommeil de l'évêque tu feras sortir le Vagre de l'ergastule; on le conduira près de Spatachair, mon favori... le reste me regarde... et demain nous dirons à l'évêque: Le Vagre s'est enfui...
--Hi... hi!...
--De quoi ris-tu?
--Ce Vagre, qui croira recevoir vingt sous d'or, et il recevra... hi! hi!... cent coups de barre de fer sur les membres, après quoi il sera écartelé... hi! hi! hi!...
--Tu le vois, comte, ta vengeance n'y perdra rien, et nos projets seront assurés; car si je ne trouvais pas au plus tôt un quatrième homme déterminé comme ce Vagre, il me resterait toujours un frère, et un frère, aussi bien que quatre, peut prétendre au royaume de mon père... Réponds, sommes-nous d'accord pour la fuite du Vagre?
--Oui, oui... et puis cette idée des cent coups de barre de fer... hi! hi! hi!...
--Ainsi ton mâhl sera dans deux heures assemblé?
--Dans deux heures il le sera.
--Adieu, Neroweg, comte de la ville de Clermont... mais au revoir, duc de Touraine ou d'Anjou et l'un des plus riches, des plus puissants parmi les seigneurs franks, fait tel par l'amitié de Chram, roi de toute la Gaule!...
Le soleil baisse, la nuit s'approche: un homme à barbe et à cheveux gris, âgé de cinquante-huit à soixante ans, mais aussi alerte et vigoureux que dans la maturité de l'âge, portant la saie gauloise, un bissac sur ses épaules, bonnet de fourrure et chaussures poudreuses, vient de la forêt; il s'avance sur la route qui conduit au burg du comte Neroweg. Cet homme à barbe grise semble être un de ces bateleurs qui, dans les villes et les villages, montrent des animaux. Sur son dos, il a une cage où est enfermé un singe, et, au moyen d'une longue et forte chaîne de fer, il conduit un ours de belle taille, qui paraît d'ailleurs un paisible compagnon de route; il suit son maître aussi docilement qu'un chien. Le bateleur s'arrête un instant au sommet de ce chemin montueux, d'où l'on découvre la plaine et la colline où est bâti le burg; à ce moment, deux esclaves à tête rasée, courbés sous le poids d'un lourd fardeau, suspendu à une rame de bateau, dont chaque extrémité repose sur l'une de leurs épaules, s'avancent par un sentier, qui, à quelques pas de là, coupe et rejoint la route suivie par le bateleur; il hâte alors le pas afin de rejoindre les esclaves; mais ceux-ci, peu rassurés sans doute à la vue de l'ours qui suit son maître, s'arrêtent court.
--Mes amis, n'ayez pas peur, mon ours n'est point méchant; il est fort apprivoisé.
L'appelant alors tout en raccourcissant sa chaîne:
--Viens ici près de moi, Mont-Dore!
À cet ordre, l'ours répondit en s'approchant et s'asseyant modestement sur son train de derrière; puis il leva d'un air soumis la tête vers son maître, qui, debout devant lui, le cachait à demi aux esclaves... Ceux-ci, rassurés, reprirent leur marche et firent quelques pas au devant du bateleur, demeurant cependant, par prudence, à une certaine distance de lui et de son ours.
--Mes amis, quelle est cette grande demeure que l'on voit là-bas, enceinte d'un fossé?
--C'est le burg du comte Neroweg, notre maître.
--Est-il au burg, aujourd'hui?
--Il y est en grande et royale compagnie.
--En royale compagnie?
--Chram, le fils du roi des Franks, y est arrivé ce matin avec sa truste; nous venons de l'étang pêcher cette charge de poissons pour le souper de ce soir.
--Aussi vrai que j'ai la barbe grise, voilà une bonne aubaine pour un pauvre homme comme moi... je pourrai divertir ces nobles seigneurs en leur montrant mon ours et mon singe... Croyez-vous, mes enfants, qu'on me laissera entrer au burg?
--Oh! nous ne savons... aucun étranger ne passe ordinairement le fossé du burg sans l'ordre du seigneur comte; il est très-défiant, et le pont gardé durant le jour est retiré chaque soir.
--Cependant, cet hiver, il est aussi venu un montreur de bêtes, et le seigneur comte s'est amusé à les voir.
--Alors, il ne refusera pas ce soir d'offrir un pareil divertissement à son royal hôte...
--Il se peut... En ce cas l'amusement de ce soir aidera ces seigneurs à attendre l'amusement de demain.
--Lequel?
--Le supplice des quatre condamnés d'aujourd'hui: Ronan le Vagre, l'ermite laboureur, moine renégat en Vagrerie; une petite esclave, leur complice, et l'évêchesse, une damnée sorcière, autrefois la femme de notre bienheureux évêque Cautin.
--Ah! l'on a pris des Vagres par ici, mes amis?... Et ils ont été condamnés aujourd'hui?
--Le mâhl s'est assemblé tantôt, le fils du roi et notre saint évêque y assistaient... Ronan le Vagre et l'ermite ont été d'abord mis à la torture...
--Ils refusaient donc d'avouer qu'ils avaient couru la Vagrerie?
--Non... Ronan le maudit s'en vantait, au contraire.
--Alors, pourquoi la torture?
--C'est ce que disait le fils du roi; il ne voulait pas la torture pour Ronan le Vagre; il s'y opposait de toutes ses forces.
--Mais notre saint évêque a prétendu qu'une vérité arrachée par la torture était plus certaine, puisque c'était comme le jugement de Dieu... Alors personne n'a osé aller contre la volonté du saint homme.
--Aussi l'on a plongé, par son ordre, les pieds du Vagre et de l'ermite dans l'huile bouillante... et ils ont avoué une seconde fois.
--Puis on a été obligé de les porter dans l'ergastule, car ils ne pouvaient plus marcher.
--Et demain on les transportera sur le lieu du supplice, qui sera, dit-on, terrible!... mais jamais assez terrible pour expier les crimes de Ronan le Vagre...
--Qu'a-t-il donc fait, mes amis?
--N'a-t-il pas, le sacrilége! à la tête de sa bande, incendié, pillé la villa épiscopale de notre bienheureux évêque Cautin...
--Comment, mes amis, Ronan le Vagre... cet impie aurait osé commettre un pareil crime? Et les femmes, est-ce qu'on les a aussi mises à la torture?
--La petite esclave Vagredine est encore quasi mourante d'une blessure qu'elle s'est faite en voulant se tuer, lorsqu'elle a vu les Vagres exterminés.
--Quant à l'évêchesse, on allait commencer sa torture, lorsque notre saint évêque a dit: «Il faut se donner garde d'affaiblir la sorcière, peut-être elle ne résisterait pas à la douleur, et il vaut mieux qu'elle reste en pleine santé, afin qu'elle ne perde rien des tourments de demain.»
--Votre évêque est très-judicieux, mes amis... et où ces scélérats attendent-ils la mort?
--Dans le souterrain du burg.
--Toute fuite leur est, j'espère, impossible, à ces damnés?
--D'abord Ronan le Vagre et l'ermite laboureur seraient libres, qu'ils ne pourraient faire un pas à cause des suites de leur torture.
--J'oubliais cela, mes amis.
--Et puis, l'ergastule est construit en briques et en ciment romain aussi dur que roche; cette cave est fermée par une grille de fer à barreaux gros comme le bras, et toujours gardée par une troupe d'hommes armés.
--Grâce à Dieu, il n'est pas possible, mes amis, que ces maudits échappent à leur supplice... Je vois que vous n'êtes pas de ces mauvais esclaves, assez nombreux, dit-on, qui prennent parti pour les Vagres.
--Les Vagres sont des démons, nous voudrions les voir torturer jusqu'au dernier; ce sont les ennemis des évêques, nos bons pères, et des Franks, nos seigneurs.
--Votre maître est donc humain pour vous?
--Il est d'autant meilleur maître, nous a dit son clerc, qu'il nous fait plus souffrir, puisque la souffrance ici-bas nous assure le paradis...
--Vous ne pouvez, mes enfants, manquer de faire ainsi votre salut... J'espère que tous vos compagnons du burg sont, comme vous, résignés à leur sort?
--Il est des impies partout... Plusieurs d'entre nous iraient, s'ils pouvaient, courir la Vagrerie; ils ne respectent pas nos saints évêques, haïssent nos seigneurs les Franks, et se révoltent d'être en esclavage; mais nous les dénonçons au clerc de notre comte, et quand nous pouvons, nous les faisons cruellement châtier, en attendant pour eux l'enfer éternel!...
--Vous êtes, je le vois, des compagnons vraiment chrétiens, et ces mauvais esclaves-là ne sont pas, je l'espère, en grand nombre parmi vous, au burg?
--Oh! non... ils sont quinze ou vingt peut-être, sur cent que nous sommes pour le service de la maison; car le comte, notre seigneur, a plus de quatre mille colons et esclaves laboureurs sur ses domaines.
--Allons, mes enfants, il me semble que cela me porterait bonheur, à moi, pauvre homme, de passer quelques heures dans une maison ainsi peuplée d'esclaves selon Dieu... Et puisque vous me précédez au burg, annoncez ma venue au majordome du comte... Si ce noble seigneur veut se divertir de mon ours, il fera donner des ordres pour que je puisse pénétrer dans l'enceinte.
--Nous allons annoncer ta venue, bateleur... le majordome décidera...
Et les esclaves qui, ruisselants de sueur, avaient un instant déposé leur filet de pêche, rempli de gros poissons d'étang que l'on voyait frétiller encore à travers les mailles, reprirent leur pesant fardeau et se dirigèrent vers le burg. Lorsqu'ils eurent disparu, l'ours se dressa sur ses pattes de derrière, jeta sa tête à ses pieds, et s'écria:
--Sang et massacre! ils brûleront demain ma belle évêchesse!... Et Ronan! notre brave Ronan! supplicié aussi!... Souffrirons-nous cela, vieux Karadeuk?
--Je vengerai mes fils... ou je mourrai près d'eux!... Ô Loysik! ô Ronan! torturés... torturés!... et demain, la mort!...
--Aussi vrai que le souvenir de l'évêchesse me brûle le coeur! la torture d'aujourd'hui, le supplice de demain, l'arrivée de ce Chram avec ses gens de guerre!... tout cela bouleverse nos projets... Au lieu d'être conduits et jugés à Clermont dans quelques jours, Ronan et l'évêchesse seront mis à mort demain matin dans ce burg... au lieu d'être ingambes et guéris de leurs blessures, Ronan et son frère sont impotents; les leudes de Chram, réunis à ceux du comte et à ses gens de pied, forment une garnison de plus de trois cents hommes de guerre, ils occupent ce burg... et pour enlever Ronan et Loysik, incapables de marcher, la petite esclave, quasi mourante, et ma belle évêchesse, combien sommes-nous? toi et moi... Tiens, vieux Karadeuk, si je sais comment nous sortirons de ce guêpier, je veux devenir véritablement ours, et non plus ours des kalendes de janvier[Y], ainsi que je le suis à cette heure... Ah! celui-là qui m'eût dit, lorsque déguisé, comme tant d'autres, en bestial, je fêtais les saturnales de la nuit de janvier... celui-là qui m'eût dit: Mon joyeux garçon, tu fêteras les kalendes d'hiver en plein été, j'aurais répondu: Va, bonhomme, ce jour-là il fera chaud... et j'aurais dit vrai... car je serais plus au frais dans un four brûlant que sous cette peau!... La rage et la chaleur me mettent en eau... Tu restes muet, mon vieux Vagre... à quoi penses-tu?
--À mes fils... Que faire... que faire?...
--Meilleur je suis pour l'action que pour le conseil, en ce moment surtout, car la fureur me rend fou! Pauvre et vaillante femme! demain, brûlée!... Ah! pourquoi faut-il que j'aie été séparé d'elle dans les gorges d'Allange durant ce combat, engagé par nos archers du haut des chênes, contre les gens du comte... Pauvre... pauvre femme! je l'ai crue morte ou prisonnière... Notre déroute était complète, impossible à moi de m'assurer du sort de ma maîtresse, trop heureux de pouvoir, avec quelques-uns des nôtres, échappés au massacre, m'enfoncer au plus profond de la forêt, nous donnant rendez-vous dans les rochers du pic du _Mont-Dore_, un de nos anciens repaires... Enfin, nous nous sommes, au bout de quelques jours, retrouvés là une douzaine de notre bande, et bientôt nous t'avons vu arriver aussi, en compagnie de deux esclaves fuyards; toi, mon vieux Vagre, perdu pour nous depuis plus de trois ans... Alors, tu nous a renseignés sur le sort de tes fils, de la petite esclave et de l'évêchesse... C'est étrange, ce que je ressens pour cette vaillante femme! son souvenir ne me quitte pas... mon coeur se brise de chagrin en la sachant aux mains du comte et de l'évêque; il n'est pas en Vagrerie de Vagre plus Vagre que moi pour la vie d'aventure, et pourtant je ne sais quel hasard nous jetterait, l'évêchesse et moi, dans un coin de terre ignoré, que là, je vivrais, je crois, près d'elle, dix ans, vingt ans, cent ans!... Tu me prends pour un fou, vieux Karadeuk? ou mieux, pour un oison, car je deviens pleurard, et je m'hébête!... Au diable le chagrin! il faut agir!...
--Oh! mes fils! mes fils!...
--S'il ne fallait pour les sauver, eux et l'évêchesse, que donner ma peau... pas celle-ci, la vraie, je la donnerais, foi de Vagre! car, tu le sais, lorsque tu nous as conté ton projet, et que le personnage de l'ours a été proposé à un garçon de bon vouloir, je me suis offert, vous disant qu'autrefois, à Beziers, j'étais d'autant plus forcené pour les déguisements des kalendes, que les prêtres les défendaient[Z], et que dans ces saturnales je figurais surtout l'ours à s'y méprendre; je fus tout d'une voix acclamé ours en Vagrerie, et... mais tu trouves peut-être que je parle beaucoup?... Que veux-tu? cela m'étourdit... car lorsque je reste muet et songeur... mon coeur se navre, et je deviens stupide!...
--Loysik! Ronan! suppliciés demain... non, non... ciel et terre! non!...